LETTRE XXVIII
DE SUZANNE A l'aBBÉ BICHARD.
Provins, octobre.
Encore une fois, mon bon frère, vous vous exagérez le danger de celte innocente correspondance^ et l*im«* pétuosité de mon caractère m*a, je le vois, 4rès-compromise à vos yeux. Ramenez donc cette histoire à ses proportions ordinaires, par respect pour la vérité et pour moi. Vous m'avez fait honte do mes libres épanchements par Pinterprélation que vous leur donnez. Quoi donc ! le mouvement le plus maternel peut-il ressembler à Tamour des sens? Parce que j'ai regretté de n'avoir pas rencontré au début de ma vie une noble et loyale nature comme celle de Yalentin de Rianval ; parce que, dans ma douleur, j'ai voulu aider une jeune fille bonne et simple à aimer comme j'aurais aimé.
comme son fiancé a besoin d'être aimé, Vous prenez votre ton le plus sévère, et vous en venez à douter de mon courage l
Rassurez-vous; aucun drame ne sortira de cette intri> gue ; je me trouverai^ dans un mois, aussi seule qu'auparavant; mais j'emporterai la consolation d'avoir préparé à la vie de l'âme une jeune fille dont la direction m'est confiée, et j'aurai arrangé le bonheur d'un jeune homme qui, sans moi, se fût heurté aux plats mécomptes de la vie réelle : voilà tout. N'essayez donc plus de me troubler par vos plaintes. Mon frère, le jour où je me sentirai des remords^ je m'adresserai à vous commeji un confesseur doublement investi par son ministère et par le lien fraternel du soin de méjuger et de me consoler. Mais, Dieu merci, ma conscience est en repos ; et si vous voyiez comme moi ces deux enfants se regarder et se jurer dans un muet échainge de sourires un amour profond, vous mettriez au nombre des œuvres de miséricorde et de rachat cette supercherie sainte qui me fait jouer un rôle dans une comédie dont je n*ai pu être autrefois l'acteur et l'héroïDe. J'irai vous voir, mon frère, j'irai secouer les dernières feuilles des arbres, quand je n'aurai plus rien à faire ici, et quand ces chers oiseaux se seront envolés.