‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 43 sur 53 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

DE VALENTIN A ARMAND

Provins, novembre*

Dans tes railleries, tu touches ma plaie. La rage de dents est venue. J*aîme, mon ami, d'un alnour impossible, un être multiple. J'éprouve près d'Edmée une iiè^Te que je connais trop bien et que je ne puis dompter; mais Suzanne a mon âme. Je veux les fuir, les maudire ; je me dis que Tune est sotte, que l'autre est vieille ; et je les confonds toutes deux. Je donne à Edmée l'intelligence de Suzanne, à Suzanne la beauté d'Edmée. Tous les soirs, je reconduis M™« Duchemin qui semble minée par un mal terrible. La pauvre femme ne vit plus que par les yeux. Sa peau diaphane laisse voir le sang qui circule comme une flamme dans ses veines. Si tu savais quelle félicité amère, quelle joie

SUZANNE DUCHBMIN 2S3

pleine de deuil je ressens près d'elle ! Nous faisons chaque soir une promenade sur les ruines. Là, seuls, loin du monde niais et vulgaire qui ne saurait nous comprendre et qui se moquerait, nous lançons nos deux cœurs dans l'ipPini ; nous causons de gloire, de poésie, d*amour, que sais-je? Nous divaguons saintement, délicieusement. M™« Duchemin croit à un avenir prochain pour les philosophies d'amour qui veulent régénérer le inonde. Si tu savais avec quelle éloquence simple et persuasive elle m'expose son système ! Comme elle me fait rougir de ma faiblesse pour les vieux souvenirs aristocratiques de ma famille ! C'est la foi de mon père, plus avancée, plus ardente, plus aimante^ plus réelle. Cette femme a la passion de Thumanité ; elle me transporte [au delà des affections égoïstes. Si je pouvais, hélas ! par une sorte de bigamie loyale, épouser Edmée et laisser tout mon cœur à celle-ci I Quand je la quitte au seuil de sa petite maison, j'éprouvo un ébranlement douloureux. Je sens que j'abandonne tout mon génie, toute ma foi idéale. J*ai des mouvements de haine pour Edmée. Je veux rompre cet odieux mariage; mais le lendemain, quand je revois MH« de Sainte-Aure, je jure de l'aimer, de ne vivre que pour elle ! Je me fais illusion. Je trouve de la grâce à son moindre mot. La pauvre enfant ne se doute pas de mes combats ; parce qu'elle me voit lui sourire^ elle croit que j'ai tout pardonné !

Ah I tu avais raison, on ne peut séparer les sens do râme. J'étais un utopiste insensé. J'en suis puni. J'ime-

âM SVZANIiB DUCHBJIIIM

gioais une union oéleslè en dehors de rhumanité; Thamanité m'a saisi ; nous lalk>n& G>infflent Uiompheraije? Je ne rêve plus aentement d'éf^anchements œystitiques; Bdmée m'enivre ; sa possession est un boniieur dont la pensée met du feu dans ma poitrine. Mais quoil est-ce là tout? O mon âme, mon âme, (u n'es pas wsr' titee ; je sais <iue tu fuis ces Tapeurs grossières des voluptés terrestres! Mais vau^i mieux te peidre? Qui me sauv^a 7 Je suis le fianoé de deux amantes ; l'une m'enlace, l'autre m'élève. Edmée, tkizanne, pourquoi n'ètes-vous pas une seule et même creaturet L'une est fraîche, souriante^ naïvement épanouie dans sa jeunesse; l'autre est pâle, malade. Nul n'hésiterait Moi, je mets ma gloire à hésita-, ei je m« sesks torturé, déchiré. Mais quç deviendrai^ ^piand j'a«Brai décidé ma vie 2 Quoi que je fasse, j'emport^ai des regrets terribles.

Page 1