DE SUZANNE A SON FRÈRE
ProTÎDS, mAU
Merci^ mon bon frère ; je vous ai montré la blessure qui saigne à mon côté, je vous ai jeté dans un cri toutes les lamentations de mon ftme, et vous vous êtes empressé de m'envoyor un calmant. Gomme les médecins que le mal embarrasse, et qui recourent aux panacées banales, vous m'avez dit : « Prenez une infusion de prières, dormez, en évitant les mauvais rêves, et vous serez guérie I »
Eh I mon Dieu ! je sais qu'à la rigueur on peut guérir de mon mal, non par de douces pratiques religieuses, mais par ces macérations effroyables qui brisent le corps et éteignent Tâme. Je sais bien que si j'étais idiote, je ne
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souffrirais plus; je sais bien qu'on trouve parfois, sou* les plus froides arcades des couvents, de pauvres saintes- Thérèses affolées qui grelottent d*amour, et qui se sont si bien trompées elles-mêmes, qu'elles attribuent au diable leurs tortures divines ou leurs ravissements. Vous voulez me faire grâce de l'exorcisme et de la discipline; je vous en remercie. J'ai lu, j'ai dévoré Ylmitation, non pas seulement les pages indiquées, mais toutes^ Après, que me donnerez- vous ? Vos fioles sont trop pt'liles; j'ai soif de TOcéan.
Voijfe me dites que je dois haïr mon âme. Âh ! prenez: garde ! je ne sais s'il faut accepter ces paroles dans leur sens littéral^ et si vous n'avez pas quelque interprétation théologique à leur donner; mais ce que je puis vous^ ^ire, mon frère, c'est que j*aime, c'est que je veux aimer mon âme ! Que me resterait-il donc, si je la méconnaissais ? C'est elle qui me soutient. Si je souffre par elle, par elle aussi je suis consolée ; et quand j*irai vers Dieu, je suis certaine qu'il recueiUera paternellement eelte pauvre âme endolorie, et que, loin de la mandire, il la fera revivre dans une vie différente et plus heureuse.
Non, mon frère, je n'ai pas d'ardeur pour un astre invisible, et si vous saviez ce qui s'est passé ce matin dans ce pauvre cœur que vous méconnaissez, vous rendriez plus de justice à ma douleur. Nous faisions une promenade du côté de Fontaine-Riante. M. et M°^« de Sainte-Âure étaient restés à la maison, et l'on m'avait eonûé la surveillance du jeune couple. Il allait devant
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moi, tranquillement naïvement, causant de la nature, des ruines que nous traversions^ de choses terrestres et de choses célestes ; Edmée un peu timide, M. Valentin un peu peureux, essayant de se donner Tun et Tautro de la fermeté par de francs éclats de rire. Rien de plus •chaste, de plus beau que ce tableau de jeunesse et d^nnocence. Edmée avait un grand chapeau de paille qui projetait son ombre sur la moitié de son visage. Ses cheyeuz blonds voltigeaient au moindre soufQe« Elle se retournait de temps en temps pour me sourire et m'envoyer un baiser. Moi, je restais en arrière ; je contemplais avec mélancolie ces fleurs des haies, ces ruisseaux qui coupent à chaque pas la route ; je respirais avec désespoir ces senteurs de vie qui nous arrivaient de toutes parts. Edmée s*aperçut de ma tristesse, courut à moi, et m'embrassant avec câlinerie : Qu*avez-vous donc, ma petite maman? me dit-elle. Celte caresse, ce doux nom de mère, cette pensée que j'assistais à Tépanouissement de Tamour dans deux âmes vierges, tout me saisit. Jt^ faillis m'évauouir; des larmes abondantes s'échappèrcut de mes yeux.
— Je souffre bieni répondis-je.
— Toujours ce maudit cœur, reprit Edmée en faisant allusion aux palpitalions qui me suffoquent parfois et en posant sa main sur ma poitrine :
— Oui, ma ûlle, c'est mon cœur ! et je serrai dans mes bras cet ange.
