‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 27 sur 53 · D* ARMAND A VALENTIN · texte numérisé non relu

D* ARMAND A VALENTIN

Venise, septembre.

Ta lettre m'a fait rire et m'a fait peur, mon cher Yalentm. l'ai ri de tes illusions <iui ne se démentent jajmais, et qm te persuadent que tu vas trouver ton idéal impossible dans «ne jeune fille de prcwinoe, à peine échappée du couveîit. J'ai eu peur du terrible réveii que tu te préparais. Mais, après tout, les somnambules de km espèce rue se révdtleiit jamais; et la catastrophe que je pressens, et qm doit être arrivée *u moment où je t'écris, te laissera ausà iaûitigable dans ton vol, aussi intrépide dans tes ascensions inâaies. Sais-tu que tu serais bien ridicule, si ta n'étais quelquefois sublime d'àveugieu^ent ?

Que M»** Ëdfldée de Saiate-Âure soit belle, je le crois

164 SUZANNE DUCBEMIN

volontiers; et je te dirai même à ce sujet que tu commeoces à t'échautfer un peu trop pour la valeur physique et matérielle de ton âme rêvée; mais, que tu trouves tout à coup un esprit comme le tien; que le hasard ait produit cette singularité, je dirai presque cette monstruosité, de le faire rencontrer, à. ton premier pas , une extatique comme toi ', qui te comprenne et te réponde dans le même style, voilà ce que je ne puis croire, ce que tu ne crois peut-être déjà plus, hélas !

Tu es amusant de contradictions. Tout en protestant de ton ardeur sidérale pour la belle blonde qui t'est apparue sur les ruines du château de Thibault, tu me racontes des sensations qui doivent être restituées, en bonne conscience, à des influences toutes positives, toutes sensuelles. Ainsi, tu ne peux admettre que Dieu ait placé une iutelligence vulgaire dans un si beau corps; les splendeurs de la lanterne te font espérer qu'elle cache un soleil ; mais si c'était un lumignon? Tu ne vois pas qu'en préjugeant ainsi le contenu par le contenant, tu te soumets à l'invincible prestige de la forme. Entin donc, t'y voilà arrivé! Tu as beau me jurer que si ton infante était borgne, bpiteuse ou rachitique, tu l'aimerais encore, tu l'aimerais surtout; je me rappelle que tu écris cela en songeant à deux beaux yeux, et je te sais trop loin de ta supposition pour l'admettre.

Un beau matin le ciel te met en gaieté. M^^^ de Sainte- Àure s'émeut aussi du soleil et de la nature. Vous jase2, vous babillez, vous gazouillez, vous battez de l'aile, et

SUZANNE DVCHEMIN 165

parce que vous en restez tè, tu crois n'avoir pas été si audacieux que les tourterelles, et lu te dis : — Émotion mystique I c*est Tâme de la nature qui a parlé à mon âmel

Ah çàl de quoi est-elle faite, Fâme de la nature? Quand cbante4-elle? quand souffre-l-elle? Je ne connais sur cette ingénieuse machine qu'on appelle la terre que des saisons, que des éléments, que des flçurs, que des fruits; je sais qu'il fait plus ou moins chaud l'été, qu'on grelotte plus ou moins l'hiver ; j'ôte un habit dans la canicule, j-en mets deux en janvier. Je suis maussiside par les temps de pluie et de brouillard; je suis toujours amoureux quand le soleil me brûle le sang sous Tépiderme. Mais l'âme de la terre, je ne la connais pas. Quelle langue parle-t-elle? À-t-elle des rêves, des cauchemars, des visions? Jouit-elle de toutes les infirmités de nos âmes? Tu ne t'aperçois pas qu'avec tes hamadryades couleur d'arc-en-ciel, tu es plus matérialiste que moi, puisque tu t'enorgueillis de la sympathie des légumes, et que tu cultiverais au besoin leur amitié intellectuelle l

La vérité vraie, celle que tu ne veux pas voir, c'est que jeune , plein de bonne volonté pour toutes les joyeusetés de la vie, te sentant frais et huilé pour tous les champs clos de Tamour, lu trompes ton ardeur, et tu refuses de t'avouer h toi-même que la beauté extérieure te charme et t'attire. Tu as joué aux petits jeux dans ces promenades champêtres, et parée qu'en même temps que loi, par une coïncidence fort banale, W^^ Ed-

1M ftUZAlfrHB DVCHniN

mé& a lût eoBipBDieiii à Vêlé et à la caispasr»e^ tu coue)us qœ celte jeune fille est p^uée, à ta maiiièTpy de je Be Bais<|iieUe tarenti^eéfeste qm Ta dispose à ralser avec toi sur les uaages. Pauvre Fausll avoue doDemie boane fois que Méphislopliéiès te pinee Fofeilley et ne laisse pas crrâre^iie tu ^'eirtres dans le ynûm de Marguerite qiie pour t effeuiller des roses!

