ROUERIES D'UNE INGÉNUE
Ouverture de la première parallèle.
" Colonel, je vous fais mon compliment!
— Monsieur Germanet , je l'accepte de tout mon cœur. »
Ces deux phrases furent échangées assez rapidement entre deux portes conduisant au salon de M. d'Albingen ; une poignée de main ajouta un commentaire énergique, et M. Germanet fit son entrée.
C'était un de ces bons gros notaires, à la figure béate, qui portent sur leur front l'inaltérable auréole du contrat, et dont le perpétuel sourire semble toujours présenter la plume à la mariée. Sa cravate était irréprochable ; le bouton de sa che-
mise sciiUillait entre des plis d'une correction mathématique ; et, sous le gant blanc qui étranglait sa main droite, une proéminence ambitieuse témoignait de la présence d'une de ces grosses bagues, dites chevalières, que la plupart des gens qui pérorent et gesticulent ont la manie de porter à l'index.
M. Germanet était accompagné de son épouse, petite femme sèche, qu'on n'aurait pas osé appeler sa moitié ; car il eût fallu, à coup sûr, plus de deux exemplaires de Zénobie pour faire le poids de son époux. Mme Germanet portait des épis d'argent dans ses cheveux, rissolés par le fer à papilloltes ; et, comme si elle eût tenu absolument à évoquer le souvenir de la moisson, elle avait une robe delà couleur des bluets; ses joues emi)0urprées tenaient lieu de coquelicots. La gerbe était complète. Il n'y manquait pas même les herbes folles , les petits insectes, les gouttes de rosée : le tout fort bien imité par les petits rubans du cou, par les agrafes, les broches, les breloques de diamant qui jouaient leur rôle dans ce décor champêtre.
Mme Germanet puisait dans la conscience de sa fortune et de son rang le droit de montrer à nu des omoplates rpii s'attachaient aux épaules, ou |)lutût qui s'en détachaient comme les deux panonceaux suspendus à la porte de l'élude. Quand elle ramenait les coudes en arrière, ces deux surfaces se rapprochaient en se mena(;ant, et l'ijuprudenl qui
eût mis son doigt dans cette pince de cra])e s'y serait coupé. Disons-le toutefois, ce malheur n'arriva jamais.
Mme Germanet était de la race de ces petites femmes, antipathiques à l'embonpoint, que le ciel crée toujours pour le salut des gros hommes, et dont l'humeur suffisamment acidulée ne procure à l'époux que tout juste assez de bonheur pour qu'il puisse se maintenir dans son poids , sans redouter l'obésité. Cette raison , qui n'apparaît jamais aux intéressés, n'avait pas été pourtant la cause du mariage, et une assez jolie dot, avec laquelle maître Germanet avait payé sa charge, permettait de jeter sur les malencontreuses omoplates des guenilles de mille écus qui les embellissaient singulièrement.
En somme, c'était un ménage assorti. Au moral comme au physique, les époux se complétaient : l'un avait en plus ce que l'autre avait en moins. Quant à l'esprit, comme il n'avait pu être acheté avec le trousseau, force était bien de faire pour lui comme pour les omoplates, et de cacher sa maigreur, ou de la montrer au besoin avec l'insolence du luxe. Toutefois, Germanet n'était pas sans intelligence ; il comprenait les calembours, et ne dédaignait pas d'en mettre en circulation de sa façon ; mais ces petites débauches ne tiraient pas à conséquence, et ses clients disaient de lui : « C'est un excellent notaire. »
Exact, minutieux, solennel, il avait l'art de ces belles phrases qui se lèguent avec les études et qui l'ont la joie des prêteurs sur hypothèques. Probe par tempérament, il spéculait sur sa vertu, comme d'autres sur leur génie, et il n'aurait trouvé aucun bénéfice à être fripon.
Il vient assister à une soirée de fiançailles chez son client et son ami, M. d'Albingen, ancien manufacturier.
Plus qu'un autre, Germanet a droit au sourire reconnaisant des deux familles, car il fut le confident et l'intermédiaire des projets d'union, et c'est à l'heureux prétendu de Mlle Claire d'Albingen, au colonel de Corval, qu'il a adressé en entrant cette poignée de main significative.
Profitons du moment où Zénobie incline ses épis d'argeut devant la maîtresse du logis, pour faire connaissance avec le colonel.
Arthur-Sigismond de Corval est aussi bel homme que brave officier. Colonel de hussards ^ trenteneuf ans, il réalise dans sa plus parfaite expression ce type de héros tiré a (juatre épingles qui est classé dans la nomenclature des physiologies contempolaincs sous le titre de colonel du Gymnase. M. Scribe a été riiomôre de ces Achilles.
Aflhur a une figure fraîche et souiiante, pleine (le franchise, mais n'annonçant aucune aptitude pour les spéculations de la métaphysique. Ses mous-
lâches sont relevées avec une complaisance qui livre bien des secrets, et ses yeux s'illuminent par intervalles d'éclairs qui ne jaillissent que devant le canon ou devant les jolies femmes. Cette parfaite effigie du dieu Mars fait penser à Vénus. Il est inutile d'ajouter que la toilette de notre invincible est toujours parachevée de manière à affronter sans crainte l'inspection des regards féminins les plus minutieux. La façon dont le colonel porte la poitrine en avant semble désigner son cœur, comme une cible, pour les œillades aussi bien que pour les balles. Tel est dans toute la grâce de son allure le comte Arthur-Sigismond de Corval.
Disons , pour compléter les confidences, qu'une liquidation résultant d'un héritage fait en commun aurait infailliblement amené un procès entre le beau colonel et la maison d'Albingen, si celle-ci avait eu pour confidents certains avoués , au lieu d'un notaire. Mais M. Germanet frémit à la pensée des égratignures que la chicane pouvait causer à une succession si ronde et si parfaite. Il n'eut pas besoin de lire longtemps dans les yeux du colonel pour deviner que Claire d'Albingen était le plus éloquent avocat des intérêts de la famille, et grâce à une intervention assez hanile, à des entrevues dans lesquelles les parents, la jeune fille, le colonel, apportaient tous la même bonne volonté, un mariage fut conclu, mariage d'amour, d'argent, de gloriole, de
raison, pour les deux partis ; le colonel se montrant fier de la perspective d'une belle fortune et d'une jolie femme, et ayant d'ailleurs à offrir, en retour, un nom superbement porté, un titre de comte qui promettait de charmantes broderies aux mouchoirs de la corbeille , et une jeunesse dont la maturité s'annonçait avec éclat.
Le colonel était devenu amoureux, selon la poétique du Gymnase, à la première étincelle des beaux yeux de Claire. Cet Hercule victorieux reçut humblement la quenouille des petites mains d'une Omphale de dix-huit ans, et fila aux pieds d'une pensionnaire, comme s'il n'avait jamais rôvé l'amour que sous les saules pleureurs, et comme s'il ne s'était pas battu trois ou quatre fois avec des amanis et des maris qu'il avait dépossédés, à la manière des hussards de fantaisie.
On présentait, ce soir-là, le lion amoureux à toute une ménagerie de parents, banquiers, hommes d'affaires, négociants. Claire, par compensation, avait exigé un bal, et toutes ses amies delà pension, héritières disponibles, printemps agités par les brises, étaient venues pour savourer à longs traits la joie de contempler et de commenter le premier mari qui échéait à leur génération. Ces astrologi!(>s aux joues roses et aux robes de gaze venaient cberclicr des augures pour elles, tout en essayant de tiicr riiuroscopc de l'héroïne enviée. (]l;iire était
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radifiuse, elle avait le double boiilieiir de l'amour qui se connaît et qui fait des jaloux. Elle racontait avec complaisance les folies du trousseau, et jetait par intervalles un regard plein d'une orgueilleuse satisfaction sur l'esclave rougissant qui l'adorait de loin. Le colonel acceptait d'ailleurs héroïquement son vasselage. Modestement appuyé contre la porte du salon, il restait impassible sous tous les regards qui le criblaient, ne songeant qu'aux louanges qu'il entendait adresser à sa fiancée , et n'ayant pour la première fois de sa vie qu'une seule passion, au milieu de tous ces minois qui n'auraient pourtant pas demandé mieux que de faire peur à leur triomphante amie.
Quand maître Germanet se fut acquitté des devoirs obligés envers la maîtresse du logis et envers quelques-unes de ses meilleures clientes, il installa Zénobie sur le second rang des banquettes , dans cette région que les déesses habitent, mais où l'amour ne va jamais chercher la jeunesse ; puis, souriant et affable, l'excellent notaire revint prendre les deux mains de M. de Corval et continuer l'entretien commencé au passa^ge.
« Eh bien, colonel, le grand jour approche. J'ai rédigé le contrat, et jamais plume ne fut mieux taillée. Vous verrez mon style. Ces vilains bois de la succession, qui devaient nous faire plaider, deviennent de charmants bosquets que vous n'aurez
ik LES HOUERIES
plus à faire arracher, mais dans lesquels vous pourrez lâcher toutes vos tourterelles. Ah ! colonel, quelle hranchc de myrte vous mêlez à vos lauriers!
— Je suis heureux, monsieur Germanet, et j'aime à penser que je vous dois ce bonheur, à vous le meilleur et le plus intègre des hommes.
— Vous êtes flatteur, colonel.
— Non, je suis sincère. Savez-vous à quoi je pensais quand vous êtes entré ? Je me disais que j'ai cru bien des fois trouver l'amour ; mais il paraît que je prenais les ritournelles pour la symphonie ; et depuis ce soir seulement je me sens en possession de cette joie suprême que Dieu donne pendant un jour dans la vie, et qu'on est impie de méconnaître, bien criminel de laisser fuir.
— Décidément vous êtes poétique, et c'est une lyie qu'il faut vous suspendre à l'épaule, à la place du dolman. »
En hasardant cette plaisanterie littéraire qui lui coûtait quelque travail , maître Germanet se laissa aller à un rire charmant.
Le colonel n'avait pas écouté.
«Ah! mon cher ami, continua celui-ci avec un abandon qui rendit le notaire rouge d'orgueil, quelle lielle chose que le mariage ! Je m'imaginais jusqu'à présent (|iie mon sabre était ma seule liancée, cl, dans nos folles veillées de garnison, nous considérions le ni;iriage connneunc sorte de traité de 1815,
qu'on doit sul)ir en attendant qu'on le décliiie. Mais les espérances nouvelles que j'ai dans le cœur m'ont rendu conjugal à l'excès, et je jure Dieu de ne pas permettre qu'on insulte devant moi à une profession qui est, en définitive, la plus spirituelle et la plus douce. »
Germanet hocha la tête en signe d'assentiment , mais envoya de côté, à la couronne d'épis, un regard dans lequel on eût pu surprendre une secrète protestation contre le paradoxe du colonel.
« N'est-ce pas que Mlle Claire est la plus belle , la plus gracieuse de toutes ces jeunes filles? reprit Arthur en se penchant à l'oreille de son confident. Il me semble déjà la voir, faisant les honneurs de son salon. Regardez donc, Germanet, avec quelle fierté elle reçoit ses amies! Elle saura commander, celle-là!
— Je crois parbleu bien, colonel! Je suis certain qu'elle s'imagine porter déjà la grosse épanlette! »
Et riant aux éclats de cette inofTensive médisance qui emplissait de joie le cœur de l'amoureux colonel, M. Germanet quitta M. de Corval pour aller s'asseoir à une table de bouillotte.
A une autre extrémité du salon, près du piano, Claire d'Albingen, de son côté, débitait, en frémissant d'anibifion, de merveilleuses confidences à une de ses bonnes amies venue là tout exprès pour
jouer, comme autrefois à la pension, le rôlctrElise dans les épaucliemenls d'Esther.
Claire d'Albingen avait dix-huit ans, des yeux superbes, un teint éblouissant. Ses traits d'une harmonie parfaite attestaient cette limpidité du cœur qui tient surtout à la sainte innocence.
Ses cheveux, d'un blond cendré, qui devaient l;i couvrir entièrement quand ils étaient déroulés, formaient un diadème sur son front. Sa robe, de taffetas rose, semblait un premier épidémie, tant le tissu brillant s'attachait avec passion à cette taille flexible dont il révélait les irréprochables contours. Sa lèvre, qu'un fier sourire tenait presque continuellement ouverte, se relevait aux extrémités et laissait passer, en tressaillant, les exclamations d'une joie que la naïveté rendait impitoyable dans son orgueil.
Celle que son bras tenait rapprochée d'elle paraissait avoir été envoyée là par une fée malicieuse pour établir un saisissant contraste,
Lucie de Beaulieu était la plus timide, la plus silencieuse, la plus confuse des amies de Glaire. Ses clievcux noirs, lissés avec un soin extrême, s'a\aiiriiienl en bandeaux jus(prà la point'e des sourcils. La pudeur seudjlait avoir léclamé pour elle des cils plus longs, plus inq)énélrables, et elle aimait à les abaisseï' sur des yeux noirs, profonds, renq)lis des perspectives ombreuses du cloître et des vieilles
églises. Le front élait pclil, la bouche fine; l'ovale du visage faisait penser aux vierges du divin Raphaël, et l'idéal, dont on sentait les caresses autour de cette tète charmante, faisait croire qn'un ange se révélait à elle dans un entretien qu'elle seule entendait. Une robe blanche complétait l'aspect séraphique, et une écharpe de gaze enroulée autour du col glissait sur la neige des épaules, comme ces nuées impalpables qui flottent autour des visions.
Claire racontait à Lucie la demande du colonel, ses visites, les preuves quotidiennes d'un amour qui s'impatientait des délais exigés pour les formalités; et, dans son enivrement, la triomphatrice coulait dans l'oreille de son innocente amie de ces paroles tendres, folles, audacieuses dans leur pureté, que l'enthousiasme lui arrachait. Lucie souriait laiblement à ces expansions; mais, toutes les fois que le mot d'amour était prononcé dans ce chaste et dangereux entretien, les deux jeunes filles se serraient plus fortement la main, par une pression secrète et instinctive, mêlée de terreur et d'adoration involontaire.
œ Oh! ma bonne Lucie, disait Claire, tu viendras me voir, et, quand j'aurai ma loge à l'Opéra, je l'emmènerai avec moi, je te chaperonnerai. Comprenez-vous, mademoiselle, que j'e vais être une dame, avec un vrai chapeau à plumes, un vrai cachemire!
— Et un vrai mari, murmura doucement Lucie de Beaulieu en entortillant un peu de moquerie dans un coin de son sourire.
— Ah çà, reprit Claire, ton tour viendra aussi, ma petite sainte, et il m'a semblé que ta mère aVait présenté ce soir à la mienne un jeune homme qui n'est pas de tes cousins. »
Lucie éteignit ses doux yeux sous leur voile et baissa son front, qu'un nuage de pourpre envahissait.
« Oh! moi, dit-elle, je n'épouse pas un noble, un colonel.
— Tu épouses donc... Et tu ne disais rien! Raconte-moi à ton tour. Et d'abord, où est-il, cet heureux mortel? »
Lucie cntr'ouvrit les paupières, et, sans chercher longtemps, rencontra devant elle, à quelques pas (lu colonel, le visage pâle et sérieux d'un jeune homme qui semblait l'observer avec passion.
a Le voici! » murmura-t-elle si foiblement que Claire vit sa réponse sur ses lèvres, plutôt qu'elle iK' l'entendit.
Les yeux complétaient d'ailleurs les paroles.
« Il n'est pas mal, dit Claire d'Albingen avec un accent (le bonté qui semblait trop complaisant pour n'élr(; pas dédaigneux.
— Il n'a i)as de moustaches comme 1\L de Corval, ■■ lit oltservei' Lucie de lieaulieu.
Claire (ît une pclile moue, toute à l'avantage du colonel, dont la figure martiale lui semblait sans rivalité possible, et, voulant exprimer indirectement sa préférence :
a II est un peu pâlot, ma chère, ton amoureux, dit-elle.
— C'est qu'il travaille beaucoup.
— A quoi travaille-t-il?
— Il est avocat.
— A-t-il du talent? «
Il y avait dans cette interrogation , qui jaillit involontairement, une impertinence. Lucie tressaillit. Claire ne s'aperçut pas qu'elle venait d'égratigner ce cœur angélique. Elle continuait l'examen du jeune homme.
Œ Comment se nomme-t-il? demanda-t-elle.
— Jules Mouton, » répondit avec courage Mlle de Beaulieu.
La fiancée du comte Arthur-Sigismond de Gorval ne put retenir un petit rire significatif.
<c QuéJ singulier nom ! S'appeler Mouton, comme un caniche! Ah çà! tu conduiras ton mari avec une faveur rose au cou? »
Un éclair rapide traversa les yeux de Lucie.
« Le nom est peut-être ridicule, mais l'homme ne l'est pas, au rebours de certaines gens, qui ont de beaux noms et de petits esprits.
— Oh ! ne te fâche pas! je ne me moquerai plus;
mais c'est que je ne m'attendais pas à cette nouvelle. Si tu m'avais consultée, je l'aurais choisi un bel officier du régiment de M. de Gorval. Mais non, mademoiselle fait à sa tête, et s'en va prendre M. Mouton. Ah! ma chère, pour un séraphin comme toi, voilà un nom qui sent terriblement le gigol et les côtelettes.
— Qu'importe son nom, puisque je l'aime? »» Cette réponse fut faite avec un accent de passion
vraie qui échappa à Claire d'Albingen; elle crut voir du dépit, de la jalousie, dans ce qui était au contraire un orgueilleux défi. L'occasion était trop tentante pour sa vanité; elle continua :
" Quelle bergerie vous allez faire à vous deux! toi qui étais si sentimentale à la pension , qui ne com[)renais pas qu'on s'amusât à courir, et qui cultivais des marguerites dans un coin du jardin !
— Hélas ! mes pauvres fleurs , vous vous appliquiez à me les arroser d'encre, dit Lucie avec une voix (pii ti'cmhlait.
— Oui, et cuimuc lu [)leurais ensuite, il semblait fjue tu y misses de la cociuetterie.
— (j'est vrai, j'ai beaucoup pleuré; mais tu no devrais pas me rappeler cela, méchante! car c'est loi (pii me persécutais sans cesse.
— Dame! n'élais-je pas ta meilleure amie? j'avais I<; (lioil (le le taquiner un peu; c'est couune aujourd'hui, (piaud je; me moque de ton mouton! »
Lucie tressaillit sous celte petite flèche qui rentniit dans la plaie ; mais dissimulant sa douleur el son ressentiment sous un sourire :
« Oh ! tu peux te moquer à ton aise aujourd'hui : je ne pleurerai plus.
— Ah çà, qui donc a fait ton mariage? Cela date de ton enfance? c'est une affaire de famille, n'est-ce pas ?
— C'est moi qui l'ai choisi, puisque c'est moi qui l'ai aimé.
— Comment ? c'est un caprice , une passion ! Je suis sûre que , quand tu étais petite , on t'a donné aux étrennes un beau mouton blanc, à roulettes; tu épouses celui-ci par souvenir!
— Toi, tu as donc joué aux soldats, que tu prends un colonel ? »
Claire consentait bien à railler son amie; mais elle ne voulait pas qu'on se permît une revanche. Elle répliqua sur un ton qu'elle crut plein de dignité :
« Tu conviendras , ma chère , qu'il y a quelque différence, et que personne ne trouvera drôle que Mlle d'Albingen soit la femme du comte de Corval.
— Oh ! j'en conviens, ce mariage n'est pas si drôle que le mien. »
Claire, que l'amour-propre avait entraînée, mais qui ne se doutait pas des blessures qu'elle avait
laites, voulut terminer les confidences par une olïVe gracieuse.
<c Tiens , ma bonne Lucie , marions-nous comme nous pouvons et soyons heureuses à notre manière. Mais si tu as besoin pour M. Mouton (et elle eut de la peine à prononcer ce nom sans sourire) d'une protection auprès du ministre, souviens- toi que M. de Corval va au château , qu'il a des amis tout-puissants, et que je serai heureuse de le mettre en campagne. »
On le voit , rien ne manquait aux douleurs de Lucie. Après le persiflage , l'orgueil de son amie se réfugiait dans l'intérêt qu'elle semblait lui i)oiter.
"^ Tu es trop bonne, répondit Lucie avec une humilité qui n'avait rien d'angélique. Le colonel aura assez d'autres campagnes à faire pour- devenir général. »
Il semblait, en vérité , à la façon dont il l'ut prononcé , que ce mot camjxignc cachait une épigramme.
« M. Mouton , contiima Lucie , ne veut rien , ne demandera rien qu'à son travail. C'est un cœur lier qui veut rester libre, et sa i)auvrelé sera notre noblesse.
— Mon Dieu! comme tu es pâle ! l'aui'ais-je lait de la peine ]f
— Nullement, répli([ua Lucie, dont les lèvres
lurent illuminées et pacifiées par le sourire le plus clément. Je suis habituée à tes taquineries ; ce n'est pas d'aujourd'hui que tu commences. Pendant six ans, à la pension, lu m'en as fait endurer de toutes les façons! Pour le prouver que je ne t'en veux pas, je vais aller inviter le colonel, et toi tu me feras vis-à-vis avec mon mouton , mais à condition que monsieur ton lion ne mangera pas mon agneau.
— Oh ! je ne sais pas pourquoi tu laisses les autres se moquer de toi ; si tu voulais , tu leur rendrais la pareille , » dit Claire en riant. Puis elle ajouta : « Un avocat , c'est presque un poète. T'at-il fait des vers, ton prétendu ?
— Non; de pauvres gens comme nous s'aiment en prose. Est-ce que ton héros te fait des acrostiches ?
— Le colonel m'apporte tous les jours un bouquet.
— Tiens ! chez nous c'est le contraire : je donne tous les jours une fleur à M. Mouton.
— Vraiment, c'est toi qui offres des bouquets à ton futur!
— Dame! ma chère, les moutons aiment à brouter, et je nourris le mien de feuilles de roses. »
En achevant ces mots, jetés avec une gaieté railleuse, Lucie fit un mouvement pour dégager son bras de celui de son amie. Celle-ci, avant de la lais-
ser partir , voulut la conduire et la présenter au colonel. Comme ce dernier prenait la main de Mlle de Beaulieu pour la contredanse , Lucie murmura à l'oreille de Glaire :
<i Prends garde, je vais t'enlever ton colonel! » Claire eut un sourire incomparable d'orgueil, et m un léger mouvement des épaules.
« Tu n'as pas peur? insista Lucie.
— Est-ce que la fenmie d'un soldat doit avoir peur?
— C'est là toute ta raison ?
— Tu sais bien, mécbante, que la modestie m'interdit d'en donner d'autres. »
Et faisant une grande révérence, Mlle d'Albingen alla prier M. Jules Mouton de servir de vis-à-vis au colonel.
Lucie de Beaulieu suivit Claire avec un indéllnissablc sourire, et ses longs cils retenaient à demi un regard plein de malice, (jui donnait une expiessiun étrange à ce visage si |)ur.
De quoi peut rêver uu coloael de hussards.
Le colonel, qui savait que Lucie était la meilleure amie de sa fiancée, eut grand soin, par une stratégie familière à tous les amoureux , de parler de Claire avec un enthousiasme qui ne trouva pas de contradicteur. Il sollicita des confidences sur les amitiés de la pension ; et Lucie , d'une voix flùtée qu'on était ravi d'entendre, répondait avec une effusion caressante à ces demandes intéressées. Elle ne tarissait pas. Les paroles ruisselaient comme les perles et les diamants de la fée. Glaire était sa première, sa meilleure, sa seule amie; c'était une sœur, une àme appareillée. Dans l'intervalle delà chaîne des dames à la pastourelle , Mlle de Beaulieu avait su jeter sur le cœur embrasé du colonel de ces petites confidences discrètes, timides, mais adroites, qui se consumaient en embaumant le trop heureux hancé; si bien que, par une pente naturelle et insensible , Arthur devint naïvement confondu d'admiration pour ces deux jeunes tilles qu'il associait 257 b
dans son culte , comme elles l'étaient dans leur amitié.
Le colonel ne voulait pas danser ce soir-là. Il s'était complu d'avance dans la pensée d'une attitude songeuse fort appropriée à ses émotions. Mais Lucie de Beaulieu lui parlait si tendremem de celle qu'il aimait ; l'habile confidente savait si naïvement faire voleter ces jolis petits oiseaux des nichées de pensionnaires , que le soldat se délectait à ces chuchoteries , et que , dans son ravissement , il prenait la main mignonne de Lucie et se permettait de la serrer doucement,- pour la remercier.
Au dernier quadrille (c'était la quatrième fois qu'ils dansaient ensemble), Arthur dit à la jeune (ille en la reconduisant à sa mère :
« J'espère vous revoir bientôt chez M. d'Albingen, en attendant que Mme de Corval puisse inviter chez elle sa meilleure amie.
— Oh! colonel, répondit Lucie avec une adorable tristesse, vous m'enlevez Glaire pour toujouis. Sa fortune, son rang, le nom de son époux, vont l'appeler dans des régions où nous ne nous reucontrerons pas.
— Que dites-vous, mademoiselle?
— Je dis, monsieur le comte, que je vous pardonne, parce (pie vous la rendrez heureuse et (pi'elle mérite bien son bonheur. »
En pailant ainsi , Mlle de Beaulieu roulait entre
ses cils deux belles larmes, que le colonel eut tout à coup la tentation insensée de recueillir, mais qui glissèrent lentement , comme deux perles défilées , sur le satin de ses joues. Il y avait sur cette figure virginale, transfigurée par l'amitié, un rayonuement ineffable dont les clartés confondaient Arthur. Ce robuste rêveur n'avait jamais vu de si près l'idéal. Il fut ébloui ; et ce fut avec un étranglement dans le gosier qui faisait vibrer ses paroles, qu'il vint, quelques minutes après, prendre congé de la famille d'Albingen.
Claire eut un pressentiment et se montra rêveuse.
« Que vous racontait donc Lucie? demanda-t- elle.
— Son amitié pour vous. »
La curieuse rougit et continua avec un petit air de doute qui parut maladroit :
« Et cette confidence a duré toute la soirée ?
— Peut-on se lasser de parler de vous? » repartit le colonel avec un peu trop de galanterie.
La jeune fille ne répliqua pas ; mais M. de Corvnl sentait le soupçon caché, et il contuiua :
« J'ai eu des amis de collège , et je savais ce que valait une poignée de main; mais je ne soupçonnais pas une amitié d'enfance si étroite, si parfaite. En quels termes délicats elle me parlait de sa belle compagne! Glaire, je vous aimais de toute l'ardeur d'un loyal soldat; je sens que, depuis les confiden-
ces de cet ange, je vous aime aussi de toute sa tendresse ! «
Le triomplie fit flamber une auréole sur le front de MUe d'Albingen, qui tendit la main au colonel, en s'avouant toutefois que , pour l'aimer ainsi , Lucie n'avait pas besoin de paraître un ange aux yeux émerveillés de M. de Corval.
« Elle se marie, dit-elle avec un petit air de défi.
— Tant mieux , répondit ingénument le colonel; il serait dommage , avec un si bon cœur et de si beaux yeux , de rester lille.
— Vous la trouvez jolie ? »
Cette demande était un piège trop visible; le colonel l'enjamba bravement.
«Vous seule, mademoiselle, avez le droit de parler de sa beauté sans en être jalouse. Sous ce rapport, vous êtes sœurs aussi.
— i\mvre Lucie ! Quel dommage qu'elle n'aime pas les officiers ! »
Il y avait un mensonge sous celte compassion. Peut-être même, à la rigueur, pouvait-on en découvrir deux : le prétexte supposé de celte pitié, et l'accent quelque peu bypocrile avec lequel on remettait.
Le colonel demanda à quelle profession appartenait le prétendu de Mlle de Beaulieu.
« Oli! un pclit avocat qui s'appelle Mouton, répondit Claire en rapetissant sa bouche.
— Vous semblez la plaindre !
— Avouez, colonel, qu'il est ridicule de s'appeler madame Mouton !
— Pourquoi? fit la fleur des colonels de hussards en ajoutant une spirale au ciuc de sa moustache. Si je m'étais nommé ;^lnsi, m'auriez- vous donc refusé? »
Claire rougit : le^dépit la rendait maladroite. Elle salua son fiancé et se retira , mécontente de Lucie, de M. de Gorval et surtout d'elle-même.
Quant à Arthur, ne comprenant rien à toutes ces petites couleuvres qui sifflaient autour du cœur de sa future épouse, il la trouvait injuste, et comparait la grâce avec laquelle Lucie l'avait entretenu de Claire d'Albingen à l'aigreur dont celle-ci faisait preuve.
Le long du chemin, le colonel crut sérieusement et loyalement ne penser qu'à son idole; mais son cœur voyait double, et évoquait une tête brune à côté d'une tôte blonde. Il essayait avec candeur de se tromper, en se répétant à lui-même les confidences de Lucie de Beaulieu sur son amie ; mais ce qui avait charmé le guerrier sans défense, c'était peut-être l'accent avec lequel ces douces paroles avaient été débitées., plus encore que ces paroles mêmes.
Avant de se coucher, il consuma plusieurs cigares en l'honneur de sa rêverie, et pendant long-
temps, à travers les images bleuâtres qui emplissaient sa chambre , il vit deux fantômes charmants qui lui souriaient en s'enlaçant. Il aimait l'un avec ardeur, et lui tendait les bras ; mais l'autre, par sou regard profond , l'attirait dans des régions qu'il avait peu fréquentées jusque-là , et dans lesquelles le vertige le saisissait.
Il eut beaucoup de peine à s'endormir, et rêva qu'au moment d'aller à l'autel , il se trouvait entre deux fiancées, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, ce qui le rendait fort embarrassé , les hussards français n'ayant pas encore pris l'habitude de pousser Jusqu'à ce point la polygamie. Le prêtre paraissait toutefois de meilleure composition que le scrupuleux colonel, et le bénissait sans hésiter. Si bien que le comte Arlhur-Sigismond de Corval se trouvait dûment atteint de bigamie ; ce qui ne laissait pas que de l'agiter sur son oreiller, par la pensée qu'un tel scandale était de nature à nuire à son avancement.
On le voit, notre héros était aussi classique dans ses émotions que dans sa tenue; et son caractère, ainsi que ses études , le prédisposaient au songe traditionnel. Il eut donc une sorte de cauchemar, selon toutes les règles de la poétique à laquelle il .ippartcnait; si ce n'est peut-être que les apparitions (le son sommeil ne lui adressèrent aucune allocution il Ile troublèrent son esprit d'aucun alexandrin.
Celle miil-là, personne , au reste , ne devait s'endormir paisiblement. Usant des privilèges d'Asmodée, nous pouvons nous introduire dans les chambres soigneusement closes de Glaire et de Lucie, en prenant garde , bien entendu , de rien déranger aux plis délicats qui servent de tente à l'insomnie de nos deux héroïnes , ni d'approcher trop près la lampe indiscrète de Psyché.
Claire avait la fièvre ; les douleurs de l'âme n'atteignaient jamais chez elle à ces étendues où la prière et le recueillement allègent le fardeau. Nature naïve, mais terrestre, elle souffrait, comme d'un mal physique, du soupçon qui lui était venu. Sans croire à la coquetterie de Lucie, elle en voulait au colonel, et se sentait atteinte dans sa souveraineté par le partage que M. de Gorval avait fait si facilement de son admiration. Juste et loyale, malgré son dépit, elle savait gré à son amie de lui avoir rendu justice; mais elle s'effrayait d'avoir un avocat qui gagnait si étrangement ses causes.
La pauvre enfant pleurait dans ses nattes déroulées, mordait la dentelle de son oreiller, se roulait dans son nid de cygne. Quelquefois, elle s'élançait dans sa chambre, venait appuyer son front brûlant aux carreaux, et regardait dans l'obscurité , par un mouvement machinal, familier à tous ceux qui souffrent, et qui s'imaginent vaguement que la nuit |)(Mit receler le consolateur inconnu.
Vers trois heures du matin, la fatigue ferma violemment les paupières de la jeune fille, qui se disait d'ailleurs que l'insomnie n'était pas le meilleur moyen de recouvrer ses avantages, et qu'il fallait, après tout, avoir bien soin de rester belle et fraîche, puisqu'elle ne devait pas épouser un aveugle.
Lucie eut également sa veillée ; mais la sienne , peut-être aussi orageuse, ne dérangea rien de l'harmonie qu'elle apportait dans ses moindres actions. Dès qu'elle fut retirée dans sa chambre , elle se laissa aller, avec un grand soupir, dans un vieux fauteuil de tapisserie, souvenir d'une aïeule, et se mit à passer en revue les divers incidents de la soirée. L'écharpe de gaze l'enveloppait encore; elle n'avait rien défait de sa toilette de bal, tant elle rapportait une préoccupation impatiente : mais les morsures intérieures dont elle saignait ne lui arrachaient ni ciispations, ni gestes; à peine si quel- (|ues étincNles traversaient la profondeur de ses yeux , qu'elle ne craignait plus de tenir ouverts, Iiuis(|ue personne n'était h\ pour les admirer.
« Pourquoi ne suis-je pas riche? pourquoi Jules n'est-il pas noble? » murmurait tout bas cette angp, si étrangère en apparence aux banalités de la terre. Mais la raison réprimant cette pensée jalouse, Lucie envoyait dcv.int elle un beau l'ire IVanc, nalurel, qui vibi'ait à travers foutes ses dents, et elle se disait:
« Comme si jo ne valais pas eotle pauvre C.l.iirc ! Comme si Jules Mouton n'était pas plus beau, plus noble que cet imbécile de colonel dont je ne voudrais pas, qui, au fond, n'est amoureux que de lui, et adore seulement, dans Claire d'Albingcn, son propre bon goût et l'objet qu'il a choisi. Ce hussard se marie, comme il est monté en grade, pour avoir un ornement, un panache, un cofifichet! Ah! elle me croit jalouse, moi qui ai de plus qu'elle l'amour sincère et profond! De quel ton railleur elle a accueilli la nouvelle de mon mariage! Je reconnais bien là le tyran de mes six années de pension ! Oh^ si je pouvais enfin me venger une bonne fois de toutes les douleurs que j'ai renfermées pendant ces six mortelles années ! Si je pouvais faire peur à cette chère amie, si orgueilleuse, si confiante! Je ne veux pas continuer le rôle que j'ai accepté jusqu'ici. A son tour maintenant. Je ne veux plus être Gendrillon; j'ai le pied assez petit pour la pantoufle, et, si je le veux, un prince charmant sera trop heureux de me l'offrir. Mon pauvre amour, comme on t'a reçu dans cette maison ! Ah ! on se moquera de moi, parce que je serai Mme Mouton! Eh bien! mon Jules bien-aimé, je veux les rendre jaloux dans l'avenir de ton bonheur et de ton nom ridicule : je veux que ce colonel si cambré, envie le petit avocat sans causes et vienne à quatre pattes chercheila laisse de mon petit mouton! Tu m'offrais ta pro-
lection, Glaire : je \eux que lu me demandes la mienne; je te forcerai bien, orgueilleuse, à t'humilier, et si je ne me suis pas trompée ce soir.... eli bien, nous verrons! Ton colonel sent l'amadou; gare les étincelles! v
Lucie acheva tout bas, dans sa pensée, le monologue qu'elle n'osait confier même à l'écho de sa chambre, tant fl remuait de calculs profonds, de complots terribles. Elle s'était retournée à demi dans son fauteuil, et ses yeux, attachés sur la tapisserie centenaire, seniblaient demander à ce meuble, témoin vénérable d'un siècle de coquetterie, des conseils et des inspirations.
Personne n'eût deviné à coup sûr les orages qui grondaient sous cette gaze, ni les étranges tableaux que cette vierge innocente essayait d'invoquer dans son dépit. Sa pureté n'était pas comme une enveloppe de chrysalide, qui ne se brise qu'aux premières ardeurç du printemps : c'était une sorte d'émail transpai'cnt qui la recouvrait, sans l'oppresser, (jue la moindre fêlure pouvait réduire en poudre, mais qu'elle préservait de toute atteinte, par une résolution ferme qui ressemblait à de la diplomatie. Elle vovait d'ailleurs fort bien à traveis. La volonté n'est pas plus le privilège exclusif des natures fortes cl (•xlérieureiiioMt puissantes, que la mélaiicolic n'est l'apanage des roiislituirons débiles l'I lan^'uissantes. Alhcil Durer, en donnant des
membres robustes et des joues rebondies à la Rè- \erie, a consacré cette vérité que le culte des maigreurs a un peu mise en oubli. Lucie, par une loi analogue, était douée d'une énergie qui se dissimulait soigneusement. Ce qu'elle voulait bien lui semblait infaillible; et comme ce soir-là elle voulait se venger des six années de martyre de la pension et du ton de supériorité dont sa meilleure amie l'avait doucereusement coupée, en plusieurs endroits du cœur, elle regardait déjà sa vengeance comme accomplie, et en savourait intérieurement les divines délices.
Cette vengeance, au surplus, n'était pour elle • qu'une vendetta française, sans malheur sanglant, un de ces petits meurtres à l'épingle, dont on ne meurt pas, dont on guérit, mais qui sont assez cuisants pour satisfaire la vanité de celle qui les commet. Son amour l'exhortait. N'était-ce pas glorifier le sentiment pur dont elle se sentait pénétrée, que de faire proclamer en quelque sorte l'infaillibilité de son choix, en prouvant que si elle se résignait à un petit avocat, portant un nom grotesque, c'était par dédain des colonels^
Lucie se disait tout cela à elle-même, et bien d'autres choses encore bien déterminantes. Elle se demandait si, avant de prendre sa part des réalités du mariage, elle ne devait pas essayer la force dont elle aurait besoin, pour aider, pour encourager.
peut-L'lre bien pour dominer son mari. Elle aimait Jules autant qu'une créature humaine peut aimer. Elle l'acceptait pauvre et sans renommée, parce qu'elle lui connaissait du courage et du talent; mais elle ne se dissimulait pas que, n'apportant ni fortune ni influence de famille à celui qu'elle voulait couronner un jour, il fallait qu'elle lui tînt en réserve, comme un viatique, comme un auxiliaire tout-puissant, pour le réconforter et l'inspirer, une volonté sûre d'elle-même.
Or, quel meilleur moyen d'éprouver sa force, quelle occasion plus favorable pourrait-elle rencontrer, que de faire chavirer un peu la barque si gonflée de vent, si lestée, si soigneusement appareillée, dans laquelle trônait l'amour de la superbe Claire? Cette épreuve, si elle réussissait, lui donnait pour l'avenir une confiance sereine; si elle échouait, nulle autre qu'elle-même ne saurait sa défaite, et elle en profilerait encore pour se tenir en garde contre les suggestions de sa coquetterie et les flatteries de son miroir.
Lucie arrangeait donc son complot avec la sécurité d'un cœur pur. C'était, connue on le voit, une casuiste minutieuse; elle ne tentait rien sans s'être mise parlaitement d'accord avec sa conscience. .Mais, quoi t|u'ellc voulût tenter, elle parvenait toujours à salislaire cclhvci. Mlle tenait à rester dans su hlanclicur d'hermine; et c'était liès-smcérement
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qu'en toute action elle avait l)ien soin do ne pas s'exposer à la plus petite éclaboussure : du moins se rroyaif-elle à cet égard en parfaite sûreté. Elle avait pour devise secrète cet axiome dangereux qui est le grand ressort de la politique féminine : Ce qui se fait sans remords se fait sans crime. Il lui suffisait donc, pour rester innocente, de ne pas se sentir agitée de cette inquiétude qui suit les œuvres hasardées. Elle avait un esprit mathématique, et appliquait à chaque opération de sa volonté ce contrôle qui sert à vérifier les quatre règles. Elle faisait toujours la preuve des petits problèmes moraux qu'elle se résolvait, et cette preuve faite, elle reprenait la placidité de son sourire.
Je ne prétends pas pourtant que Lucie de Beaulieu fût une créature exceptionnelle. Elle était destinée plus tard à se confondre parmi la foule des femmes qui ont conscience de leur beauté et de leur esprit. Le monde fourmille de ces Gélimènes, et la plupart n'ont pas attendu l'amour d'Alceste pour se révéler. Qui pourrait dire combien de ces chastes et douces enfants, qu'on admire à l'ombre de leurs mères dans un angle obscur du salon, sous le voile épaissi d'une modestie qu'un rien effarouche, ont déchiré de cœurs avec ces aiguilles sournoises qu'elles glissent en silence dans leur broderie, se permettant tout au plus de lever les yeux quand on les interroge, mais se gardant bien de jamais parler? Qui
sait ce qui se passe sous ces fronls si lisses, si purs, qui semblent transparents, mais qui voilent d'insondables abîmes sous leur blancheur? Qui a écouté les monologues de toutes ces âmes qui prennent trop bien leur volée plus tard, pour ne pas avoir, secrètement et dans l'abri de leur jeunesse, essayé leurs ailes? L'esprit des femmes éclate-t-il donc tout à coup, comme ces fleurs étrangères qui font attendre loug^temps leur parfum et qui s'ouvrent dans une détonation? Ou plutôt, comme toutes les cboses de la terre, ne fleurit-il pas peu à peu, se montrant d'abord par petits points blancs ou roses dans les feuilles, puis se développant et s'épanouissant sous les tièdes haleines de l'amour? Mais, à l'esprit des femmes conmie aux roses, il vient des épines avant les fleurs. Lucie était un églantier plehi de promesses qui voulait s'essayer aux égratignures.
Ces expériences sont les préludes habituels. Ou les ignore, ou plutôt on les dédaigne. Nous avons voulu en faire l'objet d'une étude, ne songeant pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, à conclure d'ailleurs tiop sévèrement contre ces Machiavels aux beaux yeux, dont la rouerie n'est presfjue toujours (|n'une l'evanche de l'infalualiou des liommes.
Kn effet, ces dupes fanfarons et incorrigibles se consolent souvent des mécomptes de l'amoui' par In pensée des remords terribles de leui's admirables
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lounnenleurs. C'est là une reprise de l'oryucil qui ne repose sur aucun aveu formel. Les plus coquettes ont les plus calmes consciences. Alcestc, dans ce bois farouche où l'entraînait l'horreur de son inhumaine, plus encore que l'horreur des humains, dut regretter plus d'une fois la boutade do sa fierté. Mais Célimène put rappeler sans amertume et en souriant l'étrange et embarrassant amour qu'elle avait tant de fois aigri jusqu'à la haine.
Voyez-les rentrer, ces reines triomphantes. Elles n'ont pas l'amertume qui suit une victoire coupable. Quand elles sont seules, bien seules, sous des rideaux bien clos, dans des chambres bien fermées; quand leur souffle pur et tranquille a éteint la bougie pour dormir, croyez-vous qu'elles perdent alors leur éblouissant sourire, leur impéné- Irable sérénité, et qu'un frisson vertueux fasse tomber des joues cet incarnat qui serait alors le fard du vice et du mensonge? En aucune façon. Les dévotes s'agenouillent sans cilice et débitent leurs prières aux coussins de velours, sans ajouter un Mea culpa à la contrition quotidienne. Les indifférentes se glissent en riant sous l'édredon et posent avec grâce sur l'oreiller une tête qu'aucun spectre ne vient blêmir, mais dont le sommeil le plus gai, le plus insouciant, descend clore les deux yeux. Ces petites-fdles de Louis XI se réclament toutes de leur
Notre-Dame d'Einhrun avant de commettre leurs adorables crimes de coquetterie.
Lucie se sentait de force à jouer plus tard un premier rôle sur ce théâtre dont elle devinait les coulisses, et qu'elle regardait de loin, de la distance de ses dix-huit ans. En attendant, elle s'essayait dans une comédie de pensionnaire, et nous verrons si elle présumait trop de son génie, qui faillit élever jusqu'aux sévères hauteurs du drame cette charade de salon.
Elle était donc accoudée dans le fauteuil de sa grand'mère , comme sur un trépied , écoutant le farfadet moqueur qui s'échappait de celte tapisserie du xvnr siècle pour lui parler d'œillades, de sourires, de toute cette étincelante et muette artillerie, qui était inventée bien des siècles avant que les hommes eussent inventé la poudre.
« Lucie, semblait lui dire à l'oreille un petit berger un peu fané qui tendait un ruban passé de mode à une bergère brochée en soie sur le dossier du meuble; Lucie, montre tes belles dents blanches; laisse admirer la pourpre de les lèvres; agrandis tes yeux, et ne descends plus jusqu'à les sourcils, qu'ils dévorent, ces bandeaux jaloux qui cachent les tempes. Ouvre la volière à tous les caprices. Laisse dor)c sortir ta vivacité, ton esprit, qui dansent inutilement des danses folles dans leur prison. Tu peux lutter avec les plus belles, avec les plus Hères. AI-
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lunio l'orgueil do ta jeunesse, et lais respirer la fierté de ton printemps! »
Mais Lucie se sentait rebelle à ces conseils qui l'appelaient surun terrain nouveau. Une autre voix, celle de son cœur, lui disait qu'elle triompherait plus sûrement et avec moins de risques, en restant ce qu'elle était. Jusque-là , elle n'avait demandé do victoires qu'à ses yeux voilés, qu'à son front candide, qu'à l'ombre de ses cils prolongée sur ses joues; et ce système séraphique, assez puissant sur l'imagination de quelques-uns, avait l'avantage de ne point éveiller les susceptibilités de ses amies, peu jalouses de sa simplicité. Ces pièges, bénis par l'onction de son sourire, lui avaient valu une proie dont son âme était fière, l'amour de Jules Mouton. C'était assez pour elle, pour son bonheur, pour son avenir. Mais ne pouvait-elle pas, en laissant de côté les intérêts de son cœur, essayer sur d'autres une fascination dont elle pourrait toujours se défendre, si on s'en plaignait, et qui lui permettrait de se venger ?
La déhbération fut longue, non pas sur le but, mais sur les moyens; et tandis qu'elle rêvait, un charmant et malicieux sourire mettait sur ses lèvres une lumière enchanteresse. Elle se révélait, par avance, dans toute la beauté que le monde devait lui trouver un jour. Dès que son plan fut arrêté, Lucie, toujours calme, craignant de froisser les plis
(le sa robe, défit sa toilette de bal, avec la lenteur d'une prêtresse qui touche aux bandelettes sacrées. Elle ne put cependant résister à la tentation d'aiguiser dans la glace quelques regards d'une coquetterie savante. Et quand elle tint ses cheveux, avant de les enrouler pour la nuit, elle leur fit décrire sur son front et sur ses joues des courbes, des sinuosités, des cascades d'un effet irrésistible. Peut-être bien encore dans le sanctuaire aussi profondément formé aux indiscrets que ^bsl propre conscience, osa-t-elle regarder si ses épaules, si son cou , si sa poitrine n'avaient pas ces hgnes fuyantes, ces teintes neigeuses que les mères et aussi leurs fils admiraient à haute voix dans Mlle d'Albingen. Elle examina son bras dans diverses attitudes; ne le trouva ni plus noir, ni plus rouge, ni plus maigre que celui de son amie ; et, après cet examen que nous ne. |)Ouvons que résumer, contente d'elle-même , mais s'en tenant à sa résolution, Lucie vint s'agenouilicr avec componction au pied de son ht.
Quelques instants après, ehe attendait le sommeil, tenant ses deux mains croisées sur son cœur, murmurant tout bas le nom (ju'elle devait porter im jour, et qu'elle prononçait, avec un mouvement de lèvres caressant comme un baiser.
Les myrtes et les lauriers.
Il est d'usage de n'introduire dans un récit aucune héroïne de dix-huit ans, sans tenir compte de sa quahté de mineure, et sans la faire escorter de ses ascendants des deux sexes , dont on décline à ce propos les noms, prénoms, profession, titre, fortune. Nous avons manqué à cet usage pour plusieurs raisons excellentes. La meilleure , à notre avis, c'est que, n'ayant à faire jouer aux parents de Lucie aucun rôle dans cette histoire , nous trouvons inutile de les présenter à nos lecteurs. Ceux-ci n'ont déjà que trop, sans doute, de ces connaissances oiseuses qui encombrent la mémoire sans diminuer le vide du cœur.
Il nous suftira, pour ne pas prétendre à une innovation, de dire que M. et MmedeBeaulieu étaient des parents quelconques, suftisamment pourvus de qualités usuelles, mais n'ayant qu'une assez maigre dot à donner à leurs filles. La particule de leur nom ne prouvait pas, bien entendu, qu'ils fussent nobles.
Elle était même , ainsi qu'il arrive dans bien des cas, une raison pour qu'ils ne le fussent pas.
Maintenant que les personnages essentiels sont connus et que nous n'avons pas, nous l'espérons du moins, oublié d'éclairer notre lanterne, voyons rapidement les ombres que le doigt prestigieux de Lucie va faire mouvoir.
Nous avons oublié de dire que, dans cette nuit mémorable, M.etMmeGermanet ne goûtèrent aussi qu'un sommeil fort ébréché. Hâtons-nous d'ajouter que les préoccupations d'une soirée pour le lendemain étaient les seules raisons de cette insomnie des deux époux. Le notaire s'était cru dans l'obligation de fêter aussi le mariage de Claire d'Albingen : c'était une déférence errvers des clients considérables, et un devoir de l'amitié. Lucie de Beaulieu était invitée, et devait par conséquent s'attendre à se retrouver en face du colonel.
Mais elle annonça le matin, en s'évcillant, qu'une affreuse migraine la priverait du bonbeur d'allei- à ce bal. Elle til tàler à sa mère épouvantée un front brAlanl, et n'eut que la force d'écrire un mol à son amie pour lui faire part de ce fâcheux contre-temps. Ktait-ce le premier acte de la comédie? Nous l'ignorons. Lucie faisait les choses avec tant de conscience, qu'il était possible qu'elle fût sérieusement malade.
Claire bnndil de joie en recevant ee billet.
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a Tant mieux ! dit-elle, il ne la verra pas ! ■
Si quelque soupçon contre Lucie avait pu l'el- Ueurer, elle était bien loin d'en rien garder. Une coquette n'accepterait pas une migraine, un jour de bal, et ne manquerait pas une si belle occasion. Décidément Lucie de Beaulieu était un ange de candeur, et le colonel seul avait pu être coupable.
Claire s'habilla à la hâte et se fit conduire chez la malade. Elle l'accabla de caresses et sembla lui demander pardon , tant elle fut douce et pleine de càlineries. Lucie se prêta complaisamment à toutes ces effusions d'un repentir loyal. Ce fut une première joie qu'elle savoura par petites gorgées ; et elle chargea la belle visiteuse de tous ses regrets pour le notaire et pour M. Jules.
Claire promit d'acquitter ces dettes ; en effet , elle les paya le soir même, avec usure, et poussa la générosité jusqu'à faire au colonel un éloge plein de ferveur et de gratitude de sa pauvre Lucie.
Le colonel ne put qu'admirer encore l'amitié des deux jeynes filles, et le témoignage de Claire ajoutant à ses souvenirs de la veille, il se répéta plusieurs fois que , s'il n'était l'époux prédestiné de Mlle d'Albingen , il voudrait être celui de Mlle de Beaulieu. Cette bienheureuse migraine avait donc, en définifive , pour résultat certain , de rassurer Claire et d'en faire, plus que jamais , une amie ; de lui laisser le champ libre pour des confidences en-
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tliousiastes, de causer quelque regret au colonel, de stimuler sa pitié, son intérêt, et de lui fournir un prétexte pour des compliments et des informations affectueuses à la première rencontre .
On le voit : si la migraine était inventée , elle l'était bien à propos; si elle était réelle, le ciel se déclarait pour le complot de Lucie.
Le lecteur doit se contenter des événements microscopiques dont se compose cette histoire. Nous avons pensé que l'intérêt naissait de cette étude que nous croyons exacte; mais on ne doit pas s'attendre à ces catastrophes violentes, à ces péripéties qui font haleter l'attention. Cette tempête dans une goutte de rosée ne songe pas à terroriser; mais si chacun veut multiplier cet épisode par le nombre de coquettes qu'il connaît, cette larme peut devenir un océan au fond duquel se trouveront de vrais abîmes et flotteront de vrais cadavres.
Le lendemain de cette indisposition , le colonel, s'imposant une nnssion de galanterie, vint prendre des nouvelles de Lucie afin de lesporteràsaliancée. Lucie eut un sourire baigné de larmes, pour tant de déférence. Elle remercia M. de Corval avec cette réserve qui embarrasse celui qui en est témoin, beaucoup plus que l'abondance des paroles. On (!st, en effet, plein de confusion de la gêne qu'on inspii'e. Arthur sortit, tout imprégné moralement d'une sorte de vapeur d'eau bénite que Lucie avait fait
pleuvoir sur lui du boni de ses longs cils. Claire, (lui avait réfléchi de son côté, parut ravie de l'obligeance de son fiancé. Elle renferma toute jalousie ; et le colonel se sentant choyé pour une œuvre qui satisfaisait un besoin secret et nouveau de son cœur, retourna chez les parents de Lucie de Beaulieu, pour la plus grande gloire de l'amitié de pension, et afin de s'engager, pour l'avenir, au nom de la future Mme de Corval.
Il serait trop long de suivre dans tous ses détails l'œuvre minutieuse tentée par la timide créature dont nous avons surpris le secret. Chaque jour, sans diminuer en rien les tendres égards qu'il devait avoir, et qu'il avait pour Claire, sans se départir de celte courtoisie qui était devenue pour lui comme une consigne militaire , le colonel alla brûler la moitié de son encens multiplié aux genoux de Lucie.
Rien d'ailleurs de plus chaste , de moins provoquant, rien de plus simple et de plus pur que l'attitude de Mlle de Beaulieu. Il eût été impossible à la jalousie la plus inquisitoriale de suspecter ses yeux baissés, cette toilette sévère, cette bouche au sourire discret , aux rares paroles. Quand , par hasard , on obtenait un lambeau de phrase, c'était à la condition d'entamer l'éloge de Claire; et Arthur nageait alors à pleines brassées dans les eaux enchanteresses , ravi de ce qu'il entendait promettre à son
avenir, émerveillé des douces paroles qu'il dégustait avec une gourmandise de soldat. C'était précisément ce contraste frappant entre sa fiancée et Lucie qui émoustillait l'inflammable colonel. Il ne croyait pas se risquer dans une infidélité, parce que l'amour qu'il cumulait était fait de deux portions dissemblables , et qu'on pouvait adorer Liicie sans cesser de cbérir Claire. Elles étaient si différentes ! l'une représentant la beauté vivante , épanouie , terrestre; l'autre symbolisant l'extase, la rêverie.
Pour un séducteur de garnison , ce cœur noyé d'azur était une conquête inouïe : c'était marauder dans le Paradis ; et, mis en disposition poétique par les madrigaux dont il se nourrissait, depuis la fixation de son mariage , le guerrier aspirait dévotement à baiser le bout des ailes de cet ange qui l'enlevait dans des espaces et le faisait chevaucher sur des nuées,
Certains lecteurs qui ne veulent reconnaître les coquettes qu'aux mouvements des yeux , qu'à la fusée de l'esprit, qu'à ce bruissement magnétique que certaines femmes communiquent sans cesse à leurs robes , se demanderont si ce pieux manège n'était pas une illusion, et si Mlle de Bcaulieu, agissant avec naïveté, sans calcul , sans projet de vengeance, aurait agi autrement.
Peut-on faire un crime à une jeune fille de sa pudeur, de sa réserve '/ et le coloriel ne pouvait-il
pas être dans son tort, sans que Lucie eût aucun reproche à s'adresser?
Nous répondrons que l'art suprême , que l'influence invincible consistait dans cette perfection absolue qui ne se laissait pas deviner. Qu'est-ce donc que le génie , si ce n'est le naturel élevé à sa dernière puissance? Il suffisait à Lucie de rester ce qu'elle était pour exercer son prestige ; mais sans rien déranger à l'harmonie de tous ses mouvements, elle n'avait qu'à appuyer doucement sur certaines notes, qu'à donner un peu plus de lueur à certains regards baissés , pour que sa pudeur devînt dangereuse et son innocence habile. La coquetterie qui se laisse deviner perd une partie de ses avantages.
Lucie était douée par la nature. Elle ne faisait qu'appliquer les lois de son génie. Voilà pourquoi elle était irréprochable ; voilà pourquoi aussi sa conscience ne lui suscitait jamais aucun embarras.
La pauvre Claire s'apercevait bien du partage sacrilège que le colonel faisait de son cœur ; mais elle ne se sentait pas la force de tirer parti de sa jalousie. Sa première tentative, le soir du bal, l'avait découragée. Elle n'osait recommencer, de peur de risquer son bonheur tout entier. Elle se contentait de pleurer en cachette.
Quant à Arthur, il continuait, le jour, àgalandiscr, et la nuit à rêver bigamie le plus innocemment
du monde. Il en venait à de périlleuses comparaisons, mettant en regard la mine insensiblement boudeuse de sa fiancée, et le visage toujours pur et inaltérable de Lucie.
Un jour, le colonel était assis entre les deux jeunes filles, dans le salon de Mme d'Albingen. Claire travaillait à un ouvrage de tapisserie ; Lucie brodait. Notre héros jouait avec un peloton de laine dérobée à sa fiancée , mais n'avait pas non plus oublié de ramasser un étui d'ivoire tombé des genoux de Mlle de Beaulieu. Il tenait ces deux objets, les réunissant, les séparant, essayant de mettre le peloton en équilibre sur l'étui , ou d'introduire l'étui dans le peloton, faisant diversion, par ce jeu futile, à de vagues idées qui lui gonflaient le cerveau et battaient ses tempes sans pouvoir se faire jour.
Claire, un peu pale, n'osant se demander si c'était bien elle qui retenait son vainqueur, lirait silencieusement l'aiguille, comptant les points de sa tapisserie avec une application exagérée , et affectant trop de ne pas penser au colonel , pour n'en être pas entièrement occupée.
Lucie, cachant ses regards sous leur voile habituel, contemplait ses deux victimes et souriait. Elle jouiiitavcc ces deux âmes comme le guerrier jouait avec le peloton et l'étui. Le colonel était cet écbeveau épais qu'elle lançait dans l'espace et qu'elle pouvait faire retomber à ses pieds. Claire était cette cnve-
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loppe transparente et fi-agile dans laquelle s'agitaient mille aiguilles acérées et étincclantes. Parce qu'elle l'avait voulu , par un seul effort de sa volonté , ces deux amoureux , si fiers l'un de l'autre huit jours auparavant , commençaient à se bouder. De ce bonheur insolent , dont son amie l'avait si imprudemment blessée , elle avait lait en huit jours un bonheur timide, honteux, hésitant, qui n'osait plus s'avouer , et qu'un souffle pouvait disperser à jamais.
Comme elle savourait son triomphe! avec quelle ivresse féline elle passait doucement sa langue sur ses lèvres, comme pour ne rien perdre du miel qu'elle semblait y goûter! Une fanfare éclatait dans son cœur. La conscience de sa force la dilatait intérieurement. Tandis qu'on la croyait uniquement occupée à mettre de niveau des fils autour d'un dessin de mouchoir; tandis qu'elle symboUsait la pudeur recueillie brodant un voile de plus pour elle, Lucie envoyait son cœur à la recherche de son futur époux. Et pourtant, à peine si, en posant la main sur son cœur, on eût senti des battements plus rapides , et peut-être bien eût-on seulement constaté, en l'effleurant, un peu de moiteur à son front.
Mais qui donc eût été assez impie pour oser cette épreuve? Lucie était une de ces femmes qu'on encadre toujours dans des nimbes , et qui savent se
rendre impalpables ; qui ne mangent pas , qui grignotent; pour qui les repas sont des communions, et toutes les fonctions de la vie , des actions mystiques. Elle travaillait comme les autres prient; et le colonel , qui avait fait bivouaquer des soldats dans les couvents, se serait attendu à la punition des sacrilèges, si la pensée lui était venue de toucher à cette vision.
Le silence durait depuis longtemps et gênait les deux fiancés. Glaire, n'y pouvant plus tenir , prit héroïquement son parti et réveilla la conversation.
a Colonel , dit-elle en arrachant avec une gaieté un peu forcée le peloton de laine à Arthur, un boulet de canon est-il de cette grosseur ? ■»
Arthur était à cent lieues de cette question. Il était en train de cueillir des myosotis au bord d'un lac dont chaque flot reproduisait et multipliait les charmants visages des deux amies. Il lui fallut toute une minute pour revenir à la réalité.
<c Un boulet, répondit-il, est un peu plus gros. »
Et il se remit à jouer avec l'étui.
Lucie sentait flotter autour de sa bouche un sourire moqueur qu'elle eut l'énergie de dissimuler. Elle continua de broder, sans lever la télé, mais attentive à ce petit duel dont elle voulait juger les coups.
Claire ne lAclia pas prise.
« Aurons-nous la guerre, colonel ?
— Nous l'avons toujours , en Afrique , mademoiselle. »
Et le silence recommença. Lucie jouissait trop profondément de cette petite bataille pour ne pas l'exciter. Elle arrêta l'aiguille, releva le front, regarda Claire avec pitié et lui dit :
« Si nous avions la guerre , que deviendrais-tu ma pauvre amie ? »
Claire , dans son innocence , s'imagina que Lucie lui fournissait une occasion de prouver son courage; elle secoua bravement la tête, ferma ses jolies mains avec résolution autour de sa tapisserie enroulée , ainsi que devait faire Jeanne d'Arc en plantant sa bannière, s'illumina d'une clarté que l'amour, le dépit et la crainte , faisaient rayonner comme l'héroïsme, et répondit avec un air de défi :
a Si nous avions la guerre , je suivrais le colonel à l'armée ! »
Arthur sourit sans répondre. Lucie reprit, d'un ton admiratif qui cachait soigneusement son ironie :
« Tu as plus de force que moi, et je fais bien d'épouser un avocat. On ne risque pas de se faire tuer au palais ! »
Claire , enchantée de cet aveu qui mettait évidemment son amie à un degré d'infériorité notoire dans l'estime du soldat, voulut renchérir encore.
Moi, dil-elle , j'aimerais le bruit, l'activité des camps. L'odeur de la poudre ne me déplairait pas, et quand le vainqueur reviendrait blessé , je me ferais raconter ses dangers, ses périls, et je jouirais de sa gloire. »
Il se passa quelque chose d'étrange dans le cœur d'Arthur. Au lieu de tomber aux genoux de cette jeune fille si fière, si noble, si brave, qui acceptait si résolument d'avance sa part de cette vie de fatigues, il se tourna vers Lucie et lui demanda d'une voix qui trahissait quelque anxiété :
« Et vous, mademoiselle, que feriez-vous? s
Lucie parut troublée, honteuse de ce qu'elle allait dire. Le sentiment de sa pusillanimité parut violemment à son front et sur ses joues. Claire la regardait avec orgueil. Entre la femme au cœur viril et la vestale tremblante, le colonel ne pouvait évidemmcni pas hésiter.
« Oh! moi, murmura la dangereuse ingénue, de cette voix mélodieuse qui s'insinuait jusqu'au cœur, j'aurais horreur du sang , du bruit, de la fusillade. Je crois que je resterais seule à prier pour celui qui penserait peut-être à moi en combattant. Je ne voudrais pas le gêner de ma présence, l'embarrasser de mon amour, le troubler dans le sacrifice (|u'il devrait à la patrie, par le spectacle de mes (erlenrs. .le l'allendrais.
— Kt s'il était blessé, s'il était lue, s(>ul, loin de
D'UNE INGÉNUE. 5b
toi? » dit Glaire avec une vivacité sublime et une dilatation de joie et de triomphe.
Lucie, avec cette implacable douceur qui s'infiltrait profondément, répondit, sans faire attention au ton un peu moqueur de la question :
« S'il était blessé, des mains plus habiles sauraient me le conserver; s'il était tué (et la sirène mit un trémolo sur cette note), s'il était tué, je mourrais! »
Le colonel pâlit. Entre l'héroïne qui posait un hausse-col sur son cœur et la vierge effarouchée du carnage , le soldat , par une tendance illogique en apparence, mais qui tient aux contradictions les plus ordinaires du cœur humain , n'hésita plus. Claire lui parut usurper un peu trop; mais cette image de la faiblesse chaste, naïve, s'épouvantant de la bacchanale soldatesque et se réfugiant dans son amour et dans sa prière , le séduisait par sa soumission même, par cet abîme qu'elle étabUssait d'un mot entre le courage de l'homme et la timidité dévouée de la femme. Il ne se représentait qu'avec une médiocre satisfaction sa femme, son idole, au bivouac, entre la pipe et le fusil; tandis qu'il eût été flatté de se savoir aimé de loin , par une recluse toute pantelante, l'adonint avec des larmes et des prières et lui jurant de mourir de sa mort. Ce dernier trait surtout flattait sa vanité. Les amoureux de la trempe du colonel sont égoïstes , comme les
o() LES ROUERIES
époux indiens : ils se complaisent dans la pensée que leurs tombeaux seront les bûchers de leurs veuves. Le premier mot de Claire, ce cri du cœur, si naïf, si plein de bonne volonté et de la passion du sacrifice , l'avait assurément flatté. Il en avait fait son profit. Mais, en y réfléchissant, il préférait de beaucoup cette peur naïve qui tenait trop à la pudeur de l'àme pour ne pas être encore une séduction. 11 avait rencontré dans les garnisons bien des épouses à la façon de Claire, et celles-là finissaient toujours par devenir sèches, hâlées, brûlées, comme des cantinières; mais il n'avait jamais rencontré d'épouses de soldats comme Lucie lui en révélait une : et celles-là , on devait les retrouver au retour si belles , si douces , si blanches , si ardentes des anxiétés de l'absence, si débordantes de larmes chaudes , qu'il y avait. dans cette pensée toute une vision adorable dont il fut ébloui.
