LETTRE XXIX
DE VALENTIN A ARMAND
Provins, octobre.
Je perds vraiment mon temps à décrire; ie suis au bout de mes confidences. Comment te raconter une joie uniforme et continue? Imagine l'azur le plus profond, le firmament le plus inaltéré, et dans cette immensité lance un oiseau. Il ira longtems, longtemps, toujours visible, mais toujours du môme vol, et il déflera Tœil à
e suivre, tîinl l'atmosphère sera limpide et lumineuse, tant sa course sera rapide, jusqu'à ce qu'il éciiappe aux
égards, caché, absorbé par l'immensité môme. C'est le ableau que j'admire chaque matin à ma fenôlre. Je contemple les corbeaux que le son des cloches effraye, et qui s'échappent du clocher, pour aller devant mo i s'enfoncer et se perdre dans le ciel. Mon âme s'élance
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dans le sillage de leurs ailes, et va, comme eux, se noyer et disparaître dans des rêveries de bonheur pur et inûni.
J'en viens à souhaiter que cette union ne s'accomplisse que le plus tard possible, tant j'éprouve de quiétude, de joie profonde ! j'habite un de ces sommets sur lesquels il est bon de poser sa tente; et bien que j'espère une succession de jours heureux de ce mariage, cependant je n'ose rien hâter, rien demander, rien déranger. J'écris à Edmée tous mes projets, et l'admirable enfant me répond avec une chaleur et souvent une profondeur qui me ravissent et me confondent.
Toi, qui prétendais qu'elle ne m'écrirait que sous l'inspiration de quelque slupide et emphatique formulaire, lu serais contraint de l'adorer comme moi, situ lisais une de ses lettres que nul ici ne pourrait lui dicter. A qui donc irait-elle demander de si franches, de si naïves, de si sublimes confidences?
Par une substitution à laquelle je souscris de tout mon cœur, Edmée prend parfois un ton quasi maternel. Cet ange me parle comme une douce petite mère, et dans nos projets d'avenir elle s'offre à moi comme une prolectrice fidèle qui ne me laissera jamais une heure de défaillance et de doute.
Au resto^ cette correspondance ne change irien à nos rapports quotidiens. Si nos mains se cherchent un peu plus souvent, si nous aimons à nous sentir l'un près de
Kautre, jamais une parole, jamais une allusion à ces libres confidences n'a fait rougir le front d*Ëdmée; elle reste toujours devant tous la silencieuse et admirable statue dont je t'ai parlé. Je sens, près d'elle, une plénitude de toutes mes facultés qui me transforme. Il pa* raît, mon cher, que je p'ai plus ces mélancoliques pâleurs dont tu me raillais. M""^ Duchemin, qui se doute bien de quelque chose, mais qui n'y voit pas malice, mo faisait compliment, il y a deux jours, de mon teint fleuri, et assurait gravement que fair de Provins m'était salutaire. Edmée a souri, et j'ai accepté ce compliment à rhygiènede la province. Je suis, en effet, plus jeune, plus gai que je ne l'ai jamais été. J'ai des tentations do chanter, au milieu de ce salon clos comme une tabatière, dans cette maison qui avoisine l'église. Je rends tous les soirs sa révérence à la bergère de ma tenture, et je m'endors en déGant toutes les amours de rivaliser jamais avec le mien.
Je n'en suis pas encore à Vâcre baiser du bosquet, et je ne le demanderai pas. La beauté de M"« de Sainte- Aure est sans doute pleine de puissance ; je me dis bien avec ravissement que le jour où je presserai dans mes bras cette âme visible dans une forme si belle, je n'aurai plus rien à demander à la terre ; je n'écarte pas de mes saintes convoitises ces" lèvres sur lesquelles semble errer un souffle du ciel; mais, si j'associe la possession de cet être charmant à cette possession bien supérieure et déjà obtenue de son âme et de ses pensées, je n'éprouve aucune brutale impatience, et je me complais,
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au contraire, à éloigner ces désirs dont jen*ai que faire pour être heureux.
J'ai écrit à mon père. li fait préparer le château pour nous recevoir. Dans quelques jours la formalité d'une demande ofQcielle aura lieu. Je serai présenté aux Provinois comme un prétendu; et tu n'auras 'plus alors qu'à quitter Venise, et qu'à te faire sérieux et chaste, si tu peux, pour servir de témoin à une sérieuse et chaste cérémonie. Âhl mon cher Armand, que je suis fier et que je te plains !