‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 50 sur 53 · DE VALENTIN A SUZANNE · texte numérisé non relu

DE VALENTIN A SUZANNE

Château de Rianyal, décembre.

Je n'ai pas mérilé, Suzanne^ la lettre horrible que vous m'avez écrite. Nous nous aimons trop, et nous ne voulons pas nous comprendre. Laissons là, vous l'ironie qui déchire vos lèvres, moi les Subterfuges qui étourdissent mon cœur. Osons regarder en face la vérité et soyons à la hauteur de nos âmes.

Je vous aime avec une adoration pieuse, et s'il fallait entreprendre quelque action impossible, pour vous prouver ma foi, je n'hésiterais pas. Mais, puis-je donc, sans outrager la sympathie sublime qui nous exhorte au sacrifice, méconnaître les droits que M"« de Sainte- Auro peut revendiquer ? N'est-ce pas vous qui m'avez fait aimer? N'est-ce pas moi qui ai violenté cette jeune

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et naïve oonseience, et qui ]'ai provoquée? Sans doute, Edmée n'est pas la femme que j'ai rêvée ; mais no serais-je pas abominablement égoïste en la repoussant maintenant? D'ailleurs^ sachez-le, et accusez-moi, méprisezmoi, j'y consens, il ne m'est plus possible d'oublier cette charmante enfant; je vous ai vue trop longtemps à travers elle , je la vois maintenant toujours, en pensant à vous.

Je sens bien tout ce qu'il y a de cruel dans ma franchise ; mais je vous estime trop pour vous humilier de précautions oratoires et de périphrases. Au point où nous sommes, il faut échanger entre nous la vérité et ne compter pour rien les douleurs qu'elle peut susciter. A quoi nous servirait l'orgueil de nos cœurs, si nous étions astreints aux grimaces de la galanterie vulgaire ?

Que petit îâ féa^lê pôvff mwe s^oi et ^uf notre eéçtététÈCë^ toifîi ctf qu'il f«rot âous demander. Ne mé pailez, tfton towie, ttî de votre âge, tti de votfe beauté. Nos flfiie» étdfneîle^ sont pareilles en éclat et en jetK nesse, ef ee n'est point devant tine rmUrn disproportionnée qu'il nous faut reculer; e'e^l devant Fabandoti crtiel d'une olifant naïve qui s'est fiée à noti^, et qui m'ai aimé parée que nous Tavofi* tôulu ensemble, TOUS et moi- Ferons-iioas noire bonheut des débris du bonheur d'une âdfte, et sommes-nous de ces créa« tures qui f)ôursuivènt lëtfr satisfaction à travers tout, et qui s'estiment heureuses d^ârfangèr ici-bas les évé* nements au ptolit de leurs passions? Non, mon amie.

SUZANNE DUCHEMlIf £?f

Restons dignes Fun de Faulre^ en nous immolant à un dcroir.

El puiSy sommes-noQs bien certains que ce charme infini qui nous attire Ton vers Tautre à travers le ciel ne céderait pas an contact d'une union prosaïque? Je vous parle comme je parle à ma conscience, sans arrièrepensée et sans rélicence; j'ose vous dire tout, parce que je vous sais au-dessus de tout. Vous avez bien souffert, Suzanne, et vos douleurs exaspèrent vos rêves. Peut-être ne suis-je pas Tami que vous demandez I Depuis que j'aime Edmée, je sens que je tiens par des racines à la terre; mes vingt ans, que je ne puis vieillir ni refroidir à mon gré, m'allument depuis quelques jours dans les veines un feu moins idéal. El vous-même, ô pardonnez-moi, mon amie, d*oser vous dire ces choses f vous-même, n'a?ez-vous pas une ardeur sombre, trop jalouse de la beauté d'Edmée et de ma jeunesse, pour n'être pas cruellement exigeante envers vous et envers moi? Nous ne sommes pas assez purs pour nous mériter !

Voilà la vérité, toute la vérité, Suzanne; je vous la dis avec audace, acceptez-la avec héroïsme; ne déshonorons point nos cœurs par des regrets, par des douleurs, par des espérances en dehors d'un contrat divin.

J'avais pensé qu'il pouvait y avoir pour nous une intimité charmante, une effusion, dans l'échange d'idées nobles et sévères. Je croyais, vous-même me l'aviez dit, qu'en occupant mon intelligence des grands problèmes

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qui soulèvent le monde, je continuerais à mériter votre estime; j'imaginais des efforts sublimes pour élever vers un plus vaste et plus puissant idéal nos deux cœurs offensés des conditions de l'amour terrestre. Sans prétendre au rôle de prophète, de réformateur, j'avais l'orgueil de chercher à me rendre utile par l'étude. Vous raillez ce rêve ; vous ne pouvez pas, ou plutôt, vous ne voulez plus m'aider ! vous m'accusez de socialisme ; vous vous efforcez de me rendre ridicule à mes veux ! Je vous pardonne ce blasphème, mon amie ; mais, je vous en conjure, aidez-moi, comprenez-moi et aimez-moi, ainsi que je vous le demande.

Que puis-je faire pour utiliser cette activité intérieure qui me torture? Trouvez-moi dans le monde un poste qui soit digne de mon ardeur. Indiquez-moi, dans la politique, dans la diplomatie, n'importe où, une place qui remplisse la vie et qui n'exige pas, pour être obtenue, quelque platitude, et pour être conservée, quelque abaissement de la conscience ! Oserez-vous me conseiller de suivre la cohue qui se dispute les brimborions, croix, cordons, épaulettes, galons, ironies de l'orgueil jetées à la vanité? A quoi puis-je m'employer, et vaut-il mieux, méprisant tout, se croiser les bras et ne rien faire? Non, non, quoi que vous en disiez, Suzanne, les hommes fiers et ardents comme moi se doivent à l'humanité, en se devant à Dieu. Le socialisme est ridicule, peut-être ; l'amour et l'étude ne le seront jamais. Je veux aimer et étudier. Notre maître, notre modèle, le Christ, en montrant l'humanité idéalisée, a donné à Tu-

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Hivers Texemple de toutes les vertus et de tous les sentiments^ hormis de J'amour terrestre. Il a pardonné à Madeleine, mais il l'a laissée à ses pieds. Ne ramassons pas plus que lui celte volupté mortelle, et élevons-nous, mon amie, vers cet amour supérieur à toutes les sympathies éphémères, qui s'éprend de l'infini et se dévoue à l'universel î

M'aurez-vous enfin compris, et m'épargnerez-vous désormais ces railleries qui nous outragent et qui finiraient par me décourager? Je le demande à Dieu du plus profond de mon âme, en le priant de vous guérir et de ne me guérir jamais.

LETTRE Ll

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