Glaire, qui ne se doutait pas des profondeurs vers lesquelles son angélique amie la poussait , était calme et lière comme une Pallas. Que devintelle, quand elle entendit le colonel, entraîné par un charme invincible, dire à Lucie :
« A'ous avez raison, mademoiselle, la place d'une femme n'est i)as derrière les caissons. Nous avons besoin de toute notre liberlc devant l'ennemi, et un peu de pri}re dite de loin, à travers les pleurs de deux beaux yeux, nous fait plus que tous les té-
D'UNE INGÉNUE, î$7
moignages de tendresse débités à côté de la cantine. Vous avez bien compris la dignité de votre rôle et du nôtre, je vous remercie. »
La pauvre Claiie faillit s'évanouir. Il lui sembla que les clairons du jugement dernier lui retentissaient à l'oreille. Une âpre douleur la mordit au sein. Elle regarda Lucie avec colère ; mais en voyant ce front si limpide, qui s'était incliné de nouveau sur sa broderie , elle n'accusa plus que l'horrible inconstance de son fiancé, et se sentit d'autant plus malheureuse qu'elle n'osait en vouloir à la cause de son mal, à son innocente amie.
« Quoi ! se dit-elle, c'est moi qui offre ma jeunesse et ma vie, et c'est elle qu'il remercie ! »
La pauvre enfant, on le voit, à la veille de son mariage, était encore bien loin de connaître le monde. Par un geste de colombe blessée qui laisse tomber languissamment ses ailes, elle s'inclina sur son ouvrage et but avec désespoir deux larmes qui coulèrent de ses beaux yeux jusqu'à ses lèvres. Lucie en savait assez. Il lui sembla inutile de prolonger cette lutte; elle voulut refermer la plaie de son amie sur le fiel qui l'avait empoisonnée; alors, avec cette mansuétude de sœur de charité qui la faisait bénir, elle dit au colonel :
« Tenez, monsieur le comte, Clairvi est moins brave qu'elle ne veut le paraître , et ^us venez de l'attrister avec des idées de guerre et de combats. »
En parlant ainsi, elle courut embrasser celle dont elle était devenue, par caprice, l'implacable rivale. Claire lui serra les mains avec une effusion reconnaissante. Le colonel, rappelé au sentiment de son rôle, balbutia quelques excuses insignifiantes , mais se sentant au dépourvu et agité par des idées contradictoires , il prit son chapeau , salua les deux jeunes filles, et sortit dans un trouble qu'il avait beaucoup de peine à dissimuler. Sa préoccupation était telle qu'il oublia de rendre à Mlle de Beaulieu l'étui d'ivoire. Lucie ne parut pas s'apercevoir de cette distraction ; Glaire la remarqua sans oser rien dire.
A peine la porte du salon fut-elle fermée, que Claire se levîl tout éperdue et vint se jeter en sanglotant dans les bras de Lucie.
a II ne m'aime plus, s'écri»' ;lle , et c'est loi qu'il aime !»
Un incarnat qui pouvait tout aussi bien être la joie que la confusion, se répandit sur le visage de Mlle de Beaulieu.
« Tu es folle, dit-elle, puisque c'est loi qu'il épouse!
— Oli ! non ; je le sens bien, il ne m'aime plus !
— A quoi le vois-tu ?
— A ses rçgards, à ses paroles, à son silence. Jure-moi qu" tu ne l'aimes pas, que tu ne l'aimeras jamais.
— Enfant, dit Lucie avec un accent de mère câline, et en essuyant du bout de ses doigts les larmes de Claire, à quoi songes-tu ? Est-ce que je suis faite pour des colonels, moi? N'ai-je pas mon petit mouton ? »
Il y avait sous les caresses de sa voix une raillerie qui se trahissait. Claire en eut comme le soupçon. Elle considéra fixement Lucie. Mais celle-ci la couvait avec une compassion si visible, si dévouée, que la pauvre martyre s'en voulut de cet éclair de pensée mauvaise.
« Oh! je ne t'accuse pas, reprit-elle avec abandon. Ce n'est pas ta faute, je le sais bien, si tu es si belle et si douce; mais je suis bien malheureuse! »
Et la triste fiancée se renversa sur son fauteuil en pleurant.
« Du courage, ma bonne Claire ; il n'y a peutêtre pas tant de mal que tu le crois.
— J'avais trop d'orgueil, continuait Claire, je ne craignais personne. C'est Dieu qui me punit.
— Eh bien! puisque, sans le vouloir, j'ai faille mal, dit Lucie avec un inimitable accent de bonté résolue, je le réparerai. Mais, en vérité, tu exagères. Je ne crois pas qu'entre nous deux le colonel puisse hésiter.
— Oh ! va, je l'ai bien observé : il ne vient plus ici que pour toi !
— Alors il faut du courage, reprit Lucie avec une sorte d'énergie d'autant plus éclatante qu'elle ne lui semblait pas familière. Je ne viendrai plus te voir, et je persuaderai mes parents de ne plus recevoir le colonel. Il sera bien forcé de comprendre ses torts et de t'en demander pardon.
— Tu ferais cela? s'écria Claire avec un égoïsme ingénu.
— Oui, je le ferai, et, quand tu seras mariée et que je serai la femme de M. Mouton, il n'y aura plus rien à craindre, et nous nous reverrons comme autrefois.
— Oh ! tu es la meilleure de nous deux ! »
Et Claire pleurait de reconnaissance et baisait les deux mains blanches de son amie.
L'ange eut un tressaillement d'orgueil diabolique ; mais, semblant déployer ses longues ailes et couvrir les plaies qu'elle avait faites, elle répondit :
« Je t'aime, voilà tout, et je veux te savoir heureuse. D'ailleurs, ajouta-t-elle en lissant les cheveux blonds de sa victime, tes larmes me porteraient malheur, à la veille de mon mariage. Ainsi donc, ne pleurez pas, mademoiselle, et riez à votre tour. Je vous l'ordonne. »
Claire, persuadée par cette amitié qui parlait avec une bonne foi si apparente de la sauver, posa sa tôle sur l'épaule de sa compagne, connue sur un oreiller divin, pour y trouver la foi et l'oubli.
Une heure après, Lucie quittait Claire. Sur le seuil de l'appartement, Mlle de Beaulieu poussa un cri.
«« J'ai perdu mon étui !
— Je te le rendrai, » répondit mélancoliquement Mlle d'Albingen, sans s'expliquer,
Lucie jugea superflu d'enfoncer plus profondément cette petite flèche décochée à la façon des Parlhes, et satisfaite de voir que la distraction du colonel n'avait pas échappé à son amie, elle l'embrassa une dernière fois, et partit.
En route, elle se disait tout bas avec des soulèvements convulsifs :
« Enfin, je les tiens tous les deux ! »
Claire, pendant ce temps, meurtrie et pourtant un peu consolée, maudissait le colonel, bénissait son amie, et se reprenait à espérer.
A quoi servent les notaires.
Le colonel s'étonna et s'attrista, au bout de quelques jours, de ne plus rencontrer Lucie chez Mlle d'Albingen. 11 associait avec trop de complaisance les deux amies dans son cœur, pour ne pas se
laisser voir inquiet, préoccupe, mal à l'aise de cette absence. Après plusieurs tête-à-tête entrecoupés de longs silences, il s' informa des raisons de cet éloignement. Son embarras, sa rougeur d'écolier en défaut l'eussent trahi, si la pauvre Claire avait eu encore quelque chose à apprendre; peu rompu avec les diplomaties de l'amour, ayant toujours conduit les sentiments à la hussarde, Arthur était englué dans ces délicatesses, dans ces minauderies mondaines. Cet Hercule embrouillait toujours les écheveaux qu'on lui donnait à dévider ; mais il se rendait bien compte de son embarras, et, à chaque expérience nouvelle qu'il en faisait, il prenait un peu plus d'humeur contre lui-même et contre Glaire. «
Celle-ci ;dla donner tête baissée dans le piège si admirablement tendu par Lucie. Maître^e du terrain, elle ne sut pas manœuvrer et suivit l'impulsion de son pauvre petit cœur froissé, meurtri. Elle répondit froidement au colonel, parut scandalisé de sa (piostion et ne sut trouver aucune raison plausible. Artliur insista. Le dépit conseilla alors à Claire une bien maladroite résolution. Elle réclama brusquement 1 étui de son amie.
Le colonel eut tout à coup une révélation de ce qui s'était passé, et cette luour lui permit aussi de distinguer ce qui s'agitait dans son âme 11 tressaillit à celle demande ; mais, non moins maladroit que
s« fiancée, au lieu d'avouer ingénument sa distraction et de restituer avec une plaisanterie l'objet qu'il avait soigneusement gardé dans son secrétaire, il nia effrontément, s'étonna de cette réclamation, et demanda en ricanant si les colonels de hussards avaient pour habitude de se servir d'étuis et de dérober des aiguilles.
Un nuage voila les yeux de Glaire, épouvantée de la trahison du colonel. Le vertige la fit chanceler; les pleurs s'échappèrent en abondance. Elle se sentit perdue, et fit céder son orgueil, en montrant sa douleur.
Arthur eut quelques remords ; mais le point d'honneur, qui est le buse intérieur de tous les uniformes français, lui défendait de s'incliner, d'avouer sa faute, de reconnaître son mensonge. Où le point d'honneur va-t-il se nicher? Comme s'il avait jamais quelque chose à démêler avec l'amour, et comme si, dans la circonstance, il ne devait pas consister pour le colonel à rendre heureuse celle qu'il avait enlevée au repos paisible de la jeunesse ! Arthur croyait devoir à ses épaulettes et à ses moustaches de ne point s'humilier par un aveu. Il voulut donc rester digne et tendre ; mais il fut seulement froid, guindé et banal. Il prodigua ces consolations impuissantes 4ui irritent les douleurs vraies. Parce qu'il parla longtemps et qu'il se senUt plus verbeux que d'habitude, il crut avoir fait les choses en con-
scienée, et pensa être en droit de regarder l'heure à la pendule. On a dit quelquefois des larmes qu'elles étaient la pluie du cœur; cela signifie peut-être qu'elles finissent par devenir ennuyeuses comme la pluie. Le colonel parut du moins de cette opinion ; car, après une heure d'averse subie stoïquement, il arrangea un compliment pour couvrir sa retraite, et sortit en poussant un soupir de soulagement.
Il se rendit chez Mlle de Beaulieu; mais il ne fut pas reçu. Le lendemain, il revit Claire avec les paupières rougies, les yeux gonflés, et crut faire beaucoup en lui disant avec galanterie :
« Je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. »
Claire le regarda, attendit, et, comme il ne rapportait pas l'étui en question et ne faisait pas son meâ culpà, elle conserva la tristesse de son visage et ses douleurs. L'entrevue ne fut pas plus gaie que celle de la veille, mais elle fut plus silencieuse, chacun des deux jugeant inutile de dépenser de vaines paroles,
Arthur se disait tout bas, en contemplant sa fian-, cée immobile et boudeuse : ' Voilà le mariage ! » et il se sentait refroidi jusqu'à la moelle, par un frisson qui faisait trop bien les affaires de son nouvel amour pour n'être pas accueilli avec joie. Il retourna tenter l'aventure à la porte de la famille de Beaulieu ; on lui lit la même réponse, et, comme il insistait, le trouble de la femme de chambre lui apprit
que c'était une consigne. Arthur descendit l'escalier en grommelant :
« Ah ! l'on me ferme la porte ! ah ! l'on a peur de moi! Eh hien! morbleu, je n'en aurai pas le démenti. Je franchirai ce seuil, ou je ne remettrai jamais le pied chez M, d'Albingen. »
Dans la rue, il marchait en sifflant une fanfare, et tordait ses moustacles, en pensant à part lui :
Œ C'est un complot, un duel. Je l'accepte. Mon honneur y est engagé. Je ne me laisserai pas mener par ces petites filles, et, parce que Mlle Claire est jalouse, je ne me priverai pas du plaisir fort innocent de rencontrer cette charmante enfant. Diable ! il paraît que ma future se croit déjà des titres à me violenter; mais j'y mettrai bon ordre ! »
Et le colonel enflait sa poitrine en regardant devant lui d'un air de provocation et de menace, comme s'il se fût trouvé devant un poste d'Autrichiens.
« Après tout, continuai t-t-il, rien n'est encore fait, et, si Mlle Claire est une sotte et une coquette, ma foi, je ferai aussi bien de la laisser à un autre. » En règle générale, celles que nous aimons deviennent toujours sottes et coquettes, quand elles ne nous permettent pas de leur être infidèles.
Il ne vint pas une seule fois à l'esprit d'Arthur qu'il avait eu tort de ne pas rendre l'étui d'ivoire. Il professait pour tous les actes émanés de lui ce
principe commode : Un militaire français, quoi qu'il fasse, n'a jamais et surtout ne doit jamais avoir tort!
Disons encore qu'à ce critérium de sa conduite, le colonel ajoutait une dose assez considérable d'estime personnelle. Il lui était donc impossible de ne pas se sentir la conscience à l'aise.
Quand, après quelques jours de bouderie, il daigna venir chez M. d'Albingen, la pâleur de Claire, l'abattement de ses traits, l'émurent involontairement. Il eût suffi alors d'un intermédiaire habile pour lui faire solliciter humblement son pardon. Par malheur, Claire était trop franche pour minauder et trop agitée pour avoir d'heureuses inspirations. Elle fut d'une mélancolie froide, d'une douleur monotone, et subit la profanation d'un bâillement échappé à la patience d'Arthur.
Cependant ce calme plein de torpeur contenait l'orage. Un éclair enlr'ouvrit la nue. M. d'Albingen, dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici, et qui n'aurait été qu'un personnage inulUe et pesant, crut devoir intervenir avec la solennité d'im père millionnaire, et osa demander au colonel, quand il s'apprêtait à sortir, pourquoi ses visites devenaient plus rares, et pourquoi elles se faisaient si tristes.
Le comte de Corval se cabra devant la hardiesse du boui'gcois enrichi qui osait lui glisser un mors entre les dents. 11 eflila sa moustache, et cravacha
l'ancien manufacturier d'un regard superbe; puis, décidé à rom[)re, il sortit majestueusement d'une maison où il avait la vaniteuse conviction de laisser - des regrets et des larmes.
Par un de ces hasards que Lucie espérait trop pour qu'il n'arrivât pas, Arthur rencontra mesdames de Beaulieu. Il s'avança précipitamment audevant de la jeune fille et de la mère, pour se plaindrede la rigueur qui l'avait privé si longfemps du bonheur de cette vue. Lucie fut implacable de sérénité, de pudeur, de majesté. Sa mère put, au besoin, témoigner de la réserve absolue, invincible, avec laquelle elle avait reçu le colonel. Comme celui-ci faisait une allusion trop pressante au i»arli pris par les jeunes filles, Lucie fit un effort, et daigna laisser tomber quelques paroles qui s'abattirent comme une volée de colombes, invoqua le bonheur de Glaire, son amitié, acheva d'entortiller et d'étrangler le cœur d'Arthur dans ses fils de la Vierge, et, faisant une révérence qui semblait mettre des lueurs aux pavés, elle continua sa route, laissant le guerrier dans l'immobilité de la femme de Loth.
Quand il revint à lui, le comte proféra le plus étincelant juron qui ait jamais brillé sur des lèvres martiales, et fit le serment d'Annibal contre son union avec Mlle d'Albingen. Il ne rêvait plus, ce hussard ossianique , que de s'envoler avec celte
mystérieuse amie dans les régions sidérales dont elle semblait descendue, et il se demandait quels pouvaient être les moyens de se faire aimer de ce marbre sublime. Son expérience habituelle lui devenait inutile , ses souveriirs de garnison l'embarrassaient. Aussi regardait-il fréquemment au ciel, comme un homme qui chercherait le chemin de la lune. C'était pour lui à peu près la même chose.
Lucie s'était convaincue que son œuvre était achevée; il ne lui restait plus qu'à cueillir la palme, qu'à monter sur le char et qu'à triompher. Elle courut chez M. d'Albingen, trouva la famille en grand émoi, et Claire plus pâle et plus désolée que jamais. On l'accueillit avec confiance : on la savait si innocente, si pure du forfait du colonel!
« Je n'y pouvais plus tenir, dit-elle à sa victime, dont elle étudiait avec une avidité secrète le profond abattement. Je te savais malheureuse, j'avais besoin de t'cmbrasser.
— Sauve-moi, ma bonne Lucie! s'écria Claire qui l'enlaça de ses deux bras.
— Que puis-jc faire?
— Donne-moi un conseil, un avis.
— - Y songes-tu? est-ce que j'entends quelque chose à la façon de ti'ailcr les hussai'ds? es! -ce que j'ai un conseil à donnera une coquette comme toi? Cependant.... »
Elle parut se recueillir, prolongeant des angoisses qu'elle savourait du coin de l'œil.
Toute la famille l'entoura.
« Je crois qu'il faut recourir aux grands moyens, dit l'oracle. Le colonel, au fond, est plein d'estime pour toi. 3>
Ce mol estime fut prononcé avec l'accentuation d'une chanoinesse qui a peur de se brûler au mot amour.
« Hélas! interrompit Claire, il ne craint pas de me faire mourir !
— Tu as toujours le temps de ressusciter, reprit en souriant Lucie ; mais, pour le moment, voici ma prescription : M. de Corval a engagé sa parole; il faut le prendre par l'honneur.
— Le ramener de force? Jamais! D'ailleurs, il m'échapperait toujours. Ne serais-tu pas toujours belle?
— D'abord, je ne suis pas belle, répliqua modestement Lucie en baissant les yeux; et puis, quand je serai Mme Mouton, le colonel m'enverra paître, ajouta-t-elle en souriant. Je ne me connais pas beaucoup à ces matières; mais ma raison me dit qu'il ne faut pas avoir d'orgueil , de dépit exagéré. Sois Mme de Corval d'abord ; tu t'arrangeras fortbien ensuite de toi-même pour que ton époux te reste.
— Je ne puis pourtant pas courir après lui.
— Non ; mais M. Germanet est l'ami de sa fa-
mille et son notaire ; c'est lui qui a arrangé le procès, c'est lui qui au besoin peut le rallumer comme un moyen énergique. Que M. Germanet invoque la foi jurée, fasse appel à la loyauté de son client, et celui-ci t'épouse.
— Oui, comme on acquitte une dette, pour faire honneur à sa signature; voilà tout, dit Claire avec un soupir.
— N'aie pas peur, ma belle reine. Tu te rappelles ici, au bal, avec quelle certitude tu défiais toutes tes amies; eh bien! reprends cette résolution, cette foi, et espère!
— Mlle de Beaulieu a raison, s'écria M. d'Albingen. Je cours chez Germanet. »
Les deux amies promirent de ne plus cesser de se voir, puisqu'on ne rencontrait plus le colonel, et Lucie revint chez elle, dévorée d'une joie intérieure ([ui envoyait des éclairs à ses yeux, et concertant les dernières scènes de sa comédie.
A deux jours de là, Arthur reçut de la part de son notaire une invitation à dîner. Il songeait précisément à aller confier ses angoisses à son confesseur habituel, qu'il ne croyait pas instruit d'autre part.
Le dîner fut un trio. Arthur, placé entre Zénobic et son époux, mangea discrètement, parla peu, comme un homme qui réserve ses moyens oratoires. Arrivé au dessert, il cherchait son préambule
dans les dernières goulles d'un verre de vin de Bordeaux, quand maître Germanet, passant la serviette sur ses lèvres, rectifiant le nœud de sa cravate blanche, alignant son couteau, entama brusquement la discussion.
<i Eh bien! qu'est-ce que j'apprends, mon cher colonel? ce mariage est rompu !
— Ah! vous le savez, dit Arthur, qui n'était pas fâché d'entendre attester une rupture , pour laquelle il n'avait pas encore pris définitivement son parti.
— Ne suis-je pas l'ami de d'Albingen? dit avec une rondeur un peu sérieuse l'excellent notaire. N'est-ce pas moi qui ai mis les choses en train ? N'ai-je pas essuyé les pleurs que vous faites verser? Aussi, je me suis chargé....
— De me rendre ma parole, interrompit le colonel avec une certaine hauteur.
— Non ; mais d'en réclamer l'exécution.
— Ah! des menaces?
— Non, colonel, des prières, de la raison.
— Il fallait me dire, mon cher, que votre dîner était un sermon. Moi qui n'en entends plus, je me serais fait inviter ailleurs. »
Il y avait dans cette réponse une impertinence que Germanet subit patiemment, en homme d'affaires qui dédaigne les mots et pèse seulement les choses. Mais Zénobie, qui n'était pas le premier
clerc de son époux, et qui, par consé([uent, n'avait pas ses raisons d'êlre patiente, tressaillit sous l'épigramme et se tint droite sur sa chaise, prête à se venger à la première occasion.
« Oui, colonel, reprit en riant le notaire, je suis chargé de vous faire les sommations respectueuses.
— J'écoute. »
Alors M. Germanet entama une démonstration magistrale, en trois points, qui avait la prétention malheureuse de vouloir ramener l'infidèle. Mêlant les raisons de sentiment aux arguments plus positifs, le notaire parla des beaux yeux de la forêt en litige et des hautes futaies de Mlle d'Albingen. L'ithos et le pathos s'amalgamèrent fort agréablement sous cette manipulation calme et audacieuse.
Il fut si pressant, si tenace, que le colonel eut plusieurs fois la tentation de le bâillonner avec sa serviette ou de décamper.
Zénobie, dont le sang s'était allumé à la pensée de l'injure faite au sexe dont elle croyait faire partie, attendait une éclaircie dans les palissades épaisses de l'argumentation de son mari , pour s'élancer à son tour sur le chevalier félon. Elle lui jetait des regards féroces qui semblaient avoir des griffes , et battait le parquet du pied.
Toutes les choses de ce monde ont leur terme, mêuïc les plaidoiries des avocats et les discours des
notaires. M. Germanet, après avoir recommencé dix fois, se sentit essoufflé et s'interrompit pour respirer. Zénobie prit sa course pour fournir le relais. Si elle avait été susceptible d'une comparaison guerrière, elle se fût dit sans doute qu'après la canonnade soutenue de son vaillant époux, il fallait une cbarge à fond de train de la cavalerie légère pour disperser les dernières troupes de l'ennemi. Malheureusement, les canons de M. Germanet ressemblaient à l'artillerie chinoise, qui tue les tirailleurs et n'est inoffensive que pour l'ennemi. Quant à la cavalerie de Zénobie, elle rappelait les chevaux de carton qu'on s'attache à la ceinture. ■
Détruisant dans sa pétulance l'ordonnance parfaite de la consultation de son mari, essayant de transpercer en tous sens le cœur parjure du colonel, elle psalmodia d'une voix de crécelle les litanies de l'amour méconnu, et débita contre la perfidie et la lâcheté des hommes une tirade frémissante dont la pudeur de M. Germanet fut vivement effarouchée.
Arthur n'y tint plus. Ces avocats grotesques le rendaient honteux de sa patience. S'il avait eu quelques remords en se mettant à table, il se sentit durci par ces langues de feu qui voulaient l'attendrir et qui le séchaient. Lucie avait-elle dans son génie calculé ce résultat? S'était-elle demandé s'il ne fallait pas exaspérer le dépit, la vanité du colo-
iiel? Et ne s'était -elle pas fait une joie malicieuse de déchaîner contre lui dans cette intention ce couple ridicule, d'autant plus acharné, qu'il avait solennellement arrangé l'union de Mlle d'Albingen? Nous avons quelque raison de le croire, et le succès répondit à celte combinaison.
« A'oilà bien du bruit pour une chose toute simple, dit avec roideur le colonel qui s'efforçait de rester poli. Je n'cime pas Mlle d'Albingen, et j'aime Mlle de Ceaulieu. C'est un malheur que je n'aggraverai pas en me mariant comme vous l'entendez.
— Mais Lucie de Beaulieu ne vous aime pas, glapit Mme Germanet.
— Qu'en savez-vous? répliqua Arthur.
— Elle me l'a dit 1 s'écria triomphalement l'intrépide amazone.
— Bah ! que ne dit-on pas pour plaire à ses amis ?
— Mais elle va épouser M. Jules Mouton.
— Ne suis-je pas, pour tout le monde, à la veille d'épouser Mlle d'Albingen?
— Ainsi, vous persistez, dirent en chœur les deux époux.
— IMus (pie jamais.
— Alors le procès recommence.
— il recommencera! •
— Vous perdrez!
— Non, je gagnerai.... ma liberté.
— Colonel, c'est une lutte à mort!
— La guerre, c'est mon état.
— Vous êtes indigne....
— D'épouser Mlle d'Albingen ; je le crois. Aussi, mon cher Geniianet, j'ai compté sur vous pour aller, de ma part, demander la main de Mlle de Ueaulieu.
— Jamais! » s'écria Zénobie, cramoisie d'indignation.
Gcrmanet n'avait rien répondu.
Le colonel salua, prit congé du notaire et de sa lemme , et partit furieux contre lui-mêrne , pour s'être exposé volontairement à cette soirée.
Quand la porte se fut refermée, Zénobie inter- [lella son mari.
« Ah çà! me diras-tu pourquoi tu n'as rien dit au colonel , quand il a eu l'impudence de te demander d'être son intermédiaire auprès de la famille de Beaulieu?
— Dame ! ma chère, répondit Germanet avec le sourire expressif d'un diplomate en fonction, j'ai fait tout ce que je devais à mon amitié pour d'Albingen. Il s'agit maintenant de ne pas trop mécontenter un client.
— Ainsi, tu servirais au besoin les intérêts de cet homme? »
Gcrmanet haussa les épaules.
« Est-ce que j'ai d'autres intérêts que ceux de mon étude? »
Zénobie parut convaincue. Son époux se révélait parfois à elle avec la profondeur d'un Tallcyrand.
Ce fut un grand chagrin dans la famille d'Albin gen, quand M. Germanet vint le lendemain raconter la fâcheuse issue de sa mercuriale. Lucie était là, par hasard, probablement. Elle parut vivement affectée, et, montrant une chaleur qu'on ne lui soupçonnait pas, elle déclara qu'elle répondait de la victoire, si on ne lâchait pas pied, et si, au lieu de supplier, on menaçait, on en venait aux hostilités.
Que voulait-elle? Espérait-elle abuser de tous ces pantins au point d'en faire les instruments de quelque visée ambitieuse? Songeait-elle à s'arrêter enfin dans sa vengeance, et pensait-elle sérieusement réduire Arthur de Coival à merci, en le pourchassant à travers les broussailles d'un procès ? C'était un moyeu bien chanceux. Ou plutôt, songeait-elle à aigrir à ce point les choses, que la balance penchât invariablement de son côté, et sacriliait-clle, avec le bonheur de (Claire, son propre amour à elle, pour devenir l'épouse du comte Arthur Sigismond de Corval? Mais alors, c'était con)[)ter sur un aveuglement bien épais de la part des d'Albingen f II serait dillicile de hre ce qui se jjassail dans celle âme
pleine de mystérieuses profondeurs, qui voyait de loin et de haut, sur récliiquier qu'elle s'était fait.
Peut-être Lucie voulait-elle simplement rendre impossible tout autre dénoùment que celui de sa fantaisie, et ne trouvait-elle pas encore les cartes assez embrouillées, pour qu'elle se reconnût quel- (juo mérite à faire le jeu et à terminer la partie!
Quoi qu'il en fût, elle avait une façon si simple, si correcte , si sûre d'elle-même , de donner son avis , qu'on l'écoulait comme une petite prophétesse. Il fut donc résolu d'un commun accord qu'on réduirait le colonel aux abois et que le fa: meux proi^ès de la succession, interrompu, deviendrait une torche avec laquelle l'ombre éplorée de l'hymen rompu poursuivrait l'infidèle. Le notaire promit son dossier.
Quand Lucie vit tout le monde de son avis :
« Je me charge de l'avocat, dit-elle. Monsieur Germanet, vous préviendrez maître Jules Mouton.
— Bravo! s'écria le papa d'Albingen, si notre défenseur n'est pas éloquent!...
— Je réglerai les honoraires, reprit Lucie en souriant.
— Oh ! je ne t'aimerai jamais assez ! s'écs'ia Claire. Une coquette m'aurait perdue, et toi tu me sauves. »
Lucie lui murmura à l'oreille :
« Ne sais-je pas bien tout ce que tu souffres?
Crois-tu que je serai? plus calme que loi, si je perdais mon petit mouton ? »
Les remords d'un ange.
Jusqu'ici, nous n'avons dit que peu de mots de U. Jules Mouton, le fiancé de Mlle Lucie de Beaulieu. Celait un jeune homme, maigri par l'étude, pâli parles austères excès de la science, qui portail au fond de l'àme une ambition gigantesque. Il voulait la gloire pour Lucie, qu'il aimait de l'ardeur d'un premier, d'un unique amour. La pauvreté l'avait maintenu candide et la passion l'avait rendu religieux. Il atlendail, sans oser demander qu'on le lià(àt,lc jour béni qui devait lui faire épouser l'ange de ses nuits, la madone de ses jours. Lucie l'avait l)ien jugé. Elle se sentait véritablement aimée , comm(^une femme ne l'est jamais et croit toujours l'élre^ Aussi coucevait-ellc de ce triomphe une joie céleste , et faisait-elle tout bas des rêves plus audacieux encore que ceux de son fiancé. Les grands yeux mélancoruiues et fatigués d(! Jules laissaient lire son cœur. L'intelligence et la lierté rayonnaient
(loucomoiU sur la pâleur de son fronl. C'était un de ces sublimes utopistes qui croient à la loyauté de la parole, à la sainteté d'une promesse, et qui, génies supérieurs, dupés constamment par des imbéciles , se complaisent à plaindre ceux-ci , sans vouloir jamais les haïr. C'était un do ces héros modestes de la génération actuelle, qui se fait une chevalerie des hommes d'intelligence, aussi noble et plus pure que la chevalerie brutale des vieilles aristocraties guerrières. Avec du talent et une conscience infaillible, Jules Mouton était dass des conditions défavorables pour se produire et faire son chemin. Aussi travaillait-il beaucoup plus qu'uji homme médiocre.
Maître Germanet, qui l'estimait et qui , avec sa nature sutfisamment probe, le comprenait et l'enviait , tout en le plaignant , le fit venir , lui raconta sommairement l'infidéhté du colonel, en omettant toutefois ce qui concernait Lucie, et lui remit le dossier de l'afîaire. Jules compulsa les pièces avec ardeur, se forma une opinion qui se trouva heureusement , sans qu'il y eût rien de sa faute, favorable à la famille d'Albingen, et vint un soir, avec ses paperasses sous le bras, se concerter avec les parents de Claire, sur la marche particulière à donner au procès. M. Germanet se trouvait là; il écouta, avec l'attention d'un connaisseur, l'exposition chaleureuse faite par le jeune avocat,
hocha la tète en signe d'assentiment, cl hù frappant sur l'épaule :
« Bravo ! s'écria-t-il; nous irons vous entendre, si d'ici là le colonel, mieux conseillé, ne met les pouces et ne s'avoue vaincu.
— Oh ! monsieur, dit avec componction le millionnaire d'Albingen , je tiens peu au gain du procès ; mais que ma fille soit heureuse, et j'abandonne cette succession. »
Jules regarda Claire avec une pitié attendrie. Cet amoureux, qui priaittoules les nuits pour sa fiancée, comprit les angoisses de ce cœur pur.
«^ Ah ! mademoiselle, lui dit-il avec grâce, comment peut-on vous oublier quand on vous a aimée ?
— Hélas! monsieur, répondit-elle naïvement, se peut-il qu'on ne me préfère pas Lucie, quand on l'a vue une seule fois?
— Comment! que voulez-vous dire? » balbutia Jules, qui sentit un frisson courir dans ses cheveux.
Gcrmanet toussa pour avertir Claire et lui recommander le silence ; mais elle n'entendit rien , et ce fut Mouton qui s'aperçut de cet avertissement télé- ])honique. Il se tourna vers le notaire , qui avait rougi et qui se sentait embarrassé.
« Ne savez-vous donc pas que c'est aussi votre bonheur que vous défendez, continua Mlle d'Albingen, et que M. de Corval ne m'aime plus depuis qu'il aime votre fiancée ? »
Jules pâlit; une main de fer lui Inrdit le cœur. H
lâcha quelques-uns des papiers qu'il tenait à la
main.
Œ Lucie! balbutia- t-il involontairement, laissant
fuir à travers ses lèvres décolorées la peur qui lui
brûlait la poitrine. •
— Oh ! Lucie est un ange , ajouta précipitamment Claire, en se servant, pour qualifier son amie, du terme qui lui paraissait décidément consacré ; Lucie est un ange, mais le colonel veut Tépouser. »
Germanet haussa les épaules, en homme qui voit perdre le temps et méprise les bavardages. M. d'Al- Ijingen écoutait comme un confident de tragédie, sans se mêler à l'action autrement que par les répliques.
Jules parvint à dominer l'émotion violente à laquelle il avait cédé. Un peu de rougeur revint à ses. joues ; il déposa le dossier devant ses clients, et leur dit :
« Qu'avez-vous fait, messieurs? pourquoi ne m'avoir pas averti? Croyez-vous donc que ce soit ainsi que je veuille défendreet disputer celle quej'aime ?»
Il prononça ces dernières paroles avec le regard fier et le mouvement de tète d'un Tancrède. Germanet crut lui voir flamboyer une épée dans la main.
« Mais, mon cher ami.... murmura le notaire,
— Mais, monsieur, vous me déshonoriez dans m,i
profession, repi'il Jules avec fermeté. J'aurais été la risée du barreau. Me faire adjuger Lucie à la suite d'une sentence du tribunal ! Quelle horreur ! Adieu, messieurs. Soyez tranquille, monsieur d'Albingen, vous trouverez sans peine un avocat pour gagner votre procès : on ne peut le perdre. Quant à vous, mademoiselle, ayez confiance. Je vous jure que M. de Corval n'épousera pas , moi vivant , Mlle Lucie de Beaulieu. »
Et, saluant avec solennité, Jules sortit.
« Vous avez fait là un chef-d'œuvre ! s'écria Germanet en s'adressant à Claire, dès que la porte se fut refermée. Le pauvre garçon va se faire tuer par le colonel.
— Le croyez-vous? fit Claire avec une terreur véritable.
— Parbleu! j'ai bien lu dans ses grands yeux. Mais je cours faire entendre raison au colonel.
— Et moi j'écris à Lucie. »
Une dcmi-lieurc après, Lucie, assise dans un coin (lu salon de sa mère, rêvait doucement, avec la com[ilaisance d'un aitistc qui connaît d'avance la décision du jury, au succès de son œuvre, quand on lui remit un petit billet de son amie Claire. Le salon était obscur, la nuit était venue. En attendant qu'on iilluinàt une bougie, Lucie retournait le papier dans sa main, se dcmandantavec nialieeceque son amie réclamait encore. A peine eut-on apporté
de la lumière, qu'elle brisa l'enveloppe, lut avidement, avec le cœur plus encore qu'avec les yeux, les deux lignes suivantes ;
« Ma chère amie ,
« M. Jules nous quitte à l'instant pour aller provoquer le colonel ; mon indiscrétion lui a appiis qu'il avait un rival. Sauve-le , il en est temps encore. y>
Lucie ne poussa qu'un cri et tomba évanouie.
D'un seul coup, d'un seul trait de plume, sans le vouloir, sans s'en douter, Claire s'était vengée.
Quand elle revint à elle, Lucie versa des larmes abondantes et sincères ; elle s'effraya du châtiment qui fondait sur elle. Elle admira le doigt de Dieu qui la blessait à ses propres embûches. Que faire? Sauver Jules d'abord à tout prix. Mais comment ? Rejeter cette pudeur dont elle avait fait sa vie, sa loi ; déchirer une bonne fois cesvoiles menteurs qui étouffaient son âme, et faisaient d'une amante affolée une sorte d'Isis impénétrable ; courir vers Jules, se jeter dans ses bras et lui crier jusqu'au fond du cœur: «Je t'aime ! je n'aime que toi! » le retenir, le garder, l'enfermer, l'emprisonner, et, si le colonel osait venir, insulter , bafouer, chasser ce présomptueux vainqueur. Ce fut là l'idée soudaine, instantanée, qui jaillit de son esprit.
Mais oserait-elle? Mais pourrait-elle faire ce qu'elle rêvait? Il y a dans certaines habitudes du inonde des murailles épaisses contre lesquelles s'écrasent , en s'y heurtant, les volontés les plus robustes. Comment aller, seule, la nuit, chez son.fiancé?Elle qui se complaisait dans cette adoration de madone, qui respirait avec des enivrements si délicats ces fleurs charmantes, déposées avec une piété si absolue aux bords de son sanctuaire, lui fallait-il donc abjurer son rôle, et, comme une amante vulgaire,' se compromettre ? Se compromettre ! c'était Là le grand fossé à franchir. Sa coquetterie tenait en échec sa passion et lui disputait cette preuve.
Comme elle s'en voulait de cette glace qu'elle posait avec tant d'art sur son front et sur ses lèvres! Mais, après tout, hoimie, calomniée, méconnue, démasquée, pourvu qu'elle sauvât Jules, et que cet affreux hussard ne lui fît pas un cadavre de ce beau jeune homme au tendre cœur, aux yeux profonds, peu lui importait! Elle allait parle salon, haletante, secouée par la fièvre, mordant ses poings, déchirant son mouchoir, mais silencieuse, agitant en elie-mômc toutes les terreurs, toutes les épouvantes, et ne laissant échapper que des petits cris, que des soupirs étranglés. Sa mère s'étonnait, s'effrayait et l'interrogeait vîiinement.
Au milieu de celle agonie, maître (HMinaneti)arul. Lucie n'osa pas aller au-devant de hii, ses jambes
fl(''chu'ent; mais sa volonté reprenant son empire, elle dissimula dans une révérence celle défaillance de son courage.
« J'ai vu le colonel, se liàta de dire le bon notaire; il m'a juré sa parole d'honneur d'être calme , et de ne point répondre à M. Mouton, avant d'avoir eu l'honneur d'un entretien avec vous.
— Avec moi ! Que me veut-t-il ?
— Dame ! répondit Germanet, un peu honteux de mêler une nouvelle qui ressemblait presque à une plaisanterie aux émotions sérieuses qui dominaient la circonstance, vous faire sa déclaration et sa demande. »
Un sourire parut, en dépit d'elle, sur les lèvres de Lucie. La coquette renaissait. Le triomphe promena quelques lueurs sous ses paupières.
« Monsieur Germanet, répondit-elle avec sa majesté habituelle, dites au colonel que ma mère l'attendra demain matin. Mais prévenez Claire et ses parents pour qu'ils aient soin d'être ici d'avance; et vous aussi, monsieur, n'oubliez pas de venir. »
Germanet salua, en homme qui flaire partout des contrats, et alla prévenir la famille d'Albingen.
Lucie, un peu rassurée, écrivit à Jules :
tt Venez ce soir, à quelque heure que ce soit : j'ai besoin de vous parler. Il s'agit de votre bonheur et de ma vie. »
Puis, ce billet parti, dlo put songer, en attendant son fiancé, au dénoùnient prochain qu'elle avait si laborieusement préparé.
Deux lieures après la visite de M. Germanet, Jules n'était pas encore arrivé, et Lucie attendait, reprise de ses craintes, de ses terreurs. Onze heures, minuit sonnèrent, et personne ne venait. Que faisait-il? Pourquoi n'accourait-il pas? Lui en voulait-il? La croyait-il coupable? Retirée dans sa chambre, elle écoulait, épiant le moindre bruit, sentant son cœur s'élancer de sa poitrine chaque fois qu'une voiture ébranlait les vitres. Elle ne voulut pas se coucher, ne se lassant pas d'attendre, de compter les minutes.
« Ah! se disait-elle, vous m'avez punie, mon Dieu! J'ai voulu jouer avec le bonheur d'une amie, et voilà que vous me frappez dans le mien. Pauvre Jules! pourquoi ai-je eu la pensée de le mêler à cette coinédie? Si le colonel allait manquer à sa parole, répondre à la provocation? Si ce n'était qu'un piège pour cacher l'heure et le lieu du combat? Ne pouvaient-ils se l)attre la nuit, au flaml)eau? Si Jules était blessé, tué peut-être! Quelle raison pouvait-il avoir pour dilïér(>r? »
Il prenait à Lucie des tentations violentes de fuir, de courir à la rencontre de Jules, de le ramener, (le l(î barricader dans sa propre chambre, de le retenir par tous les moyens.
Elle pleura dans celle nuit fatale toutes les larmes que Claire avaient répandues en un mois. Elle pria sincèrement, non pas des lèvres, mais du cœur, levant ses mains vers le plafond, en suppliante, se dressant vers le crncifix de son alcôve, appelant, se torda)it et s'interrompant pour aller écouter aux fenêtres et à la porte.
La nuit se passa dans ces souffrances. Vers le matin, la fatigue mit du plomb à ses paupières et les ferma. Elle s'assoupit quelques heures,' mais pour avoir un cauchemar horrihle, dans lequel Claire se penchait furieuse sur le cadavre de Jules, en disant à son amie :
oc Tu m'as pris le cœur du colonel; j'ai fait percer celui de ton avocat : nous sommes quittes! »
On l'éveilla pour lui annoncer que M. Jules Mouton était au salon. Un rayon d'orgueil et de joie ranima ses traits. Elle s'habilla à la hâte ; puis, avant de quitter sa chambre, se regardant dans la glace, pour s'assurer qu'elle était bien redevenue la jeune hlle modeste que Claire appelait un ange, elle descendit lentement, gravement, sûre désormais d'elle-même et de sa destinée, sentant les remords de la veille s'évanouir avec le sentiment de ses terreurs.
Jules était bien pâle. Il s'excusa de n'être pas venu. Il avait passé la nuit chez un ami, et n'avait reçu le billet que le matin même, en rentrant.
Lucie comprit la douleur de ce no])lc coîur. Elle se reprocha d'avoir eu l'imprudence de le mettre en jeu. Il était évident que, décidé à tuer ou à mourir, il avait eu besoin des confidences et du sein d'un ami pour passer sa veillée des armes. Lucie se sentit jalouse de cette nuit-là et de cet heureux ami. Elle dévora par le regard, dans les beaux yeux de son fiancé, les dernières traces de ses pleurs, et d'un ton rasséréné, mais plein de tendresse, elle lui dit :
a Étes-vous insensé, m.onsieur Jules, de vouloir tueries maris de mes amies?
— Mademoiselle.... balbuUa Jules, prêt à tomber aux pieds de sa sainte Vierge.
— Ecoutez, mon ami, continua Lucie en lui tendant la main, j'ai eu tort de ne pas vous confier l)lus tôt les chagrins de Claire; mais cette discrétion de ma part ne vous autorisait pas à douter de moi.
— Douter de vous? Jamais!
— Alors, pourquoi vous battre? >>
Jules ne répondit ri(>n. Lucie lui raconta alors ingénument, chastement, avec une modestie eurbanteresse, tout ce qui s'était passé. Cet entretien fit descendre des neiges divines sur le feu qui consumait le cœur de Jules. Une heure après, Claire arrivait avec son père et M. Germanet.
« J'attends le colonel, dit Lucie avec la simplicité
liéroïquc de sainte Geneviève disant : f attendu Attila 1 Je crois que je lui ferai enlendrn raison. Je ne veux pas qu'il fasse pleurer les beaux yeux de Glaire, ajouta-t-elle en embrassant son amie. Je ne veux pas non plus qu'il me tue mon mari; et elle salua M. Mouton d'un geste de la tête.
— Allons, mademoiselle, faites que je n'aie pas préparé vainement mes deux contrats, dit en plaisantant M. Germanet.
— Je le veux bien, répondit Lucie; mais promettez-moi de ne plus donner de causes à mon avocat.
— Au contraire, je lui promets toutes celles que vous ne voudrez pas plaider, repartit galamment l'époux de Zénobie.
— Voici M. de Corval ! s'écria M. d'Albingen, qui s'était approcbé de la fenêtre.
— Disparaissez alors, je l'ordonne, dit avec une gravité comique l'encbanteresse Lucie; mais il vous est permis d'écouter. »
Tout le monde alla attendre l'issue de l'entrelien dans une chambre voisine. Il est inutile d'ajouter que chacun faisait de son mieux pour entendre. Cette histoire, qui a commencé connne une intrigue du Gymnase, finira de même. Ce n'est pas notre faute : c'est l'influence de notre héros.
Le colonel s'était mis d'une façon conquérante.
90 LES ROUERiES
Ses moustnclies élait adorablemeiU frisées ; son buste était dessiné avec une correction irréproclial)le. Il était ganté frais et s'était étudié aux sourires les plus confits. Lucie eut un soupir de soulagement en le voyant entrer. Depuis qu'elle avait eu peur, la comédie l'ennuyait ; elle avait hâte de toucher au dénoûment. Cependant, j^our rester digne d'elle-même, elle voulut se surpasser. Aussi attendit-elle Arthur du haut de trois cents pieds de nuages dérobés aux sommets les plus hyperboréens. Cependant elle lui délia la langue.
Œ Monsieur, commença-t-elle en lui montrant un fauteuil, j'ai voulu vous parler seule. Ma mère a consenti. J'ai compris que cet entretien détruirait des espérances que je n'avais pas autorisées, et que c'était déjà trop de ma présence pour l'embarras qu'un refus cause toujours à celui qui le reçoit. >'
Elle acheva avec un sourire et étudia du coin de l'ceil l'efTct de ce début délicatement brûlai. Le colonel fit bonne contenance. C'était un brave, et il savait que l'euneuii n'offre jamais les clefs sans être uu peu menacé. 11 s'apprêta donc à faire un siège en règle et commença vivement la tranchée.
Lucie le vit, venir sans l'interrompre, et, à mesure (|u'il se développait, (pi'il s'épanouissait, qu'il nH!ll;iil de la cliabMU' dans son débit, elle se faisail glaciale, pr(>s(iue hautaine, offensée d'avoir inspiré
D'UNE INGÉNUK. 01
tant d'amour sans l'avoir voulu. A sa péroraison, le colonel ne fit pas comme l'orateur antique cl ne découvrit pas son cœur pour en faire palper les blessures ; mais il se mit à genoux, selon la méthode en usage parmi les Alcihiades de sa trempe, et leva au plafond l'œil le plus langoureux qui ait jamais roulé sous des paupières de hussard.
Lucie le laissa (pielque temps ainsi, pour mieux constater son succès, puis elle répliqua. Son homélie, lente, uniforme, coula d'abord comme un sorbet, froide et douce. Elle remercia le colonel de son amour, de l'offre qu'il lui faisait de son nom, de sa main ; puis, par une brusque transition, elle se compara à Claire, et se répandit alors avec une chaleur d'expression qui visait au contraste, sur la beauté, sur les charmes de son amie; elle dérouta, hallucina, égara le colonel dans le dédale de ses phrases sinueuses ; fit un appel à sa loyauté, à son amour trompé, mais non égaré, perdu ; lui prouva qu'il se déshonorerait par cette rupture ; le prit par l'amour-propre, par le dépit, par la gloriole, par la raison. Enfin, après trois quarts d'heure au plus, cette jeune fille de génie avait battu, roulé, entortillé, garrotté, pour ainsi dire, ce conquérant désarmé , et lui avait fait comprendre que le seul moyen de n'être pas ridicule, c'était d'épouser Claire, qui l'aimait et qui était digne de lui.
Elle fut suLliinc et réellement inspirée. Le colonel abasourdi, voyant trouble dans son cœur, persuadé, mais non convaincu, s'en tira galamment, s'excusa le mieux qu'il put, demanda l'oubli , promit d'aller solliciter son pardon de Mlle d'Albingen, et se retira, stupide comme un buveur d'opium, enivré par Lucie, quoiqu'au fond il se dît (tant la fatuité nous console vite) qu'après tout Claire était un pis aller magnifique , et qu'elle n'avait pas au moins celte incroyable froideur de Mlle de Beaulieu , qui devait finir par bien gêner un mari.
Comme il quittait le salon, Lucie le suivit d'un regard railleur au fond duquel on sentait un immense dédain.
Dieu, qui seul pouvait lire en elle, dut y trouver cette pbrase triviale, mais signltlcativc :
'<■ Voilà pourtant ce qu'on appelle un homme 1 >>
A peine la porte de sortie se refermait-elle, qu'une auli-e s'ouvrait. Glaire se précipita dans les bras de Lucie.
« Tu es mon ange sauveur ! Oh! merci ! »
Germanet et M. d'Albingen faisaient chorus. Jules ne disait l'icu : il iillendail sou lour.
'< Ne pei'dons pas de temps, interrompit gaiement Lucie. Cours chez loi, le colonel va s'y rendre. Achève mon ouvrage, et faites publier les bans dimanche. »
Connue M. d'.\ll)ing(>n, ravi d'aise, emmenait sa
(illc , Lucie la rclint un instant pour lui dire à l'oreille :
« Je n'ai pas de mérite à te rendre ton colonel : je ne l'aime pas, je ne pourrais pas l'aimer. Je les aime plus constants. Mais une autre aurait peutêtre profite de l'occasion pour se venger! Te rappelles-tu ce bal où tu semblais défier tout le monde et nous humilier toutes de ton mariage? Moi, qui l'aimais, je t'ai pardonné; mais une autre aurait peut-être risqué son bonheur pour punir ton orgueil. »
Glaire regarda son amie dans les deux yeux. Mais c'était bien la simple et douce Lucie qui parlait, l'âme incapable de vengeance et de calcuh C'était un conseil désintéressé qu'elle lui donnait, et non un aveu qu'elle révélait. Claire l'embrassa avec effusion.
« Je serai plus modeste, mon ange, et je te bénis, pour ta bonté, pour ton dévouement. »
Quand tout le monde fut parti, Jules vint s'agenouiher à la place où le colonel s'était mis, et baisa avec des larmes la main de Lucie.
« Ils disent vrai, murmura-t-il, vous êtes un ange ! »
Lucie tressaillit comme à une morsure.
« Oh! ne m'appelez pas ainsi, vous, dit-elle en pâlissant un peu : laissez-leur ce nom que je ne mérite pas. Je ne suis qu'une jeune tille qui vous aime et qui veut être une femme dévouée. »
94 LES ROUEhlES
Elle avait honte devant l'autre moitié de son cœur du mensonge de sa coquetterie. Elle commençait à se repentir des ailes qu'on lui trouvait à l'épaule, et, pour Jules, au moins, elle voulait prendre terre.
Le lendemain, Claire écrivit à son amie une bonne lettre de tendre bavardage, dans laquelle elle racontait en quatre pages la soumission du colonel. A la lettre était joint l'étui.
Lucie le replaça en riant dans sa boîte à ouvrage et se dit : '^ Pourvu que le colonel n'ait pas gardé d'aiguilles ! »
Quelque temps après, on célébra l'union du comte Arthur-Sigismond de Corval et de Mlle Glaire d'Albingen. La messe tut splendide. La mariée avait pour dix mille francs de dentelles; le colonel portait toutes ses décorations. Le ministre assistait à la cérémonie. Quand le cortège défila, Lucie, qui s'était agenouillée dans la foule avec Jules Mouton, regarda ce luxe, celte pompe, avec un dédain sublime, semblant se dire :
a J'aurais pu avoir tout cela. Je n'avais qu'à tendre la main ; je n'ai pas voulu, et j'ai préféré l'amour avec la pauvreté et le travail. ^
Une larme, non pas de regret, mais de joie, une la II ne pure jaillit de ses yeux levés à la voùle de l'église.
Jules se pencha nl-is elle.
* Qu'avez-vous ï lui demanda-l-il.
— Je [jcnsc à Dieu, qui, dans huit jours , nous bénira aussi, » répondit-elle.
En effet , huit jours après , M. de Corval et son épouse, tout rayonnants d'amour, et les lèvres pleines du miel des premiers mois, assistaient à la bénédiction nuptiale de Lucie de Beaulieu et de Jules Mouton. L'autel était simple. La mariée était ensevelie dans son voile; mais chacun admira sa pudeur, sa grâce, son maintien recueilh.
Cette histoire peut finir ici ; mais qui donc ne comprend qu'avec des femmes comme Lucie il n'est pas de dénoûment véritable? Contentons-nous de dire que le soir, quand les jeunes mariés se trouvèrent seuls, libres, unis, Lucie, ne pouvant se refuser la joie d'être naturelle, au moins une fois dans sa vie, se jeta au cou de son mari, qu'elle étreignit avec passion, en lui disant:
« Mon Jules bien-aimé, va, prends courage ! Tu sera grand, illustre, parce que je le veux, et que tu es saintement aimé. Je t'aiderai, je te conseillerai. Il n'est pas si difficile de remuer les hommes , de faire mouvoir les intérêts, je le sais bien. Nous jouerons ensemble avec ces marionnettes pour que tu arrives promptement à la fortune et à la gloire !
— Je ne veux rien que ton amour, » répondit Jules, ébloui de cette révélation.
Lucie n'eut que cet échiir, dont pourtant elle ne
se repentit pas. Elle redevint bientôt la figure modeste, voilée, mystique, cachant une volonté ferme sous une candeur de séraphin. Je ne sais pas si elle eut d'autre occasion de se venger; mais ce que je sais, c'est que, quelques années après, oh la voyait au bras de son mari, toujours belle, toujours sereine, ayant peur de montrer l'ivresse d'im bonheur sans nuage et la satisfaction d'une ambition réalisée.
Jules Mouton, selon l'horoscope de sa femme, est devenu riche, célèbre; tout le monde dit et luimême croit que c'est seulement à force de travail; mais sa femme sait bien qu'une volonté adroite lui a souillé tout bas , sans qu'il s'en doutât et qu'il pût s'en choquer, les inspirations heureuses et décisives , lui est venue en aide , et a su fort à propos, sans rien ébrécher de l'honneur ni du repos conjugal, adoucir une difficulté par un sourire, faire fondre et dis[)araître un obstacle aux molles lueurs de son regard.
Lucie est jjlusieurs l'ois mère; mais il semble que chaque enfant lui apporte une grâce virginale de plus, et elle aurait les cinquante filles de Danaiis qu'on é[)rouverait encore en sa présence* cette émotion de resi)ect que l'iimocence inspire. Elle garde toujours ce voile épais qui lui sert aujourd'hui à assurei' la gloire de sa maison. (Vest une femme (jui II la pudeur do son génie. lN)Ui(|ti()i ne [)as
avouer que c'est presque une excepliou ? Par elle, son mari est devenu heureux et illustre ; mais si elle eût épousé le colonel, je ne saurais trop dire ce qu'elle en eût fait. Chose merveilleuse! dans les épanchements les plus vifs , dans les plus rapides entraînements de sa tendresse, elle n'a jamais livré son secret à son mari ; et celui-ci mourra sans avoir jamais su qu'il avait épousé une coquette.
(les roués par ambition.
(les roués par ambition.)
A quoi pensaient les écoliers, il y a vingt ans!
J'ignore les préoccupations actuelles de la jeunesse des écoles et des lycées. A quoi pense cette génération qui a vu tant de choses imprévues, tant de revirements soudains et frénétiques de l'opinion, et qui est destinée à jouer un rôle décisif, sans pouvoir s'y préparer par l'unité de foi et de principes ? Que germe-t-il sous ces jeunes fronts dont les premiers plis sont un hommage à cette déesse un peu vivandière, qui fume, qui boit, et qui danse sur un rhythme composite ? Que veulent-ils, ces ambitieux que l'ambition doit dégoûter? Quelle conquête rêvent-ils, ces aspirants argonautes qui voient pas-
ser devant eux tant de vainqueurs, sans combat, de la toison d'or ? Quelle poésie fait battre le cœur de ces jeunes hommes qui ne savent pas le Lac et la Tristesse d'Olympio, et qui n'ont plus de vers à applaudir, de drame à défendre, d'école littéraire à faire triompher, de fanatisme d'idées à propager? Je ne voudrais pas calomnier la jeunesse contemporaine, car ce serait calomnier l'avenir; ce qui est plus grave encore que de calomnier le passé. Mais il me semble qu'elle va vers l'inconnu, avec indifférence, avec ennui, et surtout avec le dédain des folies d'imagination qui rendaient ses aînés si heureux, si ridicules et si grands. Oi^i sont-elles , ces heures évanouies des lectures furtives ? ces récréations dépensées à hre Atala ou Hernani? ces longues veillées d'hiver, où, pendant que l'atmosphère s'épaississait aux tempes des écoliers piocheurs et des maîtres d'étude, on lirait du pupitre les contes d'Hoffrtiann, évoipiant avec les joues enflammées, avec les yeux ardents, ces fantastiques personnages qui venaient ensuite se caclicr toute la nuit derrière les rideaux du dortoir? Où sont les fameux poèmes, pleins d'anges, de démons, de i)Ourreaux, d'amour chaste et d'orgies ; que l'on ébauchait en huit jours, que l'on écrivait en quelques heures? Où sont les drames impossibles, copiés tous debohne foi, après d'héroïques efforts d'imagination, sni' Hernani et Marion Delormc /
Tout cela s'esl-il transmis, comme une tradition respectée? je n'ose le croire. On confisque peut-être aujourd'hui plus de journaux que de romans à couverture jaune; on fume plus qu'on ne rime; on fréquente plus l'estaminet que le théâtre. Nos successeurs savent mieux le latin et mieux la Bourse. Ou en fait de plus infaillibles bacheliers et des garçons plus posés. Ils n'ont pas plus de foi, pas plus de morale que nous n'en avions; mais leurs vices sont moins fougueux. La muse des rêveurs n'est plus la Mélancolie, mais bien l'Économie. Cette gravité apparente est-elle un heureux symptôme? C'est ce que nous ne voulons pas décider. Il nous suffit de constater, au commencement de ce récit, la différence de préoccupations des écoliers de 1855 et des écoliers de 1835.
Vers ce dernier temps , pendant une récréation de midi du mois de juin, trois élèves de l'institution Dumesnil-Florival, un des établissements les plus en vogue de Paris , se promenaient à grands pas, causant à Auix haute, et avec ces gestes multipliés que l'instinct de la digestion inspire, et qui délassent de la sobriété gênante des mouvements de la salle d'étude. Ces trois écoliers eussent été sans doute fort scandalisés d'une pareille dénomination. Ils admettaient bien qu'ils étaient encore en tutelle de professeurs, et que leur classe de rhétorique n'était pas terminée ; mais ils se sentaient si près de la
liberté , et ils se croyaient si près du monde, que le séjour obligé de quatorze mois environ dans les murs dédaignés de l'institution leur semblait un suprême effort de leur patience et de leur courage. Bien qu'on fût alors dans toute la fureur de cette manie d'uniformes qui suit toujours les émotions populaires, et que certaines institutions eussent même adopté, pour les récréations, le maniement de petits fusils, nos trois amis se sentaient trop grands pour obéir encore au préjugé du costume et de la discipline. Certaines allures débraillées enlevaient à leurs habits ce que ceux-ci pouvaient avoir de trop classiquement militaire. Ils affectaient les cravates insubordonnées, et, tous les trois, ils portaient par intervalles leurs mains à la lèvre supérieure, afin d'y taquiner et d'y chercher une moustache qui faisait de son mieux pour n'être pas invisible. Il y avait plus d'un an que les mains aristocratiquement entretenues des trois Alcibiades de l'inslilulion Dumesnil-Florival ne s'étaient compromises par le contact anfantin d'une toupie, d'une balle ou d'un ballon. Soignées, brossées cl allongées l)ar des ongles fastueux, ces mains-là, qui avaient au besoin la bague à cachet, élrennaient les dimanches de fort jolis gants qu'elles achevaient d'user, sous le moindre prétexte, dans la semaine. Tous trois, aussi pâles qu'il convient à de jeunes conscrits de l'avenir, dont la curiosité cieusr les
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orbites, étaient arrivés depuis quelque temps à ce point précis oii les intimités de collège perdent de leur grande et mystérieuse ardeur, pour se compliquer d'une réserve qui annonce les premiers secrets du cœur.
Ces trois écoliers étaient donc amis, mais surtout pour se confier des joies que chacun exagérait un peu dans son récit. Quant aux peines, on ne les dit à personne, au collège. Elles aigrissent les natures superficielles; elles rendent méditatives les natures heureuses ; mais, que ce soit pour se tourner en ironie, en amertume, ou en mélancolie, elles restent scellés au fond du cœur. S'avouer malheureux, par d'autres circonstances que par celles de la tyrannie de l'éducation, c'est, en quelque sorte, avouer une infériorité. C'est au collège surtout qu'on a la vanité du bonheur. Souvent, dans le monde, on a la vanité contraire. Ces trois rhétoriciens, intelligents à divers degrés, étaient la tête et peut-être tout le cœur de l'institution. Rivaux sans grand dépit, se partageant, inégalement toutefois, les succès, ils semblaient devenus trop supérieurs au collège pour se garder rancune d'une place emportée, d'un prix enlevé. Faisant tous trois des vers tous trois songeaient à devenir plus tard des grands poètes ; et on les eût insultés comme par un soufflet, en leur prédisant quelque carrière plus solide. Orgueilleux naïfs, ils ne voyaient rien de plus beau
que de palier cette langue immortelle, dont les sots d'aucun temps n'ont su faire cas; et il était bien rare qu'ils n'employassent pas les récréations à se confier les produits récents de leurs trois muses. Inutile de dire quel était l'inépuisable fonds de cette poésie hâtive. L'amour, avec ses pudeurs, innocentes jusqu'à l'impureté, la gloire, avec ses prouesses les plus chimériques , servaient de thème à ces variations qui se continuaient sur tous les rhy thmes, et qui répandaient des splendeurs éblouissantes sur les cahiers de papier réglé qui les recevaient, et dans les gros dictionnaires qui servaient à les dérober aux regards railleurs du vulgaire prosaïque de l'institution. J'oubhais d'ajouter, comme achèvement de l'ébauche préliminaire de nos trois rivaux, qu'ils étaient trops fiers pour travailler, et que leurs succès tenaient à des habitudes, à une maestria pleine de désinvolture qui les dispensait de ces terribles concentrations d'esprit, la gloire infertile et la consolation des ])ons élèves malheureux. Peut-être aussi nos jeunes lauréats avaient-ils eu tant de couronnes autrefois, qu'il eût paru bien difficile et hieti dur à leurs maîtres de ne plus leur en donner ! Si l'équité ne faiblissait jamais au collège, les élevés n'eiilrcraient pas dans la vie avec un scepticisme suffisant, et ils pourraient aborder la justice du monde avec de trop dangereuses illusions.
Oiinnd on se mctiail en rang pour aller an col-
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lége, deux fois par jour, nos trois poêles usurpaient le droit de ne pas se séparer, et marchaient , un peu en arrière du défilé , avec une tournure nonchalante, dont le but était de laisser croire aux passants et aux regards d'un autre sexe, qu'on pouvait rencontrer , que ces messieurs étaient trois oisifs, fort étrangers au troupeau qui s'en allait par couple à l'infâme bercail que les couteaux , les poinçons, les plumes et les crayons insultaient sur tous lés endroits disponibles des murailles. Disons encore que , pour compléter leur supercherie coquette, les rhétoriciens cachaient, ou croyaient cacher, dans leurs poches, les cahiers, les plumes, les livres qui les changeaient en besaciers. Il y avait bien sans doute au-dessus de ce trio la classe des philosophes; mais, quand on est si voisin du baccalauréat, on ne compte plus pour la vie du collège, et on acquiert, dans ce rang suprême, des privilèges qui dispensent de la diplomatie que nous signalons.
La récréation de midi était, il y a vingt ans, la plus silencieuse. Donnée entre un repas et une classe , elle trouvait les esprits et les estomacs préoccupés. D'ailleurs , en été, le soleil poussait dans les angles , sous les arbres languissants , la troupe énervée. C'était l'heure des entretiens intimes; quelquefois un cri, une interpellation jetée d'un bout de In cour à l'antre, constatait les di-oils ;iu
plaisir qui semblaient dédaignés. Les moins robustes cherchaient bravement à faire la sieste, et s'étendaient sur le sable; par intervalles, on entendait tinter sur la pierre de la fontaine la tasse de fer qu'une chaîne prudente mettait à la portée et ne laissait pas à la discrétion des Tantales. Pendant les grandes chaleurs , cette récréation bienfaisante avait surtout le privilège d'ébaucher les dispositions au sommeil, que la classe de deux heures développait et couronnait ensuite.
Ah ! les plus doux repos ne sont pas ceux qu'on prend à l'aise et dans les voluptés du confort! J'en atteste ces angles de chêne , ces tables trop sculptées par les forçats de l'étude, ces dossiers improvisés par des livres, ces positions anormales, étranges, fantastiques, qui torturaient la tête, le cou, les coudes, les jambes, et malgré lesquelles on dormait, autant que la psalmodie du maître y invitait, et que sa distraction et sa myopie le permettaient. Tous les professeurs, en bonne règle, devraient être u'iyopes. Quand ils ne sont que pédants, avec une bonne vue , il faut les maudire, car ils provoquent des influences qu'ils ont ensuite la cruauté de combattre, et l'ignominie de punir. On peut sommeiller partout: au sermon, au théâtre, à l'Académie, dans les assemblées débbérautes; mais on ne dort qu'au collège, avec ces bons ronflements, fiers et impudents d;ins leur jiaiveté, qu'il n'est jamais venu à
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l'esprit (le personne , toutefois, d'avouer, quand il était pris en flagrant délit.
