LETTRE XX
DE VALENTIN A ARMAND
Provins, iS septembre.
Impie ! je devrais, pour ma vengeance, l'envoyer la réponse d'Edmée, et te dire : — Lis, et repens-toi I — mais ton implacable raillerie profanerait ces pures conlidences; mais ton doigt moqueur écraserait ces fleurs timides débordant de rosée; mais tu rirais, mon pauvre cynique, de ce qui devrait l'attendrir et te faire pleurer d'admiration.
Sache-le donc, mes pressentiments ne m'ont pas trompé. Je devais trouver dans celte maison, qui fait presque partie de l'église, cet amour pur et dévoué, dont le souvenir me venait de ma mère, et dont l'espérance me venait de Dieu. Oui, Edmée n'est pas seulement la plus belle, la plus chaste; elle est encore la plus enlhou-
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sîaste dans ses dévouements^ la plus inspirée dans son affectioii. Gomment te dire« comment te raconter ce que j 'éprouve ! Je Taim^", entends-tu bien ? parce qQ*elle m'aime; je l*aime parce qu'elle me demande la moitié de ma vie, de mes songes; parce qu'elle est ma sœur, ma vie, mon âme perdue que j'ai retrouvée ? Gomme je te plains ! comme j*ai pitié de toi, mon pauvre Armand, de toi qui blasphèmes ces saintes tendresses! Mais si tu savais comme moi, malheureux, que ce n*est pas une illusion! qu'en dépit de la vie et de la matière, on trouve encore des flmes qui échappent aux fanges d'icibas, à toutes les infamies de la chair, pour aimer dans l'idéal, dans des effusions infinies!... Mais non, tune le sauras pas; tu ne dois pas le savoir; je ne veux pas te le dire.
Oh! permets-moi, mon bon Armand, de garder mon secret pour moi tout seul ! de ne pas te le révéler ! j'en suis jaloux. Je veux m'en altérer et m'en désaltérer sans cesse. Je veux relire seul, bien seul, pour moi, ces lignes qui rayonnent ! Sache seulement que je suis heureux^ que tu as menti, que tu es un monstre, et que je t'aime et que jeté pardonne. Mon père, mon père, vous serez content de moi ; je vais ramener dans votre triste maison un ange de paix et de consolation ! Et toi, ma mère, n'est-ee pas que c'est ton âme qui est descendue dans cette jeune fille ? n'est-ce pas que tu vas m'aimer de nouveau ? n'est-ce pas que celte blonde enfant qui me sourit, et dont le coeur palpite dans ses lettres, est une bcnckiiction visible, un sourire que tu m'envoies ?
Je voudrais inventer des mots pour définir ma joie. Moi qui ai horreur des vers, qui trouve un sacrilège dans l'application de la prosodie aux plus purs élans du coeur, j'ai griffonné des élégies qui semblaient devoir être sublimes tant que je les entendais gronder en moi, et qui se figeaient plates et grossières sur le papier. Chaque lettre que trace ma plume me fait pitié, tant elle me semble triste, inerte, à côté de Tidée étincelante. J'ai la fièvre, le délire. Ce malin, je faisais le dieu, et j'étendais les mains vers la vallée pour la bénir, tant je me sentais élevé, emporté, ravi au delà de l'humanité. J'étreignais l'infini à pleins bras.
16 septembre.
Je ne sais quand j'achèverai cette lettre; comme elle te portera mon cœur, je veux Pemplir jusqu'aux bords. Hier, j'avais besoin de l'interrompre, de te quitter, de courir la maison, do descendre au jardin. Je suis à la fois embarrassé de t'écrire, je voudrais n'avoir d'autre confident que moi-même ; et inquiet de dire tout, car j'ai peur, en te cachant un détail, de te faire mal apprécier mon orgueil et ma joie. Notre vieille amitié m'attire et m'effraye. Jo sens bien que je lui ferais tort en la tenant éloignée de mon bonheur, et je tremble, d'un autre côté, que tu n'en abuses pour froisser, pour torturer mon amour.