Jamais ce nom, ma filhf ne m'avait paru si doux à prononcer; il me sembla qu'il me laissait un parfum aux
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lèvres. Je le répétai è plusieurs reprises pour bien m'en griser» et retenant près de moi, arec un empressement jaloux et égoïste, Yalentin et Edmée, je leur donnai à chacun un bras, et nous continuâmes ainsi la promenade. Pendant qu'ils marchaient silencieusement à mes côtés, respectant mon mal et me soutenant avec ten* dresse, j'entendais une voix qui chantait à mes oreilles : « Tu es mère ; le ciel t'envoie deux enfants à la fois ! » et je rêvais avec amertume que j'aurais été sauvée si Dieu n'eût pas fait mes entrailles stériles.
Oui, mon frère, si j'avais un enfant à aimer ardemment ; si, jeune femme, j'avais bercé dans mes bras, suspendu à mon sein, mangé de baisers un petit être souriant et rose; si, vieille et veuve, j'avais un fil^ grand et fier, une fille noble et belle; si j'avais à souffrir, à pleurer, à prier, à penser pour quelqu'un ; si mes angoisses avalent pour but le bonheur de mou fils ou de ma fille ; ahl je ne demanderais plus rien à Dieu et ma vie serait remplie!
Être mère, mais c'est toucher à toutes les amours dans un seul amour ; c'est aimer avec illusion, quand l'enfant est tout petit; c'est devenir une seconde fois amante, épouse et mère^ quand le fils ou la ûUe passe par ces joies rêvées ! J'aurais voulu acheter ce bonheur par toutes les tortures. Eussé-je dû passer des nuits affreuses au chevet de mon enfant malade, voir son petit corps bleui par la fièvre se tordre dans mes bras ! j'aurais crié, j'aurais pleuré, j'aurais prié ; mais, surtout, j'aurais vécu ! Oh ! les larmes sans but, voilà ce qui tue!
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mais un martyre dont on connatt la cause; mais. une souffrance qui vous fait participer par toutes vos facultés à Fbumanitéy voilà ce que j'ai toujours et vainement demandé!
Âh! pourquoi n'ai-je pas une fille comme Edmée, un fils comme Valentin? Pourquoi celte douce parole arrachée par la pitié à ces cœurs innocents n'est-eile qu'un mensonge^ qu'une ironie? Eh bien! j'accepte ce titre. C'est peut-être ma guérison que Dieu m*envoie. Valentin n*a pas connu sa mère. Edmée se sent contrainte et gênée auprès de la sienne. JTe serai, moi, leur mère; je les aimerai, je les conseillerai, je les forcerai de s'aimer, s'ils ne s'aiment pas; je serai leur bonne fée. Je me mets de moitié dans leurs joies, dans leurs larmes, s'ils doivent pleurer un jour. Ce sera désormais ma lâche ; je m'y dévouerai, et je ne leur demande rien, à ces pauvres enfants, pas même un peu de reconnaissance ; je veux être leur mère, jusqu'à ce point de leur pardonner leur ingratitude, s'ils doivent être ingrats !
Eh, bien! mon frère, direz-vous encore que j'ai des élans chimériques, et cette pénitence vaut-elle les Paler et les Ave que vous pourriez m'infliger? Non, mon cher Paul, vous ne comprenez rien à mes tortures. Puisque je suis seule au monde à savoir ce que je souffre, je serai seule à tenter ma guérison, et si Dieu no veut pas que je guérisse, je vous appellerai & mon heure dernière. Vous viendrez, mon frère, me préparer au mystérieux voyage. Jusque-là, je vous écrirai ; mais je vous le demande au nom do ma mère, dont vous avez
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iDycM}ué \o .souvenir, ne touchons ptus & mes secrets. CoDtîDoez à prier pour mon repos; moi> je ne vein pas de repos ; je sens une espérance noorelle qui fleurit et rriiiel le pTiDtrmps dans mon cœur. Attribuez, si vous te voukz, ce cbangement h votre intercession.
Au revoir, mon frère ; en priant pour moi, piriez aussi pour mes deux enfants.
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