Nos trois amis se promenaient au soleil. Ils étaient trop dédaigneux des précautions vulgaires pour aller se coucher au milieu des lazzaroni qui jonchaient le sable de la cour. Leur conversation animée leur tenait lieu de parasol. Ils allaient à grands pas, causant d'un projet enfantin, à coup sûr, mais qui leur semblait le premier acte d'émancipation décisive. Ils voulaient fonder un journal dans l'institution; oui, un vrai journal, rédigé, censuré, copié, étudié et illustré par eux, journal philosophique, littéraire, et relativement très-politique, dans lequel les vers auraient la première place , la prose des romans la seconde, et la discussion des actes de l'autorité la dernière. On débuterait toujours par l'ode ou l'élégie , pour arriver aux émotions analysées, et pour tinir parla satire. Quel serait le titre de ce cahier de papier et sous quels pseudonymes aurait-on le courage d'écrire? Tels étaient les points en discussion. Il était bien convenu que ce journal, tiré à un seul exemplaire, ne serait remis qu'aux mains des plus intelligents , et qu'il devait rentrer au pupitre d'un des trois rédacteurs en chef, après une course bien surveillée à travers la rhétorique , la philosophie , les classes de seconde et de troisième, inclusivement. Plusieurs titres étaient mis en avant; mais aucun n'avait
réuni les trois suffrages. L'un, le premier prix d'histoire, voulait un nom emprunté au moyen âge, le Quasimodo, le Tristan VHermlte, le Justicie?', le Trouvère, le Barde, etc. Un autre , plus enclin aux choses de la rêverie, et légèrement atteint d'une pointe de mysticisme (c'était le premier prix de discours français) , voulait qu'on cherchât une dénomination plus ossianique, plus vague, comme la Lyre, la Brise, V Essor, VEcho des âmes, etc., etc. Le troisième entin, qui, en sa qualité de premier prix de poésie latine , était le moins poétique des trois , proposait tout simplement de dire : le Journal tout court, ou bien le Journal de V Institution Dumesnil- Florival, ou encore les Petites- Affiches, les Tablettes, etc,, etc. Nous avons à peine besoin d'ajouter que cette dernière opinion intervenait comme contradictoire dans le débat, mais n'espérait pas s'imposer, et n'avait aucune chance de se voir accueillie. Le seul point acquis unanimement c'était la création de cette feuille si impatiemment attendue par le public de l'institution qui ne s'en doutait guère. Quant aux signatures, on était bien loin de la loi Tinguy. On ne voulait pas que les petites vanités, les indignes jalousies, pussent s'attaquer aux trois lédacteurs. L'un songeait à publier des vers de sentiment, et sa pudeur s'opposait à ce ([u'on les lui atlribuàt positivement. D'ailleurs, quehpi'un (et ce masculin ('lai! siijnilicalif couune \\\\ nom de
femme) pouvait être compromis, si on le connaissait. Un autre, qui se réservait pour la satire, avait besoin des privautés, de l'anonyme. Chacun enfin avait son motif, et tous les trois en avaient un excellent qui les dispensait au besoin d'un autre. Ils eussent été fort contrariés devoir leurs noms livrés, par la maladresse d'un abonné , aux commentaires tyranniques de M. Dumesnil-Florival , jugé par ses élèves, ainsi que le sont tous les chefs d'institution , comme le plus inepte, le plus grossier des appréciateurs des choses de l'esprit.
Trois graines de diplomates.
Tel était donc le grave sujet de l'entretien animé de ces trois amis , qu'il est temps de nommer, puisque ce récit n'a jamais dû paraître dans leur journal.
Le plus grand, le promoteur des projets en général , et du projet de journal en particulier, était précisément l'élève fort en discours français que nous avons indiqué comme un peu mystique. Cette épithète ne doit rien impliquer d'antirationaliste.
Marie Hubert était un grand et fluet jeune homme , pâle, avec des cheveux noirs un peu collés aux temjtes; ses yeux, profondément abrités, avaient de la douceur et du vague, mais pouvaient devenir ironiques et méchants par la contraction des sourcils. Nature impressionnable, il passait de la mélancolie à la gaieté la plus fantasque, sans que ses joues devinssent plus roses. Tour à tour mystique et matérialiste, il avait des extases de bonne foi, et ne cédait jamais sa place dans les escapades régence que complotaient les grands élèves de l'institution.
« Marie est une jeune fille! » disait sa mère qui était ravie des délicatesses sentimentales de son enfant, et qui voyait un symbole dans ce nom féminin.
« Marie sera un mauvais sujet ! » disait en riant son père, qui l'avait vu quelquefois dans des dîners d'hommes, et qui avait été surpris de l'ardeur mystique avec laquelle il desséchait les verres.
« Marie est sournois I » disaient ceux de ses condisciples qui savaient ses grandes dévolions, ses élancements religieux , et qui riaient parfois de la licence de ses propos.
Marie Hubert n'était ni un ange , ni un démon , ni un hypocrite. C'était une nature ardente dans des enveloppes glacées. G;\té par le collège, il avait gardé du chel' de sa mère des sentiments tendres et purs qui avaient leurs heures et leur revanche.
Si l'on veut supposer celte division de l'àme qui n'a rien de réel, mais qui sert à définir, on pourra comprendre qu'il avait l'esprit railleur, mordant , prompt à la riposte, s'égayant sur tous les tons et sur tous les sujets ; mais il avait l'àme tendre , aimante , et il pansait avec celle-ci les blessures qu'il avait faites avec celui-là. Il se lamentait toujours de ne pas trouver d'amitiés assez solides, et il n'eût jamais fait grâce d'une épigramme à son meilleur ami. Pleurant avec facilité dans les questions qui mettaient son cœur de la partie, il se roidissait et devenait stoïque dans les querelles de l'esprit. C'était, en somme, une organisation multiple, peu faite peut-être pour communiquer à d'autre un bonheur inaltérable, mais à coup sûr incapable d'être heureuse longtemps, ni toujours malheureuse. Sa mobilité apparente tenait à sa fierté ; c'est la raison secrète de bien des natures timides , qui ne procèdent jamais que par excès et par contrastes.
Marie Hubert était un lauréat de version latine et de discours français , et il achevait, au moment de ce récit, une éducation très-brillante et très-incomplète, comme toutes les éducations chauffées dans les serres chaudes du succès. Fils d'anciens négociants, confortablement retirés dans un fromage de Hollande, ayant pignon sur la rue de la Victoire, Marie Hubert avait une sœur plus jeune que lui de
deux années, et qu'on élevait pour la plus grande béatitude de quelque avoué ou de quelque notaire. M. Hubert avait gagné qnelques centaines de mille à francs dans la rue des Bourdonnais, et il était en mesure de doter convenablement sa fille et d'aider à l'établissement de son fils. Mais Marie était d'une indécision terrible à l'endroit de son avenir. S'il eût osé, il eût déclaré qu'il voulait être poêle ; mais il avait trop de raison pour ne pas comprendre de quelle amertume serait une pareille ironie lancée à un ancien commerçant enrichi par la haine et. le mépris des distractions intellectuelles. Il achevait noncha^ » lamment son année de rhétorique, disposé à subir j plus languissamment encore l'année de philosophie qui le séparait du monde. On croyait, au collège, Marie Hubert fort ambitieux. Le pauvre gai'çon était \^ surtout ambitieux de bonheur; et, s'il rêvait de quel- ^ que gloriole, il rêvait toujours d'une femme assise auprès de lui, et allaitant un bel et blond enfant. Tel était Marie Hubert, aimé d'une faible partie de ses camarades, envié du plus grand nombre, estimé de tous.
Le |)romicr prix d'histoire, Lucien Talbot, était d'une nature toute différente. Petit, vif, alerte, d'une ligure qui devait rester éternellement enfantine, il était d'une égalité d'humeur, d'une infaillibilité de raison,/d'uiie verbosité contitiue qui le faisaient reclMîrcher et admirer de la fouh! de l'inslilutiou.
C'était le grand athlète des concours. Il était inscrit sur tous les murs du parloir. Intelligence facile, dont la mémoire était le grand ressort, il avait une si merveilleuse facilité pour féconder les idées des autres, qu'on le félicitait, comme d'une découverte, de cette mise en œuvre, et que l'auteur même de ces idées se laissait prendre à les admirer en lui. Également supérieur dans tous les degrés de l'enseignement, c'était un de ces prodiges qui sont la jalousie des mères de famille, et qui occupent trèsconvenablement plus tard un emploi de chef de bureau dans un ministère, ou de professeur dans un collège. L'ambition de Talbot était de parler, d'avoir un auditoire, un public quelconque. Il ne savait pas trop s'il serait avocat, écrivain, diplomate ; mais il savait bien qu'il lui faudrait toujours un petit prestige à exercer. Incapable de méchanceté, bienveillant, comme tous les affamés de popularité, c'était un ami fidèle, mais négligent, qu'on devait trouver toujours semblable.... quand on le trouvait. Marie l'aimait pour son intelligence limpide, qui savait tout comprendre, tout applaudir. Il était le meilleur confident. Sans jalousie apparente, sans fiel réel, il avait l'enthousiasme facile. C'était un garçon d'esprit qui devait toujours se maintenir à un niveau, aussi incapable de dominer un flot que d'en être submergé.
Talbot faisait aussi des vers. C'était ihême la muse
officielle; et on lui eût pardonné du lyrisme qui eût scandalisé de la part des autres. Fils de riches propriétaires du Maçonnais, Talbot était à même de prétendre à bien des sommets. Je crois qu'au fond il regrettait qu'on ne pût être député au sortir du collège; il était de ces intrépides lauréats qui croient arriver à tout par les examens, et qui escaladeraient le ciel, si le ciel pouvait s'adjuger au concours.
Le troisième compagnon, Charles Bourdignon, était pour ainsi dire l'arabesque, le caprice, à côté des deux figures nettement accusées que nous venons de décrire. Véritablement enfant de Paris, il avait toutes les qualités et tous les défauts du terroir. D'une laideur qui n'avait rien de déplaisant, il semblait sa propre caricature, lant on senlait sous la grimace perpétuelle du visage une inteUigence vive, une bonté certaine. Il n'avait jamais obtenu que le prix de poésie latine. Son esprit ingénieux se complaisait exclusivement dans le travail de sparterie ou de mosaïque exigé par la muse du Gradus.
Bourdignon acceptait philosophiquement, héroïquement, le rôle de bouffon. Il se savait supérieur à ses farces et se laissait railler, comprenant trèsbien ([u'on pouvait au besoin restimcr et l'aimer. C'était lui, bien entendu, qui se réservait la partie satirique de l'œuvre commune. Il était l'opposition
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vi vaille, agissaule, incendiaire, de rinstitutiou. C'était un pétard toujours allumé, et prêt à faire sauter en l'air le trône cannelé de M. Dumesiiil-Florival. Bourdignon était toutefois un révolutionnaire parlementaire. Son père, ancien vérificateur des poids et mesures, avait, en sa qualité de fonctionnaire de second ordre, toujours couvé et alimenté dans son propre cœur l'opposition constitutionnelle. Sous la Restauration, ce mauvais vouloir, si bien caché, était sa plus vive jouissance. Depuis 1830, M. Bourdignon, admis à faire valoir ses droits à la retraite, était entré résolument dans le parti libéral ; il n'avait pas craint d'inaugurer sur sa cheminée les bustes en miniature de Manuel et du général Foy, et son fils suçait la moelle de ces excellents principes. Charles Bourdignon, en véritable enfant de Paris, était né émeutier ; mais il faisait les barricades possibles pour un écolier de cet âge et de cette éducation. C'était lui qui était l'organisateur des plus fameuses révoltes dont les annales de l'institution aient gardé le souvenir. C'était lui qui avait imaginé un jour cet ultimatum célèbre parmi les générations corvéables du pensum. A la suite d'une insurrection très - sérieuse , dans laquelle trois quinquets avaient été brisés et cinq dictionnaires jetés à la tête des parlementaires, Bourdignon, retranché dans une salle d'étude avec cinquante des plus déterminés, avait offert par un
il8 HISTOIRE
cari'eau à M. Dumesnil-Floiival cette transaction audacieuse :
« Article V. Les insurgés mettront bas les armes, à la condition d'une amnistie pleine et entière. Pour prévenir de nouveaux désordres, une commission composée des meilleures élèves sera instituée dans le but de réviser les punitions qui dépasseraient cinquante vers. Tout maître d'étude, convaincu d'avoir abusé de son autorité, sera contraint par la commission à des excuses publiques, et devra, à l'élève injustement puni, des exemptions d'une valeur double du pensum.
« Article 2. M. Dumesnil-Florival, s'il n'exécutait pas la convention stipulée, consentirait à être appelé lâche et félon par les élèves. »
Ce dernier article était une bravade, mais il contenait la muette pensée de Bourdignon. L'autorité déchira l'insolent protocole, et annonça qu'elle donnait cinq minutes aux insurgés pour se soumettre. Les insui-gés, par l'organe de Cbarbîs, répondirent qu'ils étaient là de par la volonté de leurs parents, qui ne consentiraient pas à les voir tyrannisés, et qu'ils n'en sortiraient que jtar la force des sergents de ville ; mais deux minutes avant le délai fatal, par un (le ces avortements qui sont les lâchetés ordinaires des foules, les insurgés sortirent en bon ordre. L'amnistie fut accordée trois jours apiès, et
Bourdignoii, qui méprisait ses condisciples cl qui n'était sorti que le dernier, trouva moyen, par de spirituelles explications, de rentrer en grâce auprès du pouvoir qu'il détestait. D'ailleurs, il représentait la spécialité des vers latins, et son renvoi eût privé l'institution d'un succès infaillible au concours général.
Tels étaient au physique et tels paraissaient être au moral les trois amis, les trois hommes d'État de l'institution Dumesnil-Florival. Le temps et le monde devaient modifier sans doute ces caractères, en effacer ou en augmenter les angles, les dissemblances; mais au moment où commence notre récit, Hubert, Bourdignon et Talbot, avec les qualités et les défauts que nous avons essayé de faire comprendre, s'aimaient et s'entendaient à merveille, en raison même du peu de conformité de leurs trois natures. Il y a à cet âge comme un arôme qui tient aux plus pures, je veux dire, aux plus directes émanations du cœur, et qui se fait sentir à la fois aux âmes les plus diverses. C'est l'appréhension de l'inconnu, c'est l'amour des choses intellectuelles, c'est l'antiprosaïsme ; c'est la solidarité des ambitions, des témérités de la jeunesse : c'est tout ce qui doit se changer plus tard en déception, en vanité froissée, en égoïsme, en cupidité, et séparer les hommes, en les blessant juste aux points qui unissaient les enfants.
Nos trois ainis se promenaient donc en concertant le plan et le moyen d'exécution du fameux journal, quand Marie Hubert, qui était resté silencieux pendant quelques minutes, dit tout à coup :
« Savez-vous ce qu'il faudrait pour réussir et pour n'être pas inquiétés? La complicité, ou du moins la tolérance d'un maître d'étude.
— Quelle idée ! interrompit Bourdignon en l'arrêtant et en faisant un geste de mépris; les pions sont nos ennemis naturels, et j'aimerais mieux renoncer au projet que de me soumettre à une tolérance qui aliénerait notre liberté. C'est comme si les journaux de l'opposition demandaient l'appui du pouvoir.
— Je ne trouve pas l'idée mauvaise, reprit Talbot, qui était enclin à accepter les faveurs de l'autorité; mais comment faire et où trouver un maître d'étude qui nous comprenne ?
— Ces gens-là sont si bêtes et si méchants ! ri- ])osta Bourdignon, en montrant du poing un groupe d'iiabits râpés.
— Je sais pourquoi je dis cela, répliqua Hubert. Avez-vous remarqué notre nouveau maître d'étude? il est moins commun que les autres, et j'imagine qu'il a un peu d'estime pour nous.
— Oui ? ce séminariste tiuilurne (pii semble toujours nous observci'ï dcmauda IJourdignon, dont
les instincts révolutionnaires s'alarmaient de celte proposition.
— Lui-mêrne, dit Hubert; ce garçon-là parait honnête. Il travaille, il se prépare à quelque examen, et je parierais qu'il fait des vers.
— Bah ! il rédige des rapports ! c'est un mouchard comme les autres, et rien de plus, objecta le féroce Bourdignon.
— Tu te trompes, mon cher; je l'ai bien regardé ce matin, pendant l'étude ; il remuait les lèvres et les doigts comme un homme qui scande, et, quand l'inspecteur est entré, il a caché un cahier, comme un auteur qui a peur d'être pris en flagrant délit d'inspiration.
— Parbleu! je voudrais bien voir ses vers, ce doit être joli ! »
Et le Mirabeau en herbe faisait une moue significative.
« Tu les verras; laisse-moi faire, je vais lui parler, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir.
— Je ne m'en mêle pas, moi, s'écria le révolutionnaire puritain: je tiens à rester en dehors de cette démarche, et si vous avez à vous en repentir plus tard, vous me rendrez cette justice, que j'ai prolesté.
— Proteste et laisse-le faire, dit le prudent Talbot, qui ne voulait ni se mêler à cette tentative, ni l'empêcher.
— Regardez donc, dit Hubert en montrant du doigt le maître d'étude eu question qui était accoudé tout pensif contre un arbre de la cour; ce garçon là ne peut pas être un raécbant ; c'est une bonne nature, je vous en réponds, et je saurai bientôt s'il y a quelque chose dans sa cervelle.
— A quoi peut-il penser? demanda Talbot.
— A quoi pensent donc les pions? reprit Bourdignon ; à la partie de dominos qu'ils vont faire pendant les classes du collège, à la bouteille de bière qu'ils joueront ou perdront au piquet.
— Tu es cruel, dit Talbot ; ce pauvre homme a peut-être une famille à sa charge : il pense peutêtre que tous no's morceaux de pain que nous jetons aux quatre coins de la cour nourriraient son père où sa mère pendant un mois.
— Peut-être encore, ajouta Hubert, a-t-il son ambition; son rêve ! Pourquoi ne songerait-il pas aussi à la gloire, à la renommée? Un homme qui fait des vers a droit de cité dans les nuages.
— Vous voilà bien tous deux, avec vos exagéralions, fit Bourdignon on haussant les épaules, votre héros ne pense absolument à rien : il digère. Va lui parler, toi ; j'attends, et je parie trois places à la Tour de Nesle que j'aurai raison. ^
Sur ce mot les trois amis s'arrêtèrent. Bourdignon et Talbot allèrent attendre sur un banc le résultat de la démarche de leur camarade, et Hubert, qui
ne manquait pas d'une certaine diplomatie affable et caressante, s'approcha du maître d'étude énigmatique dont il devait surprendre le secret.
Portrait d'un tyran.
M. André Vidal n'appartenait que depuis une douzaine de jours à l'institution. Il avait vingt-trois ans, une physionomie douce et claire, l'œil bleu, un peu saillant, les allures simples, le costume propre et modeste, une certaine gaucherie provinciale qui attestait sa parfaite honnêteté. Instruit, comme le prouvaient ses nombreux certificats, il avait accepté sans murmurer, sans la plus légère réclamation, l'humble poste auquel l'avait provisoirement placé M. Dumesnil ; et depuis son entrée en fonctions, doux, exact, ponctuel, discret, ne parlant pas aux élèves, parlant peu à ses collègues, il vivait, grave et souriant à la fois, dans un isolement qui n'était ni honte, ni orgueil. Pendant les classes du collège, loin de suivre messieurs les autres maîtres d'étude à l'estaminet, il profitait de ces heures de liberté pour se promener sur les quais, Usant à l'étalage
des bouquinistes, ou bien rêvant et regardant passer les bateaux. A force de simplicité et de franchise, cet homme était aussi énigmatique, aussi indéchiffrable qu'un hypocrite fieffé. Ce qui embarrasse le plus la sympathie humaine, c'est la vérité. Aussi M. A'idal était-il peu aimé. Les élèves étaient embarassés de ne pas pouvoir le mépriser aussi facilement qu'ils méprisaient d'ordinaire ses collègues : ils lui en voulaient instinctivement de ses droits à l'estime. Quant à ses confrères, ces pauvres (jarde-chiourmes que la misère aigrit, que les habitudes de paresse dépravent et qui s'épaississent en s'abrutissant dans cette vie de petites taquineries, de grandes souffrances, entremêlées de revanches au billard, aux cartes, aux dominos ; ses collègues, qui ne trouvaient en lui ni un complice de leurs habitudes grossières, ni un confident de leurs colères et de leurs imprécations en sourdine contre les chefs et contre les écoliers, ses collègues étaient bien près de le haïr; mais en attendant, ils le considéraient avec défiance et le laissaient à l'écart, comme un maniaque ou un traître.
Andié Vidal ne [)araissait pas se préoccuper de ces dispositions universellement et diversement hostiles. Au dortoir, au réfectoire, en classe, dans la cour, partout, il conservait la même allure. Jamais son geste, sa voix, son regard ne trahissaient le dépit (tu la rancune, il ne se posait ni en héros, ni en
martyr de l'opinion. Il se disait qu'il n'avait que deux juges, deux arbitres : M. Dumesnil-Florival, auquel il devait compte de la mission confiée, et sa conscience, qui pouvait n'être pas contente quand M. Dumesnil l'était, mais qui devait, sous peine de déchéance, l'être toujours, même quand le chef d'institution ne l'était pas. ConciHer ces deux témoins, servir l'un en servant l'autre, ne sacrifier jamais l'un à l'autre, telle était sa tâche; et il la remplissait simplement, modestement, comme s'il n'eût fait que s'acquitter d'une fonction automatique, analogue à celle de boire , de manger ou de respirer.
Marie Hubert, dont l'esprit complexe avait une pénétration interdite aux esprits absolus, pressentait vaguement la candeur intelligente et supérieure de cet homme : aussi, avec son besoin d'expansion et d'amitié, cherchait-il plutôt un confident digne de lui pour tous ses rêves, qu'un complice pour cette escapade du journal. Mais il se serait bien gardé de communiquer toutes ses intentions à ses deux amis. Tous deux les auraient violemment combattues : l'un à cause de ses préventions farouches, et l'autre à cause d'une certaine morgue pédante qui le rendait parfois le concurrent jaloux de ses maîtres.
« Monsieur, dit Marie Hubert en touchant du doigt le coude d'André Vidal, je viens vous demander un petit conseil et un grand service. »
Le maître d'étude, surpris dans sa rêverie, se retourna vivement et sourit avec timidité.
« Parlez, monsieur Hubert; et, si conseils et services peuvent s'obtenir sans contravention, je suis tout à vous.
— Ah ! c'est qu'il dépend de vous de voir ou de ne pas voir la contravention!
— A'ous vous trompez, monsieur, reprit Yidal avec douceur, mais d'un ton plus ferme, il ne dépend pas de moi de changer le mal en bien. Le devoir est toujours le devoir ; et peut-être feriez-vous mieux de ne pas vous dénoncer : vous m'épargneriez la nécessité de vous gronder.
— Oh ! il ne s'agit pas de choses graves. »
Et Hubert raconta le fameux projet; comment ses amis et lui voulaient combattre l'ennui par ce journal, et comment ils avaient besoin de la complaisance d'un maître intelligent : ils avaient pensé ne pouvoir mieux s'adresser qu'à l'homme de cœur qui les surveillait sans les tyranniser, et qui paraissait lui-même coupable de quelques peccadilles littéraires.
« Qui vous a dit que je faisais des vers? demanda Vidal en rougissant.
— Vous vous êtes trahi vous-même, et je vous ai vu compter des doigts sur votre pupitre en scandant (J(.'s hémistiches.
— Vraiment ! Eh bien ! tant mieux ; je vous lirai
les derniers que j'ai faits, el vous m'en donnerez votre avis. »
Le pauvre maître d'étude, qui, pour la première lois de sa vie peut-être, trouvait un auditeur et un confident, ne put se défendre de cet accès de naïve vanité qui saisit les plus purs à l'heure de l'amitié.
« Mes deux amis et moi nous serons heureux d'avoir une raison de vous aimer et de vous estimer encore plus , répliqua Hubert , qui voulait revenir à la proposition et qui était un élève de rhétorique trop habile pour ne pas savoir qu'on prépare ses auditeurs par de délicates flatteries. Mais il est bien entendu que vous nous permettrez de vous soumettre le premier numéro de notre journal.
— Oh! pour cela, non! Que diraient vos parents? que dirait M. Dumesnil, si on découvrait un pareil scandale?
— Un scandale!
— Oui, mon ami, ce serait un scandale que de donner l'exemple d'un journal, et que de le faire paraître, surtout avec la complicité d'un maître.
— Eh bien! alors, monsieur, je ne vous demande que le secret. Ne nous dénoncez pas. Nous nous cacherons de vous, et, si vous nous surprenez, vous nous punirez.
— Je ne vous dénoncerai pas, mon ami, parce
ilB HISTOIRE
qu'il ne faut pas, dans l'intérêt même d'un devoir, trahir la confiance de qui que ce soit; mais j'espère vous faire renoncer à ce projet. Si vous persistez, je n'abuserai pas de votre confiance, mais je quitterai l'institution, pour n'avoir pas à faillir à mon rôle ou à mon amitié pour vous.
— Vous ne feriez pas cela, dit Marie Hubert en tendant avec effusion la main au maître d'étude.
— Je le ferais, monsieur, répondit André Vidal en serrant cette main et le cœur épanoui par cette démonstration. Il m'en coûterait de vous quitter, mais il m'en coûterait davantage de devenir votre complice.
— Savez-vous que vous êtes un honnête homme, et que c'est dommage que vos collègues ne vous ressemblent pas ? s'écria Marie Hubert, qui se sentait attendri et ravi de cette dignité toute simple.
— Pourquoi me fiiirc un compliment que je ne puis accepter sans injurier mes collègues? Je ne suis qu'un pauvre homme dont l'estime des autres est toute la richesse, qui prend au sérieux sa tâche, et que vous rendriez heureux en renonçant à votre folle idée.
— J'y renonce! mais à une condition : c'est que je lirai vos œuvres et que vous liivz les nôtres. »
André Vidal parut hésiter; il interrogeait son juge intérieur.
o Monsieur Hubert, ropiit-il ciiliu, vous me (en-
tez. Je n'étais pas préparé, je l'avoue, à cette offre cordiale; mais je ne ferai pas à votre cœur l'injure de le méconnaître. Je sais ce que vous valez, et j'accepte cet échange de confidences, à condition que vos études n'en souffriront pas. Il ne sera donc jamais question, pendant le travail, de nos petites poésies. Mais je consens à recevoir et à donner, pendant la récréation, ces témoignages de sympathie littéraire. Nous aurons ainsi plus de confiance, vous dans la direction d'un maître qui deviendra, je l'espère, votre ami, moi dans l'obéissance d'élèves intelligents et sérieux qui cherchent de nobles et pures distractions.
— Ainsi, c'est bien convenu ! dit Marie en étendant la main comme pour un pacte.
— C'est convenu ! Tantôt, à la récréation de quatre heures, nous causerons de vos projets et des miens. Mais, surtout, pas de folies! Je romprai le premier cette intimité loyale, si je m'aperçois que vous en abusez contre mon autorité, et si, en devenant votre camarade, je perds mes droits à rester voire maître.
— Oh! monsieur, pouvez-vous douter de notre respect?
— Je ne doute pas de vous, mon ami ; je fais mes réserves pour la sûreté de ma conscience : voilà tout. »
Pendant cet enlreiien, Bourdignon et Talbol ,
qui observaient à l'écart, se disaient : « Hubert a triomplié, ils se donnent des poignées de main; c'est une affaire décidée. A demain notre premier numéro ! »
Mais, quand Hubert revint vers ses camarades et raconta ce qui s'était passé, il fut accueilli par les imprécations de Bourdignon.
« Je l'avais bien dit, moi, que tu compromettrais l'affaire et que tu nous livrerais! Je n'accepte pas la promesse que tu as faite. Libre à toi de tenir aux confidences de M. Vidal! pour ma part, je neveux pas salir mes vers par l'applaudissement ou la critique d'un pion. Qui t'assure que M. Dumesnil ne saura pas tout, ce soir même? Ah! qu'il est donc difficile de n'èlre jamais trahi! Tu nous a vendus; mais je ne suis pas de ceux qu'on achète, moij et je le prouverai!
— Mauvaise tête, réphqua Talbot, pourquoi ne pas essayer? Qu'est-ce que nous risquons? Si M. Vidal nous trahit, nous le mépriserons. S'il est sincère, nous aurons un auditeur, peut-être un conseil. Hubert a eu raison, je donne ma démission du journal. Qu'est-ce que nous voulons, après tout? être com- |)ris et appréciés. Peut-être trouverons-nous, dans ce brave homme, la sympathie que des camarades jaloux ne nous donneront jamais. Je vais recopier ])en(lant la classe mon ode sur le Saule de Sainte- J/rlc/ifi, cl je la lui lirai.
D'UN HONNÊTE HOMME. i3d
— Bravo ! s'écria Hubert , tu es raisonnable, toi ! Quant à Charles, son refus ne m'étonne pas : il a tant besoin de haïr et de faire de l'opposition, qu'il se crèverait les yeux plutôt que de reconnaître une seule fois la vérité.
— Vous êtes injustes, et vous êtes des faux amis, reprit Bourdignoii avec plus de douceur. On dirait, à vous entendre , que je suis incapable d'un bon mouvement. Si M. Vidal est sincère, je l'aimerai plus fortement et plus longtemps que vous. Mais j'ai raison de douter, et il n'est pas très-adroit de se livrer ainsi au premier venu. Puisque vous êtes la majorité, je m'inchne. Si Talbot lit son ode du Saule, je lirai mon poëme sur Savonarole. Mais, encore une fois, j'ai peur que nous ne nous repentions de celte condescendance.
— Bah! dit Hubert avec fierté, il vaut mieux avoir à se repentir d'une bonne action que d'une calomnie ! Courons la chance de trouver un pion honnête homme !
— Ce sera un fameux service rendu à la corporation ! ajouta Talbot.
— Mais j'espère bien que cela ne prouvera rien en faveur des autres, et qute je resterai libre de les mépriser, dit en riant Bourdignon à demi vaincu.
— Parbleu! « répliqua Hubert.
La cloche qui appelait les élèves à l'étude interrompit l'entretien et mit fin à la récréation. En ren-
trant, les trois poètes décochèrent une œillade respectueuse et grosse de tendresse à leur nouveau complice. Mais, enchantés d'avoir un petit secret de moitié avec un de leurs maîties, les trois amis furent prudents et léservèrent, pour la récréation de quatre heures, les effusions qui leur agitaient l'esprit par avance Pendant la classe, ils ne prêtèrent qu'une attention fort distraite aux commentaires des auteurs grecs ou latins. Chacun se donna le plaisir de jeter un regard à ses œuvres, et couva ses vers écios avec un redoublement d'amour. Chacun lissa, arrangea, corrigea les siens, se mira dans leur plumage , se réjouit de leur ramage : tous avaient l'anxiété qui saisit l'auteur dramatique derrière le rideau, au moment où l'on frappe les trois coups; et quand le tambour annonça la fin de la classe, il leur sembla que les baguettes leur frappaient le cœur, et ils eurent tous trois un soupir de suffocation.
André Vidal n'était pas moins ému que ses nouveaux amis. Ce pauvre garçon, demeuré jusque-là seul, inconnu, ou plutôt méconnu, dans celte foule intelligente, ne revenait pas de sa surprise et de sa joie. Il n'eut y)as besoin de jeter un coup d'œil à ses manuscrits; mais il alla, pendant les deux heures de classe, se promener sur les quais, aspirant l'air à [ileins poumons, et trouvant des senteurs bienveillantes, (les jt.irfums d'amilié, des arômes de gr;\ce,
dans ce Paris jusque-là si impitoyable. Bien résolu à ne pas laisser empiéter sur sa dignité, il n'avait aucun remords de sa promesse ; mais il se demandait avec un généreux frémissement, avec une palpitation de tout son corps, si ces trois jeunes gens ne tendaient pas un piège innocent à sa candeur, et s'il n'aurait pas à se retirer plus tard, saignant et brisé, de ce groupe si engageant qui allait recevoir ses secrets ? Il n'avait que quelques années de plus que ses élèves ; il savait, par le souvenir de ses études, dans quel isolement les esprits fiers et purs vivent au collège ; et, se retrouvant avec les illusions d'autrefois dans ces trois amis, il lui semblait qu'il allait contracter des liens et nouer des confidences avec une partie de lui-même, séparée, égarée, disparue loin de^lui, et que c'était un débris de son propre cœur qu'il allait retrouver et replacer dans sa poitrine,
La récréation fut sublime. La cour de l'insfitufion eut toutes les fêtes de l'Olympe, et le chœur des Muses , dansant et trépignant sur des fleurs , vint isoler du flot vulgaire ces quatre inifiés, qui respirèrent à pleins poumons l'éther le plus pur. Hubert, Talbot et Bourdignon furent unanimes dans leurs avances, et surent trouver, pour fureter dans l'âme du pauvre maître d'étude , les délicatesses les plus raffinées, les sourires les plus sincères et les plus avenants. De son ciMé, Vidal se livra avec l'abandon
d'un cœur vierge. Il recueillit les vers qu'on lui coula tout brillants dans l'oreille, applaudit, et sut pourtant hasarder quelques observations qu'on reçut avec délices ; puis, quand il eut bien écoulé, bien compris, il murmura à son tour aux trois écoliers, ravis et stupéfaits de bonheur, une longue pièce qui n'était peut-être pas un chef-d'œuvre , mais qui était à coup sur une œuvre profondément vraie C'était une sorte de dialogue entre le peuple, personnifié dans Jacques Bonhomme^ et le génie de l'humanité. L'éternel marcheur s'inquiétait de ses courses infinies, de ses sueurs, de ses désillusions renaissantes, et demandait enfin à Dieu raison de ce martyr. Le génie de l'humanité lui répondait , lui expliquait les joies et les douleurs, les vertus de la souffrance, l'élevait, le réconfortait par de mâles leçons, et lui découvrait des horizons splendides où la gloire l'appelait, mais à la condition de souffrir encore, toujours, davantage ; et Jacques Donliomme, enfiévré de la passion du sacrifice , demandait de nouveaux travaux, de nouvelles larmes, de nouvelles douleurs.
La poésie était sans doute emphatique; mais on y sentait un palpitation si généreuse, l'élan était si fier, si pur, que les trois amis se seiitiroul transportés dans des régions vraiment surhumaines, et s'écrièrent unanimement que Vidal était un grand poète et (jiie ses vers étaient sid)lim('s. Ils avaient
raison. Ce poëme , incomplet d'expression, était d'un sentiment superbe , et si l'on ne s'arrêtait pas à la forme, convenable, mais bornée, si l'on allait par delà les vers, on atteignait à un éclatant foyer. La joie mêlée de stupeur et d'admiration qui suivit celte confidence fut une de ces émotions qui datent dans la vie. Hubert comprenait que Vidal touchait par certains points aux élans immatériels , aux renoncements qui le ravissaient par intervalles. Talbot trouvait Jacques Bonhomme bien fort en histoire et bien profond , et il se réservait de causer longuement avec André de ces diverses manifestations du génie populaire. Quant à Bourdignon , réconcilié, enchanté, il pardonnait certaines allures sentimentales du poëme en faveur de la foi qu'il croyait y sentir :
« Ce garçon est tout simplement un grand citoyen, » se disait ce révolutionnaire perpétuel.
En somme, cette récréation fut un rêve, un enchantement; elle passa avec une rapidité vertigineuse. Quand le signal de l'étude fit crouler les nuages échafaudés qui isolaient le quatuor, les trois amis s'aperçurent qu'aucun d'eux n'avait touché au morceau de pain du goûter , et ils rentrèrent stoïquement dans les classes , dédaignant de manger après cette orgie de rosée céleste.
André Vidal était religieusement heureux. Il se •disait que par ses confidences il attachait a lui trois
écoliers que leur imagination pouvait exposer. Il sentait le fardeau glorieux de ces trois âmes ; il s'attribuait un nMe paternel ou d'ange gardien ; il ne put faire autre chose de toute la soirée que de contempler ces trois amis, qui le regardaient aussi avec un respectueux attendrissement.
« Ah ! murmurait au plus profond de lui ce pauvre maître d'étude , qu'ai-je donc fait pour mériter dans une carrière que Je supposais si pénible une pareille jouissance? J'étais préparé à l'ingratitude, à l'insulte, au dédain, et voici que trois des plus intelligents, des meilleurs, viennent m'offrir leurs trois cœurs pour aider et pour guérir le mien ! »
Et du regard il bénissait les trois camarades dont il rougissait d'être le maître et dont il eut voulu être l'égal. Il était tenté de descendre de la chaire ridicule qui l'enfermait et l'isolait , et d'aller s'asseoir sur les bancs avec eux. Mais, domptant ces soubresauts de son cœur, qui eussent mis en défaut sa dignité , il restait en apparence aussi froid , aussi calme, aussi simple que d'habitude. Nul, hormis les intéressés, ne pouvait deviner les fanfares intérieures de ce surveillant placide et silencieux. Il y avait seulement de leurs yeux aux siens comme un courant qui emplissait d'électricité la salle obscure, et (jui les pénétrait tous d'une charmante et idéale mélancolie.
Une C(;u\ (|ui sont t«'ntés de crier à l'exagération
se rappellent les folies pures du collège , à cet dge où rien n'est modéré , où tout , antipathie et tendresse , se traduit par des passions : où les jalousies d'amitié sont violentes et féroces, comme le seraient certaines autres, et où le bien se rêve et se poursuit avec l'ardeur farouche du mal.
Huit jours s'écoulèrent, huit jours d'empyréc et d'ambroisie ; chaque récréation était devenue un entretien à quatre. Vers, prose, ébauches, projets, tout fut raconté, lu, mis en commun. Vidal n'avait plus un souhait à former. Ses trois amis faisaient la disciphne pour lui , et eussent considéré comme une insulte à leur cher poëte toute infraction commise par leurs autres camarades. Ils exigeaient eux-mêmes de leurs voisins le silence qu'ils étaient autrefois les premiers à violer; ils se fussent créé des remords terribles en autorisant ou en laissant passer la moindre incartade. Ils avaient pour Vidal cette vénération de l'artiste pour son œuvre. Connne ils l'avaient contraint à s'expliquer, ils s'imaginaient l'avoir créé. Cette illusion , facile à comprendre , devait en engendrer bien d'autres , que ce récit a pour but de raconter. Hélas ! la première devait être de courte durée !
Inconvénients de ne pas jouer aux dominos.
Un matin, pendant une récréation, M. Dumesnil- Florival fit appeler André A'idal dans son cabinet. Les trois amis, qni s'aperçurent de cette grave invitation, en conçurent un funeste pressentiment. Quant à Vidal, il se présenta sans trouble, sans embarras, devant le Jupiter de l'institution, se sachant trop peu coupable pour avoir à redouter un interrogatoire,
M. Dumesnil attendait son inférieur avec la gravité obèse d'un bourgeois qui veut être majestueux. C'était un gros homme fondant et débordant par tous les bâillements de ses habits. Les cheveux noirs et collés aux tempes, la lèvre pendante, les mentons symétriquement superposés, les joues fouettées de tons rouges, les yeux solennellemenlécarquillés derrière des lunettesà monture d'or, toujours cravatéde blanc, M. Dumesnil exprimait au physique ce conlen- Icmenl béat qui tient à la prospérité des alTaires et à la régulaiité des digestions ; il ne paraissait pas se
nourrir au réfectoire. Les gestes fréquents par lesquels il essuyait son front, que le travail de l'esprit ne tourmentait pas toujours, révélaient la seule crainte qui pût atteindre sa grande àme étouffée sous l'embonpoint, la peur de l'apoplexie. Mâchant ses mots comme des bonbons à la guimauve , il s'écoutait parler avec plaisir ; sur ce point, il ne ressemblait pas aux autres. Suffisamment pédant , pour n'être pas humilié dans les assemblées générales des chefs d'institution de la Seine, il risquait à l'occasion son mot latin et son vers d'Horace. Mais sa faiblesse, son gros péché , dont il ne pouvait ni ne voulait se faire absoudre, c'était le calembour. M. Dumesnil était jaloux du marquis de Bièvre. Quand il admettait à sa table quelques élèves bien notés ou bien payants , il les régalait de ces contorsions de l'esprit, et ne dédaignait pas de provoquer leurs lâches applaudissements. En politique, M. Dumesnil n'avait pas d'opinion bien rigoureuse. Il n'était cependant pas légitimiste, parce qu'après plusieurs essais, il avait reconnu que son nom ne se prêtait pas aisément au mensonge de la particule. Ses instincts le poussaient parmi les conservateurs. Ambitieux de l'épaulette de la garde nationale et des honneurs municipaux , il avait été décoré , sans qu'on pût savoir pour quel mérite spécial. Membre du bureau de bienfaisance, M. Dumesnil affectait d'honorer messieurs les ecclésiastiques , avec lesquels il était en relations fré-
quentes; mais son respect n'allait pas au delà des politesses cérémonieuses.
M. Dumesnil, qui s'appelait aussi Florival, parce que ce n'était pas son nom, mais bien celui de son prédécesseur, était en train de faire fortune , et il avait arrangé ^économat de façon que la cherté des denrées n'altérât jamais par des déficits discordants l'harmonie de son budget. Il ne manquait donc rien à M . Dumesnil-Florival pour qu'il satisfît au programme du bourgeois content et repu : sa maison pour son activité et l'heureux emploi de ses facultés de gouvernement, safortune pour la satisfaction de • ses instincts de LucuUus, sa décoration et ses honneurs municipaux pour la chimère de rand3ition,et enfin, pour promener tous ces triomphes à travers la capitale et la banlieue, une voiture, dite demi- fortune, traînée par un cheval héroïque, que les élèves appelaient, à cause de sa couleur, le cheval de La Fayette.
Disons, en passant, que voilure et cheval étaient un présent de l'institution. M. Dumesnil, suffisamment pourvu de vaisschc plate, avait diplomatiquement fait suggérer la pensée de ce cadeau étrange. Avons-nous besoin d'ajouter, pour compléter le tableau des félicités de cet homme aimé des dieux, qu'il était trop épais au physique, trop peu aiguisé au moial , pour n'avoii" pas poui- compagne une charmante l'enniic , mince, jolie, spirituelle, élé-
gante , faisant à ravir les honneurs de sa belle argenterie , et sachant , au besoin , faire frémir une rivière de diamants sur des épaules éblouissantes , les jours d'Italiens ou d'Opéra. Mme Dumesnil était l'adoration perpétuelle de son époux. Une jeune famille composée de deux charmantes petites fdles , qui faisaient la joie de leur père autant qu'elles avaient l'esprit instinctif de ne pas lui ressembler, attestaient les harmonies intimes d'un couple qui étonnait toujours les commentateurs par les disparates des deux époux. Je sais bien que les mauvaises langues trouvaient moyen d'expliquer ce qui paraissait inexplicable ; mais à quoi bon , dans ce récit véridique, accorder quelque crédit aux mauvaises langues? Ces deux petites fdles pouvaient paraître un embarras pour le gros pasteur d'un troupeau masculin : mais il espérait bien être retiré des affaires avant que ses deux demoiselles fussent assez grandes pour devenir gênantes; jusque-là, il n'y avait aucun inconvénient àlaisser fleurir à l'ombre de l'institution ces deux enfants que les gamins appelaient les deux gamines. La belle Mme Dumesnil figurait sur le prospectus, à l'article des soins maternels et de la surveillance de l'infirmerie ; mais la délicatesse native de cette jeune femme l'empêchait de s'occuper des bobos maussades et des tempéraments malsains des jeunes élèves , et ce n'était guère (ju'aux très-grands écoliers , passagèrement
incommodés, que la sollicitude en question daignait
s'adresser.
On comprendra, d'après ces détails, l'importance que s'attribuait M. Dumesnil , personnage considérable dans l'arrondissement, auquel tout avait porté bonheur , et qui régnait sur un des établissements les plus nombreux et les plus célèbres de Paris.
Quand Vidal fut entré dans ce cabinet redoutable, et se trouva en présence du fameux fauteuil d'acajou à fond de canne, qu'emplissait outre mesure la majestueuse ampleur de son chef, il comprit à la grimace sévère de ses lèvres épaisses et au regard inquisiteur qui l'attendait, abrité sous les lunettes d'or, que l'entretien devait être sérieux pour lui. Il leva les yeux vers les bustes de Démosthènc et de Cicéron, qui se regardaient au sommet d'une ])ibliothèque , et sembla demander à ces demidieux un peu d'éloquence pour se défendre ; puis il attendit, calme et respectueux, la torture de l'interrogatoire.
a Monsieur , dit en jouant avec ses breloques le gros autocrate , je vous ai fait appeler pour vous faii'e juge de votre propre conduite.
— En quoiai-je pu démériter de votre contiance? demanda timidement le pauvre maître d'étude, que ce début alarmait et qui se croyait pourtant sans rej)roche.
— Vous portez, monsieur, de graves alleintcs à la discipline et à l'esprit d'autorité que je me suis toujours plu à entretenir dans l'institution. «
Vidal ne répondit rien ; il se questionnait, et sa conscience restait muette,
a Pourquoi vous ai-je pris ici, monsieur? continua M. Dumesnil avec un redoublement de solennité.
— Pour surveiller les études et les récréations, conduire les élèves à la promenade, au collège.
— Fort bien ; mais croyez-vous que je paye des maîtres pour que ceux-ci deviennent les amis, les confidents, je dirai plus, les complices, oui, les complices de mes élèves , et pour qu'ils emploient à griffonner je ne sais quelles œuvres suspectes le temps qu'ils devraient consacrer à la surveillance ? »
Vidal se sentit dénoncé et calomnié ; il répliqua sans rougir : '
« Je ne savais pas qu'il fût interdit aux maîtres de causer familièrement avec les élèves qui veulent bien leur témoigner quelque confiance.
— Vous ne saviez pas, vraiment? Vous deviez le savoir : vous êtes bien jeune et bien inexpérimenté !
— Mais comment ces rapports, qui me garantissaient le respect et la soumission des élèves , peuvent-ils m'exposer à des reproches?
ikk HISTOIRE
— Gomment? Voilà qui est bien naïf ou bien criminel, monsieur. Vous ne sentez pas qu'il n'est point convenable qu'un maître compromette son caractère et sa dignité dans des liaisons qui ne peuvent avoir pour but que de dangereuses complaisances?
— Oh ! monsieur, qui a donc pu calomnier une innocente intimité?
— Il n'y a pas d'intimité innocente dans nos maisons, et les familles qui me confient ce qu'elles ont de plus cher seraient justement mécontentes d'apprendre que mes maîtres oublient à ce point Ja distance qui les sépare de leurs élèves.
— Je pensais , au contraire , reprit Vidal avec un peu plus de fermeté, que je remphssais vos intentions en me faisant estimer et aimer des plus grands et des plus intelligents parmi vos élèves.
— Vous aviez tort, monsieur, et c'était le résultat d'une excessive vanité. On ne doit aimer ici que moi, et on ne doit estimer ici que moi. Tous ces jeunes gens a])parliennent à d'excellentes familles, quelques-uns mômes sont nobles ; tous sont riches, et appelés à briller dans un monde où vous ne paraîtrez jamais : il est donc fort ridicule et fort inconvenant (pic vous vous cfTorciez de vous faufiler, à l'iiido (\c lolations disproportioimées, dans des régions (pii vous sont interdites. Quel père serait
llfillé de celte inlimilé? Et d'ailleurs, c'est trahir mes intérêts que de se faire aimer exclusivement. Si vous quittiez l'institution , ces élèves ne vous suivraient-ils pas ? Il est étrange que , quand on mange mon pain, quand on reçoit mon argent, on agisse ainsi contre ma fortune ; c'est là de l'indélicatesse. J'aimerais autant qu'on crochetât ma caisse. »
M. Dumesnil était comme ces grosses voitures, qui sont lentes à se mettre en mouvement, mais qui, une fois amenées sur une pente, deviennent d'autant plus rapides dans leur course , qu'elles sont poussées par un poids plus considérable. Il eût continué sans doute sur ce ton pendant une demi-heure ; mais Tidal l'interrompit par un geste fier, et lui dit en dominant son émotion :
« Je vois, monsieur, que nous ne nous entendons pas sur les devoirs qui me sont assignés. J'ai cru agir dans la limite de mes droits; vous ne pensez cas de même : il serait contraire à la dignité de l'un et de l'autre d'entamer sur ce point un débat. J'ai l'honneur, monsieur, si vous ne me congédiez pas, de vous offrir ma démission.
— Oh ! je le savais bien, moi, que vous étiez un orgueilleux, reprit avec un ton adouci M. Dumesnil, qui ne se souciait pas de renvoyer un bon maître d'étude , dont le départ pouvait entraîner celui de quelques élèves, et qui ne voulait que
rhumilier et l'écraser un peu de sou éloquence massive.
— De l'orgueil ! moi ? répliqua Vidal en souriant.
— Oui , de l'orgueil ; on m'avait déjà dit que vous méprisiez, que vous dédaigniez vos collègues.
— Je ne dédaigne, je ne méprise personne ; j'ai pour mes collègues les égards nécessaires au respect de leurs fonctions, mais je ne puis donner mon estime ni mon affection sans connaître; et jusqu'ici je n'ai pas eu l'occasion de montrer l'une et l'autre.
— Bah ! vos collègues vous valent. Ne faut-il pas qu'ils aillent solliciter vos faveurs? Pourquoi les évitez-vous? pourquoi ne les fréqilentez-vous pas? Pendant les classes, vous vous retirez de votre côté, c'est paraître les dédaigner, et ils sont sensibles à cet affront.
— Le croyez-vous ? demanda le naïf André ; j'irai leur présenter mes excuses. Je n'ai pas les mômes goûts, voilà tout.
— Oui, reprit en riant le gros potentat, oui, vous avez peur de la pipe, de la bière, du domino, des cartes. Bah ! vous avez tort ; j'aime mieux savoir mes employés à l'estaminet, que flânant je ne sais où, cl rêvassant, ruminant, conspirant peutôtre.
— Vous ne m'aviez pas dit, demanda avec une
légère ironie Yidal scandalisé, que l'estaminel fût une des conditions de mon séjour ici.
— Mais, vous-même, monsieur le puritain, reprit d'un air piqué le majestueux inquisiteur, vous ne m'aviez pas dit, en acceptant l'emploi que je vous avais assigné, qu'il vous fallait employer les éludes à écrire, les récréations à établir, avec certains élèves, d'éternelles conlidences.
— Je vous avais promis, répliqua fermement Vidal, de maintenir la discipline, de faire respecter l'ordre et le silence dans les classes, d'être exact aux heures désignées. Ai-je manqué à ces devoirs?
— Tenez, mon ami, dit tout à coup M. Dumesnil devenant volontairement bonhomme et paternel pour mieux se faire comprendre d'André Vidal, asseyez-vous là et causons. Je vous estime ; vous me paraissez honnête, mais vous n'entendez rien aux délicates obligations de notre métier : permettezmoi de vous les préciser.
— J'écoute, dit Vidal avec déférence, en se résignant à un exposé de principes pour lesquels il se sentait instinctivement de la répugnance.
— Vous êtes ici, mon ami, pour tout voir, tout entendre, tout noter, tout me dire; mais vous comprenez bien, n'est-ce pas, que si vous avez des goûts littéraires, des lectures à faire, des livres à écrire, je ne puis vous payer pour vous donner les loisirs de satisfaire ces tendances?
— Sans doute, monsieur; mais je croyais qu'à certains moments, qu'à certaines heures....
— Il n'est pas de moment, pas d'iicure qui interrompe votre devoir. Vous êtes, mon pauvre ami, dans une faction continuelle; jour et nuit, vous devez avoir l'œil ouvert , l'oreille tendue. Pendant l'étude, vous ne devez avoir que le cahier des punitions sous votre main. Lire, écrire, penser môme, seraient des distractions , et vous ne savez pas- ce qui peut se commettre pendant une distraction de quelques minutes.
— Ainsi, je dois rester en arrêt....
— Oui, mon ami; pendant la récréation, la même obligation se continue. J'autorise volontiers la conversation entre les maîtres, bien qu'il me semble plus utile de ne pas causer et d'observer; mais ce qui me paraît contraire à l'esprit d'une sage surveillance, ce sont ces intimités d'élèves et de maîtres, qui vous distraient et qui ne sont peut-être qu'un calcul des élèves !
— Je comprends , en elTel, monsieur , dit avec tristesse le pauvre Yidal (pic cette leçon désenchantait cruellement, je comprends que j'ai manqué à mon devoir; je vous oflre mes excuses. Je ne lirai plus, je n'écrirai plus pendant les études. Quant aux tiois élèves qui m'avaient témoigné quelque bienveillance, je les avertirai....
— Gardez-vous-en bien! vous me feriez passer
pour un tyran. Prenez le premier prélexlc venu; un peu de froideur les tiendra à distance.
— De la froideur pour ces bons jeunes gens, si dévoués, si intelligents !
— Bah! ne vous y fiez pas! les élèves sont nos ennemis. Les sournois ne nous flattent que pour mieux nous tromper. Vous avez des illusions! Ah çà! que vous disaient-ils et que complotiez-vous dans ces conversations mystérieuses qui scandalisaient toute l'institution?
— Ils me montraient leurs vers, je les corrigeais, et je leur montrais en retour les essais auxquels je me livrais.
— Ah! ah! vous êtes poëte, monsieur Vidal? Mauvaise disposition! Les vers, à quoi cela peut-il mener? à l'hôpital!
— Oh! je ne suis pas ambitieux, dit avec simplicité l'héroïque maître d'étude, qui souffrait cruellement des railleries de ce gros bonhomme, incapable d'apprécier ses déhcatesses.
— Vous me semblez, au contraire , fort ambitieux, reprit en faisant un effort pour sortir de son fauteuil l'obèse et prétentieux chef d'institution; mais ici je ne veux que du dévouement, de l'abnégation. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Plus de lectures pendant les éludes, plus de conférences pendant les récréations !
— Je m'arrangerai désormais pour ne travailler que pendant les classes.
— Eh bien, vous aurez tort! Ne comprenez-vous pas que si vous exaltez votre imagination pendant lesquatres heures de repos que je vous laisse chaque jour, vous aurez ensuite beaucoup de peine pour rapporter ici un esprit net et dispos? Malgré vous, des songeries viendront vous surpendre à l'heure de la surveillance. Croyez-moi, ne songez à rien qu'à votre besogne, et allez avec vos collègues, dont l'affeclion vous sera plus nécessaire que celle des élèves.
— J'essayerai, monsieur, murmura le loyaljeune homme qui se sentait écrasé sous ces exigences, et qui voyait une prison morne et sans issue dans cette carrière qu'il avait choisie pour se préparer à ses grandes études.
— Essayez ! et n'oubliez pas que je n'ai rien à faire ici des Uttérateurs. Je paye des surveillants, je ne pensionne pas des apprentis poètes.
— Je n'oublierai rien, monsieur, dit Vidal en saluant et en retenant des larmes. Je remplirai loyalement ma tâche. Si mes forces ne peuvent y suffire, je vous préviendrai. Mais pei-mettez-moi de vous faire remarquer que des sergents de ville ou des invalides feraient bien mieux votre affaire, et (pi'il est inutile d'exiger des bacheliers pour un emploi (le gendarme.
— Parbleu! s'écria d'un aii" lin cl bète M. Dumcsnil en ouvrant la porte, cioycz-vous que n'y aie
D'UN HONNÊTE HOMME. ISl
pns songé? Mais il y a tant de préjugés dans l'esprit des parents, et les élèves sont si exigeants !
— Yoilà, en effet, des préjugés et des exigences bien inutiles, » répondit Vidal qui salua et sortit le cœur gonflé et en chancelant comme un homme ivre.
- Quand il reparut dans la cour , André était d'une effrayante pâleur. Les maîtres d'étude qui le virent passer le saluèrent ironiquement et sourirent entre eux: ils étaient vengés.
Talbot, Hubert et Bourdignon accoururent.
« Mes amis, leur dit Vidal, qui n'osait ni mentir ni leur rien avouer, laissez-moi seul, je vous prie; j'ai besoin de me recueillir. Ce qui m'arrive est si imprévu! »
Les trois amis se reculèrent discrètement, et allèrent commenter à l'écart l'étrange bouleversement des traits de leur cher poëte. Ils devinèrent à peu près la vérité. Une pitié chaleureuse mêlée de colère déborda de leurs trois âmes. Talbot , un peu pédant, voulait aller présenter d'humbles remontrances à M. Dumesnil ; Bourdignon voulait chercher querelle à tout le monde et insurrectionner l'établissement ; Hubert, fort ému et fort courroucé, n'avait aucun projet , mais jurait de se venger. Quant au pauvre Vidal, il consultait tout bas ses forces, et se demandait s'il pourrait vivre sans étudier, sans penser, sans aimer. Le devoir, vu
iS2 HISTOIRE
ainsi, lui paraissait morne et infécond , lui paraissait presque sacrilège; et, son honnêteté luttant contre ses instincts, il ne savait pas s'il devait fuir une tâche impossible, ou immoler ses rêves, ses joies pures, ses consolations mystérieuses, à ce cruel mandat si rudement imposé.
Il ne fut question de rien entre Vidal et ses amis. Les élèves, par une touchante délicatesse, ne voulurent pas violenter sa confiance, et corroborèrent, par des suppositions exactes , leurs conjectures passionnées. André, de son côté, redoutait de contrevenir aux intentions de M. Dumesnil ; il évitait, le plus naturellement qu'il lui était possible d'imaginer la rencontre du trio en question. Pendant les récréations, il allait et venait, affectait une surveillance pleine de bruit, et ôtait tout prétexte à un colloque de quelques minutes; mais c'était pendant les études que la tâche devenait lourde et faisait surtout saigner ce grand cœur.
Accoudé sur son pupitre, cherchant à ne pas se concentrer dans une idée, et pourtant voulant donner un aliment à son esprit, A'idal regardait à la dérobée les trois amis et se sentait jaloux de leurs éludes. Il s'efforçait de lire leur âme extérieurement et de s'y mêler, et s'interrompant parfois avec des soubresauts de remords dans cette dangereuse contemplation, il se mettait àénumérer des chiffres comme on égrène un chapelet; il tourmentait un
D'UN HONNÊTE HOiMME. dS3
crayon, il dessinait, il faisait lont enfin pour ne pas sentir le besoin de réfléchir ou de lire, et, en dépit de toutes ces précautions, la mélancolie l'envahissait ; il rêvait avec angoisse et ne pouvait se dompter.
Pendant les classes, le pauvre garçon était moins malheureux, ou plutôt, comme il l'était à son aise, il se soulageait à souffrir sans contrainte, il puisait du courage dans la douleur même. Les premières fois, il voulut, consciencieux et obéissant, se joindre aux autres maîtres d'étude ; il les suivit tout un jour à l'estaminet, essaya de se plier à leurs étranges discours ; mais le lendemain, le cœur lui manqua à l'idée de recommencer cet essai, et il reprit ses promenades dans Paris , ses courses devenues plus inquiètes. Il s'arrêtait devant un étalage de livres, paraissait en lire les titres, tandis qu'il songeait à sa vie misérable , à cette solitude , à cette obligation de s'interdire toute joie intellectuelle, tout travail, toute espérance, toute amitié. H laissa tomber plus d'une larme sur ces bouquins qu'il prenait sans les voir, et tout en regardant du haut des ponts passer les trains de bois ou les bateaux il se disait :
« Que pensent- ils, ces bons jeunes gens qui m'avaient adopté ? ces frères que je dois renier? Ils m'accusent de les avoir dédaignés, trahis , moi qui meurs de ne plus leur serrer la main, et qui vou-
drais, chaque fois que je les regarde, me jeter dans leurs bras ! »
Sur ce dernier point, les craintes de Yidal étaient exagérées. Les trois amis étaient bien loin de le calomnier : ils avaient compris ses tortures et souffraient de ne .pouvoir les soulager. Hubert concertait un plan encore trop vague pour être communiqué à ses amis ; mais il s'était juré à lui-même de réparer les injustices de M. Dumesnil, et de venger le grand homme outrageusement humilié par celte ridicule tyrannie. Talbot essayait de trouver une transaction qui satisfît tout le monde ; quant à Bourdignon, il ne décrispait pas ses poings ; il émettait vingt fois par jour les motions les plus impossibles, les plus incendiaires ; il voulait souffleter les maîtres d'étude, provoquerai. Dumesnil, et il avait composé dans le ton des ïambes, alors fort célèbres, d'Auguste Barbier, une pièce étincelante dédiée à Y anarchie; mais il ne venait à l'esprit d'aucun des trois d'accuser Vidal. Peut-être lui reprochait-on un sentiment du devoir poussé jusqu'au scrui)ulc ; peutêtre l'eùt-on souhaité moins docile au joug, plus acre, plus enclin à l'insubordination; mais chacun rendait bouimage à cette vertu forte et quasi sereine, et le lieu de ce quatuor généreux s'augmentait et se resserrait.
Inici logé plusieurs fois par Hubert, par Talbot, par I5')ni(liiriiim, Yidal n'avait répondu «pie de
D'UN HONNÊTE HOMME. in^
vagues paroles , très-explicites dans leur sobriété; et l'embarras même qu'il éprouvait en présence des trois amis était une torture, une angoisse de plus.
Celte situation dura quinze jours, quinze jours de véritable agonie. Le prisonnier se fait à son cachot; les obstacles matériels sont des raisons démonstratives : mais s'habituer à une prison morale, mais vivre dans un cachot mobile qu'on porte sur soi ; mais avoir son libre arbitre et ne pouvoir en user que pour se contraindre à la servitude la plus absolue! Se sentir inteUigent, actif, prêt à tous les élans du cœur, et se voir astreint aux formules de l'idiotisme! c'est là un supplice intolérable; c'est là une impiété! Si résigné, si docile qu'il fût, Vidal se demanda pourtant s'il n'avait pas des comptes plus importants à rendre à Dieu et à son esprit. Faire ce métier de surveillant, c'était le moyen de gagner le pain de chaque jour; mais n'était-ce pas sacrifier au bien-être (et quel bien-être, grand Dieuj la fonction plus haute, plus impérieuse , de développer ses facultés ? Souffrir pour souffrir, mieux valait endurer la faim, la misère la plus horrible, au prix de sa liberté, et sauver du moins son âme !
Vidal se sentit quitte envers M. Dumesnil par son loyal effort. Le devoir lui apparut plus grand dans un affranchissement de cet indigne servage , et il n'hésita plus. D'ailleurs, libre de penser, de respirer,
il devenait libre d'aimer et de satisfaire aux nol)los et pures intentions de sou cœur.
En conséquence, Yidal alla gravement et simplement renouveler sa démission. M. Dumesnil fit bien quelques efforts pour le garder ; mais il sentit une détermination si nettement fixée, qu'il n'insista pas beaucoup: d'ailleurs, Vidal ne voulait pas entrer dans une autre institution. Il n'y avait donc point à craindre qu'il se fît suivre des élèves. La démission fut acceptée, et Vidal reçut son congé pour le dimanche suivant, jour de sortie.
Le samedi au soir, Hubert, qui l'observait et qui se doutait de quelque chose, remarqua le soiu avec lequel André réunissait ses cahiers , ses papiers; il rencontra aussi à plusieurs reprises les yeux brillants du pauvre maître d'étude. Il lut un adieu définitif dans sa pâleur. Il prévint ses deux amis, et leur donna rendez-vous pour le soir même à la veillée, afin de leur communiquer un plan désormais susceptible d'a[)plication. Talbot et Bourdignon furent exacts : la conférence fut longue, et nous verrons quel devait en êdc le résultat.
Annexe à l'histoire du prix Monthyon.
Le dimanche, après les formalités ordinaires des jours de congé, quand tous les élèves furent envolés, André Vidal, qui avait épuisé toute la nuit l'amertume de son sacrifice, prit sous son bras le paquet philosophique qui symbolisait des bagages, et sortit la tête haute, l'esprit résigné, la figure impassible, de cette maison qui avait été pendant quelques jours si belle et si tendre pour lui.
Dans des natures comme celle-là, tout prend do graves proportions. Rien de plus ordinaire qu'un maître qui quitte une pension pour en chercher une autre ; rien de plus étrange, et rien de plus douloureux que ce départ qui était un déchirement des plus secrètes et des plus chères illusions, et qui mettait au seuil de ce paradis perdu l'incerfitude, le découragement, la misère. Mais Vidal était de ces hommes qui pleurent quelquefois le passé , qui supportent héroïquement le présent, mais qui ne s'alarment jamais beaucoup
de l'avenir. Le devoir est l'ami suprême, le consolateur, le guide de ces gens- là. Il n'y a pas d'obscurité et, à vrai dire, il n'y a pas d'inconnu pour qui sait bien de quel parti sera toujours son cœur. La conscience est l'oasis éternelle qui met de l'ombre sur toutes les routes , des sources au milieu de tous les sables, des voix mystérieuses dans toutes les solitudes.
André Vidal ne savait pas où aller coucber. Le peu d'argent qui gonflait son gilet ne devait pas longtemps lui suftire ; il savait Irès-bien que les privations, la faim, l'attendaient le lendemain : mais il n'en avait pas moins obéi à un scrupule de conscience et il suivait ainsi, par une pente naturelle, l'inflexible loi, sans se dédommager même par les louanges de son cœur; il ne se drapait pas enOreste, ne montrait pas les poings au ciel, ne jetait pas de défi à Dieu. Calme, simple, ne souffrant que des blessures faites à son affection, il avait la pudeur de ses souffrances, et pensait que c'était méconnaître les inspirations de la douleur que de les recevoir avec trop d'a[)parat ou trop de ménagements.
En franchissant se seuil, derrière lequel il laissait des amitiés si tentantes, Vidal, qui eût tout sacrifié au bonheur d'être compris et à une étreinte fraternelle, disait un muet adieu à ces trois compagnons d'un mois qu'il ne devait plus revoii-, et auxquels il avait cru dissimuler son dépari, voulant jusqu'au bout mettre sa conduite d'accord avec les intérêts
OU les préjugés de M. Dumesnil, et craignant pardessus tout de causer par sa retraite quelque scandale, quelque manifestation insurrectionnelle, ou même quelque départ.