J'avais donc préparé pour Edmée une longue lettre, lu sais, toi qui me connais, une de ces lettres dans les-
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quelles ou verse son âme. Je lui avouais les Inlcnlions de nos deux familles, et je lui déclarais que cette union ' n'était possible qu*à la condition d'une de ces sympathies absolues qui ne laissent aucun vide, aucun interstice par où puisse entrer le vent glacial du monde. Je me confessais naïvement, pieusement, chastement à elle ; Je me disais à moi-même, en commençant chaque ligue de cette lettre d'amour, qu'elle devait, respecter la conscience et la pureté de cette jeune fille ; et si Edraée n'avait pas voulu y répondre, je suis certain que ma démarche n'aurait laissé aucun trouble dans son cœur.
Quand ma lettre fut finie, je me sentis saisi d'une poignante et délicieuse angoisse. Je me demandais quel accueil serait faità cette témérité sainte; je gardai toute la journée, sur ma poitrine, ce précieux message. Par nioments, j'avais des envies de le déchirer, d'en jotor les débris aux \^ents.
Ne suis-je pas un insensé ? me disais-jo. Pourquoi voulais-je tenter sur la terre un essai qui n'avait d'aur Ire inspiration qu'un vague souvenir ou qu'un pressentiment du ciel ?
La nuit me surprit dans ces incertitudes. Comme la soirée était belle, après le dîner on descendit au jardin. M™<^ Duchemin se promena longtemps avec Edmée, puis rejoignit M™«dBSainte-Aure. Le moment élait venu, je devais m'armer de courage; j'allai au-devant de celle que j'allais peut-être aimer jusqu'à la mort, avec une émotion qui secouait mon cœur dans ma poitrine. Ed-
to.
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mée, uu peu rôreuse, s*étaft arrêtée devant an rosier ' dont elle détachait lentement les fleurs fiétries. La fuse, éclatante comme un soleit éîyséen, en renvetoppantde ses rayons d'argent, semblait la vêtir d'une robe de ûênr cée. Son front ne m^avait jamais paru si beau, si jmt; ses yeux baissés semblaient moins <M5Cupés à obercber de roses qu'à regarder en die-même; un sourire, immobilisé sur ses lèvres, trahissait une préoccupation fixe et charmante. C'était la rêverie de la ptideur,
— Edmée, lai dis-je en f abordant, vous avez perdu un livre.
Elle tressaillit. •
— C'est vrai, me répondît-elle en rougissant un peu.
X — Je Tai trouvé, répîîquai-je en tendant le formulaire de prières qui renfermait ma lettre, Edmée sourit.
— Quelle fidélité, M. Valentin î Cela mérite une récompense honnête.
— Ty compte bien 1
— Tenez, alors 1
Et la charmante enfant prit une rose qu'elle mo passa avec vivacité à la boutonnière. Ce petit don fut fait avec tant de grâce, que je faillis tomber à ses pieds et rendre ma longue épître inutile. Mais la voix de M. de Sainte-Aure, qui se promenait dans une allée voisine, me rappela à . la prudence. Je marchai silencieusement à côté d'Edmée, qui ouvrait et refermait son livre avec une préoccupation visible. Dans un de ces mouve-
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meniSf la lettre s*échappa et vola sur le s&biA devant noas.
Je la ramassai et la rend» à la jeune fille. Mais un embarras touchant se peignit sur son visage. Elle me regarda avec un air de reproche.
— Ah 1 qu'avez-vousfait? me dit-elle.
— Rien que je ne sois prêt à avouer à votre m^e, répond if -Je,
Elle hésita.
— C'est peut-être bien-mal, monsieur Valenlin.
J'allais me défendre et protester, quand M»^® Duchemin , que nous n^avions pas entendue venir, parut entre nous deux. Ëdmée referma le livre sur la lettre et prit le bras de sa vieille amie, qui venait lui faire ses adieux.
Je laissai tout le nooniie rentrer et se coucher, et je demandai la permission de rester seul au jardin. J*avats besoin de me recueillir. La nuit était complice de mon émotion. J'écoutais s'éteindre les bruits de la maison ; je regardai longtemps la lumière qui brillait dans la petite (diambre d'Edmée. Elle veillait ; elle lisait ma lettre. Ne me demande pas, mon ami, ce que j'ai éprouvé, ce que J'ai espéré, ce que j'ai soutfert Jamais le désir de la possession n'alluma dans tes veines autant d'ardeur que j'en agitais dans la partie la ' plus pure de mon cœur. On se moque des gens qui adressent des élégies aux étoiles. £h bien ! je t'affirme que je tendais les bras à ces mondes mystérieux, et qiie j'attestais à leur clarté
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cité dans toutes mes fantaisies. La chère âme me sait dans mes courses, dans mes vois. Te le dirai*-|e ? Bien loin qu'elle se borne à me répondre, c'est souvent m<H qui parais ne lui donner que la réplique, tant il y a de passion puissante, d'initiative danscetle jeune GUe inspirée ! Quel rêve nous faisons ! Vienne la réalité, maintenant, la vie grossière du ménage, j^ai une provision de ciel qui me fera prendre en pitié et en oubli ces embarras de la terre !
