LETTRE XXXVII
DE l'abbé RICHARD A SUZAI«1NE.
Mearville, octobre.
Ma sœur, Dieu soutient les faibles. Vous avez fait un grand pas; ne songez point à le regretter. Je vous l'ai déjà dit, on ne meurt point de ces passions. Les sollicitations de la douleur sont des pièges tendus à votre courage, •risez-les, et vous vivrez! Je vais prier Dieu, ma sœur, pour votre entière guérison !
LETTRE XXXVlll
d' ARMAND A VALENTIN.
Venise, novembre.
Mon ami, je triompherai modestement. Je ne rirai pas (le ta catastrophe risible. Je ne l'avais pas prévue de cette façon; mais, quelle qu'elle soit, elle te démontre la niaiserie de tes adorations mystiques. Accepte franchement ce plongeon dans la réalité.
Cette M«>« Duchemin me paraît une femme d'imagination pratique. Elle a voulu te traiter comme M"»* de Warons traitait Rousseau. En te voyant toujours à l'alphabet, elle a voulu le faire épeler couramment.* Povero ! comme on dit ici, tu recules, tu fais la moue, tu appelles cela dégringoler de ton rêve ! En vérité, je ne te plains pas.
Comment! il te suffit de paraître, pour devenir le
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fiancé d'une fort belle personne, et le polit Jean-Jacques d'une tendre maman de quarante ans, qui n'a peutêtre pas autant de coadjuteurs que M"» de Warens ! Tu trouves à la fois le ciel à ta droite, la terre à ta ^uche; tu n'as qu'à te baisser pour ramasser la fleur et le fruit; et voilà que ta bégueulerie te fait jeter les hauts cris I Tu insultes à la fois Tange et la femme ! C'est être deux fois niais.
Épouse M**« Edmée, console M"^ Suzanne! Cette petite Héloïse embéguinée a du bon : ses quarante années et qaePques mois ne sont pas un défaut. Une veuve est toujours jeune, quand elle est complètement veuve, et eelle-là me paraît l'avoir toujours été, même du vivant de son mari.
Ou plutôt, la sagesse parle par mon bec de plume. Ne te marie pas; laisse M"*« Suzanne préparer pour d'autres les pipeaux de M*^» Edmée. On t'a trompé, mystiQé; cela te dégage. Tu as vu de près le mariage, tu sais à quoi t'en tenir sur ton idéal. Le seul cœur qui te comprenne est celui d'une matrone.
Tu es puni de ta curiosité. Tu as voulu, comme Psyché, regarder l'Amour endormi. Une goutte brûlante est tombée sur quelque endroit du beau corps , et le dieu malin, en s'éveillant, t'a fait la grimace et t'a tiré la langue.
Je me réjouirais de cette catastrophe si elle te guérissait. Juge les femmes! En voici deux, fort honnêtes; l'une est pure comme la rosée, chaste comme un lys, et pourtant elle te fait trébucher dans un piège atroce, et te
joue une comédie dont tu es dupe; l'autre, pauvre invalide, qui se souvient encore de la gloire et des combats, se sent prise d'un bon sentiment, et t'inspire une passion au profil d'une fort belle poupée qui n'a que Tinconvénient d'avoir de Tétoupe à la place du cœur! Mon cher, quand nous nous avisons de tromper les femmes, quelque précocité que nous ayons à cet égard, nous sommes toujours en retard sur elles, et c'est une revanche que nous prenons.
Que vas- tu faire, mon pauvre ânon, entre tes deux picotins? Vas-tu jouer ton bonheur h pile ou face? Vastu pardonner ou fuir? Je quitte décidément Venise dans une quinzaine de jours. Veux-tu que je te ramasse en passant par Provins, et que j'emporte tes débris' à Paris ou à Rianval.