Il salua le concierge, qui lui rendit en ricanant sa politesse, et lui ouvrit la porte avec le soupir d'allégement d'un honnête homme qui congédie un coquin. André Vidal était, en effet, une mauvaise pratique pour la cantine et pour la petite boutique de ce fonctionnaire, si essentiel aménager dans une institution, et qui tient note des entrées, des sorties, des lettres reçues ou expédiées. N'ayant rien à cacher, aucune contrebande à faire pardonner,Yidal n'avait jamais flatté, caressé ou payé le concierge, qui lui gardait rancune de la régularité de ses habitudes et qui perdait beaucoup à cette vertu trop économe. Dieu merci ! ce puritain s'en allait, et il y avait fort à- parier que son successeur serait beaucoup moins sournois. Tel était l'adieu unanime qui suivait le maître d'étude, comme l'épée flamboyante de l'archange, et qui devait lui interdire, de par la toute-puissance de la coalition, l'entrée des autres maisons d'enseignement , au cas où ce premier essai ne l'aurait pas dégoûté du métier.
Mais Vidal ne songeait guère à aller passer son cou meurtri dans un autre collier. Il voulait rester libre, et, sans trop savoir comment, il était bien décidé à ne demander son pain qu'au travail indé-
pendant de son intelligence. Quand il fut dans la rue André essuya une larme, se redressa avec un soupir et il allait poursuivre sa route, lorsqu'il se trouva tout à coup en présence des trois amis qui l'attendaient et le guettaient depuis une heure.
Un flot de sang monta aux joues du fugitif, que cette brusque apparition faisait retomber dans les douleurs offertes à Dieu et apaisées pendant la nuit. Il voulut prendre la rencontre bravement ; mais il n'était pas intrépide pour les choses du cœur, et il voyait une si cordiale sympathie sur les trois fronts qui lui barraient la route, que, ne sachant que résoudre, il balbutia, laissa tomber son paquet, et tira son mouchoir pour s'en couvrir le visage et dissimuler un sanglot.
« Ainsi, vous vous cachiez de nous, dit Marie Hubert en lui prenant la main et en faisant un doux effort pour lui démasquer le visage.
— Vous nous quittez connue des gens qui ne valent ni un adieu ni un souvenir, ajouta d'un ton gaiement bourru Charles Bourdignon.
— Vous avez tort d'avoir de ces fiertés-là avec nous, continua scnlencieusenienl Talbol.
— Mes amis, mes bons amis, nuu'uuna >'idal, pardonnez-moi; je ne pouvais pas.... je ne devais pas vous dire ce qui s'était passé.... Ah ! je souffrais tout le premier ! croyez-le bien. Mais qui a pu vous prévenir/
— C'était si difficile à deviner! dit Hubert en souriant.
— Vous aviez l'air si peu [fréoccupé! ajouta Bourdignon.
— Vous ne serez jamais un diplomate, remarqua Talbot, qui rêvait souvent à la diplomatie.
— Ah ! Dieu est bon de vous avoir inspiré cette pensée de venir à ma rencontre ! Je sens que j'aurai un poids de moins sur le cœur, et je serai sûr que vous ne m'en voudrez pas. Merci, merci, messieurs! Mais surtout point de méchanceté contre M. Dumesnil ! Vous sentez bien, n'est-ce pas, que toute manifestation serait une injure pour moi ? Si je quitte l'institution, c'est de mon propre mouvement ; on ne me chasse pas, mes amis. Non; M. Dumesnil m'a même témoigné de la bienveillance ; mais je me suis aperçu que je n'étais pas fait pour cet emploi. Je n'en avais pas les vertus. Je présumais trop de mes forces. J'y renonce ; et il ne me restera de cet essai que le charmant souvenir de notre intimité , et de vos trois cœurs qui sont désormais greffés sur le mien. Adieu donc, mes amis ! Je m'arrangerai pour vous rencontrer quelquefois le dimanche, si vous le permettez.... Mais j'espère bien qu'il n'y aura pas d'esclandre , n'est-ce pas ? Vous me l'avez promis.
— Ah çà ! dit Bourdignon, qui voulut faire diversion à l'attendrissement dont il subissait l'influence, vous ne nous quitterez pas ainsi.
— Nous VOUS emmenons , ajouta Hubert ; nous déjeunerons ensemble, car nous avons à causer,
— Je ne puis pas , balbutia Vidal , qui craignait d'être le prétexte d'une débauche d'écoliers.
— Est-ce qu'on vous attend ? demanda malicieusement Talbot.
— Personne ne m'attend, répondit Vidal avec embarras; mais....
— Vous vous trompez, mon ami, reprit Hubert, quelqu'un vous attend : mon père, que j'ai prévenu et avec qui j'ai causé souvent de vous ; il désire vous connaître et a besoin de vos conseils.
— Votre père ? demanda timidement André, qui soupçonnait quelque bienveillant complot et qui se sentait intérieurement dissoudre en effusion.
— Oui ! mon père ! nous avons organisé une charmante petite matinée. Nous causerons tout à notre aise , et nous vous montrerons , mon ami , que si nous sommes pour quelque chose dans vos disgrâces, nous voulons être pour beaucoup dans vos consolations.
— Merci, merci.... mais je crains bien d'être indiscret. Je ne sais si je dois....
— Allons donc ! dit en haussant les épaules l'intraitable et brutal lîoui'dignon ; vous devez nous obéir. Nous ne sommes plus ici à la caserne, et vous n'êtes plus caporal. En avant, marche ! j'ai faim, et i'.ii liùle d'oublier l'abondance.
— Nous ne sommes pas des enfants, ajouta le majestueux petit Talbot; l'amitié que vos fonctions nous obligeaient de maintenir réservée dans l'institution, n'a plus de raisons pour se cacher. Vous êtes désornîais notre compagnon, notre frère aîné !
— Votre frère, oui, et je vous le prouverai, mes amis, dit Vidal avec abandon. Je ne résiste plus ; disposez de moi. »
On se mit en marche pour la rue de la Victoire, et, dans le trajet, Vidal ne fit aucune difficulté pour raconter les vagues intentions qu'il qualifiait de projets d'avenir. La candeur de cet homme qui avait peut-être du génie étonna les écoliers. S'exaltanl dans la pensée d'une tutelle exercée à trois , ils se poussaient du coude, s'encourageaient du regard et semblaient se dire : «; Quelle joie de sauver un pareil homme ! quelle belle action nous allons faire ! »
Si l'on demandait de la modestie à la jeunesse, on exigerait d'elle qu'elle fût vieille avant l'âge et désenchantée !
M. Hubert, l'honnête et riche drapier retiré, avait acheté pour y bâiller confortablement, un élégant hôtel de la rue de la Victoire ; mais le prudent propriétaire n'occupait qu'un appartement dans sa maison, louait le reste, et concihait les joies de la vanité avec les avantages de l'économie.
Veuf depuis plusieurs années, il aimait sa fille
avec celte soumission d'un homme qui n'a jamais
rien fait sans l'avis d'une ménagère.
Mlle Maxime, qui portait presqueunnomd'hommc, parce que sans doute son fi'ère avait un nom de femme, était une belle pensionnaire, sortie depuis peu de temps du couvent , assez dévote , mais fort ignorante. Légèrement sentimentale, mais bonne et sans coquetterie, elle acceptait avec grâce le rôle quasi maternel qui lui était imposé, prenait des airs charmants de dignité pour faire des recommandations et, au besoin , des sermons à son frère plus âgé qu'elle , et ne redevenait jeune fdle qu'envers son père qui était sa poupée ; suffisamment intelligente, pour envier les régions de l'esprit auxquelles elle ne pouvait atteindre, elle trouvait superbe le moindre vers de Marie, s'extasiait devant le trio poétique, Talhot, Bourdignon, Hubert, comme devant un hrelan irrésistible qui devait g;igncr le monde. Elle connaissait aussi, depuis huit jours, par les récits de son frère, le pauvre André Yidal, et s'était préparée à le recevoir avec toute la déférence mêlée de pitié qui est due aux grands hommes mécomuis.
M. Hubert, comme tous les gens qui ont reçu un quart d'instruction, n'aimait rien tant que les réunions des camarades de son (ils ; il se rajeunissait à ce foyer de jeunesse ; il essayait de comprendre leurs plaisanleries; il se mélail dans la mesure de ses ressources à leurs pdiUs niainfestations pédan-
tes. Quand Bourdiguoii, le latiniste, citait Horace ou Virgile, M. Hubert, qui avait abordé autrefois la classe de sixième, disait : musa, la imise, ou rosa, la rose, et souriait de façon à faire croire qu'il mettait une malice dans ces mots innocents. Si Talbot, le parleur par excellence, s'écbappait dans une dissertation historique , M. Hubert parlait de 1814 avec l'enthousiasme d'un vieux grognard, bien qu'il n'eût jamais été militaire que dans la landwher pacifique et nationale dont les exploits , avant 1830 , se bornaient à la garde montée aux Tuileries, et au service des processions de la Fête-Dieu. M. Hubert, excellent grenadier, avait reçu, des mains de Mgr le duc d'Angoulème lui-même, la décoration du lis, qu'il avait portée autrefois avec orgueil entre ses buffleteries. Depuis 1830, malgré ces faveurs de la branche aînée, M. Hubert, bourgeois fieffé, et père de famille irréprochable, aimait la branche cadette avec attendrissement et professait pour la charte constitutionnelle un culte platonique. Quand son fils parlait, M. Hubert ne parlait plus; il écoutait, se bornant à regarder ses voisins de droite et de gauche pour leur dire de l'œil et du geste: «« Quel talent ! quel esprit! t>
Le couvert était mis depuis longtemps quand les trois collégiens et Vidal arrivèrent. On se mit à table avec gaieté, et les appétits animaux primant, pour un quart d'heure, les appétits intellectuels, les trois
esprits supérieurs de l'institution Dumesnil se livrèrent aux voluptés gastronomiques les plus insultantes pour les souvenirs du réfectoire. On rit, on causa à tort et à travers ; on força Vidal à trinquer souvent, on but à l'avenir, à la poésie ! Bourdignon essaya bien d'introduire un toast politique et de faire s'entre-choquer les verres à la destruction des pions en général : cette motion incendiaire n'eut pas d'écho ; on menaça de mettre à la porte celui qui parlerait de la pension ; on éventra toutes les nuées ; on se perdit dans toutes les digressions transcendantes. Ce fut une douce et sainte bacchanale d'amitié et de poésie. Maxime Hubert, grave comme une maîtresse de maison , souriante comme une sœur attendrie , écoutait avec admiration, et aurait bien voulu connaître dans tous ses détails l'histoire de ce bon jeune homme, si simple, si candide, que son frère paraissait si vivement aimer.
M. Hubert était dépassé ; il se creusait la tête pour inventer des fusées latines à jeter dans ce feu d'artifice d'esprit de toutes les couleurs; mais, ne trouvant rien à lancer dans le dialogue, il lançait avec béatitude des boulettes de mie de pain au plafond.
Quand on fut au dessert, le calme s'établit un peu. ('elle mélancolie aux lèvres roses et aux yeux animés (jui s'accoude aux flacons vidés promena son doigt sur tous les fronts; elle souvenirdevint plus recueilli, la parole plus Icnlc. C'était le moment facile aux
confidences, l'heure des étreintes solennelles. Marie Hubert prévint ses amis par une petite toux significative, et s'adressant à Aidai :
« Mon ami, lui dit-il avec onction, il est temps de vous informer de ce que nous avons décidé, arrêté pour vous.
— Et surtout n'allez pas nous contredire, ajouta Talbot.
—Vous n'avez pas le droit de délibérer, murmura le libéral Bourdignon.
— Nous avons pensé que vous avez trop de talent, et permettez-moi d'ajouter une âme trop sincèrement honnête, pour continuer, aux conditions qu'on exige de la dignité personnelle, l'emploi que vous remplissiez. Vous ne le vouhez pas non plus. Nous sommes donc d'accord sur ce premier point. Or, nous avons pensé que vous songiez sans doute à concilier avec un travail indispensable et rétribué les chers travaux, bien autrement importants et difficiles, qui doivent vous préparer à la gloire et à la fortune.... Oh ! ne faites pas le modeste ! Vous avez du génie, monsieur, nous le savons. »
En parlant ainsi, avec une fatuité naïve et bienveillante, Hubert en appelait à ses amis, qui inclinaient doctoralement la tête en signe d'assentiment, jaloux de consacrer grand homme l'humble maître qu'ils voulaient protéger.
« Eh bien, continua Marie , nous nous sommes
aperçus , mes amis et moi , qu'il nous fallait quelqu'un de patient et d'instruit pour nous préparer à loisir à ces stupides examens de baccalauréat. D'un autre côté, voici une jeune personne que je vous présente comme la plus indécise des grammairiennes ^ et qui ne serait pas humiliée de compléter par quelques leçons une éducation de couvent. C'est donc là un commencement de clientèle. Nos parents s'arrangeront avec M. Dumesnil pour obtenir que chacun de nous ait une soirée libre par semaine pour cette répétition. Cela ne vous fatiguera pas beaucoup. Aux vacances , nous verrons. Quant au prix de ces leçons....
— Assez, mon ami, dit avec douceur et tristesse André Vidal, je ne puis accepter; ma conscience m'interdit d'imposer cette dépense à vos familles, et cet ingénieux déguisement ne m'empêcherait pas de voir une offrande dans le prix de ces leçons.
— Pourquoi ne pas dire une aumône , repartit Bourdignon, et ne pas nous faire l'injure de nous soupçonner capables de vous offrir la charité ? Vous êtes trop lier, monsieur A''idal, pour avoir des amis.
— Bourdignon a raison, mais il le prouve mal, ajouta Hubert; ces scrupules ne sont pas dignes de l'amilié qui nous unit. Nous avons très-récUcment besoin tous les trois de répétitions; pourquoi ne pas vous les demander? Ma sœur peut vous prouver à l'instant même qu'elle a encore beaucoup de choses
à apprendre. En quoi l'arrangement que nous vous proposons blesse-l-il votre lierté? Si vous refusez, vous nous aurez fait beaucoup de peine, et peut-être beaucoup de ma] ; car si nous ne sommes pas reçus bacheliers l'année prochaine, nous nous en prendrons à vous.
— Moi, d'abord, je me fais refuser exprès pour vous donner des remords, dit Bourdignon.
— Allons, mon père, allons, Maxime, aidez-moi à vaincre l'obstination de cet entêté, reprit en riant Marie Hubert.
— Mon tîls vous a dit vrai, fit avec toute la grâce possible l'excellent M. Hubert; je désire qu'il prenne des leçons particdières , et le bien qu'il m'a dit de vous m'engage à réclamer votre concours. Soyez le Mentor de ces jeunes gens ; ils ne travaillent pas assez, et vous les ferez travailler. Je m'arrangerai avec M. Dumesnil et je parlerai aux parents de MM. Bourdignon et Talbot. Le travail, jeunes gens, c'est la condition du succès : Labor improbus omnia vincit. C'était là ma devise ; je lui ai dû ma modeste aisance : vous lui devrez, je l'espère, quelque chose de mieux. »
Et après cette tirade, M. Hubert avala d'un trçiit un verre de vin de Bourgogne.
tt Monsieur, dit à son tour de sa voix la plus douce la charmante Maxime, voulez-vous donc que je ne sache jamais l'orthographe ?
ilO HISTOIRE
— Ma foi! si vous résistez après cela, s'écria Marie Hubert en prenant la main de Vidal, vous êtes lin homme de bronze.
— Je ne résiste plus, je cède, mes amis, dit André tout ému ; faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens.
— Victoire donc ! et buvons à nos succès futurs ! » dit Talbot en tendant son verre, que les autres vinrent heurter.
Après ce grand triomphe, on causa longuement des projets qui en étaient la conséquence. Discrètement interrogé sur sa famille, sur ses antécédents. Aidai raconta sa vie.
Fils d'honnêtes cultivateurs champenois, il avait été élevé au séminaire de Troyes et destiné à l'état ecclésiastique. C'est là l'ambition de bien des parents pauvres ; le sacerdoce pour eux est une carrière. Mais Vidal, parvenu à l'âge où l'on comprend, s'était interrogé. Sa conscience lui avait dit qu'il serait un prêtre suffisant, mais il ne se sentait pas sollicité par ces élans religieux qui lui semblaient la condition rigom'euse de l'apostolat. Lui qui ne connaissait rien du monde, ni des ])assions, il ne se croyait pourtant pas assez pur pour otfiir à Dieu une existence entière que l'amour des leldes pouvait réclamer. Il avait ferinemeiil refusé de satisfaire l'égoisme ingénu de son père et l'ambition dévote de sa mère. Le devoir, cet immuable conseil-
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1er qu'il s'était choisi, lui avait interdit les autels; et, quelque peu grondé par ses parents, mal vu de ses professeurs du séminaire, qui s'alarmaient de cette timide mais stoïque indépendance, il avait quitté la soutane pour venir à Paris, pauvre et désarmé, se mêler à la grande cohue qui assiège les avenues littéraires. La nécessité l'avait contraint de choisir préalablement un état; il avait cru que les fonctions de maître d'étude lui offriraient les moyens de travailler et d'ajouter le miel de ses rêves au pain dur qu'il gagnerait ainsi. Mais il voyait bien maintenant que l'enseignement exigeait une abnégation dont il était épouvanté, et il renonçait à l'hospitalité tyrannique des institutions comme il avait renoncé au séminaire. Il ne savait pas s'il avait de quoi se faire un nom glorieux; mais il savait bien qu'un honnête homme doit travailler à sa tâche providentielle ; et tous ses instincts le poussaient vers la carrière des lettres. Il devait donc y aller, au risque de se meurtrir h tous les cailloux de cette route terrible, au risque d'être étouffé dans la foule.
Ce récit, fait sans enthousiasme, sans tirades, émut les trois amis, fit rêver Maxime Hubert, et ne fut pas compris par le laborieux M. Hubert, qui estimait les httérateurs comme des êtres inutiles, et qui ne voulait entendre parler de ce métier, tout au plus, (pie pour les gens riches, comme le serait son fils.
La journée tout entière fut consacrée aux arran-
gemcnls définitifs. On alla choisir dans le quartier latin une petite chambre bien modeste, bien laide, mais qui parut à Vidal éblouissante des splendeurs de la liberté. Les trois amis, s'animant à leur œuvre, accablèrent l'ancien maître d'étude de toutes les caresses, de toutes les cajoleries qu'ils purent inventer, et quand ils le quittèrent le soir, après force recommandations et d'énergiques promesses, ils descendirent, heureux, exaltés, silencieux, savourant, chacun à part soi, les déUces de cette bonne action. En rentrant à dix heures à l'institution Dumesnil, ils rencontrèrent des condisciples qui, jaloux du rayonnement de leurs yeux, leur demandèrent de quelle fête ils arrivaient.
a Nous venons, dit Hubert, de mettre un grand homme en nourrice. »
Comment le grand homme fut mis en sevrage.
Aii(hé Vidal eut bientôt assez de répétitions en ville poiirii'avoir pasà redouter les visites de cotte mégère aux yeux caves qui se fait la tutrice im[)itoyabIc des [)ucles : la misère le respecta. Vivant de peu, consa-
crant à l'achat des livres l'argent qu'il ne devail pas rigoureusement aux exigences de la vie matérielle, Vidal était heureux, parce qu'il était libre. li se comparait à Rousseau, dont il avait la mélancolie, mais dont il n'avait pas l'inquiétude et le mépris des hommes. Il allait souvent, comme Jean-Jacques, faire de longues promenades dans les bois qui couronnent Paris : il découvrait la nature, à mesure qu'il entrait en possession de son cœur. Il disait aux solitudes ses vers, sa prose, tous ses projets, tous ses plans; il s'enivrait de silence et de paix profonde, et au milieu de toutes ses jouissances, de tous ses recueillements, il ne cessait de bénir, d'aimer de plus en plus ces trois nobles jeunes gens qui s'étaient associés pour lui donner ces loisirs, et qui étaient pour lui une famille. Vidal, naïf et entier, dans ses dévouements, tenait du peuple, dont il avait la forte sève, cette faculté d'abnégation qui veut qu'on s'immole, sans réserve et pour toujours, à ceux qu'on aime. Bien qu'il fût instruit, il ignorait ou paraissait ne pas comprendre la méchanceté, les fragilités humaines. Optimiste, comme tous les esprits droits qui ont leur point d'appui dans la conscience et leur but au delà des bornes de la vie réelle, il ne croyait pas au mal, et cependant il ne s'attendait jamais au bien. Il remontait aux causes, et excusait toujours les actes qu'il eût semblé beaucoup plus facile à d'autres de maudire ou de blâmer.
Les trois amis, après avoir reçu pendant les derniers mois de l'année scolaire les leçons de Vidal, employèrent leurs vacances à augmenter, à fortifier; à éprouver les liens qui les unissaient à ce fu-. tur grand homme, car c'était sérieusement qu'ils croyaient à son génie; peut-être ces jeunes présomptueux croyaient-ils surtout à leur perspicacité, et ne lui accordaient-ils tant de talent que pour augmenter instinctivement leurs mérites. D'ailleurs, ils le choyaient tant, ils l'écoutaient si bien, ils l'interrogeaient si souvent, qu'ils s'imprégnaient de ses idées, de ses réflexions, et qu'ils emportaient tous quelque chose de lui en le quittant. Vidal n'était pas avare de ses pensées, surtout envers ses jeunes bienfaiteurs. Il s'imaginait ne pouvoir jamais reconnaître assez l'amitié dévouée de ses trois élèves, et lui qui eût donné le sang de toutes ses veines pour leur épargner un ennui , il leur eût héroïquement aussi abandonné tout ce qu'il rêvait, tout ce qu'il sentait lermcnter en lui.
Hubert, Talbot et Bourdignon ne calculaient pas sur les droits qu'ils s'étaient acquis à la reconnaissance d'André. Ni meilleurs ni pires que bien des jeunes gens, plutôt bons ([ue mauvais, ils avaient ieui' paît d'égoïsme naturel, cl eji se complaisant, avec uik; vanité très-explicable et peut-être très-excusable, dans leur bonne action, ils ne s'apercevaient pas (pie, s'ils cultivaient une i)lante rare,
c'était dans une serre chaude, et qu'ils en confisquaient le parfum. Ils s'habituaient à se laisser remercier et à user familièrement des ressources intellectuelles de Vidal. Celui-ci devenait peu à peu leur guide, leur inspiration et leur bienfaiteur, plus véritablement qu'il n'était leur obligé.
C'est là recueil de la plupart des dévouements humains : faire le bien , en détournant de soi le miel tentateur des actions de grâces, c'est la vertu par excellence, c'est presque l'impossible; et dès qu'on éprouve un charme très-vif à s'entendre remercier, on est aux trois quarts payé de son bienfait, et l'on est près de devenir débiteur, après avoir été créancier. Nos trois amis étaient sur cette pente; ils avaient assuré l'indépendance de Yidal, mais ils en avaient fait un vassal. Ils avaient voulu, avec un enthousiasme à coup sûr fort honorable, le préserver de l'exploitation de M. Dumesnil, et ils ne s'apercevaient pas qu'ils avaient substitué trois exploiteurs à un seul, et que, s'ils lui avaient donné l'air et la vie, ils lui prenaient, abeilles fatales, toute sa substance et tout son miel.
Vidal, lui, ne voyait rien, ne calculait rien, ne se plaignait de rien ; il leur distribuait son âme, et ne trouvait pas mauvais qu'ils la prissent. Jaloux de leurs succès , il les aidait , souvent même beaucoup trop , et , quand ils furent entrés tous les trois en l)liilosophie, il se trouva que c'était Vidal qui faisait
leurs dissertations, en les variant selon l'humeur de chacun, mais aussi sans s'en apercevoir, sans s'en douter.
Plusieurs années se passèrent ainsi. Le répétiteur avait une petite clientèle qui se renouvelait à chaque vacance , et qui suffisait à son entretien. Les trois élèves, sortis rayonnants de la chrysalide universitaire, essayaient leurs ailes et ne savaient pas trop par quels courants ils devaient se laisser emporter. Mais, en attendant, ils butinaient au hasard, n'estimant rien de mieux que leur fainéantise poétique. Toutefois les aptitudes diverses se dessinaient peu à peu, Bourdignon ne faisait plus de vers, Talbot n'en faisait plus de bons, et Hubert avait des drames et des romans sur le chantier. L'ancien émeuticr de l'institution Dumesnil était inscrit à l'École de droit; mais il ne trouvait pas le code assez libéral : il cherchait un aliment à ses instincts révolutionnaires dans tous les journaux , dans toutes les manifestations. C'était lui qui organisait les convois patriotiques. Il avait une liste de tous les grands citoyens fort avancés en âge, et, à mesure que la mort en transfigurait un , il mettait une barre sur le nom , et convoquait le ban et l'arrièrc-ban des écoles pour le cortège. Le petit Talbot avait adojité , le jour de sa sortie définitive de pension, un système de faux-cols et de (ravales blanches (jui en disait assez sur son anibilioii. On pariait de son ('nlié(> dans les bureaux
d'un ministère. Il voulait faire l'apprentissage de l'administration avant de risquer son escarpin sur le terrain de la diplomatie ou du conseil d'État.
Vidal donnait à chacun de ses trois amis des conseils et des leçons qui avaient leur côté idéal et leur côté pratique, comme si lui-même avait pratiqué la vie et gardé plus d'illusions que de désenchantements. Pourtant l'ancien maître d'étude était de ceux qui doivent toujours ignorer le monde, et en souffrir sans le deviner. Mais il n'est pas nécessaire d'être blasé pour voir juste. Mesurant tout au devoir, Yidal avait sur les choses éphémères les opinions éternelles. Comme il cherchait le bien, il savait toujours les règles du bon et du beau. Il lisait les essais de Marie, les rectifiait, les corrigeait, et prouvait par ses propres travaux , dont il faisait confidence à son jeune ami, que les grandes pensées doivent s'alimenter du cœur , ne rien prendre aux usages, aux modes et aux caprices du moment. Quand Bourdignon parlait de faire des barricades , Yidal haussait légèrement les épaules et faisait un petit cours de démocratie perfectible , au point de vue de l'étude, du sacrifice et de la patience.
Bourdignon était rebelle à ses exhortations. Il ne voulait pas reconnaître qu'il vaut mieux substituer la haine des passions mauvaises à la haine des hommes, et ne parlait que d'embrigader les élèves des écoles dans des sociétés secrètes. Il portait ton-
jours sur lui un poignard à tête de mort, afin d'étendre à ses pieds le premier sergent de ville qui oserait porter sur son habit une main téméraire ; mais les sergents de ville, moins par peur que par habitude, ne s'exposaient pas à cette brutalité hyperbolique et improbable , et le farouche Bourdignon ne se servait de son arme vierge que pour couper les feuillets de ses livres et cacheter symboliquement ses lettres.
Quant à Talbot, il était plus poh; mais il était plus réfractaire encore aux exhortations de son poétique précepteur. Il essayait de lire et de comprendre Machiavel, et faisait tout son possible pour substituer le culte de l'intérêt et la science de l'intrigue aux généreux mouvements de son cœur. Il trouvait ridicule le conseil de lire Plutarque et Platon avant de songer à devenir pi'éfet ou diplomate, et ne voyait aucune analogie entre l'art de se servir des hommes et le secret de les aimer et de les estimer.
Ces désaccords ne troublaient pas toutefois la tendresse profonde des trois amis pour leur nourrisson. Ils s'habituaient à ne |)as l'écouter bcaucou]); mais dès qu'ils étaient dans un salon, sur un petit théâtre quelconque, ils ne dédaignaient pas de parader, de faire les discoureurs, les docteurs, en plaquant leurs petits bavardages des leçons et des précepics (lu bon Vidal, (pi'ils pillaient sans malice,
et en refusant de l'écouter. Disons aussi, pour bien expliquer l'évolution qui s'accomplissait dans leur esprit avec les derniers efforts de l'adolescence, que leur amitié, sans s'amoindrir précisément, perdait peu à peu de son harmonie, de son intimité. Quelles variations éclatantes n'a-t-on pas inventées, exécutées sur ce thème favori des amitiés de collège ! Elles ne sont, hélas ! bien souvent que l'union de jalousies réciproques , se rapprochant pour mieux s'observer.
Marie Hubert, le plus aimant, mais aussi le plus délicat dans ses impressions, éprouvait cette vérité à certains moments, et bien des fois il lui arrivait de dire à Vidal , avec une mélancolie un peu amère :
<t Vous voyez bien , mon ami , mes deux camarades ! quand ils seront rebutés, l'un de la pohtique, l'autre de l'ambition, ils m'en voudront des joies que je me suis réservées dans la vie littéraire. Et qui sait si Talbot, qui deviendra peut-être ministre, ne fera pas arrêter, juger et condamner Bourdignon qui conspirera contre lui ! »
Mais Hubert, défiant pour l'avenir de ses deux amis, ne l'était pas assez pour le sien. H voyait sous forme de potence, une paille sinistre dans l'œil de ses deux compagnons, et ne sentait pas la poutre qui lui entrait dans l'œil. De toutes les carrières, celle ({ui irrite et qui aigrit le plus les meilleures
natures, c'est la carrière des lettres. Le scepticisme politique peut ramener aux cpanchements et aux consolations de l'amitié; mais le doute artistique éloigne des joies pures de l'esprit, et, en faisant saiguer le cœur, en éteint l'élan et la confiance.
Des élèves du jeune et persévérant instituteur, un seul recueillait avec foi ses avis et les gravait dans son âme : c'était la sœur d'Hubert, la belle Maxime. Il semblait que son éducation ne dût jamais se teiminer , et elle avait une bonne volonté de travail qui pouvait faire craindre qu'elle ne fût pédante, si la simplicité touchante avec laquelle elle écoutait, si d'un autre côté le peu de parti qu'elle tirait de ses leçons , n'eussent complètement rassuré à cet égard.
D'une figure régulière , éclairée par de grands yeux bleus, les lèvres bien dessinées, mais un peu épaisses, le front large et proéminent, Maxime n'avait pas une beauté idéale ou sensuelle ; mais elle charmait après réOcxioii, par le calme, par la sûreté d'esprit , par la volonté douce et énergique , par la bouté peu expansive , mais constante que l'on sentait en elle. C'était la Muse de la prose. Elle devait ignorer les passions ardentes; mais elle était de ces natures fortes qui, n'ayant jamais d'engouement, n'ont jamais de désespoir; (pii se résignent aux désillusions, mais qui gardent leur rèvc enlcrmé, cl qui ont la fierté de cacher leurs larmes. Son
esprit n'avait ni flamme ni ailes légères ; mais , s'il ne s'élevait pas haut, il ne faisait jamais de chutes. Sa présence rassérénait en quelque sorte l'atmosphère, elle apportait la fraîcheur avec elle.
Maxime prenait très-régulièrement et très-attentivement ses leçons. Vidal lui enseignait l'histoire, et elle écoutait, sans jamais se demander si elle en saurait hientôt assez, les dissertations que le naïf précepteur ajoutait les unes aux autres. Aux heures et aux jours convenus, Maxime apportait sur une tahle du salon ses livres, ses cahiers, ses plumes, et elle attendait avec un sourire paisible , avec une émotion que rien ne trahissait au dehors, Tarrivée du jeune maître. De son côté, Yidal eut considéré comme un irréparable malheur un retard de quelques secondes. Il arrivait ponctuel, et ouvrait la porte au dernier tintement de la pendule. Maxime le saluait en lui tendant la main , comme à un ami de la famille, à un frère de son frère ; on s'asseyait l'un devant l'autre. Le maître écoutait ou interrogeait, sans se permettre une digression , en évitant de regarder son élève pour ne pas la troubler; et celle-ci répondait ou questionnait de son mieux , d'une voix douce, mais égale; et l'heure se passait ainsi, sans que rien altérât jamais la pureté d'un entretien que nul ne surveillait, et dont les termes étaient abandonnés à la candeur de leurs deux natures. Quelquefois Hubert survenait, et la leçon in-
terrompue devenait une conversation intime; mais le plus souvent, l'heure terminée, Vidal se levait, comme il était entré , au signal de la pendule , saluait sans galanterie , mais sans humilité obséquieuse, s'informait de M, Huhert et de Marie, et sortait.
Le dimanche on dînait en famille. Talhot et Bourdignon étaient de la fête ; mais, dans la semaine, les visites de Vidal se bornaient à ces leçons réguhères, dont il s'acquittait avec une gravité sansroideur, avec une simplicité charmante. Je sais bien que quand il se retrouvait dans la rue, après chaque leçon, André poussait un gros soupir ; je sais bien que, de son côté, Maxime avait toujours une demiheure de rêverie profonde après le départ de son maître. Mais ce soupir répondait-il à cette rêverie? que pouvait-on d'ailleurs en conclure ?
a Ah çà ! disait parfois Hubert, en se moquant, à sa sœur, quand sauras-tu l'orthographe?
— Peut-être jamais! » répondait-elle sans rougir, et tout était dit.
Vidal continuait ses leçons ; et il ne lui venait pas à l'esprit, à lui, si scrupuleux, si délicat, mais si naïf, de se demander s'il ne serait pas bientôt temps de III! plus faire faire des dissertations historiques à celle grande demoiselle, plus en ige de se marier que de recevoir des leçons. Le i)auvre garçon avait si bien fuit entrer dans sa vie ces heures régulières;
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il s'était si bien habitué à remporter dans sa petite chambre du quartier latin l'image de Maxime ; il se préparait si dévotement à aller lui donner sa leçon, que l'idée de rompre tout.à coup lui eût semblé impossible.
A la fin de la deuxième année, Maxime entra dans le salon, avec un gros bouquet de fleurs à la main. Vidal s'extasia, en prit texte pour une leçon sommaire de botanique. Il remarqua des espèces rares : quelques-unes même l'embarrassèrent. Maxime offrit alors à son maître le bouquet en question, et, sans hésiter, Aidai l'accepta. Il devait le délier, le dessécher, l'étudier, le classer dans un herbier avec des étiquettes, mais ill'usa à le flairer avec les dénis plus encore qu'avec les narines ; il le cacha tout entier dans une armoire et il n'en rendit jamais compte à Maxime qui ne lui en demanda pas de nouvefles, mais qui eut désormais tous les jours à la ceinture une fleur rare qu'elle donnait ensuite, ou qu'elle jetait après la leçon, et que Vidal emportait pieusement sous l'éternel prétexte de l'étudier. Je ne saurais dire à quelle heure il se livrait à la botanique, ni si même il était bien fort dans cette science : ce que je sais, c'est que rien pendant le jour ne trahissait la présence de ces fleurs fraîches ou fanées ; et que le soir, quand il ne redoutait aucune visite , quand ses jeunes amis ne pouvaient plus l'interrompre, Vidal tirait de ses cachettes
des bouquets de toutes les dates , de toutes les dimensions, qu'il étalait tout autour de sa chambre, les admirant, les caressant du doigt et du regard, trouvant dans ces débris desséchés une enivrante odeur, qui le préparait aux divines extases d'un sommeil dont il ne raconta jamais les rêves à personne.
Un jour, Vidal sortait du petit hôtel de la rue de la Victoire avec une touffe de roses que Maxime lui avait offerte, comme un curieux échantillon d'espèces obtenues à grand'peine, quand, au même moment, Talbot traversa la rue et s'élança pour serrer la main de son ami. Mais André avait un air si épanoui, et, se croyant seul, serrait d'une façon si expressive les roses sur ses lèvres, que Talbot s'arrêta stupéfait, et le laissa passer sans songer à le retenir.
a Que veut dire ceci? pensa le diplomate; Vidal est amoureux , cela est certain. On ne mord pas ainsi des roses par passe-temps champêtre.... Mais amoureux de qui ? »
TalI)ot monta pensif à la chambre de Marie Hubert, auquel il raconta tout d'abord ce qu'il avait vu.
a Je te dis cela, ajouta-t-il en finissant, parce que je suis ton meilleur ami, cl que mon silence serait pcnil-êlre une trahison.
— Crois-tu donc Vidal amoureux de ma sœur?
D'UN HONNÊTE HOMME. i8S
— Dame ! à moins cfiie ce ne soit de la femme de chambre !
— Lui ! dit Hubert en pâb'ssant un peu, et en se sentant mordre par l'orgueil, lui, abuser ainsi de l'hospitalité! Cela serait odieux, et je ne souffrirai pas....
— D'abord, interrompit Talbot, nous ne sommes certains de rien. Ce sont là des conjectures. Et puis, de bonne foi, serait-ce plutôt sa faute que la tienne ?
— Moi qui l'estimais tant ! s'écria Hubert.
— Tu l'estimais trop ! je veux dire qu'il ftmt se défier davantage de la fragilité du cœur. Ce pauvre garçon était si seul, et ta sœur est si belle !
— Oh ! qu'il l'aime, cela m'est bien égal ; mais Maxime l'aime-t-elle ? Voilà ce qui m'inquiète.
— Tu le sauras bientôt ; mais, en tout cas, agis prudemment. H ne faudrait pas lui faire trop de peine à ce pauvre garçon !
— Je voudrais bien te voir à ma place! Sois tranquille, je serai prudent. Mais toi, sois discret, et que ce que tu as découvert reste entre nous!
— Je n'en soufflerai mot à personne, pas même à Bourdignon !
— Oh ! à lui, tu peux tout dire. Ce n'est pas quelqu'un lui ! D'ailleurs , malgré sa brusquerie, il est parfois de bon conseil; et puis, ne nous sommesnous pas juré de n'avoir pas de secrets l'un pour l'autre ?
— C'est vrai ! Qu'il est donc bon de s'aimei' ainsi !
— Qui l'éprouve plus que moi, mon cher Lucien? Tu es véritablement mon frère, puisque tu m'aides à sauver ma sœur !
— Comme lu y vas, mon pauvre Marie ! il n'y a personne à sauver. Tout au plus as-tu à prendre garde et à user de grands ménagements envers Vidid. Quant à mon avis, n'est-ce pas tout simple? et ne ferais-tu pas de même?
— Certes ! » et Hubert serra de nouveau avec effusion les deux mains de son ami.
Talbot se garda bien d'avouer alors qu'il trouvait Mlle Maxime un fort beau parti, et qu'elle ferait très-bien les honneurs d'un salon de préfet, de conseiller d'Elat ou de directeur de ministère. Mais, au fond, c'était sa conviction intime, et cette pensée était bien pour -quelque chose, sirfbn pour beaucoup, dans le récit empressé qu'il avait fait de sa rencontre avec André Vidal.
Quand, le jour même, Bourdignon apprit les soupçons de ses deux amis , il partit d'un de ces éclats de rire goguenards qui trahissaient en lui le basocliien, gamin de Paris.
Œ Parbleu ! s'éciia-t-il, le madrigal me plaît; et voili\ une fameuse occasion de souffleter les préjugés. Fais ce mariage, mon très-cher, et bénis ces deux époux!
— Ypenses-lu? répliqua Hubert môconlcnl. Si lu plaisantes, la raillerie est de fort mauvais goût ; si tu parles sérieusement , tu n'as pas le sens commun. Maxime épouser Yidal ! notre ancien pion !
— Ah ! je t'y prends, mon orgueilleux ! Eh bien ! pourquoi pas ? André nous vaut bien. Il a du talent, du génie même; ce sera un jour un grand homme. Pourquoi repousser la gloire qu'il peut apporter en dot? Je ne te croyais pas la fatuité des écus.
— Je n'ai pas de fatuité , j'aime Vidal mais je te trouve ridicule dans tes suppositions. D'ailleurs, Maxime ne l'aime pas.
— Ah ! cela, si tu en es certain, c'est une raison. Mais c'est égal, tu n'es qu'un aristocrate, et je ne te ferai pas recevoir membre de la Société des Amis de Brutiis !
— Tu es un fou !
— C'est le mot dis tyrans ! je m'en moque. »
Et l'on se sépara en se boudant un peu. Le lendemain, de très-bonne heure, Hubert frappa à la porte de Vidal. André fut alarmé de l'air sérieux de son élève. Celui-ci, maître de lui, s'efforçait pourtant de sourire ; mais une contraction de sourcils, mais un certain plissement des lèvf es , trahissaient l'amertume d'une arrière-pensée; et, sans être fort perspicace, Vidal connaissait trop bien tous les secrets de la physionomie de Marie, pour ne pas concevoir quelque pressentiment.
« Mon ami , dit Hubert , je viens vous délivrer d'un grand ennui.
— De quel ennui ? Je ne devine pas.
— De l'ennui d'essayer inutilement d'inculquei- à ma sœur le goût de la science et l'amour des lettres.
— Est-ce que Mlle Maxime ne veut plus de mes leçons? demanda le pauvre André avec empressement et en devenant très-pâle.
— Non, mais c'est moi qui ne veux pas que vous perdiez davantage votre savoir et votre temps, répliqua Hubert avec un peu de roideur.
— Vous! mon ami?
— Oui, moi-même. Je suis honteux des inutiles efforts de Maxime, et je ne veux pas que, si l'on vient la demander en mariage, nous soyons obligés d'avouer qu'elle n'a pas terminé sou éducation.
— Est-ce que mademoiselle votre sœur va se marier? demanda, sans trop savoir ce qu'il disait, le pauvre Vidal tout bouleversé.
— Mais n'cst-cllc pas en âge, et croyez-vous qu'elle ne soit pas en position de tenter un galant homme de sa classe et de sa condition ?
— Oh ! assurément, murimu'a Vidal, qui eut besoin de toute son énergie pour ne pas chanceler.
— Eh bien ! mon ami , continua d'un ton plus affoclueux Hubert, qui savait à quoi s'en tenir relativement à André et qui était pris d'un mouvement de pitié, vous aurez quelques heures de plus par
semaine à consacrer à vos travaux , et Maxime me paraît suffisamment pourvue , pour une fille sans prétention qui n'a guère de goût pour la science.
— Je crois que vous vous trompez, mon ami, observa timidement Vidal; Mlle Maxime a une intelligence docile et je crois qu'elle aime la science.
— Est-ce la science ou les savants qu'elle aime ? dit avec son regard le plus mauvais et son sourire le plus sardonique Hubert impatienté.
— Que voulez-vous dire ? s'écria Vidal épouvanté du sarcasme de son ami.
— Je veux dire, continua Hubert qui se repentait d'avoir été si loin , qu'il suffira à ma sœur de nous voir tous réunis le dimanche auprès d'elle, Talbot, vous et moi , de profiter de nos discussions, et de grignoter les miettes de nos querelles littéraires et pliilosophiques. H ne lui en faut pas davantage désormais. Je vous remercie donc de vos bons soins, mon ami. Maxime sait écrire omelette sans h\ elle n'ignore pas que Paris est le chef-lieu du département de la Seine. Que lui faut-il de plus et qu'auriez-vous encore à lui apprendre ?
— Mais je m'étais fait un petit programme d'études, dit naïvement le professeur désappointé.
— Hélas ! qui de nous ne fait pas dans la vie des programmes auxquels il est obligé de renoncer? dit Hubert en se préparant à sortir. Je ne vous demande pas ce qu'il y avait dans ce programme.
mon ami ; peut-èlre la botanique et le langage des fleurs ! »
Et sans regarder André, que cette allusion atteignit au'cœur, Hubert ouvrit la porte et sortit.
« Pauvre Abélard ! » dit-il en descendant, avec un singulier sourire.
Quand Vidal se trouva seul, il crut que le ciel venait de s'écrouler sur lui. Tombant sur une chaise et pleurant comme un enfant :
« Mon Dieu, mon Dieu ! murmura-t-il, ai-je donc si mal gardé mon secret qu'on ait pu le deviner? Oh ! connue on doit se moquer de moi ! Pauvre chère demoiselle Maxime, me pardonnerez-vous jamais l'audace de mon culte? Et vous, mes amis, mes bienfaiteurs , vous dont j'ai si mal payé les bienfaits, m'estimerez-vous encore ? »
Après ce premier débordement de sa douleur, Vidal, qui se sentait piu', essuya ses yeux.
<< J'ai été faible envers moi-même, se dit-il, nwis voilà tout. Je n'ai offensé personne. Si j'ai trahi mon devoir, il n'y a pas eu de scandale, et c'est une affaire à vider entre ma conscience etmoi. Eh bien, c'est à mon cœur à souffrir sans se plaiudre ; il a mérité ce châtiment. Mon Dieu, je vous offre cette douleur. Vous savez ce qui se passait au fond de mon àme. J'ai cru que ces joies mystérieuses, que ces délices cachées n'étaient pas coupables. Je reconnais ([u'clles le sont devenues puisqu'on les a
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pénétrées, et qu'on a pu m'acciiser ou se moquer ; puisque je nie suis exposé à faire soupçonner ma délicatesse, et à laisser tourner en raillerie le plus grand et le plus loyal sentiment que j'aie encore éprouvé ! »
Et, posant la main sur son cœur, comme un marbre sur un tombeau, Vidal, pâle et résolu, se leva et alla s'asseoir devant une petite table de bois blanc sur laquelle étaient entassés pêle-mêle les cahiers, les livres, les manuscrits ; mais l'inspiration ne vint pas visiter la pauvre mansarde. Le poète se sentait les ailes meurtries, l'homme se sentait humilié, l'ami craignait d'être méconnu et sévèrement jugé. En dépit de sa fermeté, des larmes lui montaient aux yeux.
«c Pauvres fleurs , disait-il parfois , vous m'avez sans doute trahi ! »
Tout à coup une résolution héroïque le saisit. Il alla aux armoires , aux tiroirs , à tous les endroits qui cachaient les bienheureuses reliques, et entassant sur sa table ces bouquets fanés, il les contempla tristement, les baisa, leur demanda pardon, en quelque sorte , des confidences qu'il leur avait imprudemment adressées ; puis les prenant et les jetant dans sa petite cheminée, il y mit le feu, et vit se consumer, en pétillant, tous ces témoins, tous ces coiïiphces d'un sentiment qu'il n'avait peut-être pas assez bien muré dans son cœur.
Je ne saurais décrire sans tomber dansTemphasc, dans les hyperboles de convention, le regard douloureux et sublime avec lequel Yidal suivit l'incendie de tous ces débris. Jamais grand homme assistant à l'auto-da-fé de ses œuvres , jamais génie voyant s'envoler ses livres au souflle embrasé de l'inquisition , n'eut plus de foi héroïque dans les yeux, plus de protestations, plus d'appels à la bonté, à la justice éternelles ! Pendant un quart d'heure, si j'ose le dire sans sacrilège , Yidal fut un Christ et sa chambre un Calvaire. Quand il ne resta plus que quelques cendres amoncelées, dans lesquelles serpentaient les dernières étincelles, quand tout fut consumé, André poussa un profond soupir, se mouilla les yeux et les tempes pour calmer le sang qui lui bourdonnait dans la tête, et reprit triste, mais résigné, ses livres, ses seuls consolateurs , ses seuls amis. Il avait la résolution d'Adam condamné au travail et sortant du paradis pour n'y plus rentrer.
«i C'en est fait ! disait-il, je sais ce que c'est qu'aimer et je Ji'aimerai plus ! Pauvre passion que je n'ai pas le droit d'avoir, éteins-toi! El vous, esprit du devoir, génie des études, que j'ai pu trahir ou dédaigner, pardonnez-moi et recevez mon repentir! »
Comment le mariage prouve l'amour.
Le soir de sa visite à André Vidal, Hubert dit à sa sœur, devant son père, en sortant de table :
« Petite sœur, je t'ai émancipée aujourd'hui. J'ai pensé que tu avais assez appris, et j'ai congédié ton maître. L'ami Vidal ne viendra plus ici en pédagogue, mais seulement en ami. Il est bien temps que tu sois reçue bachelière!
— Ma foi! s'écria M. Hubert, tu as bien fait, Marie! les femmes en savent toujours assez, et Maxime me paraît d'âge à ne plus aller à l'école. •»
Maxime rougit beaucoup; Marie conclut qu'il avait bien agi, et que le roman commençait aussi à fleurir dans le cœur de sa sœur. La joie du triomphe le rendit moqueur et cruel.
« Je ne vois plus guère que la botanique que lu ne saches pas ; mais ce n'est pas une science indispensable. On peut cultiver les fleurs sans savoir ce qu'efles signifient, et j'aime mieux qu'elles embaument ta ceinture que l'herbier d'un pédant. » 257 i
Maxime devint pâle , de rouge qu'elle était , et regarda fixement Marie; elle aussi avait compris, mais elle ne dit rien. Quand M. Hubert sortit, la sœur alla droit à son frère, et lui prenant résolument les deux mains :
« Marie, tu me caches quelque chose! Que s'est-il passé ? Pourquoi te moques-tu de mon ignorance ? je veux que tu parles. Je ne suis plus une enfant. Tu m'accuses peut-être, je veux me défendre.
— Je ne t'accuse pas, ma sœur, répondit Marie en baisant dans les cheveux cette vierge courageuse qui allait au-devant du reproche ; je n'accuse que moi ; j'ai été imprévoyant ; il est temps de ne plus l'être.
— Pourquoi as-tu été imprévoyant? Finis ces énigmes, et parle-moi hardiment, en face! Je n'ai rien à te cacher ; je te dirai si tu t'es trompe, quand tu m'auras avoué ta pensée.
— Eh bien ! répliqua Hubert, que cette franchise cahnaif, et qui pourtant voulait en linir, pourquoi donnais-tu à notre ami Vidal des bouquets de roses en guise de cachets ?
— Parce que M. Vidal aime les roses, et parce qu'il n'est pas interdit, je pense, à une écoliére de donner des l'Oses à son maître.
— Quand le maître se i)ermet d'embrasser les roses en pleine rue, je trouve l'élève au moins imiirudoritc. «
Maxime porta la main à sa poitrine , elle ctoutfait.
« Il a fait cela, murmura -t- elle ; il m'aime donc!
— Oui, autant que lu l'aimes ; voilà pourquoi je suis intervenu dans cette pastorale. Écoute-moi, ma sœur : tu as de la raison, du courage ; tu n'es plus une petite pensionnaire à laquelle on doit dissimuler le mot vrai. Tu sais quelle sincère affection nous avons pour Vidal. S'il était dans une position qui me permît de l'appeler mon frère, j'irais le chercher avec joie et je te l'amènerais. Mais tu connais sa famille , ses ressources ; nous l'avons préservé d'ime horrible misère. Tu as le temps de vieillir avant qu'il soit à même de gagner le nécessaire. Veux-tu devenir la femme d'un pauvre répétiteur?
— Non. Mais je serais volontiers la femme d'un homme de talent, de celui quevous admirez, et qui sera illustre un jour ! »
Gela fut dit avec calme ; Marie parut étonné, a Moi qui te croyais une raison solide, un esprit positif I Tu me déconcertes, ma pauvre sœur!
— C'est précisément parce que j'ai de la raison, que je veux être heureuse, avec les éléments du bonheur. M. Vidal est un honnête homme, il a du talent, il n'est pas plus mal que vous tous; pourquoi donc rougirais-jedelui? Il n'a pas de fortune,
mais il est laborieux. Eh bien! ma dot lui permettra d'attendre la gloire !
— Mon père ne consentirait jamais à ce mariage ! Quant à moi, il suffirait pour me faire maudire la pensée que j'ai eue de tendre la main à ce garçon.
— Ah ! tu es un méchant !
— Moi , ma petite sœur, je t'aime , et je n'ai pas d'autre orgueil que celui de te voir heureuse. Mais je sens que les disproportions choquantes établies par le monde, par les habitudes , entre vous deux , ne seraient pas compensées par Testinie que lu aurais pour lui. Vidal n'a pas d'état. Peut-être nous trompons-nous sur son talent! S'il devait échouer, s'il devait végéter, vivre obscur, que deviendraistu, ma reine, dans sa mansarde?
— Eh bien ! s'il doit être malheureux , il aura besoin d'être consolé. C'est surtout à ceux qui échouent qu'une femme est nécessaire.
— Tu devrais te faire sœur de charité, dit Hubert en essayant de rire, tu soignerais tout à ton aise les malades et les écloppés.
— Je le deviendrai peut-être, répondit gi'avcmcnt Maxime, si vous ne me laissez pas me marier à mon
— En tout cas, reprit Marie, j'espère bien que tu n'as pas laissé deviner à Vidal tes dispositions à son égard; jamais un mot !
— Ah 1 mon lirie, lu me méconnais bien aujour-
D'UN HONNÊTK HOMME. 197
(l'iiiii ! Si M. Vidal a su quelque chose, c'est sans doute par toi-même, ce matin,
— Sois tranquille, j'ai pris son secret sans lui livrer le tien ; et si j'ai préféré te dire tout à toi, ma sœur, c'est que je voulais obtenir loyalement une promesse loyale, et que cette confidence pouvait te mieux faire deviner l'abîme.
— Je te remercie alors; j'ai tout mesuré, et je m'en tiens à ma résolution. J'attendrai; mais je te jure, par la mémoire de ma mère, de ne rien laisser deviner de mon cœur à M. Vidal. Laisse-le venir ici, mon bon frère, tu verras si je sais dominer mes sentiments! et quand il sera temps de te montrer que mon rêve n'est pas une folie, je parlerai.
— C'est là ta résolution, ma petite sœur?
— Elle est irrévocable! Je suis entêtée, mon pauvre Marie, tu le sais bien. Si M. Vidal n'est pas digne de moi , ne crains rien. Je ne vous ferai pas rougir d'une mésalliance, mon père et toi.
— Mais si je m'étais moqué de toi, si Vidal, bien loin de t'aimer, avait un autre amour en tête ? »
Maxime devint sérieuse; mais souriant aussitôt : Œ S'il ne m'aimait pas, pourquoi l'aurais-tu congédié aujourd'hui ?
— Parbleu! de peur qu'il ne s'avisât de t'aimer demain !
— Tu as raison d'être franc, mon petit frère. La ruse ne vaut rien avec moi, je t'en avertis.... A pro-
pos, ajouta -t-elle en couchant sa tête sur l'épaule de Marie, et en lui mettant les bras autour du cou, tu ne lui as pas fait trop de peine, à ce pauvre garçon?
— Sois tranquille; il a compris à demi-mot, et c'est une âme robuste. Je parierais qu'en ce moment il travaille déjà, sans plus de soucis. C'est un homme que le devoir tyramiise , et qui arracherait son cœur de sa poitrine, si son cœur pouvait l'exposer à trahir sa conscience.
— Et tu veux que je n'aime pas cet homme-là! s'écria Maxime en frappant ses mains l'une contre l'autre.
— Je veux que tu tiennes le serment que tu m'as fait de ne rien lui laisser voir ; à cette condition seule, je le laisserai venir ici les dimanches; pour le reste, je me fie au temps.
— Et moi aussi, » dit Maxime, qui s'échappa pour aller s'enfermer dans sa chambre.
Dans cette môme journée, Bourdignon, mû par un sentiment de compassion véritable pour Yidal, et puis secrètement sollicité par le désir de tendre une petite embûche à la vanité de son cher ami Hubert, alla causer avec André. Il eut de la peine à contraindre celui-ci à des aveux. André s'était imposé pour châtiment de refouler, d'écraser au fond de lui-même ce rôve d'un jour, dont il ressentait de véritables remords. Mais Hourdi^non était habile,
dans sa brusquerie; et, d'ailleurs, il avait, aussi bien que Talbot et que Marie, des droits iuiprescrjptibles à toute la confiance de son protégé. Lui cacher quelque chose quand il insistait tant pour savoir le secret, c'était de l'ingratitude, et en quelque sorte de l'orgueil. Vidal ouvrit son âme. Cet amour, qu'il n'avait jamais osé s'avouer à luimême, dont il sentait le murmure confus , sans discerner nettement sa voix , s'échappa tout palpitant de son cœur, avec des battements d'ailes qui firent tressaillir Bourdignon. André s'humilia, se confessa,, mais il dit aussi sa résolution, son courage, le parti qu'il avait pris.
« J'ai méconnu l'amitié, répétait-il à plusieurs reprises, j'ai abusé de l'hospitalité, je dois m'en punir. Voilà du moins une douleur qui ne sera pas mise au compte de mon orgueil, de mon dépit httéraire.
— Je ne vois pas pourtant que vous ayez à pleurer et à vous lamenter, parce que Mlle Maxime, aux grands yeux, vous a inspiré ce sentiment-là, répliqua Bourdignon.
— Je ne parle pas de pleurer, mon ami ; les pleurs sont, lâches et sont une protestation. Je parle de me punir et d'enlever cet amour de mon cœur.
— Mais si votre héroïne vous a deviné, que ferezvous ?
— Oh! ne dites pas cela, s'écria Vidal, je ne paraîtrais plus dans cette maison, je n'oserais plus serrer la main de M. Hubert.
— Tous êtes bien naïf avec vos scrupules. Je comprends qu'on ait horreur d'une séduction ; mais qu'on se prive du bonheur intime et personnel d'aimer une jeune fdle à son insu, c'est déjà un premier renoncement fort inutile. Et quand votre amour serait connu , quand il serait partagé , où donc serait le mal? ne la valez-vous pas ? Vos parents vendaient la laine dont M, Hubert vendait le drap; il a des écus , vous avez de la science. Celte union serait parfaitement honorable et logique, et, si on ne doit pas la redouter, on peut la désirer. Or, ce qu'on désire peut être recherché. Marie est un fou, mais il vous aime ; eh bien ! il s'agit de lui ôler ses préjugés bourgeois et de lui ouvrir les yeux. Je m'en charge, si vous me secondez.
— Je vous le défends, mon ami , dit Vidal avec une autorité douce ; pour qu'une pareille union pût s'accomplir, il faudrait qu'elle fût librement proposée et discutée, en dehors de toute influence, de toute prévention bonne ou mauvaise. Or, il ne me convient pas plus de m'exposer à un refus qui blesserait mes sentiments les plus purs, et qui n'aurait pas de raison sérieuse, que de compter sur un acquiescement qui serait une surprise de l'amitié. Si j'étais devenu l'égal de Mlle Hubert, alors je ne dis pas....
— Vous me faites bouillir le sang avec vos liiuidilés, répondit Bourdignon, qui bondit par la cliambre ; de qui n'êtes-vous donc pas l'égal ? Est-ce bien vous, un philosophe , qui parlez ainsi et qui avez peur des préjugés, des médisances de l'opinion? Je fais appel à votre conscience ; je suis convaincu qu'elle est de mon avis.
— Vous vous trompez, mon ami; ma conscience est plus exigeante. Il y a peut-être autre chose qu'un préjugé absurde dans ces conventions du monde ; il y a de la prévoyance sociale. Tant que la société reposera sur la propriété, les unions disproportionnées de fortune seront des tentatives toujours périlleuses. Il ne m'appartient pas de risquer une pareille anomalie dans un intérêt si réellement égoïste ; il faudrait, pour égahser par l'amour les positions respectives, des circonstances que ma probité m'interdit de rechercher ou même de favoriser. Rousseau , notre maître , a dit avec trop d'amertume : « L'argent que l'on pourchasse est celui de la servitude ; l'argent que l'on possède est celui de la liberté. » Je ne suis donc pas libre, mon ami ; je ne blasphème pas contre cette nécessité ; elle tient à tant de considérations de toutes natures qu'elle est peut-être juste. Je m'incline devant elle et je la subis. C'est là ce que ma conscience m'impose.
— Mais, encore une fois, si on vous aime ?
— Je ne crois pas qu'ow m'aime; et si ce bonheur,
si ce malheur, peut-être, était certain, je devrais me montrer plus réservé encore. Tenez, ne traitons plus ce sujet ; il m'est douloureux, et vous ne changerez rien à des résolutions qui sont l'essence même de ma vie.
— A quoi vous sert donc la science, mon pauvre ami, dit Bourdignon en haussant les épaules, puisque vous^ne voulez que tendre le cou parmi les moutons?
— La science, hien que la mienne soit bien peu de chose, me sert à ne maudire personne, et j'aime mieux être mouton que boucher.
— Parbleu ! il ne faut être ni l'un ni l'autre; mais vous aurez beau dire, vous serez mangé.
— Pourvu que ce soit par vous trois , répondit Vidal en souriant, je m'estimerai heureux. »
Bourdignon partit en murmurant à chaque pas : « Il n'y a rien de plus idiot qu'un homme do génie ! Pourtant j'aurais été fort heureux de voir la grimace des grands parents Hubert le jour du contrat; et Marie eût bien mérité la leçon d'avoir son ancien maître d'étude pour beau-frère. Mais nous verrons ! nous verrons ! »
Bourdignon était donc de l'avis de Maxime. Toutes les passions ont la même logique inflexible, qui ne lient aucun compte des entraves sociales ni des obstacles matériels. L'amour est le plus puissant des levains révolutionnaires ; et la jeune lllle, riche hé-
ritière, prédestinée par la vanité paternelle à régner sur quelque coffre-fort, était insurgée comme Bourdignon. Mais par malheur M, Hubert était attaché aux préjugés séculaires ; Marie, sans les adorer, les trouvait respectables, et Talbot avait ses raisons pour les défendre.
La prudence la plus vulgaire commandait d'interrompre les réunions du dimanche ; mais combien resterait-il de sujets de romans si tout le monde était prudent ? D'ailleurs Maxime, fîère et résolue, avait exigé de son frère un apparent oubh de sa découverte, et Marie , solhcité par une secrète faiblesse, aimait trop sa sœur et aimait trop Vidal pour les insulter par des précautions. Talbot seul blâmait au plus profond de lui-même ces rapprochements dangereux ; mais il dissimulait soigneusement ce blâme, et s'essayait ainsi à la diplomatie. Les jours et les mois se passèrent donc sans rien changer à la situation.
M. Hubert voulait marier sa fille. Plusieurs partis se présentèrent, tous furent repoussés. Maxime déclarait à chaque demande nouvelle qu'elle ne voulait pas renoncer à sa liberté. Marie souriait, et disait à son père :
« Attendons. »
Mais on risquait d'attendre toujours, et l'intraitable jeune fille professait pour sainte Catherine un culte féroce qui déconcertait tous les projets.
Talbot, qui connaissait l'irritation secrète de Marie, l'interrogeait adroitement, lui suggérait parfois d'utiles conseils, et regardait Maxime avec des regards si discrètement approbateurs, que celle-ci se demandait souvent si l'ami de son frère ne l'avait pas devinée et ne l'excitait pas à la révolte. Mais le iin politique avait son plan, et il en guettait avec une persistance admirable l'heure et l'exécution.
Entré dans un ministère avec la perspective de ne point languir dans les avenues du labyrinthe, mais d'arriver promptement à un point élevé, protégé , suivi , dans sa carrière par les prestiges des concours généraux et par les tendresses de l'Uni- vcrsité, la plus fidèle, et la plus persistante des nourrices, Talbot, riche d'ailleurs, n'était pas un gendre, ni un beau-frère, ni un mari à dédaigner. Il n'était ni grand, ni beau ; mais sa petite prestance n'était pas désagréable. Les habits bleus à boutons de métal, boutonnés jusqu'au menton, lui allaient fort bien, et sa figure imberbe et spirituelle pouvait convenir à un honune d'Etat. Sa boutonnière supérieure du côté gauche semblait demander la décoration et portait provisoirement des œillets ou des roses d'une couleur martiale. En somme, ce polit jeune homme, l)rillanl causeur , esprit orné , avait de quoi suffire à la vanité d'une femme positive, à l'amour-propro d'un beau-père ambitieux. Il ne proniellail jias une sensibilité exagérée, mais il .s'était fait sur ce point
des formules commodes qui lui servaient en toute oircoustance. Eu peinture, il vénérait Ary Scheffer, ne connaissait rien en musique de supérieur aux mélodies de Schuberi't , et la passion commençait à lui paraître suftisamment exprimée en littérature par Walter Scott. On le voit, Talbot, l'ancien volontaire romantique, calmait de plus en plus sa fougue première; il rentrait peu à peu dans sa poche l'étendard des folles années d'inspiration , et commençait à trouver un peu choquants les drames qu'il était allé fréquemment applaudir autrefois. Talbol devait donc appartenir quelques années plus tard à l'école du bon sens. Il était en politique de ces natures souples qui ont horreur de l'invariabilité ; et rien ne s'opposait à ce qu'il fût un excellent fonctionnaire constitutionnel.
Enattendant, il lui tardait de montrer qu'il pouvait être un mari fort présentable , et c'était surtout à Mlle Maxime Hubert qu'il etJt voulu faire partager cette conviction.
Un matin, que Marie et Lucien se promenaient ensemble aux Tuileries :
« Mon cher Hubert, dit tout à coup Talbot, tu as un chagrin que je puis guérir, si tu veux.
— Quel chagrin ?
— Ton désappointement des refus constants de ta sœur aux propositions de mariage qui lui sont faites.
— Ah ! tu serais bien habile, si tu connaissais le moyen de vaincre cet entêtement !
— Il y a peut-être, dans ce que je vais dire, de la fatuité ; mais enfin, j'ai une idée victorieuse. Écoutemoi, Hubert : tu me connais, et tu' m'aimes; tu sais ce que je vaux de toutes les façons, et combien je puis attendre un jour de l'héritage de mes parents. Toi qui es mon frère depuis tant d'années, veux-tu le devenir encore par alliance ? Hubert, je te demande la main de ta sœur.
— Y penses-tu, mon ami? répondit Hubert attendri. Et lui prenant les deux mains : Ce serait là, à coup sûr, une grande joie pour moi, et je ne doute pas que mon père ne fût disposé à consentir ; mais Maxime? ce sot amour que toi-même as découvert?
— Eh bien ! si j'entreprenais la guérison ?
— Impossible! Nous ne sommes ni l'un ni l'autre d'un caractère à calomnier Vidal, à détruire la religion que nous avons nous-mêmes prêchée pour ce l)auvre et honnête homme. Depuis quelque temps surtout, Maxime sait qu'il travaille, qu'il achève plusieurs volumes, qu'il est en instance auprès de deux théâtres pour des drames; ma sœur semble attendre un succès, un effort de Vidal pour l'encourager, et pour s'encourager elle-même. Le moment est mal choisi, mon ami. Tu en seras pour tes Irais de gants blancs, et moi [tour une désillusion de plus.