C'est maintenant que sa beauté se complète et se transfigure pour moi ! c'est maintenant que j*admîre son sourire, son visage, sa grâce 1 c'est maintenant que tout mon être s'embrase de cette passion où Tidéal fait la part des sens! Diras-tu que je m'abuse? ces lettres, estce moi qui les écris dans un accès de somnambulisme ? Edmée ne vient-elle pas tous les soirs, comme une vision, me les remettre en échange des miennes? Suis-je fou? pufe-je douter? Ohl mon ami, comment ai-je mérité tant de bonheur ? Je n'ai pourtant pas souffert ! Dans quel sillon ai-je laissé tomber mon sang ou mes larmes? Gentilhomme inutile, ai-je tiré l'épée rouiliée dans le fourreau? Ai-je lutté dans cettegrande lutte des intelligences qui divise mon siède î Non ; je me suis tenu dédaigneusement à l'écart; j'ai rêvé, j'ai soupiré, et j'ai attendu. Et voici que Dieu m'envoie la récompense suprême qui est due aux foits et aux illustresl l'ai honte de tant de joie pour si peu de gloire î Je veux acheter mon bonheur par des peines. Je sens trop de forces en moi pour mon inacHon. Une pAume! une épée t une tri-
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l>une! ua levier! et je soulève le monde I Mon père a trop d$ haine; moi, je veux jsivoir tri»p tPamaur; ik>us ' serons ainsi fidèles Tun et l'autre à la devise de notre maisoiï, et je veox quece trop plein déborde en pensées, en paroles, en actions sur la foule. J*ai soif de vivre pour aimer et d'aimer pour vivre. Un génie inconnu s'éveilte en moi et bat de Taile» Je me sens à la fois grand poëte, leprand artiste et héros triomphant. J*aime ! et j*ai le cœur assez grand pour y enfouif toutes les passons, toutes les ivresses ! '
Armand, le temps est venu véritablement pour toi de TOiioncer à ton culte exclusif pour là matière. Au nom de mon amour, je Vadjure de me croire et de m'envier. Courbe la tête, mon cher sceptique ; adore ce que tu as brûlé, et brôle-ce que tu as adoré î
Hélas I peut-être ne brûleras-tu que ma lettre pour allumer ton cigare I
iO septembre.
Est-ce que je puis vivre longtemps ainsi ? est-3e qu'il n'y a pas un vertige de Tâme, aussi dangereux que le vertige des sens? D'ailleurs, je puis bien te l'avouer, car ta n'en saarais tirer aucun .argument en faveur de ton système^ je commence à aimer celle qui se révèle à moi ebaque jour, de cet amour complet et harmonieux qui associe la beauté visible à la beauté invisible ; mais ce que j*éprQuve a'esl point une impatience. Je sens déjà
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que mon cœur la possède pleinement; Tunion est conclue. Devant Dieu, devant ma mère, devant mon âme, Edméeestma femme, et je puis bien attendre maintenant pour répouser. Si tu savais quelle gaieté cet amour religieux répand en moi! Gomme tout a doublé de rayonnement et de couleur autour de moi 1 Je trouve de Tesprit à M. de Sainte-Aure, de la grâce à sa femme^ et la bonne Suzanne Duchemin, qui doit savoir mon bonheur, me parait une amie.