Un peu de mysticisn^^ ék»gne de ki matière; trop de inystidsBiey ramène. To en es à Fexcès; et je ne vois pas quet reprocbe tu pourrais m'^resser. Tu nous supprimes les sens; mats tu en donnes trop à la nature. Au lieu de te réjouir en toi-roêEne de ses bienfaits, tu veux te réjouir en eNe des prétendus dons que lu lot apportes I Tu refuses ses visites \ mais tu lui fais des a vatiiees. Au lieu de permettre au vin de te griser, tu veux griser la .v^ne avec ton ivreisse idéale : c'est lè du d^ire dont ta bégueulerie n*exe)ut pas la brutalilé»

. - Tu as été témoin de l'allaitement d'un jeune Provi- JHois par sa mère, J*avoae avee toi que c'est là un beau '^ grand spectacle, ei rien des fe^ctians maternâtes, ou plutôt des devoirs et des conséquences de Tamoinr, ne me paraît méd^ere« Mais si tu ne trouves pas grossière cejtlo action tout ani0ialc, pourqu^ donc te révolterais^ ,tu des incidents qui ont précédé de moins d'mfi an ce touchant spectacle ? et la création est-elle plus à mépriser que réducation ?

Gelte pauvre femme te setnblait en train de faire tf^ter philosophiquement une&mc à son marmot, et elle aiJai dans la; çr^iikle que l'Hkfiaence d'un idiot ne fît

ftV»AN!flt DUCHBmH f€7

cailler son lait -mystique? Rêveries, poésies que fout cela. Cette paurre mère pensait probeblemefit à son robuste époux^ et aux chances qu'elle aurait encore d'augmenter sa famille. Elle se réchauffait au soleil, tout simpl^nement pour s'y chauffer. Quanta Fidiot qui tx)it de l'eau <;1aire, c'est un enfant dont on aura idéalisé la cervelle quand il était dans les langes; ou bî^n c'est te produit de deux époux immatériels, qui n'ont fait des concessions à la nature qu'en rechignant.

M^i^Edmée était émue; mais i'a-t*elle dit d*oti hii renaît rémotion? Je ne veux pas égratigner le marbre por de ton idole; mais serait-ce donc Tissulter que de lai supposer tout naïvement une Aranche et naturelle jalousie pour cette mère de famille? En voyant ce sein dontlesofeil attiédissait le lait, la vierge s'est sentie atteinte de pressentiments délicieux, d'une envie respectable. Tu as bien fait de tomber à ses genoux, car elle était belle et grande alors; mais tu as eu tort d'en tirer ta conclusion que tu me soumets* Ce qui me rassure, c'est qu'au lieu de débiter une élégie à ta séraphique amie, tu lui as prosaïquement baisé les mains. Allons *. c'est une contradiction heureuse, c'est un acheminement : tu n'en resteras pas là I '

Maintenant, que vas-tu faire? ou plutôt qu'as-tu fait? Tu as écrit à M*^ Ëdmée, et tu espères une réponse! Je ne me choque pas de Taudace de la démarche^ la liberté dont tu jouis dans la maison de Sainte-Aure, la complicité présumable. des parents, t'excusent complet tement. Ces parents de comédie sont d'ailleurs fort im-

166 SUÇANNB DUCHEMllf

prudents, et je connais des Roniéos qui ne se borneraient pas à regarder d'eu bas la fenêtre de leur Juliette; mais avec toi, Dieu merd ! tout se passera épistolaire* ment.

Ou bien tu es tombé sur une débutante Sévigné, un peu imprégnée de la moisissure de Lélia et d*Indîana; et alors, je te plains; ou tu as affaire à une jeune fille de grande volonté et de peu de style. Dans le premier cas, comment Vy prendras4u pour continuer le dialogue? Vous parlerez-vous toujours par voie de billets? et si Tunion secontracte, ne dégringoleras-tu pas un peu quand il faudra t'en tenir à la conversation parlée? Ton opéra ne deviendra-t-il pas un médiocre vaudeville, quand tu auras supprimé le récitatif chanté par ta plume?

Si l'éducation imparfaite de M^i^ de Sainte-^Aure lui refuse le don des périodes, et si lu découvres quelque hésitation dans son orthographe, que feras-tu? J'ai bien peur qu'une jeune fille dont la piété extatique s*ali* mente d'un formulaire de prières soit exposée, pour te répondre, à recourir à quelque modèle imprimé, à quelque secrétaire universel ! Puisses-tu, dans cette dernière hypothèse, ne pas désespérer trop tôt ! Il n'y a pas de femme sotte avec de beaux yeux. Le style le plus harmonieux tombe des lèvres bien dessinées ; et un baiser donné et reçu avec amour n'a jamais de fautes de grammaire.

J'attends avec anxiété des détails sur ta démarche ; mais j'ai bon espoir, non pas que tu réussisses, mais que tu te consoles. Tu me parais en roule pour la rai-

son. M'^® Edmée est si belle, qu^elle ne peut jamais avoir tort. Tu souffriras de voir tomber ses ailes; mais tes bras seront toujours là, en définitive, pour Tempôcher de toucher à terre. Tu te débats évidemment contre ta jeunese. £h bienl j'ai confiance. Ces liens qui étreignenl le dieu, qui le garrottent dans un suaire, éclateront un beau jour; et en retrouvant ses mains libres et enfiévrées par Tattente, il n^en arrachera que plus avidement le fruit convoité. Après avoir commencé par les bavardages élégiaques de ce polisson de Saint- Preux, tu en viendras à Vàcre baiser du bosquet. Quand tu seras là, fais une halte , et attends-moi : j'irai chercher mon habit de noce.

Sérieusement, Valentin, écris-moi; car je suis inquiet de ta nouvelle équipée.

Page 1