— liuisse-inoi faire ! Autorise-moi à parler ;\ ta
sœur des sentiments qu'elle m'inspire, et je crois au succès.
— Quel Lauzun tu fais !
— Oh ! j^ ne compte pas sur mes avantages personnels! mais je compte sur la valeur de mes intentions, sur l'esprit ferme et loyal de ta sœur, et surtout sur la vertu de Vidal, que je ne calomnierai pas, mais auquel j'irai demander aide et appui.
— Si tu fais cela, et si tu réussis, je te proclame un grand homme !
— En diplomatie ? ajouta finement Lucien en souriant.
— Ah ! mon cher, je serai bien heureux le jour où je mettrai dans ta main la main de ma sœur ! Mais tu te flattes, tu échoueras !
— Laisse-moi du moins essayer !
— A ton aise ! mais je n'ai pas confiance ! •
— Pauvre ami ! Quant à moi , je ne doute pas. Croire fermement au succès, c'est avoir des droits sur lui. Quelque chose me dit que je réussirai.
— Bon courage alors, mon frère ! »
Et Hubert serra de nouveau la main de Talbot, qui le quitta pour aller à son ministère.
Le soir même, le futur ministre grimpait, avec la légèreté d'un chat, les cinq ou six étages au sommet desquels habitait Tidal. L'ancien maître d'étude travaillait à la lueur d'une petite lampe. Tout le jour il donnait des leçons en ville, mais il prenait sur les
nuits pour le travail personnel. Déjà, grâce aux relations de Bourdignon, un journal d'opinion libérale avait inséré gratis un article de lui. Cette première initiation l'avait rendu, sinon fier, du, moins plus hardi. Ses pensées, figurées et modelées par l'impression, lui avaient paru.de celles qu'on peut avouer et aimer. L'avenir sembla lui sourire dans ces quelques pages; et qui sait si un mystérieux et sublime projet, jusque-là courageusement repoussé, ne commençait pas à planter quelques racines dans son cœur?
Yidal fut surpris, mais charmé de la visite de Talbot. Ce dernier était peut-être des trois amis celui pour lequel l'honnête homme, franc et simple dans sa conduite, droit et intraitable dans ses convictions, se sentait le moins d'entraînement. Les folles alkires de Bourdignon, le caractère tour à tour enthousiaste et amer de Marie Hubert, lui semblaient beaucoup plus déchiffrables et , partant , plus nobles ; néanmoins, il aimait cet esprit vif et prompt, cette intelhgence ornée, celte parole habile, el ce fut avec une joie véritable qu'il lui présenta un siège.
Talbot était grave, presque pâle ; il avait dans le regard une mélancolie fort insidieuse.
« Mon pauvre ami, dit-il en laissant tomber sa iii.iin dans celle d'André, je viens vous confier une grande doiilcui'.
— Vous êtes malheureux ? vous ! répondit avec empressement Vidal, en l'étreignant presque.
— Oui, je suis malheureux, et j'ai besoin d'un bon conseil !
— Oh ! parlez , parlez vite ! je sais ce que c'est que souffrir, et vous faites bien d'en appeler sur ce point à mon expérience !
— Eh bien, en un mot , mon ami, reprit lenleiiient Talbot en pointant sur lui ses regards, j'aime profondément une jeune fille qu'il ne m'est pas permis d'espérer pour femme. Voilà mon mal. »
Vidal tressaillit. Cette confidence avivait sa propre blessure. Pourtant, il se dit aussitôt que ses douleurs mêmes lui donnaient droit de conseil, et s'efforçant de cacher son trouble :
« Ah ! vous aimez?
— Pourquoi pas ? Cela vous étonne, vous qui méprisez les passions ! Oui, j'aime, et j'aime pour la vie.
— Pour la vie ! répéta Vidal. 0 mon pauvre ami ! Mais n'est-il aucun moyen de détourner ou de surmonter ces obstacles ?
— Il en est un seul, si difficile.... Et d'ailleurs, il ne dépend pas de moi, mais d'un rival.
— Ah! vous avez un rival? est-il aimé? » Talbot hésita ; puis , prenant résolument son
parti :
« Il est aimé, et ne le sait pas : or, il faudrait
qu'il l'apprît, et qu'au nom même de cet amour il me cédât ses droits.
— Ceci est bien obscur ! dit Vidal, avec un demisourire effrayé, et sentant vaguement approcher une confidence douloureuse pour lui.
— Eh bien ! ceci va devenir clair pour vous, mon ami , répliqua nettement et froidement Talbot ; écoutez-moi. J'aime la sœur d'un camarade de collège. j>
Vidal tressaillit et pâlit, mais n'osa pas interrompre.
« Toutes les convenances, toutes les raisons de fortune, d'amitié, d'ambition, sollicitent en faveur d'un mariage; mais, jusqu'à présent, le mariage est impossible.
— Ce rival? n'est-ce pas...? » dit, avec des sanglots dans les paroles , Vidal tout bouleversé , tout haletant.
a Oui, mon ami, un rival que j'aime, jnais qui peut me désespérer sans profit pour lui-même ; car il est séparé, lui, par tout un monde de préjugés invincibles, de celle qu'il aime.
— Eb bien alors.... si tant d'abîmes le séparent de son rêve.... il n'est pas dangereux, ce rival, murmura faiblement André qui chancelait.
— Ne vous ai-je pas dit (ju'il est aimé? c'est là l'obstacle !
— Elle Mi'aiine! s'écria Vidal, avec une explosion
sublime. Oh ! ne vous jouez pas de moi ! ne raillez pas ! Elle m'aime, diles-vous, elle vous refuse parce qu'elle m'aime ; car j'ai deviné, n'est-ce pas ? votre compagnon d'études c'est Hubert. Oh ! que vous êtes bon de me dire cela , et que je vous remercie ! «
Et, suffoquant d'émotion, Vidal se traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. L'air de la nuit le frappant au visage sembla calmer un peu sa fièvre. Il fut quelques secondes silencieux, dévorant sa joie, s'habituant à cette pensée, oubliant tout, et, égoïste pour la première fois sans doute, se plongeant dans ce gouffre de bonheur et n'essayant pas d'en sortir.
Talbot shicèrement ému , car sa diplomatie n'était pas cruelle, contemplait avec une admiration mélangée d'inquiétude, ce rival dont l'âme s'échappait avec cet élan! Il regrettait presque le calcul profond qui l'avait fait spéculer sur la vertu de son ami, et recourir à la franchise, comme au plus pénétrant, au plus infaillible argument; mais voyant André se retourner enfin vers lui, les yeux rayonnants de l'ardeur du sacrifice, Talbot comprit que la partie n'était pas perdue.
« Pourquoi m'avez-vous dit que j'étais aimé? demanda Vidal en s'efforçant d'affermir sa voix ; je souffrais, mais je me résignais.
— Je vous ai dit la vérité, mon ami, parce que toute autre conduite eût été une insulte à votre
loyauté et une lùchcîé pour moi. Nous sommes rivaux, mais je vous plains et je vous envie. Maxime s'est associée à l'affection que nous avons tous pour vous. Malgré son père, malgré son frère, permettez-moi d'ajouter , malgré la raison , elle refuse tous les partis. Elle vous attend ! Je n'ai pas voulu me déclarer avant de vous avoir ouvert mon cœur. C'est de vous, tout d'abord, que je veux l'obtenir. Qu'espérez-vous? qu'attendez-vous?
— Ce que j'espère? moi ! mais je n'espérais rien hier. C'est vous qui faites entrer, malgré mon courage , une folle ambition dans mon cœur. Si elle m'attend, c'est qu'elle me juge digne de monter à elle , et je crois que j'aurai la force de vaincre ma misère et mon obscurité.
— Comprenez-moi bien, Yidal, reprit Talbot qui serra la main moite et tremblante de son ami. Je suis sincère; j'emporterai d'ici la joie ou le désespoir; je sais que votre parole est sacrée et que votre conscience ne transige pas avec vos passions. Pensez-vous sérieusement épouser la sœur d'Hubert? acceptez-vous le défi qu'elle vous conseille, envers le monde, envers sa lainillei' Ne [lensez pas à notre amitié; ne pensez qu'à vous seul. Réflécliissez et prononcez !
— Elle m'attend! dites-vous. Ab ! combien vous nie faites de mal et combien vous me rendez beureux!... elle nralleiid! >■
André tomba dans une rêverie ardente ; se prenant la tête et interrogeant son cœur, il se demandait si ce bonheur était possible, et s'il n'offensait pas la reconnaissance, en profitant de cette caresse inouïe de la destinée.
« Que faire? mon Dieu, que faire? reprit-il en se croisant les bras sur la poitrine pour en comprimer les soulèvements ; je sais que vous êtes digne d'elle, monsieur Talbot, mais je sais bien aussi que je n'en suis pas indigne, et que je n'ai pas une pensée qui n'ait pour but son bonheur et le vôtre. Suis-je libre de méconnaître la confiance qu'elle a en moi? et puis-je renoncer à elle sans l'outrager? Je puis la rendre fière un jour de mon nom obscur ; elle n'a pas vainement compté sur mon courage. Mais si j'échoue, si je m'épuise à la tâche, ai-je bien le droit de décider de son avenir? Qui m'éclairera? il fallait ne rien me révéler, me calomnier près d'elle, me faire haïr, me faire mépriser; je vous aurais tout pardonné, j'étais préparé à tous les sacrifices. Mais maintenant, je n'ose me prononcer, je ne m'appartiens plus assez ; je suis tout à cet amour qu'elle connaît, qu'elle partage ; oh ! prononcez vous-même. Je suis votre ami, voire obhgé, vous voulez ma place, prenez-la; mais ne me la demandez pas. >>
Talbot garda le silence; il laissait se débattre cette tàme sublime, qu'il savait trop peu égoïste
pour ne pas attendre d'elle un acte superbe de lenoncement et de pitié.
Œ Si je m'éloigne d'elle pour toujours , ajouta naïvement Yidal, ne vais-je pas briser son cœur? et êtes-vous bien certain qu elle vous acceptera?
— Je réponds du succès, dit en tressaillant de joie l'ambitieux Talbot, si vous trouvez le moyen de lui interdire toute espérance.
— Ob! Dieu m'est témoin qu'en me laissant aller à la tentation de l'aimer, je n'ai conçu aucun projet de fortune, de vanité. Mais si^j'ai fait naître un sentiment aussi pur, aussi fort que le mien , ne serais-je pas coupable de sacrilège de lui ùter (oui espoir?
— Je ne puis que vous répéter les mômes paroles : Yidal, j'aime Mlle Hubert. Je saurais, en l'épousant, respecter des regrets qui s'etïaceraient sans doute devant ma tendresse. Est-il prudent de la condamner à une attente qui peut durer bien des années encore ? Et vous sentez-vous la force d'aller aujourd'hui môme la demander à une famille irritée, et de l'exhorter à une révolte qui peut n'être pas compensée par la certitude d'un avenir glorieux? »
Vidal se couvrit le visage de ses deux mains, et sembla prier. Il comprenait les (wigenccs de la démarclie de Talbot et ne pouvait reCuscr (|n'en réclamant les [iriviléges d'un amour égoïste. Le de-
voir était difficile à trouver. Mais quand il faisait, par hasard, un peu obscur dans sa conscience, André allait droit au sacrifice le plus complet, ef cette lumière l'éclairait immuablement. Après donc quelques minutes de déchirements affreux, d'agonie intérieure, il dit lentement et stoïquement à Talbot écrasé de cette grandeur :
'< Mon ami , je vous dois tout. J'avais faim , vous m'avez donné le pain de chaque jour; j'étais seul au monde, vous m'avez aimé ; cette vision enchanteresse qui m'a ébloui un instant, c'est encore à vous que je la dois; j'ai contracté envers vous une de ces dettes qui se payent, comme la créance de ^lylock, avec la chair, avec la vie. Si vous me demandiez le sang de mes veines, je vous tendrais tous mes membres. Vous voulez mon bonheur , mon amour ; vous avez raison : prenez et vivez ; je n'ai pas le droit d'être ingrat. Que faut-il faire pour que vous épousiez Mlle Maxime?
— Vous mettre vous-même dans l'impossibilité de l'épouser, répliqua Talbot d'une voix émue. Maxime a du courage, de la raison, de la fermeté ; elle n'est pas romanesque. Quand elle aura perdu à jamais l'espoir mal défini qui fait sa résistance, elle acceptera , en femme intelligente et positive , en épouse chrétienne, la vie que je lui offrirai ; mais il faut entre vous une barrière infranchissable.
— Oui, je comprends, dit avec une tristesse un
peu amère le pauvre Vidal ; nous ne sommes pas encore assez séparés par toutes ces montagnes de préjugés que j'essayais de gravir. Il vous faut ma fuite ou ma mort, n'est-ce pas?
— Non; je vous estime trop, mon ami, pour vous demander une lâcheté.
— Que me demandez- vous donc alors? reprit André avec plus d'énergie.
— Mais je pensais.,., je croyais.... balbutia Talbot, que vous pourriez donner l'exemple d'un mariage qui....
— Un mariage ! A'ous voulez que je me marie, moi ! mais c'est là le suicide, c'est plus encore, c'est le meurtre de deux consciences, c'est la double lâcheté! Oh! je ne parle pas de mon bonheur! Mais ai-je le droit, pour laisser le champ libre aux vanités, aux convenances du monde , d'aller mentir à une pauvre créature qui n'est pas responsable de tout ce malheur? Mais, me marier, c'est outrager le sentiment loyal et pur qui m'anime. Et pourtant, vous avez raison, c'est le seul moyen.... Pourquoi, mon ami, est-il impossible? »
Talbot garda le silence. II était vaincu ; la droiture de Vidal le déconcertait. Ce dernier reprit :
« Un mariage serait en effet le seul obstacle, mais ce serait une bassesse. Oh! pardonnez-moi de qualifier ainsi le moyen rpie vous m'offrez! Puis-jc ('pou.^cr sans amour? IHiis-je rendre libre
D'UN HONNÊTE llOaiME. 217
Mlle Maxime par un mensonge? J'ajoule que vous êtes peut-être imprudent de me demander ce sacrifice. Si, après l'avoir accompli, je découvrais qu'il est inutile ; si je faisais le malheur de Mlle Maxime, au lieu de la sauver; si elle vous repoussait toujours, quand je ne serai plus libre!
— Oh! je serais plus puni que vous, mon amil dit Talbot avec sincérité.
— Que m'importerait votre punition? vos douleurs me consoleraient-elles? Et si c'était au profit d'un autre, d'un étranger, d'un inconnu, que je m'étais fait oublier ou mépriser. Oh! mon ami, que deviendrai-je?
— Vous avez raison, Vidal , reprit Talbot humilié; j'étais égoïste et cruel, et de plus, j'étais un sot. Je vous demandais un crime, je le reconnais. Pardonnez-moi cette injure, et ne parlons plus de mon amour, mais du vôtre !
— Si, parlons, au contraire, de votre avenir, dit Vidal avec émotion. Parce que le devoir est difficile, il ne faut pas y renoncer, et le devoir est peutêtre de vous laisser épouser Mlle Maxime. Je n'ai pas l'imagination prompte, et je ne vois pas comment je vous débarrasserai de moi; mais je sais bien que ma conscience trouve toujours sa route. Il vous faut une assurance de bonheur. C'est là l'essentiel, n'est-ce pas? Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur que je vais m'efforcer de trouver
âl8 HISTOIRE
la solution qui vous intéresse. On n'improvise pas une destinée nouvelle. J'ai besoin de réfléchir, de ni'interroger; mais soyez certain que je me retirerai de votre soleil, mon ami, et, si vous aimez celle que j'aime, mon amour vous bénira et vous unira tous les deux !
— Vous êtes un héros ! s'écria Talbot.
— Oh! ne me flattez pas, ce serait me donner des illusions; ne me plaignez pas, ce serait m'(Mer de mon courage; fiez-vous virilement à ma parole virile et attendez ! »
En parlant ainsi, Vidal, qui se sentait au bout de ses forces, embrassa Talbot, lui laissa des larmes sur la joue, ouvrit la porte, le vit sortir, descendre, sans pouvoir ajouter une parole , et il se traîna ensuite vers la table, où il s'évanouit.
Une idylle.
Le lendemain, Vidal avait quitté Paris. Il s'était tout à coup souvenu de son village, et son vieux père lui était appaiu avec la tendresse qu'évoque toujours l'iUusion de la distance. Le pauvre garçon
s'était dit que la vie intellectuelle l'enlraînait aux tentations et aux chimères de l'orgueil, et que pour se guérir de son ambition il devait se remettre dans le courant des réalités campagnardes, comme si sa misère et sa mansarde étaient déjà un paradis défendu ! Il avait hâte de reprendre ses sabots emplis de paille, de mordre au pain noir et de tenir la charrue. Il n'allait pas, cœur incompris , âme blessée, se confier poétiquement à la nature, et demander à l'éternelle nourrice ces vagues et puissantes harmonies qui enchaînent et endorment toutes les douleurs. Il n'avait aucune arrière-pensée d'élégie. L'homme des champs lui était connu autrement que par les Géorgiques, et il se rappelait les vers de la gravure d'Holbein : A la siieur de ton visaige, etc., plutôt que les niaiseries de Florian.
C'était donc au rude travail, à la fatigue physique, que Vidal voulait demander, sinon l'oubli, du moins le courage. C'était d'ailleurs une épreuve qu'il imposait à son talent ; avant de poursuivre la lutte, il voulait s'interroger dans la sohtude : et puis Maxime, qui pouvait concevoir quelque illusion sur le compte d'un ami de ses frères, d'un poëte, ne serait-elle pas rendue à la sérénité de la sagesse par les gros sabots qu'il allait s'efforcer de ne plus quitter?
Vidal se disait tout cela en route. Aussi n'éprouva-t-il pas , en revoyant le clocher de son vil=
2i0 lliSTUlHE
lage, CCS cmolions dclicieuses et banales ([iie les romances ont mises à la portée de tout le monde; il eut comme un serrement de cœur. Son père, qui rentrait de la charrue, lui donna une rude poignée de main, avec un regard plein de rancune :
a Te voilà, Parisien! il paraît que tu ne t'es pas enrichi. »
Sa mère eut quelques minutes d'attendrissement; puis elle le prit à part pour lui raconter la prospérité de ses anciens condisciples du séminaire. L'un était vicaire, l'autre curé; quant à lui. Aidai, s'il eût voulu, il eût sans doute été nommé évêque d'emblée. Quel malheur qu'il se fût découragé. Y'\dal sourit ; mais son cœur saignait. On voulut savoir au juste ce qu'il venait faire. Il avoua sa misère et annonça ses intentions de travail. Son père haussa les épaules avec mépris.
« C'était bien la peine de te faire donner de l'instruction pour te voir revenir à notre métier de hôte de somme. D'ailleurs, est-ce que tu entends (juelque chose à nos travaux ? Est-ce que tu [lourras?
— J'essayerai, dit André.
— En attendant, fit le père, voilà une bouclie de plus à nouirir. »
Ouand on se mit à table, André vit ciuij couverts. « Est-ce que vous avez deux convives? demanda- 1-il.
D'UN lIONiNÊTI': HOMME. 221
— Ah! c'est que tu ne sais pas, repi'il le père, que ton oncle Baptiste est mort , que tout a été vendu ; que sa femme et sa tîlle étaient dans la rue, sans un liard et sans un grain de blé , et que ta mère s'est mis en tête de les installer ici.
— Ah! vous avez fait cela! s'écria Yidal, heureux de trouver enfin un prétexte pour son cœur; c'est bien! c'est d'un bon parent, c'est d'un ami dévoué!
— C'est bon! c'est bon! on ne te demande pas tes compliments. D'ailleurs, si c'est une bonne idée, tu t'es arrangé pour qu'elle devînt mauvaise.
— Ton père te dit cela, mon garçon, ajouta la mère Vidal, à cause de certains projets que nous avions sur Marguerite et sur toi. Elle t'aimait autrefois beaucoup, la Marguerite! Nous nous étions dit : « Il y a là un mariage à faire. André nous ré- X compensera de ce que nous aurons fait pour sa « femme. » Marguerite est pauvre , mais elle est forte, adroite; elle a pris un bon état, elle blanchit le monde; elle peut gagner de l'argent....
— Pourquoi avez-vous regret de ce que vous avez fait? dit André en pâlissant et d'une voix triste ; pourquoi désespérer?
— Au fait il a raison, dit le père Vidal en ouvrant son couteau pour entamer la miche ; pendant qu'il est ici on verra.
— Oui, il faudra voir, » ajouta la mère Vidal. Marguerite entra sur ce mot. C'était une belle et
robuste fille, aux solides attaches, à l'allure quasi martiale. Elle alla, sans trop rougir, embrasser son cousin sur les deux joues , s'installa à côté de lui , et lui témoigna d'une manière non équivoque la grosse joie qu'elle éprouvait à le revoir.
Vidal lit bonne contenance ; il n'avait ni fierté ni vanité. Il s'efforça de retrouver simplement sa place au foyer paternel. Son père s'adoucit un peu en le sentant dompté. Sa mère, dont la vraie tendresse finit par venir à la surface, lui parla longuement des mérites de Marguerite. Il alla aux champs avec son père, à fétable avec sa mère, à la fontaine avec sa cousine, et, le soir, quand épuisé de fatigue il se jeta sur son lit, le sommeil vint le récompenser. Il rêva qu'il était au Théâtre-Français, non pas dans une loge ni môme dans une stalle , ni même dans le coin le plus obscur du parterre, mais au milieu d'une sorte de balcon fantastique , assis sur des nuées, dominant le public, frappé des clartés d'un vrai soleil dont les rayons descendaient sur lui en baguettes d'or. On jouait une de ses œuvres, et ce jour-là les acteurs étaient de grands acteurs; ils faisaient tressaillir la salle à chaque mot et rouler des tonnerres d'applaudissements à chaque phrase. Un acclamait son nom, et dans une loge d'avanlscène, Maxime, belle et souriante, lui tendait les jjras, le couronnait et le nommait son époux.
(l'él.iil bien la peine (1(^ (piilter l'aris, où les vi-
sions (Maient plus modestes, pour venir trouve)', à côté del'étable paternelle, ces tentations orgueilleuses. A cinq heures du matin, André fut réveillé par son père, qu'il suivit au labour; il eut honte de son rêve, et essaya de se mettre en commmiion plus directe avec les exhortations moins fantastiques qui l'entouraient.
Les trois amis de Vidal avaient compris son départ, sa fuite de Paris, et tous trois l'admiraient. Bourdignon seul essayait de pauvres épigrammes contre cette sauvagerie; mais Hubert etTalbot avaient de trop bonnes raisons pour ne pas applaudir à ce sacrifice dont ils étaient touchés.
Quelques semaines se passèrent. Maxime était inquiète. Ce voyage l'effrayait comme une menace, comme un complot, et, un jour que Marie entrait dans sa chambre avec une allure solennelle , la jeune filie courut à lui et s'écria ;
«Tu viens m'annoncer un malheur, il est mort! il est malade !
— Non , répondit Hubert , embrassant sa sœur sur le front; mais il se marie. »
Maxime devint blanche comme un linceul ; mais elle avait cet héroïsme qui fait lutter les femmes dans les crises dont les hommes seraient accablés.
«< Tu mens! il ne peut pas se marier! avec qui? comment? Moi seule puis vouloir de sa misère ! moi seule ai le droit de l'épouser!
— Il se in.'irie dans son villaf^e, avor nne parente.
— Oh! c'est infâme! murmura Maxime entre deux sanglots; vous l'avez torturé, contraint. Mais je pars; je ne veux pas que cet odieux mariage se fasse. Il ne peut pas renoncer à Paris, aux succès qui l'y attendent.
— Écoute, ma sœur. André te donne une leçon, saclie la comprendre. La vie n'est pas un poëme ; elle demande chaque jour des renoncements terrihles. Vidal est un homme sérieux, qui ne fait rien qu'après avoir interrogé sa conscience. Ce mariage doit être pour lui un devoir. Qu'il te suffise d'être persuadée que ce n'est pas une trahison. S'il s'enchaîne ici-bas, c'est pour rendre à d'autres leur liberté.
— Mais de quel droit fait-il le généreux? demanda Maxime avec plus de désespoir que de colère. Je ne comprends rien à ce sacrilice; si je ne veux pas, moi, de ma liberté!
— Pleure, ma pauvre Maxime, mais ne t'irrite pas ainsi ; et surtout, je te le demande, ne l'accuse pas. Plus tard, tu comprendras la délicatesse de ce pauvre ami ; et qui sait si, en lui rendant justice, lu ne le remercieras pas, comme je le remercie, moi, du fond du cœurï
— L'accuser! y penses-tu? Je ne l'accuse pas, je souffre, je veux mourir, voilà toiil!
D'UN HON'NÊTF. HOMMR. 22.1
— Point d'oxagéralion , petite sœur. Tti as tlu bon sens, un esprit pratique, et rimpossiijilité es pour toi le remède le plus sûr aux entraînements de l'imagination. Réveille-toi donc, ton rêve est impossible. Regarde la réalité, et ne conserve de l'aucune contre personne.
— Vous êtes tous des traîtres, dit Maxime accablée.
— C'est cela, fais tomber sur nous la colère; j'aime mieux cette injustice que l'autre. «
Marie embrassa sa sœur et la laissa toute à ses réflexions , persuadé que la solitude aiderait à mûrir les conseils qu'il lui avait donnés. La pauvre enfant se mit d'abord à épuiser toutes ses larmes. Elle était bumiliée de ce sacrifice; elle ne comprenait pas que l'ambition de devenir son mari n'eût pas suggéré à André d'héroïques inspirations. Puis, peu à peu, l'irrésistible violence du fait accompli, en fermant toute issue à ses rêveries, la contraignit à envisager le dénouement de son premier amour. Ainsi que l'avait dit son frère , Maxime n'était pas romanesque ; elle avait eu, comme toute jeune fille qui sort du couvent, son petit accès de poésie; mais la prose était sa vocation véritable, et, quoi qu'elle eût dit de son intention de mourir, elle n'était pas, au fond, de celles qui meurent d'amour.
Ajoutons que celles-là sont d'ailleurs peu com-
munes. On ne les rencontre guère que dans les romans, et nous avons dit que ce récit était une histoire vraie. Ah! si nous écrivions un conte, Maxime ne satisferait peut-être pas à la poétique du genre, et devrait languir, se désespérer, se sentir atteinte de celte phthisie sentimentale qui est la protestation suprême des amours contrariées.
Mais ne voulant rien changer aux événements, il nous faut bien suivre dans son travail de cicatrisalion cette blessure, qui n'est pas plus incurable que toutes les déchirures humaines. La vie est faite de chagrins. Si l'on mourait de déceptions, rhumanité serait finie depuis longtemps. On n'en meurt pas, on en vit, au contraire, et nous aurions moins d'ardeur à l'existence, si celle-ci n'était pas un déli.
Maxime avait un grand courage. Elle en eut besoin, elle l'appela, et il ne lui tîl pas déftiut. Le lendemain elle était un peu pâle, mais elle souriait : c'était, comme après la sépulture, la première période d'un deuil qui ne doit pas être éternel , mais qu'on doit porter religieusement, sincèrement, pendant un temps prescrit par les convenances.
a Mon frère, dit-elle à Marie, je serai raisonnable. Il est difficile de mettre le bonheur d'accord avec le devoir; je veux m'y applicpier. Tu n'auras pas à rougir de mui. Ce qui est lait est irréparable. Je ne veux plus me dire ([uo vous auriez peut-être aui plus sa^cuKMit en me laissaiil libre; mais je le
demande comme une ppeuve d'estime fraternelle de me raconter ce mariage. A qui donc M. Vidal a-t-il écrit?
— A Talbot.
— Pourquoi pas à toi ?
— Cela est un secret entre Lucien et André.
— Ainsi je ne pourrais pas voir cette lettre?
— Je la demanderai à Lucien. »
Le soir, Maxime s'enferma dans sa chambre, et lut ce qui suit :
« Mon cher monsieur Talbot,
a Soyez heureux , vous qui méritez d'être aimé de Mlle Maxime. C'est le seul vœu que je puisse former aujourd'hui. Je me marie; j'épouse, non pas au hasard, non pas par désespoir, par raison, ni pour aider au suicide d'un sentiment impossible, mais pour payer une dette sacrée que j'avais autorisée par mon silence, et que je n'ai pas le droit de laisser inacquiltée , j'épouse une parente , une cousine qui m'aime depuis l'enfance , que j'ai trouvée installée au foyer paternel, qui m'attendait, et dont je ne puis tromper l'espérance, sans ingratitude envers mon père, qui l'a recueillie, sans injure envers elle, et sans trop d'orgueil pour moimême. Marguerite est une honnête fille du village, belle, dévouée, laborieuse, réparant par un fonds d'esprit et par une vive pénétration les lacunes
228 HIST(»IUE
d'une instruction fort élémentaire. J.e la rendrai heureuse et je l'estimerai toujours.
a Quant à vous, mon ami, pourquoi hésiter à déclarer votre amour? il est digne d'être compris. I! me semble que je ne serai véritablement béni de Dieu, dans l'union que je contracte, que lorsque j'apprendrai votre mariage avec Mlle Hubert.
« Mon père voudrait bien me garder près de lui ; mais, en vérité, je crois avoir fait tout ce que je devais faire. Je n'ai ni la force, ni la science, ni l'humilité de l'état de cultivateur. Paris, que je croyais quitter pour toujours, me rappelle ; j'y retournerai après mon mariage. Marguerite a un état qui n'est pas brillant; mais est-il des degrés dans le travail, et dois-je rougir, pauvre rêveur, d'une activité qui me servira de leçon? Nous aurons une petite boutique de blanchisseuse, ou plutôt de blanchisseur; car si j'écris encore des poèmes, je les ferai à l'ombre du Hnge étendu sur les cordes. J'aime encore mieux cela que le fumier.
« Vous ne vous moquerez pas trop, n'est-ce pas, mes amis, de mon arrière-boutique, quand vous viendrez me voir? Ilélas! si vous apei*ceviez la table sur laquelle je vous écris, vous me trouveriez presque ambitieux de prétendre à nn rez-dechaussée i)arisien.
« Mon mariage se célèbre dans quinze jours. Je ne veux pas qu'aucun de vous se dérange pour y
D'UN HONNÊTF IIOMl^lR. :220
a^^sister. Nous partirons le lendemain, on emmenant la mère de Marguerite, qui va vivre avec nous. J'éprouve une grande émotion à la pensée des nouveaux devoirs qui me sont échus. Je ne les ai ni recherchés ni repoussés. Je les crois nécessaires, et je les accepte ; tout ce qui m'en éloignerait maintenant serait plus qu'une chimère, serait une trahison.
a Adieu, mon cher ami. Vous aussi vous avez un devoir à remplir; mais il a toutes les promesses, tous les sourires d'une tentation : c'est de déclarer à Mlle Huhert les sentiments dont vous m'avez fait la confidence, et que j'admire. Mon rêve le plus cher sera de vous voir uni à cette nohle et pure jeune tille, et je fais des vœux si ardents pour que cette union s'accomphsse , que je m'imaginerai ensuite être de moitié daps votre bonheur, et que je jouirai en égoïste des joies divines qui vous attendent.
Œ Au revoir, mon ami; serrez la main de MM. Hubert et Bourdignon, et excusez-moi près d'eux de cette lettre qui n'est adressée qu'à un seul, mais qui doit être pour tous les trois.
« Tout à vous pour la vie,
«« André Vidal. »
Maxime se repentit de sa curiosité, et pourtant elle éprouva un étrange plaisir à la lecture de celte
lettre. Elle y perdit ses dernières espérances, mais son admiration pour André augmenta. Elle se sentit prise dans un piège, mais elle fut touchée de la délicatesse de ce cœur dévoué qui lui tendait cette embûche. Elle comprit que cette lettre avait été écrite avec circonspection, pour qu'on pût la lui montrer ; elle scruta les mots avec une curiosité ardente, fébrile; mais les mots ne cachaient qu'une résignation simple et stoïque. Si cette lettre, comme nous le pensons , avait été faite pour hâter l'œuvre de prétendue réparation à laquelle Yidal se croyait obligé , elle atteignit son but. Par une pente toute naturelle, Maxime se prit à songer à l'arrière-boutique de son héros. Sans qu'elle se rendit compte à elle-même de celte petite coquetterie, elle éprouva un peu de dépit de la rivalité d'une paysaimc ; et, en découvrant que l'ami de son frère, M. Talbol, l'aimait et n'avait pas usé de l'amitié pour lui faire part de cet amour, elle compara secrètement ce prétendant selon son rang à ce pauvre artiste qui s'immolait lui-mômc et se résignait à l'obscurité. Si elle admirait le martyr, elle n'avait aucune répugnance pour le soupirant. Descendons plus avant encore dans la conscience de la jeune lille : elle se disait que le mariage de Vidal était, après tout, un échec pour elle, et Talbot se présentait confusément à son im;iginalioii coiiiiiic le vengeur d(; cfl allront.
Sur celte route, Maxime, poussée par son ficro et doucement attirée par Talbot, alla, plus facilement qu'on ne l'avait espéré , vers le dénoùment prévu. Disons, d'ailleurs, que Talbot fut admirable d'adresse. Il eut des attitudes songeuses et penchées qui plurent à la mélancolie de Maxime. Il hasarda de petites déclarations, timides comme des prières, fraternelles comme des consolations. Il parla sibien et si souvent de ce bon A'idal, qu'il le fît oubher, et que le prestige de l'avocat se substitua à l'intérêt de la cause.
Vidal se maria dans la pauvre église de son village. Le curé, qui le savait homme de lettres et qui le soupçonnait philosophe, lui fit un discours de \ingt-cinq minutes sur les vanités de l'esprit, et lui vanta les douceurs de la vie patriarcale. Vidal reçut respectueusement ces conseils qu'il ne voulait pas suivre ; et, le lendemain, il se mettait en route pour Paris avec sa femme et sa belle-mère, heureuse d'aller habiter la capitale. Après quelques jours de démarches, il trouva une petite boutique; on s'y installa, et Marguerite eut bientôt un commencement de clientèle.
Mme Vidal aimait son mari , dont la profession l'alarmait un peu. Par état, elle détestait l'encre et les taches qu'ehe fait. Mais un homme de plume saurait au moins écrire correctement, et lui tiendrait ses comptes. Elle avait bien une ambition se-
crête pour Vidal, qu'elle cùl voulu voir employé, fonctionnaire ; mais elle n'osa pas tout d'abord exprimer ces idées à cet égard , se réservant d'expérimenter le savant, et d'apprécier au juste les mérites d'un état qui ressemblait pour elle à l'état de rentier.
L'accueil des trois amis fut une douce récompense pour le pauvre André. On l'étouffa de caresses. Bourdignon, qui avait pris son parti de cette union démocratique, lui serra les mains avec solennité. On trouva sa femme fort belle et très-spirituelle dans sa naïveté, et les trois protecteurs déclarèrent que, après tout, leur protégé n'était pas trop à plaindre.'
Talbot, agréé par Maxime, accepté par M. Hubert, pressa la conclusion de son mariage , qui fut célébré avec toutes les pompes terrestres, un mois après celui d'André. Si le ministre en personne n'assista pas à la cérémonie, la faute n'en peut être attribuée à notre jeune ami. Mais, du moins on eut un cousin du ministre. M. Hubert fit copieusement les choses. Maxime, imposante et calme, ne laissa deviner ni joie ni tristesse. Vidal vint se cacher derrière un pilier et put y prier tout à son aise. Quand il vit ])asser ces deux époux, jeunes, glorieux, rayonnants, il se dit tout bas (pi'il avait bien agi, cl qu'il n'aurait pu donner à cotte superbe épouse les Iriomphcs de l'orgueil qui lui faisaient cortège.
D'UN HONNRTIÎ homme. 233
Le lendemuiii de ses noces, Vidal s'étail remis à l'ouvrage avec plus d'ardeur que jamais. Tl avait une famille à nourrir; mais, en dehors de ses leçons, il ne gagnait rien. Marguerite le laissa griffonner trois semaines ; au bout de ce temps, elle' lui demanda en riant le résultat. André essaya de lui faire comprendre qu'un littérateur ne gagne pas sa journée comme un manœuvre ; qu'il lui faut attendre l'occasion, le placement de sa prose.
La blanchisseuse hocha la tète et fit la moue ; elle montra ses beaux bras que la neige du savon couvrait jusqu'aux coudes, et lui dit :
oc Fais comme moi, mon petit homme, retourne tes manches et laisse-là tes plumes. ■»
Vidal sourit, mais ne fut pas convaincu. Par malheur, il ne sut pas non plus convaincre ; et, un mois après, Marguerite et sa mère renouvelèrent leur question. Vidal ne put que répéter les mêmes excuses. Mais, ce jour-là, il eut peur et comprit qu'il mangeait le pain de sa femme et ne savait pas lui en gagner. Il fut triste, douta de lui. Quand vint l'hiver, il se sentit honteux de son travail paisible au coin du feu, tandis que Marguerite brisait la glace de ses cuves pour tremper son linge. Pour surcroît d'angoisse, sa femme lui apprit qu'elle se croyait mère, et qu'elle devait désormais tempérer ses fatigues, par égard pour leur enfant. Vidal eut alors avec lui-même un entrelien douloureux et
suprême. Le devoir lui parut inexorable. Avant son ambition, avant les joies de son esprit, il devait faire passer le pain quotidien. Mais quelle terre labourer? il ne savait rien faire, que penser et qu'écrire ; il n'hésita pas pourtant.
« J'apprendrai un métier, » se dit-il; et il jeta à ses cahiers , à ses plumes , à ses livres , le regard désespéré du proscrit qui va passer la frontière.
Un matin Hubert le vit arriver avec un volumineux paquet de manuscrits sous le bras.
tt Mon ami, commença André, je viens vous demander un grand service. Tous m'avez secouru autrefois. Je vous dois les quelques années d'indépendance que j'ai pu goûter jusqu'ici. Mais je sens bien que la vie littéraire n'est pas faite pour moi ; j'ai une famille, des obligations envers elle; je serai bientôt père, et les drames, les romans, les livres, ne payent pas les mois de nourrice. Prenez en pitié mes vers et ma prose, et faites pour eux ce que vous avez fait pour moi, recueillez-les quand ils n'ont pas d'abri ; en un mot, mon ami, je renonce aux lettres. Il est bien temps que je devienne un honune utile dans mon ménage. Vous qui êtes riche, qui avez des loisirs et du talent, achevez toutes mes ébauches, laissez grandir leurs ailes , animez-les de votre souffle. Je vous les donne; elles sont avons, connue tout ce (pie je possède.
— Uue me dites-vous là, Vidal y mais c'est un
sacrilège , vous n'avez pas le droit de quitter la route que Dieu vous a manifestement tracée. Je vous aiderai , mon ami, à attendre l'heure du succès.
— Je n'ai pas le droit de laisser ma femme se tuer à me nourrir, monsieur Marie; voilà mon devoir le plus pressant. La gloriole littéraire était un rêve auquel je dois renoncer, comme j'ai renoncé à bien d'autres. M. Dumesnil avait raison , ce chemin-là mène à l'hôpital, et je neveux pas que Mar- 'guerile aille mendier les premiers langes de mon enfant.
— Mais que pouvez-vous faire, mon ami? vous êtes un savant, vous n'êtes pas un artisan. Or,* ce serait nier la Providejice que de douter de sou aide. Dieu ne voudra pas qu'un homme de génie déserte sa mission. Vous savez, André, de quelle amitié nous vous aimons ; entre nous les protestations sont inutiles : ne refusez pas de nous les moyens de vaincre le sort. Travaillez en paix, mon ami , nous veillerons sur votre ménage.
— Non, non, je vous dois déjà trop. J'ai pu prendre autrefois le pain que vous tendiez au camarade ; mais je suis un homme, je dois accepter virilement mon fardeau. Je ne calomnie pas la Providence ; en mettant la misère au seuil de la vie artistique, elle a voulu rebuter les faibles, avertir les sages. Je ne suis pas faible, je veux être sage; ce que je sais me
servira autremeiil; les idées que je ne répandrai pas de haut, je les ferai circuler en dessous. D'ailleurs, c'est une collaboration que je vous offre, ajouta le pauvre homme d'une voix câline et en souriant; j'ai là un tas de projets qui n'ont plus rien à me demander ; il leur manque votre inspiration: soufflez sur celle argile et donnez-lui la flamme, j'applaudirai et je serai bien heureux de la voir vivre. Quant à d'autres bienfaits, je ne puis, sans manquer à mes devoirs d'époux et de père, les accepter de vous.
— C'est l'orgueil qui vous fait parler ainsi, Vidal.
— Oh! je n'ai pas d'orgueil, reprit André, qui tendait les manuscrits et qui suppliait pour qu'on le dépouillât de son génie et de son ambition. J'ai le désir de ne pas me faire mépriser de ma femme, qui me nourrit et que je veux nourrir à mon tour. J'ai si peu de fierté que je viens vous supplier de me trouver quelque emploi. Je crois que je tiendrais bien les livres dans une maison de commerce. J'ai trop dédaigné les chiffres, ils se vengent aiijourd'bui en se rendant nécessaires. Une petite place, la plus humble, la plus modeste, la plus dédaignée, dans une administration me conviendrait. Pourvu que je travaille, je m'estimerai heureux.
— Puisque vous le voulez, je parlerai àTalbot, mon clier A'idal; il vous casera près de lui, dans son ministère. Quant à mai , je n'accepte pas votre
D'UN llUiNiNETE llOiMME. :237
abdicalion, votre suicide, mon cher poëte. J'ai deux pièces reçues et que l'on va jouer; la plupart des journaux vont me devenir accessibles, je vous présenterai, je vous introduirai , je vous céderai mon tour.
— Vous êtes cruel dans votre bonté, mon cher ami, répliqua Vidal d'une voix tremblante; vous vous faites sur mon compte trop d'illusions , et il vous répugne devoir votre protégé, votre nourrisson, ainsi que vous disiez autrefois, n'être qu'un homme comme les autres. Permettez-moi de vous dire à mon tour, que c'est de la vanité d'artiste. Que parlez-vous de suicide ? faire le devoir c'est vivre, et mon devoir n'est pas douteux ! ^
Hubert n'eut qu'à dire un mot à son beau-frère, et Talbot, qui était dans d'excellents termes avec toute la hiérarchie de son ministère, obtint une place , minime assurément , mais suffisante pour André ; et aussi heureux que s'il se fût agi de monter au char triomphal de Pétrarque et de se promener une couronne de laurier sur le front, Vidal vint prendre possession de son emploi. On eût dit un routinier émérite, tant il fut ponctuel, régulier. Hubert l'admira d'abord, puis, trompé par ces mouvements symétriques, il finit par douter un peu de son imagination.
« l\ a peut-être bien fait, se dit-il, il n'avait pas l'étoffe d'un poète ; voilà le poste qui lui convient. ^
Tnlbot inclinait sensiblement vers cet avis, d'autant plus que, comme il trouvait moyen de se faire aider par Vidal dans sa besogne, il avait mieux que personne la certitude de son infaillibilité bureaucratique.
Bourdignon ne se mit pas en fureur quand il sut que le grand homme était expéditionnaire.
« Gela devait arriver, murmura-t-il ; dans une société mal organisée, l'homme de génie n'a pas d'autre ressource que le pistolet ou le crétinisme. Yidal a choisi le crétinisme; mais je l'empêcherai bien d'aller jusqu'au bout. »
Hubert était résolu à ne considérer les manuscrits de Vidal que comme un dépôt sujet à restitution; mais il ne put s'empêcher de les lire, d'en être ému, de s'en imprégner, de leur faire d'innocents emprunts dont il n'eut pas toujours conscience. Un théâtre du boulevard joua son premier drame, retouché sous l'influence de ces lectures. Ce fut une solennité superbe pour les trois amis. Bourdignon avait organisé l'émeute du succès, Talbot applaudissait en gants blancs aux avant-scènes, et Vidal, modestement caché dans un coin du parterre, écoutait de toute son àmc, s'étonnant parfois des beautés de style et de [)ensées dont pourtant il était la source, et s'émouvant à l'audition d'une œuvre dont il pouvait peut-être réclamer une denii-patcrnilé. La rcpréscn4ation terminée, Vidal pleura de joie quand
on jeta le nom de Marie Hnbert aux spectateurs exaltés. Il alla sur le boulevard attendre le triomphateur, et tombant dans ses bras :
« C'est superbe , mon ami , bravo ! vous serez grand. i>
Hubert accepta ces éloges avec la confusion modérée d'un homme qui les croit dus. Il s'habituait si bien à mettre en œuvre les idées de son ami qu'il ne les distinguait plus des siennes. On soupa, on but aux destinées resplendissantes du jeune dramaturge. Vidal s'inclina devant sa gloire en le saluant d'un vœu tendrement fraternel , et quand il revint chez lui, André avait le cœur épanoui comme s'il avait triomphé lui-même.
Ses amis l'aimaient toujours, mais l'admiraient de moins en moins , à mesure qu'il grandissait par le sacrifice. Ce qui sera toujours incompris, dédaigné des spectateurs prétentieux, c'est la simphcité, sancta simplicitas ! Rien pourtant n'est simple comme l'infini !
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240 HISTOIKE
Les vertus complémentaires d'un honnête homme.
L'association des trois amis pour l'éclosion d'un grand homme n'avait donc eu pour résultat jusqu'à présent que le renoncement absolu de Aidai aux choses de l'esprit et son mariage. Des trois protecteurs sincères et intentionnellement désintéressés, l'un lui avait pris sa gloire, un autre son amour, et tout portait à croire que, l'amitié continuant, André leur donneraitaubesoincequilui restait, son honneur etsa vie.
Bourdignon était le seul qui n'eût pas réellement mis à contribution ce dévouement naïf et absolu ; il ne dissimulait pas pourtant ses projets à cet égard et faisait tout son possible pour l'enrôler dans les recrues qu'il faisait de toutes parts. Mais à toutes les tentatives de son jeune ami, très-sincère, trèsnoble, très-pur, mais très-impatient dans ses conviclions, L-t Irès-imprudcnt dans Icchoix des moyens, Vidal ré[)liquait par uiio profession de foi si nette et si al)solue, que IJourdignon se tenait averti p.our quelque leiiips.
a Cet homme est un saint ou un idiot, » rcpélait-il chaque fois qu'il quittait Vidal ; et il n'était pas éloigné de penser que celui-ci cumulait les deux mérites.
Un jour, Charles vint au ministère, dans le bureau d'André ; il était si pâle, que Vidal eut peur et courut à lui.
<i Sortons, j'ai à vous parler, » murmura Bourdignon.
Quand on fut dans la rue :
« Je suis perdu, dit-il , la poUce est sur la trace d'un complot ; je viens d'être averti, puis-je compter sur votre discrétion ? Il y a toute une correspondance et des armes à cacher.
— Je vais éloigner ma femme et ma belle-mère, y> s'écria aussitôt Vidal, qui prit sa course, sans plus s'occuper de son bureau et qui entraînait son ami. Tout en marchant, celui-ci exphquait la situation ; il ne redoutait rien de grave pour lui-même, si une perquisition faite à son domicile restait sans résultat ; mais il fallait mettre au plus tôt en sûreté le secret de ses complices.
« Vous avez bien fait de penser à moi, dit Vidal; je vous gronderai un autre jour, occupons-nous du plus pressé. »
Pendant une absence de Marguerite et de sa mère, les armes et les papiers suspects furent introduits dans l'appartement de Vidal , qui eût dormi
242 HISTOIHE
ce soir-là aussi paisible que d'habitude, s'il n'avait eu des craintes fort sérieuses pour son ami.
Deux jours après, les journaux annoncèrent à Paris, un peu blasé sur ces nouvelles, que la société avait couru les plus grands risques, qu'on était sur la trace des conspirateurs, etc., etc.
Vidal, qui avait réfl échi, dit à Bourdignon: ce Si vous parliez à notre ami Talbot ? Il est toutpuissant. Le ministre le protège. Un mot de lui pourrait détourner les soupçons.
— Bah ! c'est un ambitieux ! il me vendrait pour monter en grade 1
— Quelle horreur ! blasphémer ainsi l'amitié de collège ! c'est mal, mon ami, c'est très-mal.
— C'est pourtant liès-vraisemblable ! Je ne dis pas que Talbot me ferait guillotiner; mais il me laisserait arrêter, sauf ensuite, après avoir prouvé son dévouement au pouvoir, à se dévouer, alin de m'excuser et de prouver ainsi son amitié !
— Pauvre sceptique ! je vous plains ; douter à votre âge !
— Je ne doute pas de vous, Vidal, mais vous êtes un monstre de bonté dans celte société corrompue!
— Je ne vaux pas mieux qu'un autre, mon ajni, lépliqua Vidal en souriant. D'ailleurs, qu'est-ce que je risque '/ je n'ai pas (l'anihiliou, de position à eompromellre! Et puis, est-ce que je ne vous dois rien, à vous el il vos deux aniisï »
En dépit des précautions prises, Bourdignon allait être arrêté, quand il jugea prudent de partir pour Bruxelles. Avant de monter en voiture, il euijjrassa A'idal avec effusion, et lui dit :
« Je ne crois pas que vous couriez le moindre danger; mais, si par impossible vous étiez inquiété, si on faisait une visite chez vous, et qu'on trouvât ce dépôt, je vous en conjure, nommez-moi, appelez-moi, je viendrai. »
Vidal le serra énergiquement sur son cœur, mais ne promit rien. Tout alla bien pendant huit jours ; mais malgré sa résolution , André était soucieux et préoccupé. On avait remarqué à son bureau sa fuite rapide et son absence pendant une demi-journée. Un plaisant dit que cette grave incartade du plus exact des employés, la veille de la découverte d'un complot, indiquait une complicité. Cette plaisanterie circula; il suffit , dans les administrations, d'une oreihe tendue aux calomnies (et ces oreilles-là s'y trouvent toujours) pour que le moindre mot grossisse et prenne les proportions d'un crime. Un matin, Vidal disait adiéu à Marguerite, et s'apprêtait à partir pour son bureau, quand il trouva sur le seuil un monsieur fort bien accompagné, qui le pria de rentrer, et qui procéda en sa présence à la plus minutieuse des perquisitions. On trouva tout un arsenal, au grand ébahissement des deux femmes, qui dès lors regardèrent A'idal comme un chef-d'œuvre
d'hypocrisie. André ne souffla mot. Comme on l'invitait à sortir, il s'approcha de Marguerite stupéfaite, et kii dit tout bas :
« Adieu, ma fcunne, bon courage! Va trouver M. Hubert, raconte-lui ce que tu as vu , et ne doute jamais de moi.
— Dis-moi que tu es innocent! s'écria Marguerite.
— Je ne puis pas le dire, parce que je ne |)uis nier qu'on ait trouvé chez moi des armes en nombre prohibé. »
On l'emmena en prison, et le jour même il eut à subir un interrogatoire dans lequel il s'obstina à ne pas répondre, ne voulant ni mentir ni livrer Bourdignon. Hubert et Talbot furent plus consternés que surpris à la nouvelle de cet événement; ils devinèrent Ja vérité.
« Jîourdignon est un lâche ! s'écria Hubert indigné. H devait se livrer vingt fois plutôt que d'exposer ce pauvre ami.
— Bourdignon est habile, ajouta Talbot, qui ne pouvait se résoudre à juger simplement les actes extérieurs.
— L'habileté dans ce cas est une lâcheté, reprit Hubert; quant à moi, je cours en Bel^Kiue, je le force à revenir, à prendre la place (pi'il n'eût pas dCi déserter. Toi , va chez le ministre, intercède pour ce pauvre André!
D'UN HONNÊTE HOMMi:. 245
— Nous avons le lemps, dit avec IranquilUlô le futur liommc d'État qui réfléchissait. Tu connais Vidal; je suis certain qu'il est aussi calme, aussi souriant dans sa prison que s'il était là , au milieu de nous. Il a avec lui un trésor de consolation efficace, c'est son cœur; il sait que sa femme et sa belle-mère peuvent compter sur nous. Il n'a donc pour le présent aucun désastre à redouter, et il est si heureux de se dévouer pour un de nous trois, que le plus cruel chagrin à lui faire serait d'amener Bourdignon à sa place. Je crois qu'on peut attendre, et qu'il faut examiner le terrain avant de rien entreprendre.
— Mais c'est tolérer une infamie! Laisser Vidal en prison, c'est se rendre complice d'une effroyable injustice !
— Il vaut mieux , pour quelques jours , exposer un innocent qui ne court pas grands risques, répliqua finement Talbot, que de livrer un coupable qui a tout à perdre. Tu aimes , comme moi, Bourdignon; il t'en coûterait, ainsi qu'à moi, de le voir arrêté et jugé. Je ne parle pas de la défaveur qu'un pareil procès pourrait jeter sur moi au ministère ; je suis au-dessus de ces craintes; mais avec sa violence, son impétuosité, Charles ne pourrait que se compromettre davantage. Laissons-le s'exiler. On ne pourra pas prouver la complicité active de Vidal. J'espère un acquittement; mais, fût-il condamné,
je répondrais de sa grâce; tandis que je ne serais pas certain de faire amnistier un énergumène comme Bourdignon. Il y a donc avantage pour tous à laisser les choses suivre leur cours. Qu'est-ce que la prison pour Vidal, surtout avec la pensée qu'il se dévoue? plutôt une joie qu'une douleur. 11 n'a rien à redouter pour ses intérêts matériels. Nous sommes là. Je ne crois donc pas outrager sa vertu, ni méconnaître son amitié , en lui demandant ce petit sacrifice.
— Mais ne pourrais-tu pas dès maintenant utiliser tes relations? voir les juges, le ministre? prévenir et influencer l'instruction? intéresser en faveur d'André des protecteurs qui pourraient le faire mettre hors de cause?
— Je le pourrais, mais ce serait imprudent. Solliciter une grâce pour un homme condamné , par cela même, notoirement intéressant, c'est faire un acte qui est compris, excusé, et qui échappe d'ailleurs k toute fausse interprétation. Mais solliciter pour un prévenu qui ne sera peut-être pas condamné, c'est d'abord, par un certain point, manifester de la défiance pour la justice , et puis c'est faire présumer qu'il est bien compromis; sans compter que c'est se compromettre soi-même.
— Ah! tu es trop subtil, mon cher, dit avec un peu d'ironie lliihert attristé.
— Je connais les hommes et le terrain , ré])liqua
Talbot avec une certaine morgue; mais fie-toi à mon amitié pour Vidal. Je te jure qu'il ne restera pas longtemps en prison, et tu sais, mon cher beaufrère, que j'ai assez de bonheur pour ne laisser jamais ma parole engagée.
— Allons! agis à ta guise! » fit Hubert avec découragement.
L'instruction de ce complot, une des nombreuses et moins graves affaires du règne dé Louis-Philippe, dura plusieurs mois. Vidal, ainsi que l'avait prévu Talbot, acceptait résolument sa captivité. Il avait vu les deux amis, et, sans s'expliquer autrement sur ce sujet que par une pression de main, il avait semblé leur dire : « Ne me trahissez pas ! je suis décidé à sauver le pauvre exilé ; j'en ai la force, la volonté, je suis heureux de cette pensée! Ne me gâtez pas mon bonheur, en me dénonçant comme innocent. »
Hubert fut confondu de cette grandeur. Talbot sourit comme un joueur qui a prévu le succès d'une partie , et l'on alla ainsi jusqu'à l'ouverture des débats.
L'attitude de Vidal avait semblé fort énigmatique, sinon fort provoquante aux magistrats instructeurs. Le* pauvre André parut un rusé compère, cachant sous sa bonhomie, sous son calme souriant, une âme ténébreuse et profondément perverfie. Il ne niait pas la présence des armes dans son domicile ;
mais, en la constatant, il refusait de s'expliquer. Quant aux papiers trouvés, ils compromettaient beaucoup de gens, excepté lui; mais n'était-ce pas là une preuve éclatante de son habileté ? Les témoins s'accordèrent à le représenter comme un rêveur, comme un homme silencieux, taciturne. On fouilla toute sa vie. Le supérieur du séminaire de Troycs écrivit, en réponse au président , que l'élève Vidal avait tout à coup renoncé aux ordres , au moment même où l'on était en droit d'espérer qu'il compléterait et récompenserait ainsi une éducation libéralement donnée. On se perdait depuis lors, au séminaire, en conjectures sur les causes d'une si brusque détermination. M. Dumcsnil-Florival fut entendu. Il vint avec la double majesté d'un chef d'institution qui a la douleur de déposer contre Un ancien lieutenant, et d'un excellent citoyen qui trouve l'occasion de manifester ses sentiments à la cause de l'ordre et à la sûreté publique. Il raconta les babitudcs étranges, solitaires, de Vidal. Il fuyait ses collègues; par le soin qu'il mettait à se rapprocher des élèves d'une sphère supérieure à la sienne, il témoignait son mécontentement de son sort, son mépris de sa condition. C'était une de ces natures envieuses qui ne trouvent rien de bien dans le monde , et qui ne savent pas se résigner à leur destinée. Fomentant l'indiscipline, res|)ril d'insubordinalioii, le pivvenu Vidal piéliidail ainsi, sans doute, en mé-
connaissant ses devoirs, aux attentats qu'il devait plus tard encourager et partager contre la société, contre le pouvoir constitutionnel. M. Dumcsnil profita de l'occasion pour prononcer devant le tribunal, devant MM. les jurés, tous plus ou moins pères de famille , quelques paroles graves et des mieux senties sur les pénibles fonctions d'instituteur. Il s'attacha à démontrer la sollicitude avec laquelle il veillait, pour que ses élèves ne suçassent pas le lait empoisonné des mauvaises doctrines, et comment il préparait pour la France des petits citoyens irréprochables, des gardes nationaux infaillibles. Heureusement, son ancien élève Bourdignon n'était pas là. Il concluait à propos de Yidal, en déclarant qu'il croyait ce malheureux jeune honmie entraîné par des mauvaises lectures, par la fermentation de son esprit tonjours en travail. La paternelle sévérité de la loi le ramènerait sans doute dans le sentier de l'ordre; c'était la consolation que lui, Dumesnil, espérait emporter.
Toute cette déposition fut faite avec la solennité, l'accent paternel, le regard de connivence aux magistrats, qui distinguent les bourgeois convaincus de leur importance dans le mécanisme de l'État. M. Dumesnil alla s'asseoir au milieu d'un murmure approbateur, et il put emporter la douce pensée qu'aux vacances prochaines , quelques-uns de MM. les jurés lui confieraient leurs enfants. Des
maîtres d'études déposèrent également, et tous s'accordèrent à représenter André comme un sournois. Ses coaccusés nièrent l'avoir jamais vu ; mais se connaît-on bien tous dans un complot? Et l'être mystérieux qui restait inconnu au vulgaire , mais qui avait chez lui l'arsenal et les archives, n'était-il pas le vrai chef, celui qui devait se réserver et ne se montrer qu'aux heures décisives? Hubert et Talbot déposèrent également, et, sans compromettre davantage Bourdignon, qui était déjà passablement compromis, ils dirent tout ce qu'ils purent trouver d'affectueux et de sincère dans leur âme , pour innocenter leur ami. Cette déposition eut son influence. Vidal fut condamné à un an de prison; Bourdignon eut, par contumace , six mois de prison ; peut-être, s'il eût été présent, eùl-il été acquitté.
Hubert sortit navré de l'audience; Talbot, au contraire, rayonnait.
« Eli bien , n'avais-je pas raison? dit-il à Marie. Vidal est le moins condamné des accusés présents ; je réponds de sa grâce. D'ailleurs, on parle d'une amnistie prochaine , et nous avons sauvé Bourdignon qui , par sa présence , eût gâté les affaires.
— Tu aimes donc bien Boui'di.mion? reprit Hiij)crten raillant.
— Dame! tout autant que toi. .Te t'avoue que j'ai
souffert plus d'une fois de ses manies révolutionnaires. On ne sait jamais s'il ne fera pas la folie de compromettre votre nom sur quelque liste suspecte. Aussi, à l'avenir, s'il ne change pas d'allure, je lui expliquerai que ma position de fonctionnaire m'oblige à une extrême réserve , et je le laisserai libre d'en compromettre d'autres que moi. Il n'y aurait pas toujours là une bonne âme comme Vidal pour nous tirer d'embarras.
— C'est égal, mon ami, je souffre de l'injustice que nous avons laissé commettre. Hâte-toi de faire des démarches. »
Bourdignon apprit parles journaux la condamnation de Vidal; il avait voulu venir se livrer; une lettre très-rassurante et très-adroite deTalbot l'avait retenu à la frontière; mais il fit serment de revenir si André n'était pas prompteinent hors de prison. La grâce fut vivement sollicitée. Des élèves suppliant pour leur ancien maître, c'était fort touchant! Des dames, à la tète desquelles se mit courageusement la belle Mme Talbot, attendrirent le ministre. Le nom d'André Vidal fut mis sur une liste d'amnistie qui devait être signée à l'occasion du 1" mai. Ce furent quelques semaines encore de captivité , qui, jointes à la durée de la prison préventive , constituèrent pour notre philosophe une expérience suffisante. Vidal sortit de la Conciergerie , aussi calme qu'il y était entré. En vérité, il n'avait pas eu une
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heure de révolte , de dépit; tout au plus avouait-il s'être un peu ennuyé. Talbot fut forcé de lui apprendre qu'il ne faisait plus partie de l'administration; mais cette disgrâce ne devait être que momentanée , et il espérait bien le faire rentrer très -prochainement , à l'occasion de sa propre nomination à un emploi supérieur. Vidal se résigna.
« Il est très-juste, dit-il en souriant, que le gouvernement hésite à employer un scélérat qui conspire contre lui. J'en ferais autant à sa place! »
Marguerite et sa mère n'avaient pas Irès-hien compris ce qui s'était passé relativement à ce procès. Toutefois, elles croyaient Yidal coupable; en conséquence, elles l'accueillirent assez mal à son retour. André courba la tête sous l'averse. Il apprit d'ailleurs que les marchands du quartier, l'épicier surtout, faisaient moins volontiers crédit à ces dames depuis qu'on les savait parentes d'un conspirateur, d'un homme dangereux. Il y avait dans cette injure de quoi excuser bien dos colères.
Sans pouvoir l'expliquer sul/isamment, André sentait une aigreur cachée dans le cœur de sa femme. Marguerite, flattée d'épouser un savant, avait, au bout de (pielques semaines, senti la vanité de la science. Cet homme grave, qui ne riait jamais, qui ne s'iirilait jamais, qui ne l'embrassait ni ne la rudoyait jamais, ce séminariste était un fort insignitiant
compagnon. Sans compter que ses paperasses ne rapportaient guère, et qu'il avait fallu le gourniander un peu pour obtenir qu'il prît un emploi. De sorte que, si elle avait encore de l'affection pour lui, si elle le croyait inoffensif, Marguerite avait pour sa bonté un sentiment un peu dédaigneux qui pouvait tourner aisément au mépris, à la tyrannie. L'affaire du complot avait été l'occasion d'un débat dans le cœur de cette jeune Xantippe. Par ce mouvement , familier aux enfants du peuple et qui les fait accourir les mains et le cœur ouverts à toutes les infortunes visibles, elle s'était attendrie d'abord devant cette catastrophe; puis, en trouvant la victime si résignée, en ne l'entendant pas blasphémer contre le pouvoir, contre la société, contre les lois divines et humaines , en le voyant se courber sous l'arrêt qui le frappait, Marguerite, qui , ne comprenait pas l'héroïsme calme , traita cette attitude de lâcheté , et se dit que désormais elle ferait bien, dans son ménage , de laisser le moins d'initiative possible à un homme de cette insuffisance et de cette maladiesse. André fut donc accueilli avec une certaine familiarité hautaine, comme un enfant prodigue, auquel on ne laisse pas toucher le veau gras; il avait, malgré sa simplicité , une intelhgence trop supérieure pour ne pas s'expliquer les raisons de cette attitude nouvelle. Il en conclut que l'avenir aurait moins de roses que d'épines, et que
le miel de ses noces tendait à devenir acide. Mais cotte perspective , en assombrissant un peu plus sa route > ne touchait à rien de sa vie , ne lui enlevait aucune illusion bien vive ; d'ailleurs il avait un enfant; et rien n'est puissant comme ces petites épaules roses et rebondies pour porter la lourde croix des pères ! Son enfant était désormais tout son espoir.
Au bout de quelques jours, Vidal s'aperçut de choses étranges; la mère et la fille se querellaient, quand il n'était pas là, et s'interrompaient tout à coup à sa venue. Des mots surpris par hasard piquèrent sa curiosité.
<-■ Je lui dirai tout, disait la mère.
— Je vous le défends! répondait la fille; il est si maladroit qu'il gâterait tout. »
Le pauvre André sourit à cette accusation de maladresse, qui évidemment ne pouvait s'appliquer à d'autres qu'à lui. Trop loyal pour écoutei' aux portes, trop franc pour dissimuler sa préoccupation, il dit un soir aux deux femmes réunies :
oc Vous avez quelque chose à me confier. Pour- (|uoi craindre de vous ouvrir à moi? je suis donc un lyran?
— Ma foi , mon gendre , je suis bien aise que vous entamiez ce chapitre. Aussi bien, je suis une honnête femme, moi; j'ai des principes; je n'ai jamais fait tort d'un sou à qui que ce soit, et
je ne voudrais pas qu'on trompât un honnête homme.
— Quel est l'honnête homme qu'on trompe? demanda André en pâlissant.
— Oh ! des bêtises ! des idées de ma -mère ! dit Marguerite en rougissant beaucoup.