Provins a des ruines admirables; certains aspects de la ville haute évoquent une cité féodale. On voit encore la brèche ouverte par les Anglais. La porte Saint-Jean attend qu'on lui rende les chaînes de sou pont-Ievîs ; et les écailles grises des murs s^étcndent le long de la montagne comme un serpent à demi brisé qui veut renaître au soleil. Depuis le jour de mon arrivée, je ne manquais jamais de visiter ces débris. Ma mélancolie se plaisait dans leurs muettes confidences. Gardant le souvenir des paroles désespérées de mon père, je rendais hommage, comme i^n des derniers gentilshommes, à ces restes d'une glorieuse histoire évanouie. Je menais chaque jour le deuil de la royauté et de la chevalerie autour de cf s remparts démantelés que l'herbe et le lierre envahissent. Je jetais, comme l'eau bénite sacramentelle dans la fosse ouverte, mes souvenirs, mes regrets, mes incertitudes dans ces fossés héroïques dont on a fait d'inofTensifs vergers ; et je rapportais de ces excursions une prédisposition grave que les secrètes sollicitations de mon cœur augmentaient encore. Mais depuis que
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j'aime véritablement, et que je me seus aimé, les ruines que je vais visiter me paraissent palpiter de ma joie et refléter mon bonheur. Lé soleil leur met des rayons plus chauds, et descelle leurs lèvres muettes. Ces, brèches sont de larges sourires qui laissent passer des murmures pleins d'amour et de foi. Au sommet des tourelles, les arbrisseaux flottent comme de petits étendards. J'aime à voirEdmée se promener comme une châtelaine à travers ces rues gothiques où ses aumônes font germer les prières et les actions de grâces. Je lui demande de me cueillir les petites fleurs qui croissent sur ce vivant linceul du passé. Je m'amuse de ce cadre austère dans lequel je répands ma vie et mon amour. Je heurterais le soir l'ombre de Thibault cherchant le seuil de son château changé en collège communal, que je ne serais pas surpris de la rencontre, et que j'ouvrirais les bras à ce fantôme. Ah I mon ami, la beauté extérieure ne préexiste pas ; nous la portons en nous, et nous l'appliquons, selon nos rêves, aux endroits et aux visages que nous aimons. Les physiciens nient la réalité des couleurs, qui ne sont pour eux que des décompositions de la lumière. Eh bien ! ce qui me semblait d'une couleur lugubre est devenu tout à coup plein de chatoiements joyeux. Rien n'est comparable à ces ruines. Paris, pour moi , n'est qu'un cadavre, vu de celte solitude.
Un mot, une pensée a suffi pour changer le décor. J'aime, mon ami, et je sens que* la nature aime avec
moi»
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La mort D*est que le vide du cœur: depuis quelques jours, je crois davantage à rimmorlalilé. Je double ma foi antérieure de toutes les farces de ma tendresse. Non, ma mère n'est pas morte, car je la sens vivre dans le regard d*£dmée. Non» mes aïeux ne sont pas morts ; un jour, è un .moment donné» à un choe matériel, leur Gorps, leur ehair est tombée, mais leur âme vit et m'en* toure, et me conseille les grandes œuvres pour la gloire de mon amour et de leur nom.
Je suis certain que quand je conduirai M"*' de Sainte^ Âure au château de Rianval, la vieille maison tressaillera pour la saluer de la salutation angélique ; les vieux arbres reverdiront; les vapeurs humides s'embaume* ront de souffles printaniers, et sur le seuil de cette ctiambre dont ma piété a fait un sanctuaire, ma mère, rendue visible, viendra, pleine dé jeunesse et de grâce, accueillir, les bras tendus, les roses au front, le sourire aux lèvres, r«nfant bien^iméeque sou fils lui amènera. Oui, la mort est simplement Tabsence de Tamour; le monde matériel n*est qu'une apparence. Il n'y a qu'une chose réelle, c'est l^ chose éternelle > c'est l'àme qui anime, qui transûgure, qui vivifie, qui o^; rame, inQnie comme Dieu, immortelle eomme lul^ ayant seule reçu de lui rintciligence de la vraie beauté et de rameur véritable. Depuis qu'Ëdmée se ré^'èle à moi^ je sens que ma mère est sortie du caveau de la petite église de Rianvai et habile avec mou Si je pouvais te convertir à ma croyance, mon cher Armand ! si je pouvais t'inOx)* duirc dans ces régions élhérées où l'esprit s'allège éià
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l'ardcau du corps, tu ne voudrais plus redescendre. Mais non, tu vas encore me railler, implacable sacrilège. Jusqu'à ce que je t'aie rendu témoin de mon bonheur, tu douteras. Eh bien! ose donc revenir ! je l'attends.