— Mais, encore, quelles idées ! insista doucement Vidal, qui prit la main de sa femme.
— Cela vous fera de la peine pour rien, répliqua celle-ci.
— J'aime la peine, moi, reprit André, qui voulut sourire.
— Eh bien, il y a, dit la belle-mère, une matrone, qui avait si férocement gardé autrefois la vertu de sa fille, qu'elle avait contracté pour la vie des habitudes de geôlière ; il y a, mon gendre, que pendant votre prison vos amis venaient souvent s'informer de vous , de nous , savoir si nous avions besoin de quelque chose. Comme si ces bras-là ne se suffisaient pas , et étaient d'un acabit à se tendre pour mendier! un, surtout, votre ami Hubert, qui nous a donné des loges de spectacle ; il ne laissait pas passer un jour sans venir rôder par ici. Je me défie de cet homme-là, moi. C'est un arrangeur de phrases, un trompeur de monde, et, quand vous n'y êtes pas, je ne vois guère ici de monde à tromper que Marguerite; et ce n'était pas pour moi bien certainement qu'il venait.
— Marie! fit André en éclatant de rire. Oh! rassurez-vous ! ce n'est pas lui que je redouterais jamais, si je devais être jaloux!
— Eh bien, vous avez tort, mon gendre. Votre M. Marie regardait Mai'guerite avec des yeux assez significatifs.
— Lui! mon ami! vous no savez pas, vous ne ■ pouvez pas savoir combien une pareille accusation
me paraît impossible !
— Oh ! vous mériteriez votre sort ! s'écria la belle-mère exaspérée de cette incrédulhé ; mais savez-vous bien, mon gendre, que c'est faire mépris de ma fille et de moi, que d'être aussi calme, aussi indifférent? Voyons, Marguerite, si tu es encore une honnête femme comme tu as été une brave fille, dis-lui donc que c'est la vérité !
— Ma mère dit vrai, répondit Marguerite, qui redressa la tête, et qui se sentait humiliée tout à la fois d'être si vivement espionnée d'un côté, et d'être si complètement laissée libre de l'autre; M. Hubert trouve sans doute que je vaux la peine d'un regard; pendant votre absence, il me faisait la cour, je l'ai remis à sa place, soyez tranquille, etje ne voulais pas vous en parler , de peur de vous fâcher avec ces messieurs qui sont des connaissances utiles , et aussi de peur de vous faire de la peine. Mais ma nïèrc le crierait sur les toits, si elle le pouvait. Vous avez eu vent de la chose : je vous dis tout , et je
D'UN HONNÊTE HOMME. 2a7
VOUS en dirai même davantage pendant que j'y suis. C'est que quand on a une femme de mon âge et de ma tournure , on y fait plus attention que vous ne faites. Je sais bien que je ne suis pas une savante, comme vous , que je n'entends rien à vos beaux sentiments ; mais je sais que je suis votre femme , que je ne suis pas assez laide pour que vous rougissiez de moi , et que , si je m'exténue dans votre ménage, je veux que vous m'aimiez un peu.
— Je vous estime , Marguerite , répliqua Vidal attristé et surpris, je vous remercie d'être francbe avec moi; et j'ai confiance dans votre probité pour garder mon honneur.
— Cette confiance m'honore, mais elle est peutêtre bien de l'indifférence; j'aimerais mieux un mari jaloux. Si vous croyez que la vie est amusante comme vous me la faites , un mari qui ne dit mot, qui conspire , qui risque la prison , sans songer à sa femme, à son enfant! vous me rendez libre, eh bien, j'userai de ma liberté à ma guise; j'ai été dominée par ma mère, elle me gardait pour un brave mari qui m'aurait aimée. Aujourd'hui , je ne dois plus de comptes qu'à vous. Si vous ne voulez pas de ces comptes-là, je me les rendrai à moi seule, et je déciderai seule ce que j'aurai à faire.
— Vous me comprenez mal, dit André, que celte conversation alarmait et qui voyait l'avenir plein de menaces; je voulais vous faire sentir que le devoir,
pour une femme comme pour un homme , tient à la conscience et ne tient pas aux circonstances extérieures. Si ce n'est pas la verlu qui vous maintient fidèle, je trouverais honteux pour moi que ce fût la peur. Quant à mon affection, il me semble que je vous l'ai prouvée , et j'espère bien que vous y réfléchirez, et que votre cœur vous suggérera de meilleures inspirations. »
En parlant ainsi, avec la solennité d'un prêlre, Vidal se leva pour sortir.
<t C'est ainsi que vous vous en allez! s'écria la mère d'une voix glapissante. Yoilà comme vous prcr nez la chose ! Ah! mon gendre, je ne réponds plus de vous! Ou'est-ce qu'il faudra dire de votre part à M. Hubert, s'il vient ici?
— Vous ne lui direz rien, car je vais moi-môme lui parler, répondit Vidal avec fermeté.
— Je parie qu'il va l'inviter à souper, » s'écria en riant d'un rire ironique la belle Marguerite, mortellemcnl offensée du peu de jalousie de son mari. Si Vidal eût pu voir le regard de défi, d'orgueil, de mépris qui l'escorta jusqu'à la porte, il eût été, le l)auvre martyr, fort peu tran(|uillisé sur l'intégrité future de son honneur.
Afidré sortit le cœur navré. Quant à ce soupçon coucernant Hubert , que sa belle-mère lui avait si hrul.ilement jeté au visag(;, il l(! repoussait et pourtant il le sentait revenir à lui.
« C'est absurde, se disait-il ; la vanité de ces femmes s'est trompée au témoignage d'une amitié sincère. Je n'en parlerai même pas à Marie.
Et , tout en se fortifiant dans cette résolution , il arriva chez Hubert, et le premier mot qu'il dit lut celui-ci :
«' Si vous saviez, mon cher ami, de quelle scène absurde vous venez d'être involontairement la cause!... vous en ririez avec moi.
— Qu'y a-t-il? « demanda Hubert.
Vidal raconta ce qui s'était passé. Mais, soit hasard , soit préméditation , il regarda Marie en face, tout en lui faisant ce récit. Hubert pâlit visiblement et resta muet. Ce silence et cette pâleur furent un fer rouge pour Vidal , qui se sentit atteint profondément, et dont les yeux s'emplirent de larmes. Quoi ! ce calice d'ignominie ne lui était pas même épargné ! Cette injure improbable , était possible et vraie! Pour la première fois, peut-être, cet honnête homme éprouva au dedans de lui, comme un secret mouvement de révolte. Pour la première fois , sa vertu lui parut niaise et sa conscience lui fit pifié. Mais cette défaillance ne dura pas. Il était depuis trop longtemps l'élu de la douleur et du bien pour trébucher à ce caillou plus aigu que les autres. H passa la main sur ses yeux, se calma, se contint , et se leva pour sortir. Hubert courut à lui.
« Écoutez, Vidal, je ne veux pas que vous emportiez de moi une idée de mépris. C'est vrai, j'ai été coupable envers vous. Mais, Dieu merci ! ma trahison n'a pas été si loin que je ne puisse encore vous tendre la main, et vous demander de me pardonner et de m'aimer toujours. Je ne m'excuserai pas , je ne me défendrai pas. Marguerite est jeune, est belle, trop ou trop peu coquette. Tous n'étiez pas là; je ne pouvais, d'ailleurs, m'imagincr que cette femme fût la vôtre. Elle évoquait si peu les graves pensées qui vous suivent! J'ai eu le vertige; j'ai fait le séducteur, le céladon. Je vois qu'en me repoussant, on se réservait de se moquer de moi. La honte que j'éprouve vous a trop vengé. S'il vous faut une autre réparation, Vidal, je suis tout prêt.
— Ah! mon ami, répondit gravement André, quand je vous blesserais, ou quand vous me tueriez, en quoi la douleur que j'ai ressentie serait-elle effacée? Non; soyons hommes, et parlons-nous en gens qui s'estiment. Vous m'avez outragé. C'est vrai. Mais , moi aussi, j'avais d'anciens torts analogues envers vous. Vous me l'avez fait comprendre autrefois; ce n'était peut-être pas assez pour votre satisfaclion. Vous vous êtes vengé, en essayant d'aimer ma foiiimc. L'un et l'autre nous nous trompions de route, mon ami. Le mauvais exemple vient de moi. Sans doute, comme j'avais expié la folie de mon rêve, vous deviez être satisfait et ne pas en de-
mander davantage ; sans doute, je vous avais institué gardien de mon foyer , et je dormais tranquille dans ma prison. Mais ce sonl là des surprises de la pauvre nature humaine. Vous vous repentez ; que puis-je demander de plus à un coupable? Ne parlons plus de rien. Donnez-moi votre main, que je la serre, comme une main loyale; embrassez -moi, comme un ami. Effaçons comme un mauvais rêve cette journée. D'ailleurs , dorénavant , je vais être sage , moi aussi , et je ne me ferai plus mettre en prison.
— Surtout pour les autres, n'est-ce pas? dit Hubert. Plus je songe à ce que vous faisiez pour l'un de nous trois, et plus je me trouve vil et lâche d'avoir été chez vous avec les pensées qui m'y conduisaient!
— C'était encore ma faute, reprit en riant, d'un rire véritablement sublime , le pauvre André. Nous avions autrefois mis tout en commun entre nous. J'avais oublié de réserver ma femme. Ah ! par exemple je vous cède ma belle-mère ! »
C'était peut-être, depuis bien des années, la première plaisanterie de Yidal. Mais il y a des gens qui ne sourient que dans les douleurs, et qui ont le génie de se faire bouffons, quand ils ont peur de devenir cruels dans leurs plus légitimes ressenliuienls. Hubert tomba dans les bras de Vidal.
Quand il rentra chez lui, André avait le front si
rayoïinnant, la figure si épanouie, que sa belle-mère haussa les épaules en disant :
« Le sot ! il se sera fait débiter un conte ! » Mais Marguerite , qui avait sur le cœur l'impassibilité précédente de son mari , voulut absolument savoir à quoi s'en tenir.
« Eh bien ! fît elle, vous avez vu M. Hubert?
— Oui ! vous aviez raison, Marguerite.
— Ah ! et qu'est-il arrivé ? vous avez rompu avec ce monsieur? »
Vidal sourit.
a Que vous importe, ma chère? l'essentiel pour vous n'est-il pas de savoir que je m'arrangerai pour ne plus aller en prison? »
Marguerite resta confondue. Elle devina la réconciliation. Pour le coup, c'était trop fort. L'indignation faillit la suffoquer. Quoi! elle ne valait pas même une bonne brouille, sinon une querelle! Décidément, Vidal ne méritait pas une femme fîdcle; et le plus foudroyant éclair de ses beaux yeux résuma CCS réllexions rapides, et sembla jeter des lueurs sinistres sur l'avenir.
'êgâ'
Conclusion.
Celle hisloire est vraie. Nous espérons que son invraisemblance même le prouvera. Elle n'a pas encore eu son dénoûmenl ; c'est-à-dire que tous les personnages vivent et continuent à se développer selon les lois que nous avons essayé de démêler dans chacun d'eux. Mais nous avons prouvé l'essentiel, et il ne nous reste plus qu'à conclure.
Vidal est rentré en grâce au ministère, mais il est mal noté et n'avancera pas. Talbot a obtenu qu'il lût réintégré. Nommé lui-même chef de bureau, il a pris André, le maintient, le garde près de lui. Il ne tente rien pour son avancement, aimant mieux l'avoir toujours à sa portée. Vidal est un employé scrupuleux et exact. Arrivé le premier, parti le dernier, il accomplit sa besogne sans plainte, sans embarras, sans récriminations d'aucune sorte. Resté fidèle au culte de l'esprit, sa grande joie est d'aller aux premières représentations des pièces de son ami Hubert, dans lesquelles il applaudit, sans
vouloir les reconnaître, ses idées d'autrefois. La chronique assure qu'il n'est pas heureux en ménage, et que Marguerite lui cause des chagrins. Mais le philosophe supporte stoïquement cette croix; il a un fils qu'il aîîne de toutes ses tendresses refoulées, et il espère en faire un jour un honnête homme.
Talbot est en passe de devenir ministre. Chef de bureau, bientôt chef de division, décoré, bien vu de ses supérieurs, on admire en lui une merveilleuse souplesse, une multiplicité de moyens qui confond ses envieux. Il aime beaucoup Yidal, dont il se sert beaucoup. Il n'a pas encore, selon la prophétie brutale de Bourdignon, fait condamner ce dernier; au contraire, il l'a fait revenir en France, lui a ménagé des influences ; mais il serait pourtant possible que cette première dette acquittée, Talbot ne se fît pas scrupule, dans une autre occasion, de payer son avancement, par l'acte héroïque de laisser condamner son ami.
Bourdignon semble, au surplus, ne pas vouloir lui fournir de prétextes.
Hubert est lancé dans la vie littéraire; il obtient des succès brillants; pourtant, on n'a pas à lui reprocher de sérieuses bassesses, ni de trop imprudentes réclames. Il est dans les meilleures conditions pour produire des u'uvres honoi'ables : il ci'oit à l'art et ne croit [)as aux artistes. Fier, dédaigneux des petits moyens, il va droit devant lui, sans se
fatiguer à mépriser ses rivaux. Il n'a jamais qu'un tort réel, dont il ne se doute pas : c'est celui d'avoir ex ploité, sans reconnaissance, les idées elles œuvres de son ami Vidal.
La belle Maxime est une charmante mère de famille. Elle chiffonne agréablement des dentelles autour de deux jeunes poussahs à l'effigie de Talbot. Nulle ne sait mieux qu'elle présider un dîner d'hommes politiques. La calomnie la plus astucieuse ne trouverait pas à entamer le marbre blanc, poli et froid, de sa réputation. Pourtant, il est très-vrai que par la grâce avec laquelle elle tend une tasse de thé au chef de division de son mari, elle a obtenu pour ce dernier un rapide avancement. Mais sa conscience n'a rien à voir dans ces petits manèges de sa coquetterie.
Le trio de l'institution Dumesnil-Florival n'a plus les mêmes enthousiasmes qu'au collège; a-t-il la même amitié? c'est là une question délicate, que nous trancherons pourtant par l'affirmative. Oui, ils s'aiment toujours. Il y a des liens qui ne se rompent jamais; à de certaines époques traditionnelles nos trois amis dînent toujours ensemble, trinquent, et portent des santés aux heureuses années du collège, à cette indestructible amitié dont ils sont l'éclatant témoignage. Mais dans l'intervalle de ces agapes, Talbot, l'homme d'État, trouve que son beau-frère est un littérateur de second ordre,
cl il a le courage d'avouer cette opinion. Hubert, de son côté, laisse voir qu'il n'a pas pour les fonctionnaires en général, ni pour le mari de sa sœur eu particulier, une estime bien chaleureuse. Quant à Bourdignon, il un est peu galeux. Il ennuie Hubert, il compromet Talbot. Bref, si l'amitié, fortement nouée au collège, se conserve, c'est à la façon des cucurbilacées : dans du vinaigre.
Mais hâtons-nous de proclamer que, sur un point, nos trois amis sont inébranlables et unanimes, c'est dans leur affection pour Vidal. Ce joujou leur est toujours nécessaire. Ne plus étouffer de leur protection ce pauvre homme qu'ils ont tous exploité à leur tour, sans s'en douter, leur semblerait iuipossible ; ils l'invitent tour à tour à leur table et prennent le plus naïf plaisir à entendre le reconnaissant André raconter, avec des larmes dans les yeux, l'acte magnilique, digne du prix Monlyon, par lequel ses jeunes amis l'ont enlevé au dur esclavage de l'institution. Les trois bienfaiteurs qui ont pris à Vidal son talent, son amour, son avenir, son bonheur, sa gloire, se défendent modestement, quand la louange devient trop vive ; mais au fond du cœur il n'en est pas un qui ne ratifie de bonne foi, pour lui-même, ces éloges si sincèrement donnés.
Vidal, comme on pourrait le conclure, n'est point un niais; il a toujours une intelligence active et sereine. Dans les conversations intimes, quand il
ouvre ses trésors cachés, il prouve ses ressources • abondantes ; mais une certaine pudeur l'empêche de se montrer supérieur à ses troisamis; il s'humilie avec une grâce charmante et sans bassesse, devant eux ; il se reprocherait comme un crime la moindre victoire remportée sur eux: il éprouve une joie secrète quand il se sent dépassé. Sans doute, il eût mieux aimé arranger sa vie selon ses premiers rêves ; mais le devoir lui a donné un fardeau ; il le porte sans plainte, sans murmure. Pauvre, obscur, attelé à une besogne insipide, mari d'une femme inférieure à lui, et trouvant dans son intérieur le tumulte que supportait si bien Socrate, après avoir souhaité la liberté, la vie de l'âme, ramour;le culte des lettres, et, sinon la gloire, du moins l'estime des hommes, il se résigne sans faiblesse, sans lâcheté; il veut donner à son fils l'exemple de sa patience et il se dit qu'il a fait son devoir ; sa conscience le préserve de toute amertume. Ce n'est pas une quiétude égoïste : il est toujours prêt à se dévouer, à souffrir encore pour les autres ; mais il accompht si bien , si strictement, tout ce qui lui semble conforme à l'honneur et à la loi de Dieu, que le reste ne l'émeut pas. Sa simplicité étonne et déconcerte, et fait croire à son infériorité. Il est si haut qu'on le croit petit, parce qu'on ne le voit pas grand. Ainsi que nous l'avons constaté au courant de ce récit, sa paix intérieure le rend optimiste; ou.
du moin's, s'il ne voit pas tout en l)eaii, comme Pangloss, il pèse équilablement l'humanité et ne voit jamais rien de désespéré : plus il souffre, plus il se prend à aimer et à croire. C'est un original ; c'est un honnête homme.
Est-ce à dire que nous avons voulu prouver que l'honnêteté doive être toujours dupe? Non, certes : A'idal d'ailleurs n'est pas dupe; personne ne le trompe ; il fait librement ce qu'il veut faire, et c'est cette liberté même qui fait sa sécurité et son repos. Le devoir ne tend pas de chausse-trappes. Si , au lieu d'être employé dans un ministère , André eût poursuivi la carrière vers laquelle le portaient ses instincts, n'eût-il pas eu de plus nombreuses épreuves, et n'eût- il pas été exposé à de plus pressantes tentations ? L'essentiel , ici-bas, n'est pas d'aller à droite ou à gauche, vers ceci, vers cela ; c'est d'atteindre un but toujours le même, Dieu, et de s'y préparer. Yidal se sent sur un roc ; c'est la raison de sa bonhomie. Que lui importe d'être exploité par ces jeunes gens? il ne veut pas le voir , il l'ignore de bonne foi, tant les choses fragiles de l'esprit ne l'attachent pas au delà de leur valeur; mais il leur sait gré pour jamais, à ces trois amis, d'un bon mouvement , d'un élan sympathique. Il pourrait leur donner son àme et sa vie, sans se croire jamais quitte. Ainsi, cet homme, ce juste, qui eût semblé au vulgaire une dupe, un pauvre niais, dévalisé
de sa gloire par ses trois amis habiles, a une auréole indestructible et porte dans son cœur les arrhes de la dette du ciel envers lui. Il est méconnu, dédaigné ; mais à chaque service qu'il rend, à chaque bonne action qu'il accomplit , il a des apothéoses intimes, des ravissements infinis, dont il jouit seul, et qui lui donnent le droit de pardonner à tous et à toutes choses.
Hubert, Talbot et Bourdignon passent aussi pour honnêtes gens ; mais il y a entre eux et Vidal cette difîérence essentielle qu'ils sont honnêtes en se comparant aux autres, et que lui ne se compare qu'à lui seul et est toujours en émulation avec luimême. Ils sont honnêtes, et, cependant, ils sont cruellement exigeants et injustes envers l'homme auquel ils doivent tous quelque chose.
L'ironie la plus sensible de cette histoire est évidemment de les trouver réunis et causant de leur cher protégé.
Talbot, qui lui doit ses meilleurs rapports, ses travaux les plus solides, le considère comme un excellent commis. Bourdignon , qui a profité de ses conseils, tout en les rebutant, ne lui trouve pas des opinions assez élevées; et si Hubert lui montre ses manuscrits, c'est surtout par l'éternel besoin de creuser le trou du barbier du roi Midas. Quand ils le voient partir ou arriver, avec sa figure paisible, son allure simple , sa tournure modeste, tous le re-
gardent en souriant et en se poussant du coude, et semblent dire :
«< Voilà pourtant celui que nous avons cru un homme de génie. Étions-nous fous ! »
En effet, ils sont devenus bien sages; chacun fera son chemin, même Bourdignon. Et André, qui est parqué pour sa vie dans l'administration, qui ne sera jamais qu'un pauvre petit employé, André ne les vaut pas. C'est l'avis de ces messieurs; c'est aussi l'avis de tout le monde. J'ai dit le mien. Pourtant il semblerait, par intervalles, que ce génie méconnu, que ce cœur écrasé va recevoir une éclatante réparation : Mme Talbot a des façons de le regarder qui le font tressaiUir. Aimée, enviée, adulée, Maxime a, par moments, comme un regret ou un remords de son bruyant bonbeur. On dirait qu'elle se demande si la vie de luttes, de souffrances avec cet homme de bien, ne lui aurait pas été plus belle et plus douce. Elle se souvient qu'elle a été son élève et qu'elle l'admirait ; et puis cet amour chaste , si cruellement interrompu, a laissé dans sa mémoire un parfum qui la fait rêver. La vanité n'a pas encore vaincu son cœur. Elle a des manières de parlera Vidal pleines de larmes et de tendresses cacbées. Il y a entre ces deux êtres, qui n'ont jamais échangé une parole d'amour, un lien mystérieux que la mort seule tranchera. Lorsque André tourne les yeux vers Mme Talbot, il y a dans leurs regards croisés un
rayon d'électricité qui se communique au cœur et le fait bondir dans la poitrine. Le paradis s'entr'ouvre, André voit l'infini ; mais ce sont là des éclairs : Maxime n'a pas encore assez souffert ni assez pleuré ; elle ne peut le comprendre parfaitement. Qui sait si un jour, vieillis tous les deux, ils ne se reconnaîtront pas enfin, et s'ils n'auront pas, avant de mourir, un entretien suprême dans lequel ils échangeront leur secret? Cette joie pure, Vidal n'ose l'espérer ; Maxime la pressent. Elle serait l'apothéose de ce martyr, et elle suffirait, elle seule, à l'empêcher de maudire l'humanité, si la tentation d'un blasphème, d'un découragement amer, pouvait surprendre jamais cette conscience infailUble.
Qj^A^l^
(les roués par amour.)
(les boues par amour.)
La carriole.
M le docteur Cérel était un de ces médecins à canne, à jabot et à manchettes, dont la race disparaît Quoique exerçant dans un chef-lieu de canton du département de l'Âuhe, il avait les allures proprettes d'un homme qui estimait en lui le commensal habituel de quelques châteaux du voisinage, et il eût fait bonne figure à Paris. Grand, maigre, et entièrement chauve, il avait sur son visage, d'une pâleur terrible, un sourire bonhomme qui lui donnait un reQet fantastique. Galant avec les dames, dont il ne tàtait jamais le pouls, sans leur baiser le bout des doigts, il était d'une dignité comique, d'une roideur grotesque avec les hommes : il aftec-
tioiinait les gens d'église et les magistrats, se faisant volontiers une place entre eux et comparant son ministère au leur. Il répétait souvent que, dépositaire des secrets des familles, il connaissait l'humarnité, aussi bien que le juge et le confesseur. Cette connaissance paraissait, au surplus , ne lui avoir laissé que peu d'illusions. Doucereusement railleur, il cachait une insensibilité effroyable sous des formes polies et sentimentales. Il y avait en lui quelque chose de cette urbanité payée d'un employé des pompes funèbres ; quand il saluait avec un sourire, on croyait qu'il annonçait le départ du convoi. Il était aussi difficile d'aimer ou de hair cet homme, qu'il m'est difficile de le peindre.
M. Céret ne racontait jamais sa vie. Il avait perdu sa femme après dix années de mariage, et était resté père d'un fils qu'il destinait à la médecine. A l'époque de notre récit, Louis Céret venait de passer à Paris ses premiers examens et était interne dans un hôpital. Nous reviendrons sur son compte. Achevons l'ébauche de son père. Le docteur, tour à tour gourmé, affable et sinistre, avait des petits yeux gris qui pénétraient au cœur comme des vrilles. Ces yeuxlà étaient k la fois des espions et des indiscrets: ils fouillaient, mais ils laissaient voir. Sans des yeux pareils, M. Céret n'eût été qu'un pédant ; avec ses prunelles, il donnait le soupçon d'une vivacité d'imagination et d'une ardeur d'ambition qui devaient le
faire galoper diaboliquement au-dessus de la sphère modeste de ses clients. Le docteur Céret avait habité longtemps Paris, On ignorait les motifs de sa désertion d'un tliéàtre si complaisamment ouvert. Quelque déception avait chassé sans doute des Hespérides cet ambitieux, qui se bornait maintenant aux pommes de son verger ; mais jamais une contidence, un mot, n'avait jeté la moindre lueur sur ce sujet. On sentait vaguement que le docteur, s'il eût écrit ses Mémoires, eût fait frissonner par le récit de quelques-unes de ces abominableshistoiresqueles sagesfemmes savent si bien ; mais le docteur n'était point tenté d'écrire, et c'était à peine s'il faisait grincer Je papier sous la plume , pour tracer deux lignes d'ordonnance. Quant à sa conversation, discrète, insinuante, elle coulait par échappées de robinet, pendant des intervalles qui semblaient convenus entre le docteur et je ne sais quelle loi d'étiquette. Ce qui l'avait surtout chassé de Paris, cet homme habile, c'était probablement son regard qu'il ne pouvait cacher ni dissimuler assez. En province, dans un village, il était plus sûr de lui, moins défiant des autres. C'était un homme grave, pour qui rien n'était futile ; sentant sa force, et craignant qu'elle ne se révélât mal à propos au dehors,il jouait, pour ne pas faire peur, la comédie de la canne à pomme d'ivoire, dus manchettes et du jabot. Émoussé par l'usage du bistouri contre les susceptibilités de la
chair, croyant peu à la douleur, ne croyant pas à l'âme, fort réservé sur le chapitre du bon Dieu, qu'il tolérait comme un préjugé, il ne hejurtait de front aucune convenance sociale, mais affectait une courtoisie perfide ; hâtons-nous d'ajouter, pour conclure sur ce premier point, que M. Céret ne laissait distinctement deviner que deux faiblesses : il aimait l'argent et chérissait son fils.
L'avarice est une excellente excuse. Elle portait le poids des répulsions dont M. Céret n'osait s'affranchir. La grande habileté , dans la cohue des hypocrisies humaines, n'est pas tant de cacher ses défauts que d'en mettre un en évidence auquel tout le monde s'attache, et qui permet d'introduire les autres en fraude. Le docteur se savait avare, aimait à le paraître, et s'efforçait de perfectionner ce vice en relief, auquel les gens à psychologie indolente s'arrêtaient. On expliquait la pâleur étrange, le regard importun, les habitudes précautionneuses du médecin, par ce seul mot : l'avarice. Et l'affabilité de commande qu'il répandait parfois comme une crème douce et froide sur la pâte acidulée de son caractère, semblait à tous un effort de sa tendresse paternelle. Quand ce vieillard méconnu contractait ses sourcils grisonnants, ])inçait ses lèvres et laissait échapijcr un sarcasme un ])eu trop amer, on nuu'mur.iit derrière lui : « Voila .M. Méret (pii i)ense à ses écus. » Uiiand il souriait, (piand il alTectait la
belle hunieur, quand il se risquait sur le gazon fleuri des conversations innocentes et banales, on le regardait avec une sorte d'attendrissement, et chacun de dire : « Le pauvre homnic! il pense à son fils.» Mais il n'était personne qui prît pour argent comptant son rire ou son ironie. Sans pénétrer son masque, chacun s'y heurtait et devinait une arrière-pensée. En somme, et pour tout le pays, à dix lieues à la ronde, M. Géret avait la réputation d'un très-habile médecin, d'un sang-froid infaillible, travaillant pour thésauriser et pour doter son fils ; mais sous cape , ce renard frotté de neige riait et se moquait du pubhc, en exagérant son rôLe.
Quand les paysans venaient le consulter, il leur criait de loin : « Otez vos souliers!» et nul ne se hasardait sur le seuil de son cabinet sans avoir préalablement laissé ses chaussures à la porte. Il traitait ses clients comme des Turcs, et sa maison comme une mosquée. On eût sah, égrafigné son parquet, et le docteur estimait que chaque empreinte de clous dans les planches eût ôté de la valeur à sa maison. Si on l'invitait, dans une vishe, à quelque libation de café, il faisait emplir le sucrier et prenait soin de le laisser vide, mettant le surplus de sa tasse dans sa poche et dans ses goussets. Les paysans se jouaient de sa manie, et les plus fins, les plus osés, c'est-à-dire les mieux approvisionnés de santé, ne craignaient pas de tenir bon,
en lui présentant un seul morceau de sucre dans un sucrier vide. M. Céret était le premier à ricaner de ces facéties. Dans le monde des châteaux, son avarice était plus finement mise en œuvre. Il avait des façons de maniaque, et caressait l'or de certains meubles, de certaines pièces d'orfèvrerie, avec un magnétisme si ardent, qu'il semblait que le métal dût lui rester aux doigts. C'était lui qui dressait, dans les conversations, le bilan des fortunes discutées, avec les termes d'une convoitise bonhomme.
Parlait-on politique , il disséquait le budget avec la friandise d'un gourmet de chiffres qui pourléche, les grosses sommes. A l'ècarlé , au ^vhist , au boston, il se lamentait pour une fiche perdue, et savait, avec une maladresse fort ingénieuse, augmenter, dans ses regrets exubérants, le total de ses pertes.
Le docteur retirait un double profit de ce manège. Gomme, après tout, il était réellement avare, il pouvait se livrer sans contrainte à sa manie d'acquérir, et il détournait, de cette façon, les curiosités malavisées qui auraient pu scruter trop profondément.
M. Céret était un personnage dans le canton. Il avait la clientèle des hobereaux du voisinage, et une carriole d'assez piètre apparence, qu'il crottait les jours de boue et qu'd décrottait les jours de grande pluie, servait à ses petites tournées quotidiennes. Il
va sans dire que la jument du docteur mangeait à tous les râteliers, mais jeûnait chez elle.
Un jour d'automne, après midi, le docteur revenait d'une tournée, quand, à l'angle d'un petit bois qui domine le village de ***, l'aboiement d'un chien et son nom prononcé à voix haute le tirèrent de la méditation profonde à laquelle, en dépit de son humeur positive , il avait succombé. Un mouvement sec et nerveux arrêta la jument , et le docteur vit , près du marchepied, un chasseur de haute taille qui, le cigare dans les dents et le front couvert, lui souhaitait le bonjour avec une familiarité qui sentait le gentilhomme insolent.
« Ah! ah! c'est vous, monsieur de Sohgnac? fit le médecin.
— Moi-même, cher docteur; comment vont les malades ?
— Assez bien ; et les perdrix?
— Mais , vous voyez , comme vos clients ! » répliqua le chasseur en entr'ouvrant sa carnassière suffisamment garnie de victimes.
Le docteur ne dédaigna pas de sourire à cette plaisanterie.
«Vous êtes un grand tueur, monsieur de Solignac !
— Après vous, s'il vous plaît , monsieur Céret. » Cette réponse brutale et vulgaire ne parut pas
telle au docteur. Il pointa pendant une seconde le double éclair de ses petits yeux gris sur la figure de
son interlocuteur, et, entre ces deux hommes, il y eut un muet échange de pensées, comme entre deux complices.
« Comment se porte ma chère cousine? demanda le chasseur en secouant la cendre de son cigare sur les roues de la carriole.
— Mais assez hien, » répondit M. Céret avec une certaine provocation dans la voix.
Le chasseur fit un geste de colère à demi réprimé. «Tous vous moquez de moi, doctoar!
— Je ne me moque jamais des gens qui manient le fusil comme vous. •
— Bah! ma poudre ne vaut pas les vôtres. Ainsi ma cousine est guérie?
— Je ne dis pas cela. Il lui faudra bien du temps et bien des soins.
— Ne craignez-vous pas pour elle la chute des feuilles?
— Penh! l'automne est bien doux, et je lie suis pas de l'école de Millevoye!
— Je crois parbleu bien : vous êtes de celle tle Castaing! »
Le docteur ne sourcilla pas; il étendit seulement une main au-dessus de ses yeux poui* mieux voir ilaus la campagne et promena autour de lui un re- ;j;ard soupçonneux.
" Personne ne nous écoule, re|)rit M. de Solignac en haussant les épaules ; parlez sans crainte.
LES DEUX MEDECINS. ï>83
— Je ne crains rien, et je n'ai rien à dire qui ne puisse être entendu , répondit le médecin avec un ton pédantesque.
— Ah! ail! vous êtes superbe, mon cirer docteur, répliqua de Solignac en riant aux éclats. Je parie que vous vous défiez de votre cheval et que vous prenez mon chien pour un juge d'instruction.
— Vous êtes bien gai, monsieur de Solignac!
— Tous êtes bien lugubre, monsieur Géret!
— Il vous est facile, à vous autres gentilshommes chasseurs, viveurs, de vivre insoucieux; mais un pauvre diable de médecin comme moi, l'ami des pauvres, le confesseur des riches, qui reçoit tant de secrets pénibles, n'a pas lieu de rire. Ma besace est lourde, et, si je trébuche en la portant, il y a toujours des envieux pour se moquer ou des méchants pour m' accuser. Ah! l'humanité n'est pas belle à voir !
— C'est que vous ne la regardez que dans votre glace! Allons, trêve de propos inutiles, mon cher Géret. Vous qui économisez toute chose, soyez donc au moins avare de vos paroles. Où en est notre affaire? » . .
Le médecin était bien résolu au silence. Il fit mine de saluer son interlocuteur, et secoua la bride de la jument pour lui donner le signal du départ. Mais de Sohgnac n'était pas homme, non plus, à renon-
cer à son idée. Il retint la jument par la bride , et mettant le pied sur un des rais de la roue :
«Sacrebleu! docteur, s'écria-t-il , vous ne me quitterez pas ainsi ! Yoilà huit jours que je suis revenu dans ce pays, et voilà huit jours que vous prenez plaisir à m'éviter. Je comprends que vous refusiez mes visites. Comme je me porte bien, et que je n'ai pas envie de me faire empoisonner par vos drogues, on pourrait se demander ce que je vais faire dans votre officine; mais, quand je vous vois par hasard , quand j'ai le bonheur de vous rencontrer, seul, en plein champ ; quand nous pouvons causer, à cœur ouvert, voilà que vous prenez vos airs importants, mystérieux, et que vous vous refusez à me dire un mot, un seul qui me rassure! C'est, en vérité, par trop de précautions.
— L'homme sage, monsieur de Solignac, répondit avec le même sang-froid imperturbable le docleur, ne se découvre jamais en plein air ; les secrets peuvent s'enrhumer.
— Mais, encore une fois, nous sommes seuls, absolument seuls, à moins que vous ne redoutiez celle compagnie de perdreaux, qui passe là-bas, el que vous m'aurez l'ail nianiiuer.
— Ou a vu des oiseaux déposer en justice, dit M. (îérel avec un sourire élrauge.
— Oui, dans le temps sans doute où les bêles parlaient. Voyons, ù votre tour, parlerez- vous?
Est-ce que vous reviendriez de confesse? ou bien iivez-vous peur que le bon Dieu ne vous foudroie à travers le cuir de votre carriole? »
M. Céret ne put s'empêclier de regarder le ciel, qui était alors d'un bleu profond et presque obscur, avec un sourire de dédain suprême et d'orgueilleux défi. Il avait plus peur des hommes que de Dieu. Ce regard fut compris de Solignac, qui, rassuré par cette provocation impie, commença à espérer.
« Je me suis juré , dit-il , en vous apercevant, docteur, que vous me donneriez des nouvelles exactes et précises de ma chère cousine ; et vous passerez plutôt sur mon corps que de me faire manquer à mon serment. J'ai lâché le mot de Cambronne, et on ne revient pas sur ces mots-là. Exécutez-vous donc de bonne grâce, et dites-moi, mais, là, la main sur votre gilet , comment se porte véritablement Mme de Fouchy,
— Je vous l'ai dit , assez bien !
— Pas d'ambages, docteur! et, en parlant ainsi, de Solignac se croisa les bras et regarda cyniquement le médecin : est-ce bien pour elle ou bien pour moi'.
— Bien pour elle et bien pour vous !
— Qu'entendez-vous par là, mauvais plaisant?
— J'entends , mon cher monsieur, que la vie des femmes est fragile ; mais que la nature a des secrets qu'elle ne nous a pas encore dits.
— Bah! un homme comme vous a dévalisé la science, et n'a plus guère d'occasions de douter.
— Vous me flattez, monsieur; votre cousine est Lieu chancelante ; un mal mystérieux, et qui, je le crains, restera un prohlème pour tout le monde, l'entraîne, la pauvre femme, vers un endroit frais et obscur qu'elle voudrait bien ne pas visiter de sitôt. Mais , puisqu'il faut vous le dire , ses petites mains se cramponnent vainement à la vie. Vous serez en deuil cet hiver, monsieur de Sohgnac.
— Et vous, en gaieté pour longtemps, habile docteur, si vous dites vrai. »
Le docteur ne broncha pas. Ses yeux, insensibles en apparence à la flatterie comme à la crainte, ne se voilèrent ni ne s'allumèrent. Ils conservèrent leur llxilé. De Solignac, radouci par cette confidence, jeta les débris de son cigare , et , avant d'en allumer un autre, reprit en scandant ses paroles :
a Et si ma chère cousine appelait un médecin de Paris, que dirait le confrère? Pourrait-il vous convaincre d'erreur? »
Cérct eut un mouvement de pitié si visible , que son complice rougit de honte.
a Toute la faculté viendrait au château, qu'elle s'inclinerait devant la sagacité de mon diagnostic et l'infaillibilité de mes ordonnances.
— Et.... si l'on examinait vos lioles?
— Je ne les cache pas. On peut les analyser; je
ne crains rien ; je suis en mesure envers tout le .monde, entendez-vous, monsieur de Solignac?
— Peste! vous êtes un habile homme, docteur,
-r- Prouvez-moi que vous êtes un aussi habile chasseur, car voici un lièvre qui écoute tranquillement notre conversation. »
Le docteur désignait l'entrée du petit bois. De Solignac se retourna, vit ou crut voir la bête, mit son fusil à l'épaule; mais il n'avait pas tiré, que la carriole roulait déjà sur son chemin.
« Diable d'homme ! hypocrite infernal, murmura le chasseur, qui avait manqué le gibier et qui voyait fuir le médecin , il m'échappe toujours. Il se défierait de son oreiller. J'ai pris là un associé dangereux. Il a mon secret; je n'aurai jamais le sien. Bah! qu'importe? son avarice me garantit le succès. Oui , pourvu qu'au moment de la victoire il ne machine pas quelque sorcellerie pour m'escroquer. Si je le savais! »
Et achevant sa pensée dans son esprit, de Solignac entra brusquement dans le fourré en rechargeant son fusil.
Pendant ce temps , le docteur trottait vers le village de ***, et voici ce qu'il se disait intérieurement :
« Ah ! ah ! coquin ! tu crois que je te ferai millionnaire, et que je te donnerai ma tête par-dessus le marché. Point! point! ce qui est convenu est con-
venu. Mais lu ne sauras rien, ni toi, ni personne. S'il te prend fantaisie de me dénoncer, de me vendre , ce n'est pas moi du moins qui te fournirai des preuves. Ah ! ali l ces beaux gentilshommes ruinés, cela s'imagine qu'il suffit de chuchoter à l'oreille d'un bonhomme de médecin quelque belle promesse, pour que leur rêve s'accomplisse; et, le fruit cueilli , ils voudraient peut-être mordre tout seuls à la pomme. Nennil monsieur de Sohgnac! Moquezvous ; appelez-moi Castaing ! je vous défie de trouver de moi les quatre hgnes qui suffisaient à Talleyrand pour faire pendre un homme; et vous n'êtes pas un Talleyrand , mon pauvre benêt de scélérat ! Hue , cocotte! tu portes un milhon, ma bête! attends! attends! je te ferai bâtir une belle écurie ; tu auras de l'avoine fraîche et tu traîneras une carriole repeinte à neuf; et si mon fils te trouve un peu coriace pour le galop , je te donnerai un beau petit cheval pour compagnon, et Louis caracolera à la barbe de M. de Solignac. Pauvre Louis! comme je l'aimerai bien alors, quand il ne me coûtera passi cher! Les enfants , quels ingrats! ils ne savent jamais tout ce que nous faisons pour eux. Ah ! ah ! la bonne petite vie que nous mènerons alors! ... Il faudra que je me fasse nommer conseiller d'arrondissement. M. de Solignac voudra être député un jour, je lui ferai de l'opposition ; je l'empêclierai d'être nonuné ; je ferai nommer, si je veux, mon garçon à sa place; je se-
rai riclie ; il écumcra de colère, ce Solignac. xVh! lu m'appelles Castaing? tueur? Va! va! Je rirai bien; et tu te mordras les ongles d'avoir eu recours à moi. Il y avait peut-être quelqu'un de couché à plat ventre derrière le buisson , quand il m'a parlé. Peut-être était-on venu se poster derrière ma voiture. C'est un si grand scélérat! Mais je n'ai rien dit; je pourrais répéter ce que j'ai dit, devant un tribunal, la tête haute. Tandis qu'au contraire, c'est lui qui a parlé! oui, il a parlé, comme si on avait besoin de causer pour s'entendre! Hue, cocotte! »
Et le docteur fouettait la jument, mais par des coups si discrets, qu'on eût dit qu'il voulait à la fois ménager la bête et le fouet ; puis , les yeux illuminés, la lèvre remuée par un sourire diabolique, il sautait sur sa banquette ; et s'il eût su un seul refrain de chanson, nul doute que cet homme funèbre n'eût chanté. Ses idées dansaient une sarabande macabre dans sa tête. Les cailloux de la route lui semblaient des pièces d'or; il sentait sur sa tête son pot au lait bien disposé sur un coussinet infaillible, et ne craignant ni les faux pas, ni la culbute, il déroulait ses rêves qui s'en allaient par bouffées de chaque côté de sa voiture. Cet homme sardonique jetait à travers ses méditations des regards de dominateur sur la nature. 11 se sentait puissant, et sa carriole, qui sautait, rebondissait sur les cailloux et dans les ornières avec un cliquetis de ferraille, som-
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blait renfermer quelque trousse gigantesque et infernale , ou bien un sac d'écus et de têtes de morts se heurtant et se brisant dans un bruit formidable. Ce vacarme était une douce harmonie aux oreilles du docteur. 11 distinguait des hymnes à son génie , à sa force, à sa richesse, dans ce charivari de sa vieille carriole ; et, quand il cessait de retourner sa pensée pour se reposer dans l'absence des réflexions, il laissait mollement aller sa tête maigre et pâle, selon le rhythme barbare de ce bruit qui le berçait.
Le docteur, en arrivant, trouva sur le seuil de sa porte sa vieille servante qui guettait son retour.
a Allez vite au château, lui cria-t-elle avant qu'il fût descendu, Mme la comtesse vous a envoyé chercher trois fois. »
Le docteur ne répondit pas. Il fit entrer sa carriole dans la petite cour, détela lui-même sa jument (lu'il attacha avec précaution à sa mangeoire, tira d'un coffre soigneusement cadenassé une dcmi-jnesure d'avoine qu'il répandit fastueusement devant les naseaux fumants de la pauvre bote, ravie de cette prodigalité; puis, secouant la poussière et les quelques débris de paille ([ui pouvaient compromettre la dignité de son costume, il alla préparer dans son cabinet la potion qu'il avait coutume de portera son affectionnée cliente, Mme la comtesse de Foucliy. Un (juart d'heure après cette opération,
faite à huis clos, M. Géret, le chapeau soigneusement brossé, marchait d'un pied ferme et tranquille vers le château, où sa présence était si impatiemment attendue.
Un coucher de soleil.
« Ah! docteur, vous me faites mourir! » s'écria faiblement et avec un sourire Olympe de Pouchy, quand M. Géret parut dans sa chambre.
Si maître qu'il fût de lui, le docteur ressentit une secousse intérieure qui lit tressaillir les deux coins de sa bouche. La parole a des hasards étranges. Il n'y avait qu'à supprimer le doux et pâle sourire de la malade, pour donner à son ironie la force formidable d'une accusation. M. Géret vint prendre la main que lui tendait la comtesse, et, tout en consultant le pouls, répondit en hochant la tête d'une façon grondeuse et paternelle ;
a Jamais raisonnable!... Nous avons encore aujourd'hui de vilaines idées! Voyons, qu'y a-t-il de nouveau?
— Il y a, répliqua Olympe en laissant retomber
sa tête sur le dos de son grand fauteuil , que j'ai peur quand vous n'êtes pas là ; que je sens bien votre science inutile , mais que j'ai besoin de vous voir, de vous entendre, et que, si vous devenez si rare , vous me trouverez morte un beau soir.
— Sur quel roman lugubre avons-nous dormi aujourd'hui? Voilà une petite main qui est pourtant bien fraîche et bien calme 1 Ce n'est pas le cœur qui souffre, mais la têle. Je vois bien qu'il me faudra encore vous gronder. »
Et, en parlant ainsi, le docleur posait son chapeau en équilibre sur sa canne, à l'angle de la cheminée, et roulait un siège à côté de celui de sa malade.
« Oui, grondez-moi; dites-moi que je suis folle I trompez-moi, s'il le faut; mais je vous en suppUe, venez plus souvent. Votre présence me rend la raison. Ah! mon bon docteur, ne m'abandonnez jamais! Vous êtes mon seul ami. Quand vous n'êtes plus là, je m'imagine que vous êtes allé chercher M. le curé et que tout est fini!
— Racontez-moi votre journée ; est-ce que vous avez bien souffert?
— Ah ! j'aimerais mieux souffrir! I.a douleur, c'est la lutte, c'est la vie ; mais la faiblesse, l'épuisement, le calme qui m'accable est bien plus terrible. Ditesmoi la vérité; j'aurai le courage de l'entendre.
— La vérité, c'est (jue l'imagination fait tort à mes
potions, et que \c ne puis lieu, tant que vous ne voudrez pas guérir.
— Mais je ne demande pas mieux, pourtant! Croyez-vous donc, impitoyable ami, que je me résigne à cette lente agonie? Je n'ai que vingt ans ; je n'ai fait aucun mal sur la terre, et il me semble qu'il y aurait encore du bonheur pour moi! J'ai voulu sortir tantôt; je me suis traînée jusqu'au jardin. J'ai cru que le soleil me ferait du bien. Mais j'ai vu tomber tant de feuilles, la nature m'a paru si belle et si triste, que je me suis évanouie en pleurant, et qu'on m'a rapportée toute glacée près de ce feu.
— Il ne faut plus sortir ; les journées commencent à devenir froides ; le vent était du nord.
— Déjà! mais l'hiver n'est pas encore venu! J'ai des fleurs à regarder, à respirer !
— Il vaut mieux vous priver un peu trop tôt des fleurs qui finissent que de risquer de jouir trop tard du printemps prochain.
— Le printemps! le verrai-je ? oii serai-je, alors?
— A moins que vous ne couriez l'Italie, j'espère bien que vous serez ici, belle, remise, et que nous irons ensemble faire de longues promenades.
— Ah ! docteur ! c'est vous qui avez de l'imagination.
— Non, je n'ai que du calme et un peu d'expérience.
— Ainsi, vous croyez que je puis guérir ?
— Si je le crois ' nous autres médecins, nous sommes un peu sorciers : nous prédisons l'avenir, et je vois dans les lignes de cette petite màin-là que vous vous remarierez, que vous serez bisaïeule et que vous vivrez cent ans !
— Ah ! ne plaisantez pas ainsi, mon bon docteur ! »•
Et, cédant, en dépit de sa langueur, à l'autorité doucement railleuse du médecin. Olympe souriait. Ses joues pâles se coloraient faiblement. Elle se sentait intérieurement ravie de cette contradiction. Elle voulait être grondée encore. Son âme, ensevelie dans les liens d'une tristesse pesante, remuait et s'agitait; elle aspirait toutes ces flatteries avec la convoitise d'un enfant. Quant au docteur, il se disait que la visite devait durer une heure ; qu'il fallait l'employer; et il faisait jouer les eaux ; il ouvrait le robinet des paroles doucereuses, caressantes, des flatteries paternelles, des galanteries de vieillard; il faisait perler doucement chaque petit flot de son discours ; il distillait avec une gravité courtoise les enfantillages, les niaiseries de ses consolations. '
Il avait apprêté en route toutes ces sucreries, et maintenant il les donnait une h une, et les faisait cro(iner à cette enfant gâtée, jusqu'à ce que-l'heure de se retirer f(\[ venue. Mais cette comédie répandait autour d'OIynq»' nnc atiMosplièro embaumée.
Elle bénissait cet liommc qui consentait à se moquer d'elle ; elle avait des tentations de tomber dans ses bras, de pleurer ou de rire, avec des sanglots sur son sein ; mais, retenue sur son fauteuil par une faiblesse énervante, elle se contentait d'alimenter par de timides objections ce discours calmant dont eHe buvait chaque parole.
La conversation se continua ainsi, toujours la même, revenant aux mêmes idées, repassant par les mêmes sentiers, s'amusant aux mêmes bagatelles ; et cette heure valait mieux pour la santé de la malade que toutes les drogues du formulaire. Il est juste de remarquer que la solitude devait paraître plus pesante et plus lugubre à Mme de Fouchy après cet intervalle de résurrection, et qu'elle ne pouvait que se sentir plus malade, en se retrouvant seule et faible après le départ du docteur.
Olympe de Fouchy était veuve et avait vingt ans. Orpheline et sans fortune, elle avait été élevée par M. de Fouchy, qui, vieux et infirme, s'était accoutumé à son doux visage, à la fraîche influence de sa jeunesse et de sa beauté ; aussi, l'égoïste vieillard, mettant aisément d'accord les intérêts de sa pupille et les siens, se persuada-t-il qu'Olympe ne devait pas le quitter, pour courir les hasards d'un mariage; il se dit que son devoir lui prescrivait de garder chez lui, à ses côtés, dans l'ombre de sa vie, ce parfum et ce rayon qu'il défendrait ainsi beau-
coup mieux et qui semblait lui infuser la vie par émanations. D'ailleurs, Olympe ne pouvait prétendre qu'à une union hasardeuse. Ne valait-il pas mieux lui faire partager des millions et lui imposer quelques années d'un célibat claustral, en l'épousant?
Ce raisonnement ne fut pas présenté dans sa nudité ; mais le vieillard fut si paternel dans sa demande, que la pupille consentit à cet inceste innocent. Le monde l'effrayait; elle se sentait les ailes fragiles. L'hospitalité tendre de ce vieillard était triste, mais douce. Peu lui importait, à elle qui n'osait jeter un regard au delà de la vie présente, les ambitions et les rêves des autres jeunes tilles ! Si elle sentait au plus profond de son cœur s'éveiller une tentation, un désir vague et confus de tendresse, d'affection jeune et active, l'orpheline refoulait cette protestation inquiète de son hmocence et de sa jeunesse sous les fardeaux de son obéissance et de sa raison. Elle déganta sa pauvre petite main blanche, qu'elle plaça en tremblant dans la main de son tuteur, et M. de Fouchy, énui, limiblé jusqu'au repentir, jusqu'à la honte, par cet acte de soumission, jura de tout arranger pour le bonheur d'Olympe cl déposa le plus paternel do tous les baisers sur le front de sa femme. Ce fut là toute la joie des noces. Olympe devint comtesse. Mais rien ne fut cliangé dans sa vie; elle garda sa petite
chambre virginale, cl son mari fut toujours son tuteur.
Olympe était délicate, Monde jusqu'aux dernières limites du possible. Elle avait dans seS cheveux, toujours relevés en larges bandeaux épanouis, des reflets dorés qui mettaient comme un nimbe autour de ses joues pâles. Sa peau transparente laissait voir le tissu des veines. Ses grands yeux bleus faisaient deviner l'ennui de son âme et regardaient avec lenteur, comme s'ils étaient certains de ne jamais rencontrer le bonheur, si vaguement attendu. Ses premiers habits d'enfant avaient été des vêtements noirs, et le deuil qu'elle ne portait plus extérieurement était resté en elle. M. deFouchy soupçonnait cette mélancohe, ce vide d'espoir qui ressemblait à du découragement, et il essayait de faire fleurir sous sa froide et chétive haleine cette fleur de serre, qui avait surtout besoin d'air et de soleil. Mais il ne pouvait lui donner les brises tièdes que répand l'amour ; et ses galanteries compatissantes épaississaient, loin de la dissiper, cette atmosphère de tristesse dont Olympe se sentait accablée. Ce vieillard joua toutefois son rôle d'époux avec à-propos. Il pouvait vivre quelques années encore ; mais il eut le bon esprit de mourir, un an après le sacrifice funèbre de son union. Par testament, il laissait à sa veuve l'usufruit de son immense fortune, qui ne devait retourner à sa famille
qu'au décès de la comtesse. Une clause spéciale déclarait pourtant que, si Olympe se remariait, elle devenait alors nu-propriétaire. M. de Fouchy avait voulu concilier le droit des siens avec sa dette personnelle, et il pensait qu'un souvenir reconnaissant du jeune mari que pourrait espérer la comtesse valait à coup sûr la satisfaction de ses héritiers directs ; d'ailleurs, il entrevoyait dans l'avenir de jolis têtes d'enfants entourant la robe d'Olympe, et il se disait qu'on viendrait peut-être prier et pleurer sur sa tombe avec ces petits anges qui le vénéreraient comme un aïeul. En somme, on le voit, cet égoïste était un sage. Il s'était fait sa part de son vivant, et voulait qu'on lui pardonnât après sa mort les quelques mois d'inoffensive intimité qu'il avait prélevés sur l'avenir de sa pupille.
Olympe le pleura sincèrement, comme un père, et, dans le premier épanchement d'une douleur filiale, voulut lui rester fidèle. Elle se confina dans le château de ***, résista aux avances d'un monde qui avait dédaigné les vertus de la jeune fille pauvre, et qui semblait tout disposé à ouvrir ses portes à la veuve riche et belle. Elle ignorait la vie; mais sa candeur la devinait. Les quelques lectures qui avaient été la rosée de son intelligence avaient déposé en elle des germes de défiance. Elle avait peur maintenant des hommages qu'elle avait pu rêver autrefoiSj^et cet amour auquel elle avait cru jadis.
sans oser l'espérer, elle le redoutait maintenant, sans y croire. Sa solitude se fit donc plus complète et plus morne. Fiancée à la douleur, elle avait fait de son château une sorte de cloître où elle trouvait une amère jouissance à souffrir seule, à se laisser dévorer par la lente consomption des âmes inoccupées.
M. de Solignac était pour la plus grosse part l'héritier de M. de Fouchy. Son désappointement s'exhala tout d'abord en formidables imprécations. Dans les soupers de condoléance que ses bons amis du Café de Paris et de son cercle lui donnèrent, il ne jura rien moins que de tordre le cou à cette péronnelle qui, après avoir eu la finesse de se faire épouser par son tuteur, avait su se faire adjuger l'usufruit, et, le cas échéant, la propriété d'une si belle fortune. M. de Solignac avait escompté depuis longtemps M. de Fouchy, et il se trouvait fort embarrassé du mauvais tour que lui jouait le défunt. Beau garçon, ne croyant à rien, ne sachant rien, n'aimant rien, dépensant toute son énergie dans des intrigues banales, insolent avec les femmes du monde que sa naissance le contraignait de fréquenter un peu, et galant jusqu'à la platitude envers des filles de portiers qu'un peu de savon et de satin avait transfigurées en femmes élégantes pour les besoins de l'Opéra et du cœur des gentilshommes français, de Sohgnac n'était ni meilleur ni pire
300 LES DEUX i\lEDECINS.
qu'un las d'Alcibiades de pacotille qui écorchent tous les jours, sur les boulevards, les queues de leurs chiens, pour faire parler d'eux, et qui sont partout trop nombreux, excepté pourtant où ils auraient quelque raison de l'être, c'est-à-dire dans les antichambres de la police correctionnelle.
De Solignac appartenait à cette génération qui, Dieu merci, tend à disparaître sous le ridicule, pour laquelle la vie est une cohue, une sorte de lansquenet, et qui, ayant reçu de maîtres sans idées, de philosophes sans principes, une éducation sans but, entre dans le monde sans foi, et n'estime pour rien tout ce qui ne satisfait pas sa vanité ou son plaisir. De Solignac s'était trouvé un beau jour, sur l'asphalte du boulevard avec un nom considérable, une belle mine et quelques revenus. Il s'était rangé immédiatement en politique parmi les conservateurs, et, pour le reste, il a\ait payé sa dette au pays, en faisant courir des chevaux maigres et en entretenant des danseuses de même acabit. Je ne sais trop si la noblesse de sa race était ancienne; s'il datait du roi Jean, ou de l'Empire ou de la Restauration ; ce que je puis affirmer, c'est qu'il lui suffisait d'avoir une particule devant son nom, pour mépriser les honnêtes gens, et de quelques armoiries pour en orner ses brelo(iues et ses têtes de lettres. Étranger à tout ce (|u'(»n éciit, il n'ouvrait de livres que ceux (|ui lui était recounuandés par son valet de eliam-
hrc, et qui offraient à son goût blasé les mémoires de quelque actrice retirée des affaires, ou les confessions équivoques de quelque lorelte devenue célèbre.
Contemporain de Werther et de René, M. Jules de Solignac avait aussi un grand vide à combler dans son cœur ; confondant son cœur avec son estomac, il s'attablait au festin et mangeait et jouissait, au lieu de rêver et de désespérer. Il se pouvait qu'il ne fût pas un descendant des croisés, car il ne songeait guère à conquérir Jérusalem, et les juifs lui semblait d'estimables prêteurs, auxquels il fallait dresser un temple et ne jamais les en chasser.
A la mort de M. de Fouchy, le vicomte de Solignac était ruiné, et se trouvait dans cette position critique d'être obligé, pour vivre, d'épouser quelque vieille femme riche, à moins qu'il ne se sentît assez habile pour rendre les cartes intelligentes. Le vicomte était d'humeur à tricher à tous les jeux. Il savait fort bien que ses meilleurs amis avaient autour du tapis vert une probité relative des plus commodes, et il n'était pas inouï d'entendre parler de quelques gentilshommes de la chevalerie de 1830 surpris à faire sauter la coupe. En somme, de Solignac était effrontément de son époque; il n'avait d'autre préjugé que celui de n'en vouloir aucun. Il se garait d'une croyance ou d'une apparence de
vertu, comme d'un ridicule, et s'efforçait, étant mauvais sujet, de devenir coquin.
Épouser Olympe et rattraper les millions, avec le surplus d'une charmante veuve, plus jeune fille qu'une pensionnaire, ce fut la première tentative de revanche dans la partie perdue par de Solignac. Mais Mme de Fouchy ne se méprit pas à cette galanterie qui la circonvenait tout à coup. Elle avait fait volontiers l'aumône de sa jeunesse à son vieux tuteur; elle eut peur de rembourser ce jeune élégant, si fier de lui, si blasé. La pauvre enfant ne comptait pour rien l'amour : elle n'osait y songer, et, si un secret instinct ne se fût révolté en elle contre M. de Solignac, elle se fût résignée, par ennui de la terre, à satisfaire cet héritier désappointé. Mais cette répulsion secrète la sauva. De Solignac, poliment, mais impitoyablement congédié, rencontra M. Céret. Il y eut entre ces deux hommes, peu enthousiastes, une rigoureuse estimation des chances que la santé débile de Mme de Fouchy laissait au vicomte. Le médecin assura que la jeune veuve allait être probablement atteinte d'une maladie de cœur qui devait infailliblement la tuer. L'héritier ne dissimula ])as ce qu'un pareil événement auiait l)Our lui d'heureux, cl il s'engagea cyniiiuemeul à délaclier (|nel(|ue chose, comme un million, de la inagnili(|ue fortune que la mort prématurée de sa jeiMie \;\\\U\ lui mettait entre les mains, pour récom-
penser l'esprit d'à-propos du médecin, qui no contrarierait en rien les aspirations de Mme de Foucliy vers la tombe. Ce sont là de ces vœux qu'il est toujours imprudent d'émettre devant un médecin. M. Céret le remarqua plaisamment, et, pour punir M. de Solignac, qui se laissa faire, il le mit au défi de lui souscrire une obligation d'un million à toucher sur la succession de la comtesse. De Solignac sentit du premier coup qu'il avait affaire à un partenaire habile. Il libella l'obligation la plus correcte, et tout fut dit entre ces deux hommes, qui se comprirent et s'estimèrent suffisamment pour ne pas se donner la main. Aucun pacte diabolique ne fut conclu; aucune conjuration, aucune scène dramatique n'évoqua le cortège des serments antiques. M. Céret commença le traitement de la comtesse ; M. de Solignac loua une bicoque et un droit de chasse dans les environs, et quand par hasard ils se rencontraient, ces deux ambitieux se saluaient et se disaient tout dans la façon de soulever leur cbapeau.
Le plus discret était à coup sûr le docteur. Lui, qui n'avait peur de rien, se défiait de tout. Il avait surtout une crainte terrible de rencontrer de Solignac. Ce fat était pris d'accès de langue qui exaspéraient le méthodique médecin. « Cet homme se ruinera toujours, » marmottait M. Céret, quand l'héritier surnuméraire voulait aborder la question
de la succession ; et nous avons vu avec quelle réserve le docteur avait accueilli ce jour-là les provocations de son complice sur ce sujet. En somme, Olympe de Fouchy avait à sa droite et à sa gauche deux larrons d'une trempe solide, d'une audace sans remords ; et, serrée dans ce terrible étau, la pauvre âme achevait de vivre, sans se douter que l'œil du médecin cherchait chaque matin, sur son front, l'heure probable de l'échéance, et qu'à sa porte M. de Sohgnac attendait, en sifflotant et en tuant des perdreaux, qu'on eût remué pour elle un peu de terre dans le champ immortel de la mort. Olympe avait bien réellement une maladie de cœur. Que ce fût un vice organique, ou le résultat de cette jeunesse étouffée dans l'ennui, c'est ce que nous ne saurions préciser maintenant ; le fait essentiel pour le couple avide cl silencieux qui la gardait avec soin et la défendait de la vie, c'était son épuisement qui s'augmentait^ c'était ce ralentissement graduel du pouls, c'était cette lourdeur du front qui renversait sa tète sur le dos du fauteuil, c'était cette annonce visible du terrible visiteur qn'un ne reçoit qu'une fois et qui emporte son hôte. (Combien de temps encore le soulfle pouvait-il haleter dans cette faible poitrine? c'est ce que de Solignac ne pouvait apprendre du docteur, cpii ne voulait, ni, pcnt-rli(; bien, ne |iouv;iil non |)lus \o dire.
LES DEUX MÉDECINS. 30rî
Le jour où conimcnce nolie récit, Olympe s'élail sentie plus faible encore que la veille. Elle avait envoyé chercher plusieurs fois M. Géret, et maintenant qu'il était là, près d'elle, qu'il la grondait doucement, qu'il lui parlait avec cette autorité paternelle qu'elle était heureuse d'attribuer à quelqu'un, elle souffrait moins et écoutait une pclile voix lointaine qui chantait l'espoir au fond de son cœur. La visite dura plus d'une heure; quand la pendule avertit le docteur que son dîner devait être servi, il ferma la rigole aux discours câlins, se résuma en un mot caressant et tout à la fois sévère, baisa avec friandise et respect la main de la comtesse, et tira de sa poche une petite fiole qu'il déposa sur la cheminée.
« Vous partez déjà? dit en soupirant Olympe.
— Maintenant que vous voilà raisonnable, je n'ai plus affaire ici, répliqua le docteur, qui remettait ses gants.
— Et si je souffre dès que vous serez dehors?
— Voici qui me remplacera.
— Toujours des fioles! toujours des potions!
— Dame! je ne puis donner que cela, moi, reparfit un peu brutalement M. Géret ; si vous voulez essayer du plaisir, de la tlistracUon, adressez-vous ailleurs. Faut-il que je vous envoie votre beau neveu, M. deSohgnac? »
Et, en parlant ainsi, le mahn vieillard regardait
306 LES DEUX 3IÉDECINS.
la malade avec des yeux implacables et goguenards.
<c Non, non, j'aime mieux vos ordonnances.
— C'est pourtant un joli cavalier, que M. de Solignac! Je suis certain qu'il saurait des formules plus puissantes que les miennes !
— Taisez-vous, taisez-vous, méchant docteur. Allez-vous-en bien vite, » dit la malade avec un sourire mêlé d'un peu d'effroi.
Le docteur salua et prit le bouton de la porte.
« Eh bien ! vous partez ainsi? Allons, donnezmoi votre bras, je veux vous reconduire au moins jusqu'au perron. »
M. Cérel arrondit son grand bras osseux; Olympe s'y appuya, et tous deux allèrent ainsi, à pas comptés, jusqu'au seuil d'un grand vestibule pavé de marbre. Là, Mme de Fouchy ne put retenir une exclamation. La nuit venait. Le couchant faisait resplendir les arbres du parc et allongeait do ' grandes lames de cuivre le long de l'avenue.
• Regardez, docteur, le beau ciel !
— Oui ; nous aurons du vent demain.
— Ah ! que c'est donc bon, le soleil! Je sens bien que si nous avions toujours l'été, je me guérirais, je vivrais ! mais l'hiver me fait peur.
— Et à moi donc! s'écria M. Céret en se dégageant doucement du bras de la comtesse, qui s'accouda sur la balustrade du perron ; croyez-vous
que je voie arriver avec plaisir la saison des neiges, des boues ? Quant à vous, belle dame, si vous êtes bien sage, bien raisonnable, si vous suivez exaclenient mes prescriptions, je vous promets d'intriguer auprès du bon Dieu, avec qui je fais pas mal d'affaires par l'entremise de M. le curé, pour qu'il vous donne des roses en janvier, des lilas en décembre.
— Taisez-vous, impie !
— Moi, un impie ! dit le docteur en élevant sa canne à la hauteur de son chapeau et en souriant d'un singulier sourire ; peut-on me calomnier ainsi? Je crois trop au diable pour ne pas croire au bon Dieu. ï
Et, saluant profondément la comtesse, qui l'avait à peine écoulé, absorbée qu'elle était par une rêverie naissante, le médecin s'éloigna.
Olympe, appuyée sur la grille du perron, arrachait distraitement les feuilles d'arbustes qui montaient jusqu'à elle, et plongeait de tous ses yeux, de toute sa pensée, dans ce gouffre flamboyant que le coucher du soleil allumait devant elle.
« Ah ! se disait tout bas, du fond du cœur, cette pauvre victime, que je voudrais m'envoler et me brûler, disparaître dans cette grande lumière ! Mon Dieu ! pourquoi vous montrer si visiblement, pour donner des regrets de la terre et des envies du ciel ? C'est vous, n'est-ce pas, qui me regardez, qui sou-
riez? Je suis votre orpheline, voire enfant abandonnée. Reprenez-moi, rappelez-moi, puisque personne ne m'aime et ne me retient ici. Ah! mon Dieu ! où est le temps où vous envoyiez des anges aux cœurs affligés ? J'aurais pu espérer alors voir ce nuage de feu s'entr'ouvrir et un messager céleste venir à moi, m'apportant une parole de paix et d'amour!... »
Comme elle se parlait ainsi, avec cette exaltation poétique des cœurs solitaires, Olympe vit distinctement une forme humaine qui se découpait sur le fond d'or du ciel, et qui s'avançait vers elle. Étaitce une illusion? Son âme avait-elle trompé ses yeux ? Emue, la poitrine soulevée par une anxiété pleine de terreur et de joie, Mme de Fouchy dévolait l'étendue, et l'ombre s'approchait toujours. Les mains crispées autour du fer de la balustrade, la pauvre femme, partagée entre la tentation de crier, d'appeler à elle, et la crainte de voir évanouir son rôve, attendait. Quand l'apparition ne fut plus qu'à quelques pas, elle s'arrêta; et la comtesse put distinguer un jeune honnue à la taille élégante, au front découvert, qui la saluait avec respect.
a Oui est-lii? murmura doucement la malade.
— M. le docteur Céret est-il encore au château? demanda-l-on i)Our toute réponse.
— Uuoi ! c'est vous, monsieur Louis!... vous m'avez fait bien peur.
— Pardonnez-moi, madame la comtesse, j'arrive cl je suis impatient d'embrasser mon père.
— Il sort d'ici et sera bien hem'eux de vous voii'. Je n'ose vous retenir ; mais vous reviendrez, n'estce pas? vous me devez une visite et des excuses. »
Louis Cèret balbutia quelques mots.
Mme de Fouchy, troublée et se sentant défaillir, lui fit un geste d'adieu un peu plus expressif qu'elle n'eût consenti à le faire dans tout autre moment, et rentra, en posant la main sur sa poitrine et en disant :
« Suis-je folle ! comme ce bon docteur me gronderait, s'il savait que j'ai pris son fds pour une apparition céleste ! »
La comtesse voulait se moquer d'elle-même, mais elle n'en eut pas la force, et, ce soir-là, avant de s'endormir, moins souffrante et plus agitée, elle pensa longtemps à ce beau jeune bomme, dont la tète intelligente lui avait semblé transfigurée par la lumière qui l'enveloppait.
Quant au jeune médecin, il se disait, en reprenant le cbemin du village ;
« Comme elle est changée! Mon père, dans ses lettres, ne m'a jamais parlé de sa maladie. Pauvre femme ! si belle ! si riche et si malheureuse ! »
310 LES DEUX 31ÉDECINS.
Où peut-on être mieux?...
Le docteur remarqua en rentrant que l'àlrc de la cuisine faisait merveille, et que sa ménagère l'induisait en festin.
« Qu'y a-t-il de nouveau ? demanda-t-il en frappant le sol de sa canne.
— Il y a, monsieur, qu'il vous est arrivé un convive. »
Le front du docteur se rembrunit : il pensa à M. de Solignac.
a Je n'attends personne.
— Pas môme un voyageur de Paris ?
— Louis est ici ?
— Oui, monsieur, cl, dans son impatience, il est allé vous chercher au château
— Pourquoi s'est-il permis...? Je ne veux pas qu'on me poursuive juscpie chez mes malades.
— tirondez-le donc vous-même, car le voilà. » Kn cllel, Louis Cérel arrivait en courant: il tomba
dauh les bras de son père qu'il étreignil avec force.
«: Ah ! mon père, que je suis heureux de vous voir, de vous embrasser ! Je m'ennuyais trop à Paris ; vous répondiez à peine à mes lettres ; j'étais inquiet de vous, de votre santé.... j'ai mieux aimé me mettre moi-même à la poste.
— Enfant, répondit le docteur, qui voulait conserver toute sa dignité et qui se sentait ému, pourquoi interrompre ainsi tes études, les travaux, dépenser de l'argent ? tu feras un mauvais médecin, mon garçon ; tu es trop sensible !
— Ne dites pas cela, mon père : plus j'étudie, plus jt crois à la science, et plus je vous aime. Chaque aliment nouveau donné à mon esprit me creuse le cœur.
— Ta ! ta ! ta ! qu'est-ce que c'est que tout ce verbiage-là? Marguerite, sers la soupe; Louis est à jeun depuis trop longtemps, il déraisonne. »
Quand on fut à table, M. Céret regarda son fils de son œil le plus fin, et lui dit:
« Ah ça! me diras-tu maintenant, mon garçon, pourquoi tu as quitté Paris si brusquement ?
— Mais je vous l'ai dit, mon père, le désir de vous voir.
— Hum ! ce désir-là me paraît bien brutal.
— Ah ! mon père, ne savez-vous pas que je n'ai d'ambition et d'amour que pour vous !
— Laisse-moi donc tranquille ! est-ce qu'un vieux bonhomme de père, avare et quinteux comme moi,
est aimé ? C'est le sac aux écus; on le serre fort do temps en temps, mais pour l'éventrer un peu.
— Mon père, vous me faites mal ! Qui a pu vous faire douter de mon affection ?
— Douter, mon fds ! je ne doute jamais, moi ; je crois ou je ne crois pas.
— Ainsi, vous ne croyez pas que je vous aime ?
— Si, parbleu ! mais je crois aussi que tu es assez beau garçon, que tu es jeune.... »
Une rougeur fière et pudique couvrit les joues du jeune médecin.
« Je vous jure, mon père....
— Que tu n'as pas d'amourette à me raconter peut-être , ni de dettes à m'avouer ? interrompit l'impitoyable vieillard, en bocbant la tète.
— Je vous atteste, par le souvenir de ma mère, reprit un peu solennellement Louis, que mou àinc est vierge, et que le travail me préserve des dettes et du plaisir.
— Oh , oh ! tu m'as l'air d'aller au sermon plus souvent qu'à la clinique ; tu parles comme un homme qui lit plutôt la Bible que Broussais. Ah ! tu soignes ton àme! ah! tu veux en faire une rosière! tu veux tenir le bistouri et ta crois à l'àme !
— C'est précisément, mon père, parce que j'ai l'orgueil de guérir la chair, que je crois à l'intchigcncc immortelle ! Dans le pauvre malade que je retourne sur un lit de l'hôpital, je sens autre chose
qu'un paquet de muscles el d'os, et je me dis toujours que ce n'est pas un homme que je soigne , mais que c'est Dieu.
— Donne-moi la main , fit ironiquement le père Céret en tàtaut le pouls de son fils ; tu n'as pourtant pas la fièvre ! Ah ! voilà les médecins qu'on nous fait maintenant ! Eh bien ! merci ! vous devez débiter plus d'exorcismes que d'ordonnances, et vous devez remettre les fractures avec des paroles magiques.
— Nous appliquons tout comme vous, mon père, reprit en souriant le jeune homme, des substances végétales et minérales, sur la substance animale ; mais nous ne considérons pas notre tâche comme remphe, et nous sommes encore jaloux des prêtres qui ont le traitement mystérieux de la confession.
— C'est cela ! prends la soutane , le goupillon ! Eh bien! on en fciit de belles, là-bas ! tu as raison de venir, mon garçon, je te dégriserai. Je te ferai voir si nos paysans ont plus besoin d'être confessés que pansés, quand ils se sont brisé une côte , en tombant d'une meule ; et si tu me montres une seule âme dans toutes les plaies que je te ferai recoudre, je m'engage à ne plus traiter mes malades que par des somnambules, et à ne donner des consultations qu'en tirant les cartes.
— Tenez , mon père , nous ne nous entendrons jamais sur ce sujet. N'en parlons plus. Vous êtes
instruit; VOUS seriez un savant parmi les savants, mais vous avez reçu la scien(;e à une époque où on ne voulait pas croire à l'esprit. Le monde extérieur suffisait ; on s'en tenait à la matière. On hachait tant (Je membres sur les champs de bataille de l'Europe, qu'on suffisait à peine à la charpie , et qu'on ne croyait forcément qu'à la réalité du sang et des plaies. Mais nous, mon père, nous vivons dans des combats différents. Les blessures sont cachées et ne saignent pas. Le médecin qui s'en tient à l'épiderme est un myope. Presque toujours le mal est une fièvre de la pensée plutôt qu'une altération des tissus. L'Évangile dit que le Verbe s'est fait chair; je le crois,car je vois tous les jours que , pour répondre à ce miracle, la chair se fait Verbe.
— Et toi tu te fais verbeux, mon fils. Trinquons et laissons là ces billevesées. Puisque tu m'affirn)es que tu ne viens que pour jouir du bonheur de me contempler, regarde -moi à ton aise, mon garçon. Seulement, je l'avertis que tu resteras souvent seul. La besogne va assez fort par ici. Les âmes de ce canton ont assez de lluxions de poitrine, et, comme je n'entends pas que tu les guérisses à la manière, lu me laisseras les visiter sans toi ; herborise, fais la cour à nos fillettes; et (piand lu aui'as assez de verdure, de nourriture et de monsieur Ion père, répars à ton aise, mon garçon, pour ce pays de la lune où l'on ra|)prenU de si jolies choses.
— Vous raillez mon père ; mais j'espère vous 'convaincre et vous ramener à mon idée.
— Ne t'en avise pas, morbleu ! s'écria le père Céret en se versant discrètement à boire; je m'accommode très-bien de ma lanterne : je n'ai pas besoin qu'on en change le verre ni la lumière. Quand elle lame , je la mouche moi-même ; quand elle sera éteinte, tu seras bien malin si tu y remets de l'huile, »
Un silence suivit ce dialogue. Louis souriait avec tristesse. Au fond des plaisanteries de son père , il sentait un germe de désunion. Il avait quitté Paris avec une sorte d'angoisse filiale; il s'était dit que depuis longtemps il n'avait embrassé ce vieux médecin,' si froid et si sévère , dont la figure s'attendrissait pour lui à distance ; il avait éprouvé la tentation de se faire bénir et consacrer par son père, avant de commencer l'apostolat. Dans sa petite chambre du quartier latin, il se livrait à ces monologues passionnés de tous les ambitieux naïfs. Il rêvait la guérison du monde entier ; il avait pour la science cet amour chevaleresque et virginal, si subhme et si niais, qui fait les hommes de génie ou les impuissants ; et à l'heure où ses espérances, ses enthousiasmes, ses ardeurs de conquérir l'avaient le plus vivement agité , il avait senti une des dernières larmes de la jeunesse passer devant ses yeux ; il s'était retrouvé tout faible et tout petit enfant, en
pensant à son père, et il avait fui Paris pour quelques jours d'effusion, de chaude étreinte dans la maison paternelle. Hélas! hélas! il y a dans les rapports des fds avec les pères une heure fatale et périlleuse qui veut beaucoup de courage et de raison de la part de ceux-ci, beaucoup de virilité de la part de ceux-là ! Quand le jeune homme, émancipé par les livres, vient, conscrit de l'avenir, serrer la main de celui qui prend ce jour-là la route du passé , presque toujours, les yeux du jeune , dessillés par la science, ne retrouvent plus les mêmes motifs de soumission intellectuelle. Le père était jusque-là un oracle ; à partir de ce moment, il est un vieillard ; et en souriant de ses opinions incomplètes qu'on juge et qu'on pèse, on éprouve un désappointement, une désillusion dégénérant parfois en une moquerie intérieure que le respect seul enferme et dissimule. Se sentir tout à coup , non plus l'élève , l'auditeur docile, mais l'égal, mais le maître railleur et invincible de son premier maître ; c'est là une crise qui n'est pas sans danger. Les âmes pures et ferventes acceptent ce triomphe avec résignation. Elles voient dans cette substitution l'œuvre incessante, la marche continue du progrès, et, en prenant les outils (jui tombent des mains plus débiles, elles continuent à aimer pour ses leçons passées, pour son affection, pour son applaudissement futur, ce générateur selon la chair, (|ui devient à son tour,
de par le droit de la science , un pupille selon l'esprit.
Les orgueilleux , au contraire , tombent dans le piège de cette tentation satanique. Ils sont heureux de n'avoir plus à respecter leur père qu'en vertu de leur propre bon plaisir. Ils croient faire acte d'indépendance en haussant les épaules à l'audition de conseils qui les inclinaient autrefois. Fiers de parler, ils sont ravis de racheter leur silencieuse attitude de jadis en traitant de radotage la parole qui n'est plus pour eux un évangile.
Ah ! le besoin du mépris ! c'est là la montagne où le vieux démon nous attend pour nous faire mesurer le monde! Heureux ceux qui, se sentant jeunes, instruits, intrépides, pleins de ressources et de vaillance, veulent aidera tous et ne songent à mépriser personne, pas même leur père !
Le lien de beaucoup de familles s'est rompu à cette épreuve. Le fils des preux ricane au nez de son dernier aïeul, parce qu'il sait mieux l'orthographe; et tel marchand, aux mains ennoblies par les engelures du travail, fait rougir de honte le fils pour lequel il a sué vingt ans de labeur, s'il lui arrive d'aborder cet espoir futur de la basoche ou de la clinique avec une familiarité de trop mauvais style. Sans descendre à ces lâchetés, bien des enfants s'attristent de fabîme que le collège a creusé entre l'ignorance paternelle et leur science frelatée.
Il en est peu qui réconipeusent l'amour par l'indulgence. Ces crimes trop fréquents sont le résultat, bien moins de la perversité humaine que de la détestable éducation reçue par tous ces ingrats. Aune époque oi^i l'enseignement n'a pour moyen d'action et pour but que la vanité ; quand, depuis les premières aunées du collège jusqu'à celles qui ouvrent le monde, l'écolier s'est vu encoui'agé, échaufîé dans son orgueil; quand ces fanfares des concours sont les prédictions impies faites à son ambition par la cupidité ; quand on lui répète que chaque bribe de grec ou de latin qu'on a pu lui arracher servira à lui faire cueilhr le rameau d'or ; que veut-on qu'il devienne au moment où il se mesure avec la rudesse moitifiante de son père ? Il ne trouve plus au seuil de la famille la réplique dont il a besoin ; il craint que ses ascendants ne gâtent la réputation prétentieuse à laquelle il aspire, et il rit tout le premier des inconvenances ingénues de son père, pour ne point en entendre rire ses rivaux. Il en sera ainsi, tant que l'instruction sera une oflicine de parleurs; tant qu'on ajjprenclra , moins pour apprendre et pour aimer, que pour paraître et pour haïr.
Louis Géret était un noble cœur. Il aimait, son père en dépit de tout, et le docteur ne pouvait d'ailleurs s'amoindrir à ses yeux que sur le terrain tout spécial de la médecine. Mais Louis soutirait de ne plus trouver dans l'ami de toute sa vie cette sujjé-
riorité dont sa tendresse avait besoin. Il comprenait que ses façons d'aimer la science lui resteraient personnelles. A l'âge où la lutte commence, et dans une carrière où la responsabilité pèse si lourde, il se voyait seul, il rapportait un trésor de confidences amassées , de questions , de doutes , de croyances , et, à la première tentative, on lui riait cyniquement au nez, et l'être qu'il cbérissait avant tous, celui de qui il attendait l'encouragement et le conseil, le forçait à se taire, à se délier , à refouler toutes ses sources centuplées d'expansion.
Louis garda quelque temps le silence. Il pansait tout bas cette première blessure qui l'avait atteint en plein cœur ; le docteur faisait le bonhomme, et, tout en grignotant, il examinait du coin de i'œil son fils dont il n'était pas fâché d'avoir réprimé un peu la fougue. Car c'est là encore un des traits de ces malentendus de famille, que le chef veut se tirer d'un mauvais pas par l'abus de son autorité compromise.
« A quoi penses-tu, mon garçon?» dit, après quelques instants le vieux médecin qui ne voulait pas que son fils eût la joie de le bouder à l'aise.
Louis ne pouvait avouer sa préoccupation. Il répondit pour répondre, sans presque avoir conscience de ce qu'il disait.
« Je pensais à Mme de Fouchy , que j'ai trouvée
bien pâle et bien languissante. C'est vous qui la
soignez régulièremeut ; quelle est sa maladie ? 55
L'œil du docteur brilla tout à coup, puis s'éteignit comme une llamme soigneusement cachée qu'un vent indiscret vient fouetter par mégarde.
« Est-ce qu'elle t'a appelé en consultation, la charmante comtesse, pour que tu m'interroges ainsi? Ne veux-tu pas me faire concurrence ? reprit ironiquement M. Céret.
— Je veux tout simplement savoir ce qui menace cette pauvre femme, que j'ai laissée rose et souriante, et que je retrouve pâle et afTaiJjlie.
— Oh , oh ! affaiblie ! pas autant que je le voudrais, dit le do,cteur en hochant la tête.
— Qu'entendez-vous par là, mon père?
— Qu'il y a là un cas d'hypertrophie très -prononcé; que les cavités du cœur sont horriblement dilatées, que celte frêle veuve cache la foudre *sous ses poumons, que l'anévrismc me la tuera.
— Depuis combien de temps la maladie a-t-elle pris ce caractère sérieux ?
— Depuis un an bientôt. C'est à grand'peinc que je modère, que j'apaise ce coiur turbulent. Aujourd'hui encore, elle a eu d'horribles palpitations.
— Kl que] traitement lui imposez-vous?
— Ah çà! c'est un interrogatoire et un examen que tu me fais subir! Louis lu es un pédani ; je suis désolé de le le dire. N'oilà uik^ \wuic (juc nous som-
mes ensemble, et lu ne m'as encore parlé que médecine et maladie. Que diable ! mon fils, il y a temps pour tout ! »
Louis se tint pour batlu, et le dîner s'acheva silencieusement ; sans qu'aucun des deux fût à même de dire pourquoi, il y avait entre le père et le fils le pressentiment d'un conflit possible. Louis s'était attendu à moins d'aigreur, à un accueil plus chaleureux, à une affinité plus complète. Le père Céret était blessé des idées , des questions , de l'ambition de son fils. L'embarras, la contrainte faisaient grimacer leur affection si réelle au fond, et leur mettaient sur les lèvres de ces vaines paroles qu'ils défilaient machinalement, sans qu'ils y prissent garde, pour passer les heures, ces premières heures autrefois si douces et si chaudes du retour de l'enfant bien-aimé au logis paternel.
Louis allégua un peu de fatigue et se relira dans sa chambre. Quand il fut seul et qu'il eut fermé sa porte, le pauvre enfant tomba sur une chaise et se mit à pleurer. Ah ! les larmes de vingt ans! les plus pénibles et les plus douces ! celles qui font honte à l'âge, à la raison de celui qui les verse, et qui le consolent pourtant de quitter l'enfance et de devenir un homme. Les larmes de vingt ans, ces grosses larmes, brûlantes, pleines de colère toujours, et qu'on essuie avec la main crispée, qui donc ne les regrette plus lard et ne voudrait repasser par les
nobles chagrins qui les ont taries ? Louis était une de ces natures que rien ne rebute d'aimer, et qui emportent, à travers la vie, les illusions, les besoins enfantins de càlinerie, les avidités de démonstration affectueuse qui signalent la première jeunesse. Fier et glacial en apparence, il fondait au premier sourire d'une lèvre amie. Stoïque contre les injures de la foule , il se sentait faiblir dans les luttes où le cœur se mettait de la partie. Il eût tenu sans trembler un pistolet dans un duel banal, et il plenrait de la dureté d'un ami ; médecin par raison, il était brave devant les hideurs de l'intirmilé humaine ; mais si son malade, après la potion ou le pansement, lui faisait une confidence, il s'abandonnait à son émotion et rêvait au moyen de guérir le mal moral invisible. Esprit ardent, dans des enveloppes de marbre, il eût fait des hymnes s'il n'eût songé à être médecin. La science, loin de refroidir son exaltation, le ravit du premier coup à des hauteurs qu'il n'abandonna plus.
Ayant perdu de bonne heuresa mère, qui lui avait légué toutes ses vertus, il aimait son père avec une sorte de piété androgyne. Le docteur Céret avait été jusqu'à ce moment l'objet d'un culte sévère. Nul homme n'eu! autrefois semblé h Louis supérieur à ce vieux médecin de cam|)agn(>, en science, en all'ection, en honnêteté. Ce retour était plein de symptcV mes alarmants. Il retrouvait, non plus un maître
indulgent et infaillible, mais un bonhomme trèsgonflé de sa routine, dédaigneux jusqu'à la dureté, niant l'affection, brutalisant les rêves de ce cœur enthousiaste et se vantant d'une sécheresse qui pouvait èlre autre chose qu'un jeu.
Louis pleura amèrement, et pourtant il lui eût été bien difficile de formuler un grief. Mais il se désespérait par avance, en vertu d'un instinct infaillible, ('-'était la prescience de son amour filial qui lui révélait un abîme. Par un phénomène bizarre, le souvenir de Mme de Fouchy se mêlait à ses rêveries , et, de même qu'il était apparu à la comtesse dans la pourpre d'un coucher de soleil, il la voyait, comme une vision de jeunesse languissante, d'amour séraphique, appuyée sur un balcon, et interrogeant le ciel d'un regard d'exilée.
Quant au docteur, il ne fit pas de rêves. Avant de s'endormir, il se posa deux questions : « Qu'estce que Louis vient faire ici ? et comment s'en débarrasser ? »
Après avoir retourné ce problème dans son esprit, sans trouver de solution qui le satisfît complètement, il se disposa à jouir de ce repos absolu qui passe pour le sommeil du juste ; comme si les trois quarts de l'humanité avaient des insomnies! Nous devons remarquer, toutefois, que, pour une raison ou pour une autre, le docteur se mettait en garde contre les longues veillées ; ce soir-là , ainsi qu'il le faisait
d'habitude, il se prépara certain breuvage opiacé, et, tout en le délayant, il disait, se regardant audacieusement dans la glace, avec son vrai regard, ne craignant pas de se faire peur à lui-même et ne dissimulant plus :
a De Solignac d'un côté, Louis de l'autre, la haine par là, l'affection par ici, je suis un peu gêné. Voilà deux témoins bien incommodes Peste soit de ce benêt d'enfant, qui ne peut pas différer de trois mois le plaisir de m'embrasser ! Pauvre garçon, il n'entend rien au métier. Un médecin élégiaque ! quelle rêverie ! Moi, je ne veux pas rêver, et voici qui me préserve des incartades de l'imagination, j»
Ce disant, le docteur avala d'un trait la prudente boisson; puis il se mil au lit et, posant avec soin sa tête sur le duvet d'un oreiller, attendit le sommeil. M. Céret n'eût pas été complet si, à toutes ses défiances, il n'eût joint celle de lui-même ; aussi, cet homme qui ne croyait qu'à lui, et qui niait le remords, prenait-il toutes les précautions pour n'avoir ni insomnies, ni cauchemar, ni rêves. C'était là, en apparence, une contradiction ; c'était, au fond, de la logique.
Inconvénient de donner aux enfants l'état de leur père.
Le lendemain, en s'éveillant, M. Cércl reprit ses réflexions interrompues par le sommeil , et le résultat en fat celui-ci :
«< Louis ne voudra jamais retourner à Paris ; en cédant, il emporterait un soupçon. S'il reste, il ira au château, et peut-être bien que mon gaillard s'avisera de contrôler les ordonnances paternelles. Il y a là un pas équivoque à franchir. N'hésitons point ; mettons-lui une planche, tenons-le par le bras, et faisons ensemble cette enjambée périlleuse. 1»
De son côté, Louis, qui avait plus rêvé que dormi, se demandait intérieurement sous quel prétexte il pourrait aller chez Mme de Fouchy. Le pâle visage de la comtesse avait veillé sur son chevet, et sa curiosité de médecin était en jeu. Le père et le fils avaient donc la même préoccupation, et, dès qu'il eut serré la main de Louis, le docteur, en s'installant pour se raser, s'empressa de dire:
.< Sais -lu, mon garçon, que tu dois une visite à Mme de Fouchy ? »
Louis rougit et répondit ;
« J'y songeais précisémeiU, mon père.
— Comme cela se trouve! Eh bien, nous irons ensemble. >'
Jusqu'au déjeuner, Louis se promena silencieusement dans le petit jardin de son père. Par une obstination de son esprit, dont il cherchait vainement à se rendre compte, il pensait à la comtesse; il se voyait chargé de la guérir, de la sauver, et il se mettait à l'œuvre avec une dévotion ardente ; il feuilletait les livres, il triomphait de cette mort sacrilège ; il rendait à la vie, aux rêves souriants, aux enchantements du luxe et peut-être aux espérances de l'amour, cette pauvre roinme si digne de pitié. Louis connaissait Mme de Fouchy depuis l'enlance. Il avait joué d'abord avec elle; puis il avait compris, plus tard, la réserve imposée par l'âge et les dilïérences sociales. Il se croyait donc le droit de s'intéresser à celte cliente du docteur avec plus d'attention que s'il se lïit agi d'une connaissarice banale; et puis, s'il l'aut descendre tout au lond du cœur du jeune médecin, il y avait une secrète pensée d'avoir raison de son pèie, de l'aire triompher par lu démonstration ses théories spiriUnilisles sur les théories paternelles; il trouvait là pour l'expélimentation un sujet doublement précieux. D'ail-
leurs, les jeunes savants qui sortent à peine de leurs vingt ans ne sont-ils pas destinés à être les confesseurs naturels de toutes les âmes endolories qui ont vingt ans? Roméo, docteur en médecine, n'eût-il pas été le médecin providentiel de Juliette?
Louis attendait donc avec une impatience éveillée par mille sentiments confus l'heure de la visite au château. Quand il partit avec son père, le vieux médecin prit son air le plus solennel pour lui dire :
« Louis, je te recommande d'observer attentivement Mme de Fouchy. Si elle le permet, tu sentiras comme moi sous ta main ce cœur bondissant qui m'alarme. Mais surtout, pas un mot, pas un geste qui te trahisse! Commence ta mission. Sois muet et impassible. Nous sommes toujours espionnés par ceux que nous surveillons, et souvent un regard maladroit peut compromettre l'effet de toutes nos drogues.
— Ne craignez rien, mon père, je connais mon devoir. »
Olympe était persuadée que M. Céret viendrait avec son fils. Bien qu'aucune parole n'eût été échangée à cet égard, elle sentait que la logique des convenances lui vaudrait cette double visite, et elle l'attendait avec une inquiétude fébrile. Un peu confuse de son mouvement lyrique de la veille, qui lui
avait montré un séraphin dans le fils du docteur, elle se disait qu'elle avait besoin d'excuser l'accueil étrange qu'elle lui avait fait. Elle ne se dissimulait pas , d'ailleurs , le plaisir franc et loyal avec lequel serait reçu le premier compagnon de sa jeunesse. Dans ce château si triste, si morne, le visage d'un visiteur de son âge était une distraction délicieuse, et la pauvre enfant se tenait dans son salon, suivant sur la pendule le mouvement de l'aiguille, écoutant si, par la fenêtre entr'ouverte, elle n'entendrait point le bruit des pas sur le sable du jardin.
Enfin le docteur fut annoncé. Il entra, suivi de son fils. La comtesse essaya de se soulever de son fauteuil. Ses joues se colorèrent d'une rougeur rapide. Mais une faiblesse la fit se rasseoir, et elle ne put que montrer des sièges aux arrivants. Après un silencieux échange de saints, M. Céret demanda des nouvelles de la nuit, et s'informa de l'effet de sa potion.
« J'ai mal dormi, docteur, et je me sens de plus en plus faible. Ne craignez- vous pas que je ne devienne aveugle ? Je vous affirme que j'y vois à peine, et hier, je n'ai pas reconnu tout d'abord M. Louis.
— Tout cela n'est rien, reprit le docteur.
— Ce n'est rien que de désespérer! Vous êtes un lioiiinie terrible. Tenez, monsieur Louis, dit
avec une gràco tout enfantine la pauvre femme en relirant son poignet des mains du docteur, venez à mon aide , et dites à monsieur votre père qu'il se trompe. »
Et elle soulevait son bras languissant, que Louis Céret vint prendre avec empressement.
a C'est cela ! vous voulez vous faire un allié de mon fils , l'exciter à l'insubordination scientifique. »
Cependant Louis sentait battre le pouls de la comtesse sous son doigt, et son propre cœur bondissait dans sa poitrine. Gravement recueilli, il se demandait si c'était bien une menace terrible et permanente qu'il surprenait dans les soubresauts de ces veines délicates, qui semblaient devoir se rompre sous l'effort du sang. Il questionnait les souvenirs de la clinique, ses études, les leçons de ses maîtres; il voulait ne juger qu'avec la science cette situation dont son père désespérait; et, malgré lui, en plongeant dans les yeux voilés de Mme de Fouchy, en écoutant sa respiration, il songeait qu'Olympe avait vingt ans, qu'elle était belle, intelligente, et que, jusque-là, sa vie s'était écoulée sans amour. Il comptait les pulsations en médecin qui va rendre un oracle, et il semblait interroger avec toute l'anxiété muette d'un ami, d'un frère, cette âme comprimée. Son apostolat devenait double. Il gardait une figure impassible, comme celle
d'un juge qui coml)ine des formules de lois pour rendre un arrêt, et intérieurement il s'attendrissait et jurait avec sa pitié de sauver celle que sa raison condamnait.
Le père Céret ne quittait pas son tils du regard. Ses petits yeux dévoraient cette noble et belle figure qu'ils fouillaient jusque dans ses moindres replis. Après quelques minutes de silence, le vieux docteur demanda, avec une inflexion railleuse et provocante, si le diagnostic de son jeune frère s'accordait avec le sien.
Louis jeta à son père un coup d'oeil navré qui valait un aveu, et dit :
« Je crois comme vous, mon père, qu'il y a là une turbulence excessive, et que du calme, beaucoup de repos, de la glace, des saignées....
— Oh! les bourreaux! s'écria faiblement Olympe en faisant un mouvement pour retirer sa main, que Louis retint dans la sienne; lui aussi me commande du calme, et il ajoute de la glace pour que ce soit plus tôt fini! Mais vous ne devinez pas, vous aussi, que c'est précisément de calme, de repos, d'ennui enfin, que je souffre et que je meurs! »
Louis tressaillit. Il y avait dans la voix de la malade un poignant accent de vérité. Quant au docleur, il hochait la tôle et semblait dire : « Nous y voilà! c'est le moment d'ouvrir le réservoir aux consolations; >• et, se niellant à l'œuvre, il entama
le chapitre des conseils paternels, des petites gron- (leries.
Louis laissait parler son père. Il semblait approuver d'un sourire; mais, en réalité, il songeait que cette femme avait été une enfant rose et rieuse, avec laquelle il avait joué dans le parc. Il entendait les éclats de rire d'autrefois, et, sur la psalmodie monotone du docteur , il déroulait toutes les poésies du printemps et de la jeunesse. Par intervalles, il interrogeait le pouls de la malade. Tout à coup, il sortit de son rêve. Quelque chose d'inouï venait dérouter les élégies. Ce pouls, si violent et si troublé, s'était peu à peu calmé dans sa main, et c'était à peine maintenant s'il en discernait les pulsations.
Le père Céret soupçonna ce quelque chose, et jugea à propos de lever la séance. Il recula son siège avec un geste significatif; mais Louis n'entendit pas et ne vit rien. Il regardait la petite main fluette et maigrie de la comtesse; il semblait interroger les lignes, et chercher dans les hiéroglyphes des tissus le secret qui lui échappait ailleurs.
« Eh bien! dit Te docteur en frappant légèrement le parquet de sa canne, est-ce que tu vas emporter le bras de madame, pour disserter tout à ton aise sur les battements du pouls? »
Olympe rougit et retira sa main. Louis, trop préoccupé pour ressentir de l'embarras, salua gravement la malade.
« Ainsi, vous partez déjà? dit Mme de Foucliy.
— Ma journée commence, répondit le docteur.
— Mais.... Et la comtesse hésita.
— Que voulez-vous dire?
— Monsieur Céret, nous ne sommes pas ici à Paris, reprit Olympe avec une sorte de résolution mutine; par conséquent point d'étiquette, point de prétendues convenances qui nous isolent ou nous torturent. Voici donc ce que je vous propose : allez voir vos malades, et laissez ici M. Louis.
— Un téte-à-tôte ! s'écria le vieux médecin que cette proposition alarmait !
— Pourquoi pas? répliqua Mme de Foucliy avec ingénuité et sans baisser les yeux. M. Louis ne vient pas à la campagne pour étudier. J'ai peur d'être seule. Nous causerons, nous nous promènerons, nous parlerons d'autrefois, car nous sommes de bien vieux camarades; et si, pendant votre absence, je me sens [)lus mal, j'aurai là un appui , un conseil, un savant.... non, mieux que cela : un ami! »
Le docteur fit une grimace. Il semblait trouver l'invitation choquante, tandis qu'en réalité il ne la trouvait que menaçante pour lui.
«lluiii! huiu! se crut-il obligé de dire en hociiant la tête, ceci est grave.
— Oh! ne refusez pas, répliqua Olympe, et vous, monsieur Louis, dites donc que vous n'avez pas eu
le temps de vous former une opinion sur ma santé. Je suis bien malade, allez ! plus malade que vous ne le croyez tous les deux. Ainsi, c'est convenu; vous restez; quant à vous, vilain docteur, qui voulez que je meure seule et abandonnée, partez bien vite.... mais revenez nous rejoindre à l'heure du diner.
— Vous êtes cruelle, dit avec componction le père Géret, et je vois bien qu'il faut vous céder. Surtout, pas de folie, peu de promenades et peu de causerie. Louis, ajoula-l-il en legardant son fils avec des yeux si ardents, si impérieux, que le jeune homme en fut troublé, je te rends responsable de tout. Tu n'es plus un enfant !
— Ne craignez rien, mon père, » répondit Louis avec une fermeté respectueuse.
Le docteur oublia de baiser la main de la comtesse, et ouvrit brusquement la porte. Sur le seuil, il se retourna :
« Je serai ici à six heures moins un quart, ^ fit-il comme s'il eût proféré une menace.
Olympe et Louis avaient toute une longue etbefie journée d'automne devant eux : elle pour aspirer Jcs derniers parfums, lui pour étudier sa malade, ijii'on ne s'imagine pas qu'il suffit à ces deux êtres, Tnagnétiquement attirés l'un vers l'autre par leurs vingt ans, de se trouver seuls, pour que l'amour vînt troubler leurs paroles et faire trembler leurs
deux bras chastement rapprochés. En racontant ce tête-à-tête, nous ne ménageons pas l'occasion d'un tableau tant de fois peint par l'élégie, et tant de fois retouché par le roman.
Ce chapitre n'est point un piège. Olympe n'a revu dans Louis Céret qu'un jeune médecin, à l'œil franc, au sourire loyal, fils d'un homme qu'elle aime avec une sorte de peur attendrie. Peut-être bien une superstition dont elle ne calcule pas les dangers lui fait-elle voir, dans ce beau néophyte de la science, le messager providentiel qu'elle a rêvé en regardant le ciel enflammé. Louis a conservé un peu de l'auréole que le ciel lui a mise au front. Elle se souvient d'ailleurs de sa naïve intimité d'autrefois ; et, aussi pure à vingt ans qu'elle l'était dans sa première enfance , sans calcul , sans coquetterie, voulant avant tout rejeter ce pesant cilice de l'ennui et de la douleur qu'elle sent l)lanchir sur ses épaules comme un suaire, elle s'appuie, confiante, au bras de Louis, et lui demande, par la caresse de sa voix, de la guérir, de là sauver, autant par l'effort de sa jeunesse et de son amitié que par le secours de la • science.
Quant à Louis Céret, il se sent charge d'âme, et il porte, sur son front et dans ses yeux, la préoccupation ardente du liéros qui voit l'ennemi pour la première fuis, du prêtre devant son premier pénitent, f-e jeune médecin, tout grisé d'érudition, qui ne peut
Observer de sang -froid sa malade , sans que les l)réocciipations de l'école, sans que les souvenirs des textes, des livres, des nphorismes des maîtres interviennent et ouvrent une issue fatale à ses conjectules ; ce jeune poëte de Claraart qui se sent une pitié passionnée pour les souffrances humaines, et qui craint d'étrangler une âme dans ses pansements, touche, avec une émotion pure, la main qui lui est offerte. Quand il approche son oreille de ce cœur dont les battements sont le glas de la mort , il est pâle, et pleure, pour ainsi dire, au dedans de lui les larmes que le devoir sèche dans ses yeux. Quand ce couple, si jeune, si beau, si triste, descend lentement le perron du château et s'avance dans les allées jaunies du parc, ne croyez pas qu'un amour invisible, comme dans les tableaux de Prudhon, les attire, les pousse l'un vers l'autre. Ce n'est pas Roméo, ce n'est pas Juliette ; c'est la douleur, c'est la consolation. Olympe ne veut pas mourir, et voudrait être sauvée par un ami d'enfance, par un jeune homme qui aurait ainsi raison d'un vieillard. Louis veut que sa première cure soit éclatante, et il étudie, et sa curiosité sévère interroge la comtesse. Il lui demande compte, à la pauvre femme, de toutes ses larmes secrètes, de tous ses ennuis.
Un soupçon poignant a mordu Louis au sein et ne le quitte plus. Son père est un bien habile médecin; mais le matérialisme de celui-ci, son mépris
pour l'intervention d'agents intellectuels , son ironie sacrilège ont laissé clans l'esprit du fils une sainte rancune qui profite de la première occasion pour se satisfaire. Dans cette jeune femme, le vieux docteur n'a vu qu'un anévrismatique dont le cœur s'épaissit, dont le sang circule avec trop de violence et qui doit mourir un jour foudroyée. Louis, au contraire, ne veut voir dans les désordres de l'organisme qu'un contre-coup des douleurs morales. Il interroge anxieusement l'âme qui se lamente dans ce corps fragile, dans cette transparente prison, et il se répète à chaque symptôme que, si le cœur à des mouvements désordonnés, c'est qu'il proteste contre cette vie de réclusion et d'inactivité, c'est qu'il veut battre librement dans la joie; et, parlant de cette pensée, Louis scrute tous les indices au point de vue d'une consomption morale. S'il parle de son enfance, de ses premiers jeux à Olympe, s'il fait doucement rougir celle-ci au souvenir de ces naïves folies, c'est pour la surprendre en flagrant délit de désespoir, c'est pour faire jaillir le cri suprême qui doit l'éclairer; et son cœur, à lui, ne bat que de la généreuse émotion d'un devoir difficile à accomplir, mais saint à en- Irejjrcndre.
La journée se passa ainsi. Ce fut une douce fatigue pour Mme de Fouchy; ce fut une initiation pénible et cliarnianlc pour Louis Cérct. Le pauvre
jeune homme en était venu à se demander s'il ne suffisait point de ne pas toucher parles traitements thérapeutiques à la santé d'Olympe pour qu'elle fût sauvée. Il redoutait les prescriptions brutales de son père, qui s'obstinait à calmer, quand il fallait, au contraire, exciter, précipiter vers la vie bruyante, aimante. Louis, qui avait été épouvanté tout d'abord, avait fini par sentir que les veines de la malade se pacifiaient peu à peu, et cette journée de causerie intime avait rendu à une sérénité parfaite cette fiévreuse jeune femme, qu'il eût condamnée, sur une première et superficielle auscultalion.
L'habile docteur n'avait pas prévu ce résultat. Quand il défiait les investigations de ses collègues de Paris, il s'en tenait aux effets apparents et à la logique usuelle de son traitement. Pouvait-il croire qu'une intuition merveilleuse, qu'une sorte de révélation , livrerait tout à coup à son propre fils des secrets si invisibles ? Il se croyait plus que suffisamment en mesure à l'égard des tâtements du pouls; mais il n'avait pu se prémunir contre les confidences, contre les affinités intellectuelles. Par un de ces jeux éclatants de la Providence qui confondent l'orgueil humain, il avait déployé le génie le plus complet à cacher les traces de son œuvre, et il suffisait de quelques heures de tête-à-tête entre ces deux enfants, pour qu'il fût soupçonné d'erreur,
d'ignorance et d'entêtement. Car Louis sentait se formuler en lui cette accusation : le prestige paternel diminuait, en lui laissant un vide. Il ne prévoyait pas seulement un désaccord, mais une lutte sérieuse. Hélas! il ignorait pourtant jusqu'à quel point il devrait pousser l'héroïsme de l'insubordination.
A six heures, le docteur ouvrit la porte du salon. Louis et Olympe étaient rentrés. Le jeune médecin avait l'œil rempli des clartés que la conviction et le dévouement allumaient dans son cœur. Mme de Fouchy, un peu moins pâle, était étendue dans son fauteuil et se reposait avec un sourire. Le vieillard comprit ce qui s'était passé; mais rien de son effroyable colère ne parut au dehors, il fut un peu plus ironique : voilà tout. On se mil à table, et la première partie du dîner (ut silencieuse.
Louis remarqua que, sur les ordonnances rigoureuses de son père, on ne laissait à la disposition de la comtesse que les eaux gommées, que toutes les fadeurs des régimes anliphlogistiques. Sans vouloir entrer ouvertement en lutte avec le doctuer, surtout en présence d'Olympe, le jeune honnnc s'efforça d'écnrler, de détourner ces breuvages odieux, et, reuuinnt les montagnes que la timidité entassait sur son esprit, il voulut distraire la malade, et se mil tout à coup à parler, à raconter sa vie, ses études, ses plaisirs. Le père Céret n'était
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pas dupe. Il voyait son fils verser furtivement du vin dans le verre de la comtesse, avec le tressaillement d'un criminel qui verse le poison. Il assistait aux manœuvres qui devaient faire arriver dans l'assiette toujours vide quelque morceau un peu substantiel. Louis faisait, en règle, le siège de la diète si rigoureusement prescrite, et Olympe l'écoutait avec ravissement , et enfreignait, sans y songer, toutes les lois qui la tenaient asservie depuis si longtemps.
Le vieux Céret avait peur d'éclater; il redoutait sa colère. Quand il fut bien sûr de l'accent de sa voix et de l'impassibilité de son visage, il jugea à propos de ne plus paraître dupe.
« Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie? s'écriat-il; on boit! on mange! Bon appétit, madame; je suis votre serviteur, si c'est ainsi qu'on respecte mes ordonnances! a
Olympe rougit, et, repoussant vivement son assiette et son verre :
« Je vous demande bien pardon, docteur, c'était par oubli. Je ne le ferai plus. »
Et, de SCS beaux yeux alanguis, elle demandait grâce pour cet effort involontaire vers la vie et la santé.
« C'est monsieur mon fils qui a fait cette belle équipée! Voilà la science nouvelle : boire! manger ! Toujours , quand même ! Oh ! les matérialistes ! »
Le reproche était plaisant.
Le père Céret continua :
«Je pardonne pour aujourd'hui, et je fermerai les yeux pendant que vous achèverez de croquer toutes ces folies que Louis a eu l'imprudence d'amonceler. (Olympe allait découper une imperceptible aiguillette de volaille.) Mais si demain on souffre, on se plaint, j'aurai le droit de gronder tout à mon aise ; et j'y tiens, entendez-vous?
— J'accepte la responsabilité de mes actes, dit avec gaieté Louis Céret; je réponds de mon traitement, et si demain madame est souffrante, c'est moi qu'on soignera.
— Ah ! ah ! tu te moques de ton père? reprit le docteur en fouettant de son regard le plus rapide et le plus railleur le visage souriant de son fils. A votre tour, madame, je vous félicite. A'ous lui avez donc dit bien du mal de moi pendant celte longue consultation?
— Allons, docteur, ne vous fâchez pas. J'ai été imprudente ; mais , si vous ne ni'en voulez pas beaucoup, je n'aurai pas de repentir; car il me semble, en vérité, que je suis mieux, plus vaillante; notre promenade m'a mise en appétit. Et puis, je n'étais plus seule; et c'est si bon de retrouver un ami 1
— Je le savais l)ieii ! s'écria Louis, lier et rayonnant.
LES DEUX MÉDECINS. Ski
— Que savais-tu? interrompit le docteur, qui luttait contre l'envahissement de sa fureur.
— Je savais, mon père, répondit Louis, qui se sentait devenir habile et dissimulé, que l'effet de vos soins éclairés serait d'amener Mme la comtesse à cet état de calme et de repos que nous admirons ce soir. La belle journée que nous avons passée est votre ouvrage, et c'est par modestie que vous n'osez avouer votre succès.
— Ah! c'est là tout ce que tu savais? répliqua le vieillard qui tambourinait fiévreusement sur son assiette; tu es bien avisé, mon garçon.
— Oui, je devine souvent beaucoup de choses,
— Ah bah! Qu'aurais-tu donc deviné encore?
— Mais , par exemple , que notre controverse peut fatiguer madame.
— Oh ! oh ! quel docteur tu fais ! tu supposes une controverse. Est-ce que tu crois, par hasard, que j'ai vieilli dans le métier pour en venir sur mes vieux jours à défendre mon front chauve contre la vanité de tes grands cheveux noirs ? Tu n'es pas encore sevré de la science, et tu as du lait plein les lèvres. Va teter, mon garçon !
— Mon vieil ami, dit avec une inflexion de voix caressante la comtesse, qui prenait plaisir à ce débat engagé sur sa santé, je ne sais pas si M. Louis est un savant, et s'il a besoin de retourner en nourrice à Paris ; mais ce que je sais, c'est qu'il est di-
gne de vous, et qu'il aura votre gravité, votre pénétration. Acceptez-le pour complice de vos mauvais traitements à mon égard, et, s'il faut lui donner le baptême, à ce jeune nourrisson de la Faculté, eh bien! je serai sa marraine.
— C'est cela, repartit avec une gaieté nerveuse le vieux médecin, qui lançait à son fils ses regards les plus féroces, voici les fonts baptismaux, et le vin de Bordeaux sera l'eau lustrale. Courbe la tète, Sicambre.
— Docteur ! docteur ! vous êtes un sacrilège , numnura Olympe.
— Faut-il brûleries ordonnances que j'ai rêvées, et réliabiliter celles que je voudrais brûler? dedenianda en souriant avec effort Louis Cérct, qui se sentait devenir triste.
— Voyez-vous le Clovis! le conquérant! » fit le docteur qui se montrait d'une hilarité exlrèmc, et qui accompagnait cliaque bouffonnerie d'un grand geste et d'un grand éclat,
La conversation continua quelque temps ainsi, railleuse, mais provocante. Louis se sentait alarmé de la luKe qu'il prévoyait contre la routine paternelle ; mais il avait une foi trop héroupie pour ne pas se roidir et s'exciter au comljat. 11 répétait tout bas les jibis solennelles formules, et s'armait en secret de toute sa loyauté. Cependant, il riait, se permellait des plaisanteries dont il eût eu pitié
en toute autre circonstance, et mettait au dehors autant de joie et d'entrain qu'il éprouvait d'angoisse intérieure.
Le père Céret était dans la plus violente et tout à la fois dans la plus froide exaspération. Tous ses calculs étaient en déroute; toutes*les menées si habiles, si impénétrables de son génie étaient stérilisées par son fils. Convertir Louis à sa prétendue doctrine ; kii persuader que le régime imposé à Mme de Fouchy était conseillé par la raison et l'expérience ; détourner ce jeune médecin spiritualiste de ses fatales intuitions, c'était difficile ; s'en tirer par l'autorité, par la rudesse, c'était scabreux. Le père sentait dans son fils une fermeté qui pouvait devenir de la révolte. Il se savait tendrement aimé, mais il se savait soupçonné, questionné, interrogé; et il rugissait au dedans de ces étreintes délicates qu'il n'osait briser, et qu'il lui fallait habilement déher. Quant à Olympe, elle faisait un beau songe. La pauvre jeune femme croyait à la vie ; elle avait gardé dans son front et dans sa poitrine un peu de soleil aspiré pendant la journée, et, sans se rendre compte de l'influence subie, elle redevenait jeune et souriante en face de ce jeune homme qui lui souriait. La santé lui avait fait presque peur jusquelà, entrevue dans les ordonnances rigides et dans les yeux caves du docteur. Elle lui semblait maintenant engageante et jolie. Ce n'était plus ce
spectre blême , aux longs vêtements , qui la promenait silencieusement dans les allées du parc; c'était une troupe joyeuse et folâtre de gais chérubins, pétrissant des roses, qui l'entraînait sous de frais ombrages, à des fiançailles avec le bonheur. Aussi était-ce dans tout l'épanouissement de la reconnaissance qu'elle se reposait, laissant venir à ses lèvres pâles ces rayons d'espoir que les murmures du docteur ternissaient bien par intervalles, mais qui reparaissaient toujours de par l'autorité de la jeunesse, et d'un ardent désir de résurrection.
La soirée ne se prolongea pas après le dîner. Chacun avait besoin de se retrouver seul : Mme de Fouchy, pour se reposer du premier accablement de l'espoir; Louis, pour penser à sa cheiite; le père Céret, pour ruminer de nouveaux plans. Mais, avant de laisser partir ses hôtes, Mme de Fouchy leur tendit ses deux mains, l'une au père, l'autre au lils.
a Au revoir, messieurs, leur dit-elle, vous reviendrez demain tous les deux. Vous savez, monsieur Louis, que le château a une assez belle bibliothèque; ne craignez pas d'en remuer la poussière.
— C'est cela! (ju'il s'installe ici, interrompit brutalement le docteur; et que dira -l- on dans le pays •{ ..
Olympe ne rouyit [las à cette grossière boutade.
« Quant à vous, mon vieil ami, reprit-elle, si vous me boudez, si vous m'abandonnez, je jette au feu vos ordonnances, et je brise vos fioles.
— Faites cela, repartit le docteur en la menaçant comiquement de sa canne, et je vous abandonne aux soins de ce carabin. ^
Une pensée de provocation malicieuse traversa furtivement l'esprit d'Olympe.
« J'ai bien envie de vous mettre au défi !
— Vous auriez tort , madame , dit gravement Louis Céret , qui ne voulait pas que , même en plaisantant, l'infaillibilité de son père, plus que contestable pour lui , fût mise en doute par les étrangers.
— Et pourquoi aiirais-je tort ?
— Parce que je ne sais pas encore guérir, moi, madame. Je ne sais qu'apprendre et étudier.
— Bien dit, mon garçon! » fit le père Géret, qui jugea cette réponse bonne à couvrir la retraite.
On se sépara donc sur ce mot, et Olympe reçut la promesse d'une double visite pour le lendemain.
Louis et son père descendirent silencieusement au village. Pas une parole ne fut échangée. Le jeune homme regardait les étoiles et paraissait absorbé dans leur contemplation. Le docteur sifflait en frappant de son bâton les cailloux de la route. Avant de rentrer, Louis, qui avait été tenté plusieurs fois de se trahir, se hasarda à dire :
« Étes-vous bien certain, mon père, que Mme de Fouchy ait un anévrisme? »
Le vieux Céret , qui attendait cette question , haussa les épaules et regarda son lils en croisant ses deux mains sur sa canne :
a Et toi, que penscs-tu, savant docteur?
— Moi, je crois, mon père, que la comtesse est seulement malade d'ennui et de jeunesse inutile.
— Ainsi, je suis un àne!
— Oh! mon père ! vous ne jugez qu'avec la science, et vous ne voyez que les désordres apparents.
— Je vois ce qu'il fout voir, et tu n'es qu'un étourdi. Encore quelques journées comme celle-ci, et tu m'auras donné de la besogne.
— Ainsi, vous persisterez dans ce régime rigoureux, dans cette diète impitoyable?
— J'y perdrais plutôt mon nom !
— Dieu m'est témoin, mon père, que je ne voudrais pas vous offenser ; mais pourquoi m'avoir donné les moyens de m'instruire et de juger, si vous n'opposez que le respect et l'obligation de l'obéissance à mes questions?
— Tu as raison. J'ai fait là une belle sottise de te faire étudier!
— Je lAcberai pourtant que vous n'ayez pas lieu (le vous en repentir.
— A ton aise ! mais ne t'avise pas d'aller contre mes ordonnances ! tu n'es pas venu ici en consultation. Dors, lis, promène-toi, et laisse-moi tranquille ! »
On était arrivé. Pour la première fois de leur vie, ces deux hommes, qui s'aimaient tendrement, se séparèrent sans s'embrasser, sans même se serrer la main.
Louis courut à sa chambre et passa une partie de la nuit dans une agitation extrême. Vers le matin, il s'endormit de fatigue sur deux larmes qu'avait bues son livre de médecine.
Le docteur fut d'une humeur terrible à son coucher; il jura, blasphéma, et, tout en préparant cette potion quotidienne destinée à prévenir les incartades de son imagination, il dit à haute voix : ■ <i Quelle idée ai-je eue de faire de Louis un médecin! C'est égal, le pauvre enfant n'est pas trop bête, et je m'amuserais bien de ses observations si je n'en étais pas si furieux 1 Le malheureux ! il va tout gâter ! »
To be or not to be.
Une lutte était imminente entre le père Céret et .son fils. Elle commença dès le lendemain, non pas violente, audacieuse, mais sourde, cachée, précautionneuse ; le docteur, si réservé autrefois dans ses ordonnances, prenait un plaisir pédantesque à les formuler maintenant par écrit. Il avait bien "soin de tout dire, de tout expliquer ; mais il persistait dans le régime, et les potions de digitale se multipliaient, bien loin de dimiiuier.
Louis subissait une horrible torture. Dans les premiers jours , il avait douté. Son affection filiale et l'habitude de soumission au jugement paternel lui interdisaient un examen que sa conscience réclamait d'autre part. Ses lectures augmentaient ses incertitudes. 11 allait rendre visite à MmedcFouchy, et passait de longues heures à courir dans la campagne , iuliMi-ogeant avec la fièvre de René celte impassible nature (\u\ ne voulait i)as lui donner le secret de Dieu. Un point d'bonneur sublime l'ai-
yuillonnait nuit et jour. Empêcher son père de persister dans une erreur mortelle ; soustraire à l'illogisme d'un régime désastreux cette intéressante jeune femme ; sauver devant sa conscience solitaire la dignité de la science et la gloire de son père, c'était là sa tâche et son martyre. Personne, s'il triomphait , ne devait savoir son triomphe. C'était pour lui seul et pour Dieu qu'il avait cette amhition. Il se chanterait à lui seul, dans le secret le plus intime, le Te deum, de joie ; mais aussi , il souffrirait seul, et porterait , pensait-il, un deuil éternel , s'il échouait.
Cœur naïf, savant heureux, dans ses angoisses mêmes, médecin trop rare, il avait cette croyance précieuse qui pour l'artiste est la rechejche de l'idéal. Combien d'hommes illustres parmi ses maîtres avaient cru à des erreurs qu'ils n'avaient point songé à rectifier ! Combien de praticiens sagaces avaient vu s'accomplir, par les soins de l'ignorance et de la sottise infatuée , des meurtres qu'ils n'avaient ni empêchés , ni dénoncés ! Indifférence monstrueuse, si elle tenait seulement à la vanité scientifique ! Mais ne dénonce-t-elle pas plutôt le doute universel? Nul ne peut affirmer sur l'honneur qu'il a raison.
Le docteur Tant-mieux salue le docteur Tant-pis, sans le mépriser ni le haïr, et ces deux confrères tuent ou sauvent au hasard , sans avoir dans leur
système celte foi farouche et inquisiloriale qui est l'ivresse de la sincérité. Gomme les procureurs et les avocats, ils vont dîner ensemble, le débat fini, assez indifférents pour le client qu'ils se sont renvoyé de la vie à la mort ; et, quelle que soit l'issue du procès , ils dorment sans mauvais rêves , ne se demandant jamais si le dénoùment pouvait être autrement. Une atïaire enterrée, ils vont à une autre. Quelques-uns n'ont d'autre mission que de contrarier la nature et d'empêcher le hasard d'être aussi intelligent qu'il l'est parfois. 0 Molière ! tu en as ri jusqu'à en mourir ! nous n'en rions plus, nous, depuis que ces empiriques, un peu plus habiles, un peu plus instruits, mais aussi incertains, se font philosophes , et ne croient qu'à la matière, parce qu'ils ne voient qu'elle, et qu'ils ne savent guérir qu'elle.
Louis Céret appartenait à cette phalange d'exception qui spiritualise la science de la chair. Il devait être un jour du petit nombre de ces médecins honorables, qui font de leur état un art et non un métier, et qui touchent un malade avec l'hésitation loyale du sculpteur qui craint d'entr.mer d'un ciseau maladroit l'épiderme d'une statue parfaite. Il était préparé pour ces grandes découvertes dont nous attendons l'aurore, et qui révéleront un monde iuunalériel, à côté et au-dessus de ce monde épais (pie nous voyons et que nous heurtons. Intelligence
religieuse , âme ouverte à l'amour, Louis Céret eût été atteint de vertiges mystiques, sans ses études sérieuses de physiologie. Mais il avait visité les cadavres humains avec la conviction d'une vie éternelle; il avait appris les formules avec l'espérance de lutter contre le mal invaincu, mais non pas à jamais invincihle; et, lorsque les circonstances le mettaient en présence d'une malade jeune, privilégiée de toutes les grâces du cœur et de l'esprit; lorsque, dans cette victime, il trouvait une amie d'enfance, on comprend la curiosité, le zèle fébrile de ses recherches. Mais non-seulement il voulait la sauver, ses instincts et ses notions acquises lui révélaient un adversaire dans l'homme qu'il eût dû prendre pour allié, et qui était précisément chargé de disputer cette santé débile à la mort. Il devait se défier, comme d'un ignorant aveugle et obstiné , de cet homme qu'il avait jusque-là si absolument aimé et écouté.
« Oh ! se disait-il parfois, en crispant les poings dans ses cheveux, pourquoi ai-je étudié? pourquoi ai-je grandi? Ai-je tort? ai-je raison? Qui de nous deux tue cette pauvre femme? est-ce moi, en éloignant ces breuvages affadissants qui l'énervent? est-ce lui, en empêchant ce réveil de la vie ? Ne pas pouvoir confier ce doute! n'oser interroger!... et si mon père se trompe!... combien de fois ne s'est-il pas trompé ? »
Louis en arrivait à voir dans son père le génie destructeur de la contrée. Avec sa délicatesse excessive, il poussait tout à l'extrême, et se faisait un scrupule de passer auprès du cimetière, s'imaginant qu'il devait y voir trop de tombes fraîchement remuées. '^''
Tous les jours il allait au château. Olympe l'accueillait avec une joie naïve, comme si elle eût compris ce qui se passait en lui. Elle semblait lui dire dans son accueil : « Je suis jeune comme vous ; au nom de vos vingt ans, protégez les miens. Guérissez-moi, emportez-moi loin d'ici. » Et Louis, que cette grâce navrait et ravissait, usait de mille stratagèmes pour empêcher que la malade ne fût trop docile à son père. Il n'avait garde pourtant d'éveiller ses défiances. Son devoir de lils et son devoir de médecin lui inspiraient des subterfuges inouïs. Il arrivait toujours par hasard aux heures des potions, et savait les remplacer par une lecture, par un récit. Il se cachait dans le parc pendant les visites de son père ; et, dès que celui-ci avait quitté le château, il entrait sous le prétexte de veiller à l'exécution des ordonnances, et engageait de bonnes promenades, de longues causeries qui tuaient le temps, faisaient oublier la douleur et le remède.
Le docteur dévorait sa colère. Il était tenté d'interdire dcspotiquement la porte du château h son fils. Il se savait es[)ionné, et souffrait, cet lionnne
impassible, dans le seul point vulnérable de sa nature, dans son amour paternel. Taciturne, ironique, blessant dans ses moindres propos, il était aussi bien tenté de battre son fils que de l'embrasser ; mais, au milieu de ce trouble, il poursuivait son œuvre. Terrible comme la fatalité , il allait à son but d'un pas égal, et sa main n'hésitait jamais en déposant chaque soir dans la main de la comtesse la fiole qui avançait d'un jour l'échéance du billet souscrit par Solignac. Comme Louis XI , qui priait sa bonne Vierge, il s'agenouillait, ce vieux mécréant, devant saint Million, et lui dévouait son crime, se trouvant assez justifié par i'énormité du gain.
« Quand j'aurai fini, marmottait le vieillard, Louis pourra disserter tout à son aise, et je pourrai, à ce cher enfant, lui donner la joie d'avoir raison. »
Un jour, Louis arriva au château dans des pensées moins tristes. Il avait calculé que l'énergie de la résistance dans la nature, en apparence si débile, de la comtesse, était suffisante pour triompher de l'incurable préjugé de son père. Puisque la comtesse n'avait pas succombé à ce régime outré de calmants, c'est qu'elle devait s'y habituer, et revenir à la vie, en dépit de l'ignorance de son médecin. A moins d'être le plus idiot des charlatans , le plus fou des empiriques, son père ne pouvait nier toujours l'évidence, et un moment viendrait , bientôt peut-être, où le vieux Céret reconnaîtrait , tout le
premier, l'imprudence de ses prescriptions. Ce fut sous l'action vivifiante de ce singulier espoir que Louis entra au château. La vue d'Olympe le terrifia.
•Étendue dans un fauteuil, près de la fenêtre du salon, les mains pendantes, le front moite, les lèvres décolorées et entrouvertes, l'œil perdu dans de sinistres brouillards, elle lui sembla morte. Un repentir aigu entra comme un fer rouge dans la poitrine du jeune médecin. Il vint tomber aux genoux de la comtesse, et lui prit les mains avec un geste de soumission ardente :
a Pardon! pardon ! » murmura-t-il tout bas.
Olympe tressaillit au contact de ce foyer de jeunesse et de dévouement.
« Ah ! c'est vous , lui dit-elle , monsieur Louis ? » et elle ne put continuer.
Louis sonna vivement, se fit apporter tous les cordiaux imaginables, et, pendant une demi-heure, déploya toute sa science pour ranimer ce corps charmant près de se glacer, pour rappeler cette âme qui, près de partir, s'essayait h voltiger sur les lèvres de la malade. Dans l'énergie qu'il mettait à disputer celte victime touchante h la mort, il y avait autant de colère, de fureur sublime que de pitié. Il s'en voulait comme d'nn meurtre, de la mollesse avec laquelle il avait lutté contre son père.
«■ Je suis un lâche, se disait-il chaque fois (pi'ii
LES DELX .MÉDECINS. 355
quittait le fauteuil d'Olympe. Qu'est-ce donc que la considération du respect et du bonheur delà famille, près du sentiment d'un devoir rempli? »
Et s'exaUant dans cette généreuse révolte, il courait chercher les lîoles apportées les jours précédents par son père , les brisait, les dispersait , préparait lui-même chaque breuvage , qu'il approchait ensuite en tremblant des lèvres de la comtesse. Enlin, une rougeur rassurante monta aux lèvres de la malade. Le cœur prit un mouvement régulier, la crise touchait à son terme. Louis, naïvement agenouillé devant Olympe, épiait ce réveil avec angoisse.
" Sauvée! sauvée! » dit-il avec une joie convulsive, quand il comprit qu'il avait, pour cette fois du moins, vaincu le mal.
Olympe l'entendit, ou plutôt le devina. Elle lui serra doucement la main, et le regardant avec une ineffable tendresse :
« Je savais bien, répondit-elle, que Dieu vous avait envoyé pour me sauver; vous êtes l'ange de lumière que j'attendais. »
Louis fit un geste pour commander le repos et le silence, et crut que Mme de Fouchy, à demi éveillée de cette menaçante torpeur, lui parlait sous le charme d'un rêve ou d'une hallucination. Quelques instants de contemplation suivirent ; moment intraduisible et dangereux! Olympe regardait ce jeune
homme si habile et si beau, dont la tête mélancolique rayonnait d'un immortel espoir. C'était lui qui dispersait les ombres glaciales dont elle s'était sentie accablée. C'était le messager de bonheur; c'était l'ami d'enfance qui rapportait la jeunesse et la joie, enfuies avec lui du château. Jamais elle n'avait aussi bien compris le regard profond des yeux de Louis; jamais elle n'avait lu si distinctement sa bonté, son courage et son génie dans son front découvert, dans ses lèvres correctes, dans toute l'harmonie de son visage. Quant au jeune médecin, il se croyait tout entier à sa mission ; il regardait Olympe avec le sentiment de possession jalouse d'un artiste, qui ne veut pas qu'une main profane continue l'œuvre de son ciseau. Il se disait: « Ces joues pâles, c'est moi qui les ai rendues roses ; ce sourire , je l'ai allumé sur une lèvre éteinte ; toute cette grâce languissante est mon œuvre, m'appartient. » Il n'avait jamais vu la muse de la médecine ; il ne l'avait pas soupçonnée si belle, si tendre ; et il se persuadait que Dieu mettait ainsi au début de sa carrière une amie divine pour le consacrer plus particulièrement. Pauvres superstitieux ! Ces deux cnHints ne se doutaient pas ni ne se défiaient de l'amour, et pourtant l'un, dans sa pitié, eût naïvement serré sur son cœur et sous ses lèvres, s'il l'eût osé, cette cliente adorable ; et l'autre , dans sa reconnaissance, se fût jetée, sur un mot, dans les bras de cet ami céleste,
auquel elle adressait intérieurement, par un louchant blasphème, les actions de grâces qui ne sont dues qu'à Dieu.
Cette double extase fut interrompue par le tintement de la pendule.
« Le docteur va venir, dit en souriant , avec des lumières sur les lèvres , la convalescente attendrie. Gomme il vous remerciera de l'avoir si bien remplacé ! »
Louis tressaillit ; mais il avait son armure de diamant et l'épée flamboyante. Il dissimula, et, à la pensée de la lutte prochaine, répondit par un sourire fier au sourire reconnaissant de la malade. Puis, sous prétexte d'aller au-devant de son père, il sortit du salon.
Il était temps. Le vieux Céret sonnait en chantonnant à la grille, quand Louis posa son pied sur la première marche du perron. Le docteur, en apercevant son fils, lui cria :
« Allons, mon ami Pierrot, ouvre-moi la porte.... pour l'amour de la Faculté ! »
Louis, grave et pâle, alla ouvrir la grille, et posant la main sur le bras du docteur, qui se dirigeait vers le château :
«c Vous plairait-il, mon père, de m'entendre deux minutes ?
— Trois, si tu veux, mais pas davantage, car je suis pressé. »
On lU quelques pas vers une contre-allée couverte qui conduisait à une fontaine,
«■ Mon père, reprit d'une voix un peu étranglée Louis Céret, qui s'efforçait de dominer son émotion, persistez-vous à croire que Mme de Poucliy soit atteinte d'un anévrisme?
— Encore!... Ah çà! tu n'en démords pas?
— C'est que je crois que vous vous trompez, mon père , et il est de mon devoir de vous en avertir.
— Il est de ton devoir de te taire et de me laisser tranquille. Je sais ce que je tais; mais j'avoue que, je ne l'ai pas toujours su ; le jour, par exemple, où je te laissais à Paris pour étudier la médecine.
— Ce jour-là, vous fûtes bien inspiré. Ce que je sais est peu de chose sans doule; mais ces études m'ont révélé l'importance des fonctions auxquelles j'aspire, et la responsabilité qu'un médecin assume devant Dieu et devant l'humanité.
— Et tu crois que j'ai péché envers Dieu et envers mes clients !
— Je suis certain, mon père, que, dans votre zèle pour une malade que vous aimez, vous vous êtes exagéré le mal, ce qui a amené l'exagération du Iraitemenl.
— Ouais! tu ne dores pas la pilule!... à ce comple, je suis un ignorant !
— Tout le monde est faillible, murnun'a Louis,
que la colère croissante de son père inlimidait un peu, sans le désarmer.
— Eh bien ! tu sauras que je ne le suis pas, moi! reprit le vieux médecin avec énergie; je vois ce qu'il faut voir, et je suis de moitié dans les secrets du destin.
— Ainsi, mon père, c'est bien, selon vous , une hypertrophie du cœur que vous combattez; ainsi c'est bien pour l'éduire cet excès de la vie que vous prescrivez ce régime si sévère et si absolu , que Yalsava lui-même n'eût osé le pousser à ces limites ?
— Ah! c'est bien décidément un examen que tu me fais subir, dit ironiquement le vieux médecin , soit ; écoute donc, collègue, et dissertons, puisque tu es en veine de pédantisme. J'imagine que tu n'as pas été sans trouver un prétexte pour glisser ta main sur la poitrine de la comtesse ; n'as-tu pas senti alors, pauvre idiot, une pulsation violente ? Ta main de carabin n'a-t-elle pas été ébranlée par un choc énergique ? Or, trouve-moi un autre moyen d'avoir raison de cette turbulence que par des saignées, une diète rigoureuse, de la glace, une immobilité complète, une quiétude de marbre. Ai-je eu tort de prescrire de la digitale à doses croissantes, au point de forcer ce cœur indomptable à ne plus battre que trente ou quarante fois par minute? Mais ce n'est pas tout; j'apporte aujourd'hui, pour surcroît, quelques grains d'opium, et tu verras
si celte organisation nerveuse ne finira pas par se calmer !
— Mon père, pourquoi vous arrêter obstinément à ces symptômes extérieurs? Si le cœur bondit ainsi sous la main , n'est-ce pas comme dans toutes les maladies d'affaiblissement, dans l'anémie, la clilorose ? Ne bat-il pas si fort, ce pauvre cœur que vous haïssez trop, pour envoyer plus souvent aux organes qui l'attendent, une colonne sanguine capable dé les vivifier? Celte palpitation est nerveuse; il n'y a pas là de lésion. Quand on approche l'oreille, on ne perçoit aucun de ces bruits de scie, de râpe, qui sont le propre d'un rétrécissement fatal des orifices. On ne sent qu'un souffle, sans cri, indice de l'appauvrissement du sang. Je fais le pédant , dites-vous, mon père ? Soit ! Je veux vous convaincre par la raison, sinon par la foi. Les artères carotides ne nous révèlent-elles pas aussi ce bruit de souffle, conséquence d'une chlorose, et non d'un anévrisme actif? Est-ce que le pouls est irrégulier, intermittent? est-ce qu'il révèle un obstacle dans la circulation? est-ce que les poumons sont engorgés comme dans les lésions profondes du cœur? Continuez votre régime, mon père, et vous continuerez à développer une maladie qu'un traitement contraire doit dissiper en peu de jours ! »
Le père Céret écoutait Louis avec une attention railleuse. Jl y avait à la fois une profonde malice et
une sorte de contentement paternel dans ses yeux. II était fier de cette jactance de son héritier, et il était pourtant courroucé encore plus qu'alarmé de celte sagacité opiniâtre qui tenait à le convaincre d'ignorance. Et puis, quelque raison secrète qu'il eût d'éviter tout examen approfondi de son traitement, il était trop médecin pour ne pas succomber un peu à la tentation de discuter. Aussi, loin d'esquiver la dispute, se plut-il à la continuer.
« Voilà bien, s'écria-t-il, ie fruit des nouvelles sectes ! on veut voir au delà de l'apparence visible, et plus une chose nous frappe manifestement les yeux, moins nous voulons y croire! J'ai dit et je maintiens que les antiphlogistiques , le lait coupé, les eaux gommées, les saignées et la merveilleuse digitale ne sont pas trop puissants pour combattre cette exagération du cœur. Ah ! tu doutes de l'anévrisme ?
— Je ne doute pas, mon père, répliqua le lils avec animation, que vous ne parveniez par ce système à causer la maladie que vous prétendez guérir. Il y a là une douleur simplement nerveuse. Vous en ferez une douleur anévrismale. Vous avez raison trop tôt ; voilà tout.
— Ah çà ! tu me prends pour un frater de village?
— Non, mon père, j'ai foi dans votre science; mais je redoute la doctrine. Ne discutons plus , et
entrons. J'ai trouvé Mme do Fouchy dans un étal qui vous eût épouvanté. J'ai osé violer vos consignes, et les cordiaux lui ont rendu....
— Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria le docteur, dont la figure devint d'une blancheur sinistre et qui ne pouvait plus se contenir.
— J'ai fait mon devoir.
— Ton devoir est de m'obéir et de me respecter !
— Mon devoir est de sauver ceux qui sont en danger de mort !
— Le danger ? c'est toi qui l'appelles. La comtesse est perdue. Elle doit mourir d'un anévrisme.... elle en mourra! »
Le père Géret, exaspéré , formidable, n'était plus maître de lui. La contradiction, la honte de passer pour un ignorant aux yeux du seul témoin qu'il tînt à satisfaire, amenaient involontairement son secret sur ses lèvres. Il allait tout avouer, aimant mieux faire peur que pitié.
La contenance de son fds le calma tout à coup. Louis, qui ne comprenait plus rien à un pareil entêtement scientifique, se sentait étreinl, garrotté, par un vague et étrange soupçon. Il contemplait ce vieillard qu'il avait aimé jusque-là d'une si pieuse, d'une si étroite atlection, et il touchait, sans le voir, une sorte de spectre entre son père et lui. Le regard sûr et résolu du docteur l'épouvantait. Il y avait plus que du fanatisme dans cette colère, et les
argumenls du vieux Céret étaient trop évidemment fragiles pour suffire à ce savant praticien. Louis eut peur de ce qu'il éprouva. Le sang s'accumulant au cœur, il pâlit, chancela et faillit s'évanouir.
Le père Céret comprit et se sentit encore -humain au frisson qui lui courut des pieds à la tète. Cet impie, ébranlé pour la première fois, eut une vague idée de Dieu et de la conscience, en se sentant soupçonné par le seul être qu'il aimât au monde.
« Louis, mon enfant, qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
— Rien , rien , mon père, reprit Louis en reçu lànt, comme s'il eût craint de toucher la main tendue vers lui.
— Pauvre enfant ! tu n'es pas soUde dans la discussion , dit le vieux médecin en essayant de rire. Tu n'as pas vu que je m'amusais de toi , et que j'essayais ta jeune logique. »
Louis, au lieu de répondre, laissa, pendant une seconde, son regard peser sur les yeux de son père. Céret rougit comme un écolier pris en faute. Cet homme, si maître de lui devant des témoins ordinaires, si impudent devant Solignac, se sentait exposé et vulnérable devant son fils. Le reflet de cette loyauté l'éclairait fatalement à ses endroits obscurs; c'était la seule occasion qui pût mettre en jeu ce qui lui restait de cœur. Il était mal à l'aise et ne trouvait pas de railleries pour cacher son embarras.
;jg4 les deux médecins.
Il fit un mouvement pour se diriger vers le château.
«N'y allez pas! n'y allez pas! » s'écria Louis presque malgré lui.
Le père Géret fronça le sourcil et se mordit la lèvre. Sa maladresse n'était pas réparée. Il avait désormais un juge à son côté.
« Tu as trop d'amour-propre, mon garçon , dit-il avec un singulier sourire ; tu crains que je n'aille aujourd'hui sur tes brisées. A ton aise ! Je serai hon confrère. Mme de Fouchy va bien, c'est l'essentiel; rentrons chez nous. >-
Et plaçant avec un peu de violence le bras de son fils sous le sien, il l'entraîna chancelant et trébuchant jusqu'à la maison. A peine arrivé, Louis se dégagea avec un empressement qui trahissait de l'horreur.
« Tu as de la fièvre, mon bon Louis; je ne veux pas que tu ailles te coucher seul, dit le vieux Géret avec une voix pateline. Je vais te conduire. »
Et il alla lui-môme déshabiller et coucher son fils, qui se laissait laire et qui semblait ne plus vivre. Toute la journée, toute la soirée et une partie de la nuit, il le veilla ; Louis eut du délire ; le docteur hochait la tète; mais, vers minuit, il tàta le pouls et le front.
« Ge ne sera rien, murmura-t-il, la crise est passée ; >• et il descendit se couciier.
LES DEUX MÉDECINS. 36r)
Dès qu'il se trouva seul, il eut honte de sa faiblesse :
« J'aurais peut-être bienfait de ne rien ménager, se dit-il ; mais ce diable d'enfant, avec ses yeux de femme, m'a tout bouleversé. Il n'y a pas de temps à perdre ! »
Quelques instants après , il éteignait la lumière, en remarquant, avec un à-propos philosophique, qu'il était bien fâcheux qu'on ne pût souffler sur l'existence humaine comme on souffle une chandelle !
L'antidote.
Qu'on ne s'étonne pas de l'irrésistible entraînement de Louis vers un soupçon effroyable. Depuis son retour, le jeune médecin avait tant de fois interrogé la maladie de Mme de Fouchy, il était arrivé à cet égard à une si complète, aune si invincible conviction, qu'il ne lui restait plus que l'alternative de supposer son père fou ou criminel. Or jamais la raison cynique du vieux Céret n'avait été pltis alerte, plus vive; et, par un phénomène psychologique qui plaira aux âmes passionnées, Louis, consterné
du matérialisme profond, de l'insensibilité cruelle de son père, le croyait volontiers exposé à toutes les déchéances morales. Pour ce chirurgien extatique, le juste et le bon étaient bien près de ne plus exister, en dehors de l'idéal. La colère du vieux Géret, son attitude, et je ne sais aussi quelle révélation intérieure le mirent sur la voie; mais, dès qu'il eut posé le pied sur ce calvaire, le pauvre enfant recula, et des doutes déchirants vinrent l'assaillir. Ce n'était plus assez de discuter l'autorité scientifique de son père ; il lui fallait encore voir dans ce seul ami un criminel , uu traître à toute justice, à toute moralité ! Quelle chute! quelle plaie inguérissable! Mais, dès qu'il cherchait les raisons de ce crime, Louis se perdait en conjectures.
Le lendemain de la scène du parc, quand il s'éveilla après une nuit de fièvre, il eut un instant l'illusion qu'il avait rêvé. Il songea àaller demander pardon de ce soupçon parricide; mais cette tromperie de son propre cœur se dissipa vite, et la réalité avec ses angoisses, ses luttes, le saisit avec plus de violence que la veille. Que faire ? intimider son père et le forcer à reculer; ce fut sa première pensée. Il y avait dans ce parti un héroïsme qui le tentait.
a 11 n'osera pas, quand il saura que je sais tout, se disait-il en s'iiabillant. Il méprise le monde, mais il ne voudrait pas être méprisé par moi. »
Ce fut donc avec la pâleur d'une résolution sublime qu'il descendit vers son père, au moment où celui-ci se disposait à monter en carriole pour sa tournée quotidienne.
« Je voudrais vous parler, monsieur, lui dit-il avec solennité.
— Nous allons donc recommencer les dissertalions médicales? » fit le docteur en ricanant.
Louis ne répondit pas. Il suivit son père dans son cabinet , en se disant intérieurement que la tâche était bien lourde et qu'il n'aurait jamais la force de dominer cet inflexible vieillard. Toutefois, dès qu'ils furent seuls :
a Monsieur, lui dit-il, il s'est passé entre nous des faits que je ne veux pas juger, mais qui m'imposent un devoir sérieux. Nous différons d'avis sur une question de vie ou de mort. Trouvez bon que, pour me recueillir librement, je quitte cette maison. J'aurais voulu vous convaincre, je n'ai pu le faire; il me reste à vous sauver, en sauvant Mme de Fouchy. Votre science l'a condamnée (et Louis appuya sur ce mot), ma conscience veut la délivrer. Ne soyez donc pas étonné de me trouver sur votre route !
— De quoi te mèles-tu ? qui t'a donné cette mission? Je t'ai prouvé que mon régime
— Tenez , mon père , ne recommençons pas la lutte d'hier; elle pourrait nous trahir tous les deux!
— Qa'entends-tu par là ?
— Que j'ai mes secrets comme vous avez les vôtres , et qu'il nous faut souhaiter de ne pas les échanger.
— Ainsi tu vas entrer ouvertement en guerre contre moi?... Ya! laisse-moi faire; retourne à Paris, ne cherche pas à savoir ce qu'un homme qui t'aime et veut ton honheur peut rêver ou entreprendre pour toi !
— Ne me parlez pas de votre affection pour moi, mon père, et faisons une trêve dans notre vie. Soyons pour quelque temps des étrangers, ou mieux, comme vous l'avez dit en raillant, des confrères. Le jour de ma victoire, je viendrai vous demander, à genoux, l'amitié, la tendresse dont j'ai besoin. Jusque-là, pardonnez-moi de placer mon devoir au-dessus de ma soumission. »
Louis étouffait en parlant ainsi ; le vieux Cérct le regardait avec un mélange de dépit et d'admiration attendrie. Cethonnne effroyable se sentait lier d'un adversaire si noble, si pur, si touchant, et il s'en voulait du quart d'heure de faiblesse qui l'avait mis aux prises avec son enfant.
a Si ta révolte n'était pas un parricide, je t'embrasserais de grand cœur, mon pauvre fou , reprit le père Géret, car lu es vraiment beau avec les petites rébellions; mais c'est assez d'enfanlillagcs! Je suis ton père, ton maître, ton chef; mels-loi au pas,
si tu veux me suivre , ou bien déserte, retourne à l'école.
— Oh! ma mère, ma mère, s'écria Louis en étouffant un sanglot.
— Il ne s'agit pas de ta mère, mais de ton père, que tu veux rendre la fable du pays.... Je ne sais quelles idées tu t'es fourrées en tête ; il ne fait pas bon plaisanter avec toi : aussi je parle désormais sérieusement. Je réponds de mes malades à leurs familles et à ma conscience. Tu n'es pas l'une, tu n'es pas de l'autre ; respecte donc ce que tu ignores, et prends patience.
— Mais si je n'attends pas! si, en horreur à moimême, je punis en moi le fds d'un.... si je me tue!...
— Eh bien ! tu auras prouvé que la médecine a ses meurtres volontaires ; mais tu n'auras pas démontré que j'ai eu tort de soigner un anévrisme dans Mme de Fouchy. Insensé ! as-tu la prétention de connaître le dernier mot de la science? Qui t'a dit que je m'étais trompé? De quel droit, écoher d'hier, viens-tu méjuger? Allons, conscrit, laisse faire ton général.
— Oh! ne parlez pas de la science!...
— Je n'ai pas le temps de causer, mon garçon.... A ce soir, s'il te plaît de renouer l'entretien !
— Où allez-vous, mon père?
— Chez mes malades, et je reviendrai par le château.
— Vous m'y trouverez !
— Je te le défends. Avec ta mine de cholérique tu ferais peur à la comtesse. Si on te laissait faire, tu ruinerais ma clientèle.
— Écoutez, mon père, reprit Louis, qui perdait ses forces et sa résolution, je ne vous demande plus qu'une grâce. Accordez-moi cette seule journée.... une trêve d'un jour. Ne mettez pas le pied au château : un jour, un seul jour de répit. Je réfléchirai.... je serai, sans doute, plus raisonnahle ce soir.
— Tu y tiens donc hien? Allons, je suis trop faible ! je n'irai pas au château.
— Vous me le jurez?
— Ah çà ! tu te défies de moi ? »
Et le père Céret, en parlant ainsi, affectait une pose d'une majesté grotesque et sinistre.
« Non, je vous crois et je vous remercie, » dit Louis avec accablement.
Le père Céret tourna sur ses talons ; quelques instants après, la carriole sortait de la cour, et le vieux médecin , en passant devant les fenêtres de son cabinet, se penchait pour apercevoir son fils et lui envoyer un petit salut amical.
Quand Louis se trouva seul, il regarda avec horreur les murs de cette maison qu'il avait lant aimée, tant de fois bénie dans ses souvenirs. Tous ces objets familiers, ces meubles, vieux amis de sa jeunesse, participaient au crime de son père et s'étaient
LES DEUX MÉDECINS. 37i
déshonorés aussi ; un dégoût piofond le saisit. Cette menace de suicide, qu'il avait jetée comme argument dans la discussion, se représenta à son esprit avec une séduction importune. Mourir! ce serait reporter pure à Dieu et à sa mère une tendresse qu'il se sentait près de blasphémer. Mourir! c'était fuir, en ne le maudissant pas, ce vieillard qu'il avait trop saintement respecté. Mourir! c'était garder tout ce qui lui restait d'illusions; c'était ensevehr chaste et inviolée cette muse du savoir qui lui avait promis de si grandes, de si nobles joies! c'était échapper à la honte! C'était peut-être aussi empêcher le crime! Le docteur aimait son fils ; ne se sentirait-il pas puni et divinement frappé par cette mort? Conserverait-il bien l'atroce courage de son forfait? Hélas! le fils connaissait son père. Cet homme froid comme le métal, exact comme un chiffre, n'avait pas cédé à un entraînement. Il n'était ni joueur ni débauché, et ce n'était pas une^ivresse qui lui avait inspiré ce délire glacé. Louis mort, il enjamberait ce cadavre pour atteindre son but. Le suicide , en devenant inutile , restait une lâcheté. C'était abandonner Olympe pour se soustraire aux douleurs de la lutte. Non, il fallait vivre, refouler ses larmes, se faire stoïque, impitoyable aussi, et aller franchement contre cet abominable projet. Mais c'était dans l'exécution que toutes les impossibilités semblaient accumulées.
« Oh! se disait Louis avec une sainte fureur, ne pouvoir ni mourir ni luer! être désarmé, et ne pas oser souhaiter des armes! Je suis comme un confesseur garrotté dans le secret de la confession. Complice, si je me tais; impie et sacrilège envers mon père, si je parle ! Qui me dira si je serais un monstre ou un héros de sacrifier l'amour filial à l'humanité, et de sauver une créature étrangère en livrant mon père? »
Louis ne pouvait tenir à la maison. Il sortit, mais où aller? Il apercevait de loin les arbres du parc qui formaient le fond du paysage : c'était là qu'il aurait voulu courir, s'étahlissant à la porte du château, gardant cette prison dont l'innocente victime pensait à lui peut-être, et s'étonnait de son absence. La cloche du village se fit entendre : on sonnait la messe. Louis tressailMt : cette voix l'appelait. A Paris, il avait subi celte indifférence religieuse qui est la loi universelle ; il y avait bien longtemps qu'il ne s'était agenouillé et qu'il ne s'était interror;é sur les débris de ses premières croyances de chrétien. Mais celle cloche vibrait tout à coup, comme un conseil, comme une exhortation suprême et désolée. Louis se sentit une foi ardente et monta vers l'église. Il se rappela sur le seuil qu'il n'était point entré dans cette masure, verdie par l'humidité, depuis hi mort (le sa mère. 11 se souvint des pleurs avec lesquels il avait franchi les marches; il voyait encore le cer-
ciieil porté et secoué de temps en temps par les fossoyeurs fatigués; il regrettait le désespoir de ce jour-là, et peut-être eût-il mieux aimé suivre encore un convoi. L'église était presque déserte. Quelques vieilles femmes traînaient leurs sabots sur les dalles disjointes. Le curé montait à l'autel et murmurait Ylntroït; la voix fêlée d'un sacristain répondait. Louis envia les fonctions de cet humble acolyte. Il eût voulu participer à l'office, le dire luimême. I! était jaloux de ce vieux prêtre, calme, paisible, qui préparait le calice et allait briser l'hostie. Il eût voulu sentir sur ses lèvres ce pain divin ; il avait besoin d'avoir Dieu en lui. Tombant à deux genoux derrière un pilier, il dégonfla son cœur, et pria longuement, ne sachant que répéter, en cherchant parfois le mot, les oraisons que sa mère lui avait apprises. Des distractions lugubres venaient l'assaillir. Chaque fois qu'un faible rayon de soleil, se glissant dans la nef, annonçait qu'on ouvrait la porte, il se retournait avec effroi, croyant voir entrer une bière et entendre psalmodier le chant des morts. Il se demandait si, par un miracle du magnétisme filial, il ne pourrait pas attirer là, à côté de lui, sur une pierre humide, son vieux père repentant et priant. Quand la messe fut dite, le prêtre entra dans la sacristie. Louis fut tenté de courir à lui, et de lui demander à être entendu en confession. Mais un scrupule le cloua à sa place. Irait-il
livrer à un autre , même sous la garantie d'une inviolable discrétion, ce secret horrible qui ne lui appartenait pas? Il fallait garder ce cilice pour lui seul; essayer de le soulever des épaules, c'était trahir son père.
Louis, nous l'avons dit, était enclin aux ardeurs mystiques. Ses façons d'apprendre et de sentir le portaient vers l'béroïsme de l'esprit. L'émolion qui l'avait conduit dans l'église, en exaltant encore ce penchant, l'amena à une incroyable hauteur de pensée. Il resta près d'une heure dans une méditation béate, souffrant et élevant à Dieu cet holocauste de larmes et de douleurs poignantes, et se sentant, malgré tout, glorieux de souffrir ainsi. Cette église, froide et nue comme une tombe, échauffait la vie de son âme, et il s'élançait par delà ces voûtes craquelées dans ce ciel légendaire où des légions vciîaient le recueillir, l'encourager, le récompenser. Ce juste de vingt ans subissait sa passion, et, du haut de son calvaire, il savourait les âpres joies du sacrifice. En demandant à Dieu de l'éclairer dans sa route difficile, de le soutenir dans sa marche pénible, il fit vœu, s'il triomphait de son père, de se consacrer aux autels et de mourir au monde sous le vêtement de |)rèhe. Yœu naïf et loucliaiit, qui pourtant n'était pas sincère, et qui, dans sa foi mal raisonnée, offensait Dieu, en lui posant dos conditions.
Quand Louis sortit de l'église, le soleil inondait le \ illagc de ces derniers rayons de l'automne , si doux, SI [)énétrants! On eût dit que la terre chantait, tant l'arôme qui s'exhalait des prairies coupées, des jardins jaunissants, montait avec force. Les maisons se doraient ; des étables s'échappaient des mugissements que Louis trouvait harmonieux comme des cantiques. Ce sourire, cette joie de la nature, lui parut une réponse de Dieu. Les rêves de mort, les préoccupations sinistres s'envolèrent, elTarouchées, dans ce ciel si bleu , avec les bandes d'oiseaux qui traversaient l'espace.
« Il est impossible qu'un pareil crime s'achève , quand Dieu est si bon! » murmura Louis; et il descendit, sinon consolé, du moins rassuré et fortifié. Sa rêverie alla chercher Mme de Fouchy.
Elle devait aspirer, dans son beau parc , cette exhalaison de vie et de santé universelles, elle devait être accoudée sur son perron, détachant les dernières fleurs qui se haussaient vers elle. Pauvre femme, si seule, si abandonnée! Ah! du moins, si quelqu'un l'aimait! s'il avait, lui, le fils du médecin fatal, le droit de s'installer près de cette chère malade, et de la défendre ouvertement! Mais sa compassion, pure et désintéressée, serait-elle comprise? • ne resterait-elle pas impuissante?...
Sur cette pente, l'imagination de Louis s'égara doucement, et, quand il revint chez son père, une
étrange sérénité avait remplacé les agitations du matin.
Le vieux Céret, qui s'était préparé à une soirée de supplications, descendait de sa carriole avec une cuirasse glacée autour du cœur; il était résolu à mieux cacher son jeu; mais, ravi de trouver son fils en apparence plus raisonnable, il lui dit, sans se défendre toutefois du soupçon d'un piège :
« Eh bien? tu as cuvé ta grande colère?
— J'ai réfléchi!
— Peut-on connaître le résultat de tes graves méditations? »
Louis rougit comme un homme qui va mentir.
« Yous m'avez dit souvent, mon père, que la pensée de mon bonheur était un de vos rêves les plus chers.
— Oui, certes, je l'ai dit et je le répète ; je t'aime furieusement, mon garçon! le sais-tu bien?
— Je le sais; aussi je viens vous parler de mon bonheur.... Quand je vous ai demandé avec tant d'insistance le droit de soigner, de guérir Mme de Fouchy, c'est que.... »
Louis hésita.
«Voyons! achève donc, peureux! s'écria d'un ton goguenard le père Céret, dont les yeux étaient pointés sur ceux de son (ils.
— C'est que je l'aime, et que je veux en être aimé, dit Louis avec noblesse , en afîermissant sa voix et
en comprimant les soubresauts violents de son cœur.
— Que me chantes-tu là? reprit le docteur avec moquerie, mais en étudiant scrupuleusement son fils.
— Je vous livre un secret que ^'ignorais encore hier, mais que mes inquiétudes m'ont fait connaître !
— Allons donc ! tu te moques de moi ! »
Le père Géret redoutait une ruse de guerre ; l'argument de Louis était habile.
Œ N'est-ce pas, reprit avec vivacité celui-ci, que vous me laisseriez soigner Mme de Fouchy si vous aviez l'espoir de la nommer un jour votre lîile?
— Toi, l'épouser ! s'écria 1^ père Géret en se reculant.
— Peut-il s'agir de la séduire ?
— Mais alors j'aimerais bien mieux cela, grommela le vieillard qui commençait à voir jaune; mais non, tu veux me tenter. Va-t'en voir s'ils viennent !
— Gomment! vous ne croyez pas que je puisse aimer cette adorable femme, si douce, si bonne, si intelligente, si malheureuse ?
— Toi, amoureux ! allons donc !
— Je vous atteste..., » s'écria Louis en joignant les mains.
Le pauvre enfant avait peur de ne point mentir
assez, et il jouait le transport avec facilité et des dispositions toutefois.
« Quand tu aimerais Mme de Fouchy, qu'est-ce que cela me ferait? Il faut deux volontés échangées, pour un mariage.
— Mais quand je vous dit que je l'aime, c'est que je sais Lien que j'en serai aimé !
— Elle te l'a dit ?
— Non; mais son pauvre cœur, triste, isolé, malade, a besoin d'être compris, défendu! Oui, elle m'aimera, soyez-en certain.
— Diable ! diable ! voilà qui m'étonne ! »
Et l'homme sinistre se frottait les mains. Il réfléchissait que, si cela n'était pas vrai, cela pouvait le devenir, avec un peu d'adresse de sa part ; et cett'e perspective, en rendant la complicité de Solignac inutile, lui rendait la besogne plus facile et le résultat plus heureux. Louis crut qu'il hésitait encore.
a Oh! mon père, reprit-il avec animation, et en assemblant tout son courage pour jouer jusqu'au bout la comédie qu'il s'était imposée, si vous voulez me venir en. aide, j'épouserai la comtesse, et vos vœux seront satisfaits.
— Les jeunes gens de maintenant ne doutent de rien! Eh bien! ioit! Fais-toi aimer, donne-moi des preuves, et je t'abandonne ma cliente à soigner I
— Vous verrez ! vous vtMrez ! mon père !
— Oui, je verrai ; oui je surveillerai, et, au besoin, je t'aiderai. Allons, mon enfant, faisons la paix ! Je déchire mes ordonnances 1 A Las les fioles ! vive la santé ! la gaieté ! l'amour ! et en avant la noce ! »
En parlant ainsi, le vieux médecin, qui entendait tinter des millions, s'exaltait et devenait formidable dans sa joie. Il tendit la main à son fils; celui-ci approcha la sienne.
« Tôpe là , mon garçon , voilà qui est dit : je te donne un mois ! Dans trente jours, à cette heure-ci, j'irai faii'e la demande. Prends bien garde qu'on ne me refuse ; car je ne me consolerais pas d'un pnreil échec pour toi, et je serais capable....
— Dans un mois, je le veux bien, murmura Louis, qui ne songeait qu'à gagner du temps, et auquel ce délai apparaissait comme le salut.
— Je vais chercher une bouteille de vin de la comète reprit le docteur ; nous la boirons ce soir à tes succès , et à ton retour que je n'ai pas encore eu le temps de fêter. »
Et courant à la cave avec la prestesse d'un jeune homme, le vieux médecin laissa son fils tout ému, et tout brisé d'un entrefien dont il n'osait envisager de sang-froid les suites.
L'amour.
Nous n'abuserons pas de la tentation qui- résulte des incidents de cette histoire , et nous n'entrerons pas dans le détail de ces entretiens charmants et des belles journées qui commencèrent pour Louis et pour Olympe.
11 nous serait facile d'ouvrir une parenthèse, et de chanter ces refrains toujours jeunes parce qu'ils sont immortels. Ne les entendez-vous pas dans un coin du parc, dans la pénombre du salon, ces deux jeunes gens si purs, si naïfs, dont l'un croit jouer l'amour par humanité, dont l'autre simagine ne céder qu'à la reconnaissance? L'automne touche à sa fin; les éclaircies augmentent dans les arbres; de blanches vapeurs s'amassent le matin sur la campagne ; on laisse encore les fenêtres ouvertes, cl toutes les fleurs ne sont pas mortes ; mais on allume dans le salon de ces feux pétillants et sonores r|ui sont surtout pour l'oreille et pour les yeux. Louis vient chaciue malin saluer la comtesse.
Olympe, débarrassée des terreurs que les fioles multipliées du docteur entretenaient en elle, ne suivant plus de régime, éveillant, sans les redouter, tous les appétits, toutes les fantaisies, renaît peu à peu , et échange les beautés de la mort pour les séductions de la vie.
Enfermée dans ce château comme une héroïne des légendes chevaleresques, elle attend tous les jours le tidèle ami qui lui apporte la joie et la hberlé. On fait mille projets de promenade, on profite du moindre rayon, on ne laisse pas perdre un quart d'heure de soleil et de parfum ; on marche en riant, en jasant dans les allées; et, par intervalles, on se laisse aller à cette volupté, cent fois préférable, des longs silences , des longues méditations. Le monde extérieur existe-t-il? On n'en sait rien. Il faut pourtant bien qu'il y ait au delà du château d'autres créatures, puisqu'on organise de petites parties fines de charité ; mais on ne s'inquiète guère de ces étrangers ; on vit, on rêve, on espère ; on ne craint plus, on se sent agité par un pressentiment, par un soupçon, par un murmure qu'on n'a pas encore nommé ; on n'ose pas calculer l'avenir ; il était si triste hier, qu'on a peur de le trouver trop beau aujourd'hui. On jouit de la journée, on savoure l'heure présente, on s'enivre de cet égoïsme touchant qui n'offense rien ni personne.
Ce n'est pas que Louis Céret n'eût au fond du
cœur de terribles alarmes. Après celle espèce de trêve conclue entre son père et lui , il était revenu au château tremblant, épouvanté du mensonge qui lui donnait pour un mois la santé de Mme de Fouchy. Loyal et pur, il n'avait cédé à aucun sentiment de fatuité ou d'ambition en imaginant ce subterfuge. Il s'était dit qu'il fallait gagner du temps, et il avait gagné un mois. C'était beaucoup. Ce n'était rien si la comtesse n'était pas assez guérie pour obéir à d'indirects conseils de fuite, de voyage. C'était tout si Olympe, rendue à la sauté, pouvait braver le docteur, ou , mieux , s'affranchir de ses visites. Mais quelle entreprise ! au bout de ce mois fatal , si Louis n'avait pu éloigner Olympe, si elle s'obstinait à rester, à se faire soigner par le vieux Céret, pourrait-il donc s'allachcr aux pas de la comtesse, la suivre partout , être en mesure de la défendre et de la sauver contre des périls nouveaux et inconnus? Que de nuits furent passées par le jeune médecin en réflexions, en prières! Que de terreurs quand il comptait les jours ! Que d'anxiétés dans les soins dont il entourait cette chèi'e convalescence ! Son père prétextait des malades nombreux pour ne pas venir. Il tenait scrupuleusement l)arole, se réservant d'intervenir, quand' il le faudrait, poui- hâter le nouveau dénoùment qui l'alléchait.
Louis, sombre et agité dans sa solitude, s'épa-
noiiissait fout à coup devant Olympe. Il ne savait plus que lui sourire, la rassurer, en se rassurant lui-même. Il oubliait qu'il jouait un rôle, et, tout naïvement, en se faisant écouter, il se faisait aimer. Par intervalles, il ouvrait sa conscience et cherchait à y lire; mais s'exagérant les prérogatives de son rôle de médecin, il ne se doutait pas de sa séduction , et était à mille lieues de penser qu'il aimât lui-même la comtesse. Il croyait mentir à son père et n'apporter que l'effort d'une pitié fraternelle et évangéhque ; mais le malheureux ne mentait qu'à lui, et ne prenait plus la main de Mme de Fouchy pour y observer la lièvre , mais bien pour la recevoir et pour se la communiquer.
Olympe, elle, ne calculait rien, ne demandait rien : elle avait sa vision. Elle remerciait Dieu de son jeune et bel intermédiaire ; elle pensait à Louis en s'éveillant; elle s'endormait, en se répétant les paroles tendres et graves de ce jeune confesseur. Elle était heureuse et ne cherchait pas à savoir à quelle condition. Libre de ses actions, ne redoutant ni médisance ni calomnie, elle se laissait sauver. • Sous les effluves de ce bonheur chaste, son cœur se calmait, ses joues redevenaient jeunes et fraîches; toutes ses forces, si longtemps énervées, reprenaient leur vigueur; elle osait rire, s'essayer à chanter. Ce fut un mois idéal ! On ne s'apercevait
pas de la chute des feuilles, des brouillards malsains. On portait des vêtements de soleil, et les cœurs embaumaient, à faire croire au printemps éternel de l'île de Galypso. Gomment décrire cette féerie, trop vraie pour être racontée?
Évoquez la solitude d'un élégant château, suivez dans les allées, près des larges pelouses, un couple jeune, beau et aimant sans le savoir, assemblez toutes les harmonies, toutes les grâces, toutes les puretés, et n'exigez ni qu'on rapporte un seul mot des propos naïfs et sublimes échangés entre ces deux enfants, ni qu'on donne une seule ébauche de ce tableau débordant de clartés !
Cependant, le père Céret, riant et s'écorchant l'épiderme à se frotter les mains, ne perdait pas son temps. Il guettait le jour et l'heure qui devaient finir la trêve, et sans adresser jamais à son fds, qui l'évitait, la moindre question, il observait les progrès d'un amour que lasoliUide poussait insensiblement à l'irrémédiable. Lui parlait-on de sontils, il soupirait et semblait rogreller la fainéantise de Louis, qui passait la plus belle époipie de sa vie d'éludés dans ces causeries quasi enfantines. Il semait ainsi de petites médisances que la pointe de son sourire enfonçait dans l'esprit de ses auditeurs, et tout le pays, c'csl-à-dire les huit ou dix maisons prétendues bourgeoises du canton , parlait des amours de Mme de Fouchy et du jeune Céret. Le
vieux médecin s'assurait ainsi de nombreux complices.
De Solignac saisit un jour un écho de ces bi'uils. îl trouvait d'ailleurs le temps long. Les perdrix devenaient rares, et des créanciers de Paris avaient son adresse et le harcelaient : il se présenta plusieurs fois chez le docteur, sans le rencontrer. Il le guetta sur les routes ; mais le rusé médecin semblait le fuir, et, par un hasard narquois, prenait toujours les cbemins que ne devait pas explorer l'impatient héritier.
Un soir pourtant, M. Céret, rentrant de ses tournées, trouva le chasseur installé au feu de sa cuisine et l'attendant; il ne parut pas contraiié. Ce fut avec le sourire sur les lèvres qu'il s'informa des nrotifs de celte visite.
« Je suis souffrant, bien souffrant, docteur, répondit de Solignac ; je crains d'avoir la maladie de ma pauvre cousine.
— Ah bail ! vous ne mourrez pas par le cœur!
— Qu'en savez -vous? répliqua de Solignac en ricanant, mais avec des regards féroces.
— Je ne me trompe jamais, reprit le père Céret d'un ton sec.
— Vous vous êtes pourtant trompé une fois, quand vous m'avez pronostiqué un malheur qui, Dieu merci ! n'est pas arrivé ! »
386 LES DEUX JIÉDECINS.
Et de Solignac levait aux solives de la cuisine un regard plein de componction.
« Je n'ai rien annoncé, j'ai établi des prohabilités.
— Et ces probabilités sont-elles toujours les mêmes ?
— Toujours. »
De Solignac devint rouge de colère ; ses mains fi-émirent comme si la tentation d'un soufflet les avait agitées ; il se mordit la moustache pour comprimer une injure et un démenti. La présence de la vieille bonne, qui rôdait devant les fourneaux, l'intimidait un peu .
« Si nous entrions dans votre cabinet, cher docteur?
— Volontiers, » répondit simplement le père Cérct.
Quand ils se trouvèrent seuls, de Solignac croisa les bras, et, approchant son visage de celui du médecin :
« Vous êtes un infâme gredin! entendez-vous?
— Je crois que vous manquez de respect à mes dievcux blancs, dit avec une sérénité profonde et romi(pu3 le vieux Cérct, qui souriait un peu.
— Il s'agit bien de cela! Tu m'as volé, entcndslu? mais je te tuerai !
— Prenez garde alors de tomber malade, car ce serait moi qui me chargerais de vous soigner. *
Et le docteur disait cela en clignant les yeux, comme s'il eût proféré la plus inoffensive des malices.
« Qu'est-ce que j'entends dire ? reprit de Solignac ; que ton fils est installé au château? qu'il ne quitte pas ma cousine? que ce sont des promenades, des sérénades, des roucoulements sans fin? Ceci n'était point convenu.
— Que voulez-vous? fit le docteur, je me fais vieux ! j'ai besoin d'aide. Louis en sait autant que moi. Je lui ai confié la santé de votre chère parente, et je vous en réponds, il la soigne bien.
— Il la soigne trop ! C'est une scélératesse qui n'a pas de nom, s'écria de Solignac avec une indignation d'honnête homme. Tu veux faire épouser ma cousine par ton fils?
— Eh bien ! quand j'aurais cette grande ambition? dit tranquillement, et en poignardant de ses deux yeux son pauvre complice, le vieux docteur, que cette scène ravissait, cl qui y voyait le prétexte d'un dénoùment.
— Quoi! tu ferais cela? balbutia de SoUgnac, qui écumait.
— Pourquoi pas? la peUte veuve a du bon sens et du goût. Si elle trouve que Louis, avec son honnêteté et son talent, vaut bien un gentilhomme sans esprit et sans honneur, je ne vois pas quel mal elle ferait en suivant sa fantaisie.
— Mais tu me dépouilles !
— Alors, mettez-vous sur les rangs !
— Oh! j'empêcherai bien cet infernal complot de s'exécuter, reprit de Solignac dont les yeux injectés de sang laissaient voir la fureur. Quant à toi, misirable empoisonneur.... »
En parlant ainsi , il levait la main pour souffleter le vieux Géret, dont pas un muscle ne tressaillit. Mais avant que le bras s'abaissât sur la figure du vieillard, de Solignac fut violemment saisi au poignet et repoussé à quelques pas. C'était Louis qui avait écouté, et qui entrait pâle, mais rayonnant d'une formidable colère.
« A^ous insultez mon père; sortez! » dit-il d'une voix vibrante.
De Solignac voulut rire.
« Ah ! parbleu, la comédie est complète.
— Taisez vous, taisez-vous ! répéta Louis en frappant du pied et en secouant la tète, connue pour se débarrasser par avance d'horribles accusations qu'il prévoyait.
— Et si je ne veux pas me taire, fils respectueux !
— Je vous tuerai, alors, car vous ne répéterez pas hors d'ici ce ([uc vous oseriez nie dire.
— C'est un coupe-gorge (juc celte maison, hurla de Solignac, c'est une rage de tuer ! Voici le louveteau qui montre aussi les dents.
— Oui, monsieur, je vous tuerai ! » s'écria Louis, qui no voulait pas le laisser parler.
Le pauvre garçon était fou. Il buvait ses larmes, crispait ses poings. De Solignac n'était pas lâche dans la signification vulgaire de ce mot ; mais que pouvait-il faire ? Il songea à opérer sa retraite. Ouvrant donc la porte, et se tenant sur le seuil :
« Au revoir, messieurs , et bonne chance ! leur dit-il les dents serrées. J'irai demain au château, et je vous y attendrai.
— Eh bien ! nous pourrons prendre la comtesse pour arbitre , répliqua d'un air dégagé le vieux Céret, qui n'avait pas été ému par cette scène.
— Vous au château ! s'écria Louis, qui reconnut, par le soulèvement de son âme , combien il chérissait Olympe d'une tendresse ardente et ignorée. Vous au château !
— Pourquoi pas ? Vous y allez bien ! Moi , du moins, j'irai les mains vides.
— Finissons-en, monsieur, reprit Louis, qui suffoquait. C'est assez d'insultes ! et si vous n'êtes point un lâche, vous me rendrez raison.
— Avec des pilules, n'est-ce pas? Merci, jamais !
— Misérable !... »
Et Louis voulut s'élancer. La main sèche de son père le retint par le bras, tandis que de Solignac rejetait sur lui la porte qui vibra dans toute la maison. Louis était à bout de forces. Il se couvrit
le visage et cria tous les sanglots qui le suffoquaient. Le médecin, accoudé à la cheminée, aussi impassible que devant la douleur physique d'un chent, le regardait et attendait que la crise fût passée.
« Oh! mon père! mon père ! disait Louis, est-ce donc vous qu'on peut traiter ainsi?
— Hélas! oui, mon garçon, c'est moi; mais tu es trop prompt. De quoi te mêlais-tu ? Ce Solignac est un fou : en l'empêchant de me frapper, tu le forces à chercher un autre moyen de se venger.... Il ne faut jamais obliger ses ennemis à trouver une idée. Bah ! on ne meurt pas d'un coup de poing ! Une autre fois, laisse-moi le soin de ma dignité.
— Quoi ! je vous verrais insulter !... et vous seriez résigné à de pareils outrages ! Vous ! vous! mon père ! »
Une lueur fauve courut dans les yeux du docteur. Uu sourire d'une ironie formidable et funèbre compléta le sens de cet éclair. Louis eut peur de cette apparente lâcheté. Son père cachait le secret de ses représailles.
« One veux-tu, mon garçon? reprit avec bonhomie le vieux Cérct. 11 était dans son droit, ce Solignac. Je l'ai attrapé. Seulement, j'aurais voulu lui laisser, ce soir, la satisfaction d'une petite vengeance. Cela lui eût sufti. Tu arrives toujours mal à propos.
— Oh! ma mère! ma mère! murnnu'a Louis,
LES DEUX MÉDECINS. 3'Jl
(|ui pensait aux leçons de respect filial qu'il avait reçues si souvent de sa mère dans son enfance.
— Eii bien ! oîi en es-tu , mon bel amoureux ? C'est demain que finit la trêve. Tu l'as entendu. De Solignac nous attendra au château. Faut-il que j'aille faire la demande ?
— Cet homme avait raison , mon père ; pourquoi suis-je allé au château? pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas enlevée de ce monde, cette femme si noble, si pure, si belle? Il y a un mois , je vous ai dit que je Taimais ; eh bien ! je mentais. C'est aujourd'hui seulement que je l'aime, et que je voudrais souffrir et mourir pour la sauver.
— Eh bien ! alors, en avant les violons et le notaire ! Et la comtesse?
— Oh ! c'est un ange de bonté, elle n'a pas eu horreur de moi, quand je me suis jeté à ses pieds; elle ne m'a point chassé; elle a pleuré, mon père, elle a souri, elle a pardonné.... Si elle savait !.,.
— C'est précisément ce qu'ira lui dire de Solignac. Il faut le prévenir et être au château avant lui.
— De Sohgnac!... Mais elle me maudirait, mais elle croirait que j'ai été de cet abominable complot.
— Enfant! elle ne croira que toi, puisqu'elle n'aime que toi!
— Elle m'aime! oh! mon Dieu! c'est horrible!
— Ne déraisonnons pas, mon fils, et allons nous coucher! »
Louis, qu'une pensée profonde occupait activement depuis quelques minutes, salua son père, alluma sa bougie, et monta automatiquement l'escalier de sa chambre; on eût dit un somnambule. Ses yeux regardaient avec fixité , sans voir, et ses pas mesurés contrastaient étrangement avec les émotions violentes qu'avait dû faire naître la scène que nous venons de raconter.
Le père Géret se recoucha en fredonnant, but sa potion et attendit le sommeil. Il entendit Louis marcher et se promener dans sa chambre. « Le pauvre enfant, se dit-il, que peut-il ruminer? Va! dors en paix, mon bonhomme, je te ferai riche et tu seras heureux. »
Louis, en effet, délibérait. L'heure était solennelle. Il s'agissait de sauver à la fois la comtesse des projets de Solignac et des visées de son père ; il fallait la soustraire à ce double danger, sans réaliser ce marché qu'il avait jeté en prétexte, comme un appât à la cupidité paternelle. La méditation fut longue, poignante. Il en sortit avec une sérénité d'archange; ses yeux seuls avaient des flammes.
Écoulant si tout était tranquille dans la maison, si son père dormait, il quitta la chambre, descendit doucemcnirescalier, sauta par une fenêtre du rezde-chaussée dans la cour, alla à l'écurie, lit sortir
la vieille jument, et, après avoir ouvert lentement la grille qui grinçait un peu dans ses gonds, il partit au galop et prit la grande route qui conduisait à la ville voisine.
La mort.
Le docteur commençait régulièrement chacune de ses journées par une visite à sa vieille jument. C'était la seule cliente qu'il eût du plaisir à soigner; et Dieu sait s'il la laissait jamais tomber malade. Il ne manqua donc pas le lendemain de cette journée orageuse d'entrer à l'écurie. Mais le licou pendait à la mangeoire; la selle et la bride avaient disparu.
« Oh! oh! que veut dire ceci? » murmura l'impassible philosophe qui ne croyait pas aux voleurs. Il se retourna et aperçut la fenêtre de la maison cnlre-bâillée. a Louis est sorti de bon matin; où est-il? au château? dans les champs ? Cette promenade est singulière ! »
Et, pour la première fois, depuis le premier acte de ce drame, cet homme de bronze se sentit ému.
Incapable de remords, il ne se dit pas que la main de Dieu avait peu à peu poussé Louis dans les rouages sinistres de celte aventure, et que le bonheur et la vie peut-être de cet enfant étaient la rançon exigée par l'éternelle justice trop longtemps bafouée. Non, de telles sentimentalités ne pouvaient atteindre cestoïque praticien. Il avait peur que Louis n'eût encore dérangé quelque chose à ses plans ; et ]Hiis il pensait vaguement àlapossibilité d'un suicide.
Deux heures s'écoulèrent ainsi dans l'impatience. Louis. ne revenait pas. Où le chercher? A qui le demander? Enfin, n'y tenant plus, le père Céret prenait sa canne pour aller chez Mme de Fouchy, quand un hennissement qu'il reconnut le fit tressaillir. Sa jument arrivait au grand trot.
« Te voilà, coureur, somnambule ! » s'écria-t-il du seuil de la maison en interpellant Louis, qui entrait dans la cour. Mais il ne put en dire davantage, tant la physionomie de son fils lui sembla mystérieuse. Pâle et cependant les yeux fiers et énergiques, les clieveux ruisselants et la lèvre résolument serrée, Louis était à la fois terrifié et conlcnl. On eût dit que l'épouvante avait hàlé sa course, et cependant il trahissait une bonne nouvelle. Son père, qui vint l'aider silencieusement à descendre, remaniua (pie la jument était couverte d'écume, et, pour la première fois, il poussa la pauvre bêle à l'écurie sans songer à lui verser l'avoine.
Quand le père et le fils furent entrés : « Me diras-lii ce que cela signifie ?... D'où vienstu ? demanda le vieux Céret.
— Mon père, répondit Louis avec tendresse et en blêmissant encore, je vous rapporte l'honneur et le repos.
— Oïl les as-tu ramassés ?
— Un homme vous avait insulté ; je l'ai provoqué je me suis battu et je l'ai tué ! »
Et Louis regarda superbement son père.
«« Étourdi ! s'écria celui-ci , tu ne feras que des maladresses. Tu arrives toujours trop tôt.
— Si je ne l'avais pas tué, c'était moi que je punissais. »
Louis avait la gravité d'un juge en parlant ainsi, a Ah ! les enfants! les enfants ! murmura le vieillard.
— Allons, mon père, oublions tous les deux, vous, vos rêves orgueilleux et sinistres; moi, cette vision de bonheur et d'amour dont je n'étais pas digne.
— Ainsi, tu nous as ruinés !
— N'ayez pas de regrets ! je vous ai sauvé ! et si ce n'est pour vous, pour moi, du moins que vous aimez si fatalement, pour moi qui devais mourir, réjouissez-vous !
— Mais comment de Solignac a-t-il eu la bêtise de se battre?
— (lelte nuit, j'ai couru à la ville ; j'en ai ramené deux amis, deux camarades d'étude. Je leur ai expliqué, sans vous trahir, l'injure reçue, la réparation que je souhaitais, et ce matin, avec l'auhe, nous frappions à la porte de M. de Solignac. 11 a voulu recommencer ses insultes ; je lui ai imposé silence ; sa rage a déhordé ; il s'estjeté sur lesépécs (lue nous avions apportées, et, un quart d'heure après , deux hahitants du village qui ont servi de témoins au vicomte. Font ramassé tout sanglant. Dieu avait mis sa foudre au bout de ma lame. Je ne sais pas comment j'ai fait, mais je l'ai frappé au cœur.
— Parbleu ! s'écria joyeusement le père Géret, il avait raison hier. Il devait mourir par le cœur. Toute réflexion faite, il vaut mieux que la chose se passe ainsi. Ce Solignac élait gênant. Comme tu le débarrasses de tes rivaux !
— Oh! ne plaisantez pas, par pitié! l'époudit Louis, qui tomba sur un siège; j'aurai longtemps devant moi cette figure pâle aux lèvres violettes, vomissant une écume sanglante.
— Est-ce que tu aurais jieur des revenants ? Il ne manquerait plus que cela pour t'achever de peindre, nifédecin manqué !
— Je crois à Dieu, mon pèi'e, cela me suKit. Si vous voidez, nous (luiltcrons ce pays, vous viendrez à Paris.... Là, ù force de travail, de i'aligue, j'ou-
blicrai pcut-ctrc. Mais, en tout cas, je me mellrai ti iiiôinc de conquérir loyalement une position qui satisfasse votre ambition pour moi.
— Et la comtesse ?
— Oh! ne me parlez pas d'elle!... elle m'accusera. Mais c'est là le sacrifice que j'oflre à Dieu. Je n'aurais pas été digne de sa bonté, si je n'avais pas eu l'holocauste d'une âme brisée à lui tendre.
— Mais tu ne l'aimes donc pas , cette chère petite femme? insinua doucereusement le vieux Géret, qui ne voyait plus que cette corde à faire tressaillir.
— Si je l'aime ! et Louis saisit les deux mains de son père pour mieux se faire regarder en face ; mais vous ne voyez donc rien? mais le visage humain n'est donc pour vous qu'un assemblage de muscles sans pensée ? Si je l'aime ! et mes larmes, et mes courses de cette nuit, et ce duel '. c'est parce que je l'aime, mon père, que je neveux pas m'en faire aimer davantage. J'ai voulu vous tromper, et, ne devinant rien à mon cœur, j'ai cru d'abord jouer l'amour pour gagner du temps, pour la sauver; le ciel m'a puni; ou plutôt, non, il m'a béni. En retour de ce mensonge dévoué, il m'a envoyé l'amour profond, immortel ; et non-seulement j'ai cette joie sublime de sentir en moi la sainte torture d'une passion vraie, mais j'ai été aimé ! Ah ! que ce sou-
venir me suffise ! Je serai digne d'elle, en lui épargnant la honte de m'appeler son mari, de vous appeler son père!
— Ainsi, c'est moi qui l'embarrasse! Eh bien! je te débarrasserai !
— Vous ne m'avez pas compris. J'ai un autre devoir à remplir. Votre bonheur, permeltez-moi d'ajouter votre repentir, voilà désormais ma tâche; je m'y dévoue sans arrière-pensée.
— Tu es trop bon. Le repentir me regarde, et je n'ai pas d'autre bonheur que le tien.
— Respectez-le donc alors, mon père, en ne me parlant plus d'un mariage impossible. Je suis bien résolu à parlir,
— C'est ton dernier mol?
— Mon dernier I
— Ya-l'en alors, entêté. Mais si la comtesse meurt?
— La comtesse est sauvée maintenant. Si mon dé[iart lui cause des regrets, celte douleur mêuie sera un aliuient actif dans sa vie. Les chagrins sans cause l'avaient alfaiblie; la réalité ne peut que lui venir en aide.
— Pcsle ! connue tu raisonucs ! quel pédant auioureux lu fais !
— Mon père, je dois aller à la ville uie cousliluer prisonnier. Le bruit de mon duel y sera bieulot parvenu ; ponnellcz-moi de prendre la carriole pour
LES DEUX MÉDliCINS. 399
nie l'aire conduire. Mais auparavant j'ai quelques le lires à écrire. »
Et Louis, que la douleur, la honte, tous les débris de ses illusions, de ses affections, accablaient, alla s'enfermer dans sa chambre.
Le père Céret , resté seul, réfléchit quelques minutes, prit son chapeau, qu'il brossa soigneusement, chercha des gants irréprochables, et se mit en route pour le château. Une idée hardie lui avait traversé le cerveau. Il s'agissait de prouver son génie par un coup d'audace, et d'atteindre au dénoCiraent, en dépit de la pruderie de son fds. Un quart d'heure après, il sonnait triomphalement à la grille.
Olympe était bien changée. Ce n'était plus le fantôme, le souffle que nous avons essayé de peindre. Ses cheveux d'un blond vif formaient, pour ainsi dire, un fond d'or à l'ovale régulier de sa figure. Ses yeux avaient repris tout leur éclat. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient dans un perpétuel sourire, baisaient les mots au passage par de petites contractions d'un charme intini. La santé, la jeunesse l'avaient rendue digne de ce rayonnement suprême qui se dégage de l'amour. Tout en ehe était joie, promesses, poésie; et il ne lui restait, des torpeurs de sa longue maladie, qu'une sensibilité adorable et une langueur qui eût été de la volupté, si elle n'avait pas été de la mélancolie chaste et de la prière poétique.
Elle accueillit le docteur avec effusion ; mais celui-ci s'était arrangé en entrant une physionomie paternellement soucieuse , qui frappa la comtesse.
« Qu'avez- vous ? dit-elle en remarquant la contrainte du vieux médecin.
— Hélas ! madame, c'est moi qui suis aujourd'hui le cœur malade, et qui viens vous demander conseil et guérison.
— Parlez, qu'y a-t-il? » reprit Olympe avec vivacité, en poussant le docteur vers un fauteuil.
Il se laissa toniher avec abandon, et hochant la tète :
œ Ce qu'il y a? c'est que le jour où mon enfant est entré dans cette maison , a été un jour bien étrangement fatal; et pourtant Dieu avait ses desseins en l'envoyant ici. »
Mme de Fouchy parut frappée de cette idée de Dieu qui se trouvait pour la première fois sur les lèvres du docteur, et qui flattait t^es propres rêveries à elle.
« Écoulez-moi, madame, continua le vieux Céret. Nous nous croyons loin du monde et de la calomnie dans ce village ; nous agissons innocemment, selon iioli-e conscience : eh bien ! le monde nous épie, nous regarde, et il parait qu'on jase beaucoup sur les visites fréquentes de i.ouis au château.
— Qu'importe? dit Olympe en rougissant; ne suis-je pas libre du choix de mes amitiés?
— Il paraît que ce n'était pas l'avis d'un de vos parents, de M. de M. de Solignac!
— De quel droit M. de Solignac ose-t-il?...
— Il ne l'osera plus, madame.
— Que voulez-vous dire?
— Louis, avec cette ardeur chevaleresque que je ne pourrai jamais refroidir, a voulu imposer silence à ce malencontreux censeur. C'était difficile. M. de Solignac était un duelliste; et mon pauvre garçon ne sait manier que la lancette.
— Vous me faites peur, s'écria Olympe en pâlissant.
— Bassurez-vous. Louis, pour la première opération, a eu la main heureuse : M. de Solignac est mort.
— Et lui , est-il blessé ? reprit Mme de Fouchy, qui livrait peu à peu son cœur aux regards profonds du bonhomme Géret.
— Il est intact ; mais au moral il ne s'en porte pas mieux. Ne veut-il pas se livrer à la justice?
— Mon Dieu ! est-ce qu'on peut le juger ? le condamner? Il faut le cacher, docteur. Qu'il parte, qu'il fuie bien loin.
— Parbleu ! fuir ! nous quitter, ne plus nous revoir jamais, c'est bien là son vœu le plus ardent, l'ingrat !
— Comment? balbutia Olympe; je ne vous comprends pas.
402 LtS DEUX MÉDECINS.
— C'estbien simple. Louis est un honnête homme. Il a puni M. de Sohgnac ; mais il veut se punir, lui aussi. Il ne songeait guère, en vous sauvant , en venant combattre une maladie dans laquelle, il faut l'avouer, je m'embrouillais un peu , qu'un jour on lui ferait un crime de son dévouement. Mais dame ! pourquoi aussi les clientes ont-elles de pareils yeux? Louis s'en va pour ne plus les regarder, ces yeux terribles qu'il a trop étudiés pour son malheur! »
Olympe abaissa rapidement les paupières ; il y eut une minute de silence. Le vieux Céret, qui s'était grimé, par l'accent de ses paroles, en père Gassandrc sentimental, étudiait du coin de l'œil l'effet de ce petit manège.
« Mais , ne viendra-t-il pas au moins me dire adieu? » reprit avec effort et en hésitant Mme de Fouchy.
Le père Céret fit la grimace. Il trouvait que la comtesse s'accommodait trop facilement du départ de son fds.
« Frappons le grand coup, se dit-il , mettons le feu aux poudres, et faisons sauter ce cœur-là... Je ne crois pas, madame, rcprit-il à haute voix que Louis remède jamais les pieds dans cette maison. Il a été échangé entre M. de Solignac et mon fils des paroles terril)les. L'écho les a gardées et n'aurait qu'à les redire ici pour frapper de honte et de mort mon pauvr(> enfant si pur, si dévoué.
— Quelles paroles ? Expliquez-vous !
— Cela est bien difficile, madame. Ali ! ce n'est pas pour mol que j'hésite ; près de voir s'éloigner pour toujours un tils si ijon, si grand, si généreux ; un héros qui, chose rare, est aussi un savant; je n'ai plus qu'à courber la tête sous toutes les humiliations. Mais Louis m'en voudrait d'une confidence qui offenserait sa modestie, en le révélant dans toute sa grandeur !
— Docteur, je vous en conjure, dites-moi tout ce qui s'est passé ; vous me faites cruellement souffrir par vos réticences. Je serais une ingrate envers vous, envers votre.... famille, si je ne réclamais ma part de vos chagrins.
— Il est vrai que vous lui devez la vie 1 dit le père Céret avec une naïveté bien jouée.
— Oui, je lui dois les jours les plus heureux, les plus doux que Dieu m'ait encore accordés, répliqua Olympe avec un commencement d'exaltation. Au nom de cette dette que je ne payerai jamais assez, je vous conjure de me dire tout.
— La mèche brûle , pensa le docteur ; en avant le paquet de poudre ! »
Et prenant une attitude humble et contrite : K II paraît que M. de Solignac ne s'est pas contenté de reprocher à Louis son intimité avec vous, madame. Nous sommes pauvres et vous êtes trèsriche. On me sait avare; on a pensé que Louis pou-
vait l'être aussi, et que de grandes ambitions étaient pour beaucoup dans son zèle ; qu'il ne prétendait à rien moins qu'à....
— Quoi ! c'est devant cette infamie que M. Louis a reculé! Mais, après tout, si je veux qu'on m'aime pour ma fortune, qui donc a le droit de le trouver mauvais ? »
Et Olympe avait sur les lèvres le sourire le plus mutin, le plus débordant de jeunesse.
Ce cri pouvait n'être qu'une politesse évasive ; le vieux Céret reprit ;
a Louis ne pense pas ainsi, madame. Sa probité s'irrite de l'apparence d'un soupçon ; et puis, le pauvre garçon a une plaie qui saigne davantage. Ce M. de Solignac, qui était capable de tout, n'a-t-il pas osé dire que j'avais promis autrefois de vous soigner au point de vue de ses intérêts et des miens réunis !...
— Je ne comprends pas, fjt Olympe qui regarda fixement le vieux médecin.
— C'est bien simple à comprendre, reprit tranquillement le docteur: l'intérêt de M. de Solignac, c'était le contraire de volie rétablissement ; il béritail alors, et pouvait être généreux envers le médecin....
— Quelle borrcur ! s'écria Mme de Fouchy en se cacliant la tête dans ses deux mains.
— N'est-ce pas ? c'était borrible à entendre. Eh
bien! c'était i)lus liorrible à croire, et Louis a cru cetle accusation.
— xMais vous vous êtes défendu ?
— J'ai voulu me défendre.... il paraît que je me suis mal défendu.... »
Ces mots furent dits avec lenteur. L'infernal diplomate voulait être compris. Il fallait, à force d'aveux , •au risque de paraître exécrable, faire paraître Louis béroïque et intéressant. Mme de Fouchy osa contempler cet bomme qui se révélait à elle pour la première fois. Mais le dégoût était moins fort que la pitié pleine de tendresse qui l'inonda tout à coup à la pensée de Louis. Elle entrevit le martyre de son ami. Il avait vaincu pour elle plus que la mort. Elle n'osait interroger, mais elle attendait. Le père Céret comprit que l'opération la plus douloureuse était faite ; le bistouri était dans la plaie, il fallait l'en retirer.
« Vous savez tout, madame ; Louis a voulu à la fois sauver monlionneur, et vos jours qui lui étaient mille fois plus cbers. C'est lui qui m'a forcé à lui céder la place ; c'est lui qui vous a défendue et délivrée ; mais c'est lui qui vous a aimée, et, son œuvre accomplie , il se retire victorieux et désespéré, après avoir joué sa vie, et n'ayant que des regrets amers et le spectre de ma faute devant les yeux. Ab! vous priez des saints qui ont moins souffert pour aller au ciel ! »
Olympe s'était levée. Ses yeux élincelaient.
Le docteur, qui fut ébloui , voulut achever sa victoire :
« Quant à moi, madame, mon parti est pris. Je n'imposerai pas à mon fils une vie en commun qui lui serait odieuse. Je lui ai fait aujourd'hui des adieux éternels. Mieux vaut pour lui celle solitude absolue que ma présence ; s'il meurt, du moins, dans son abandon , il pourra de loin me pardonner. »
Olympe n'écoutait plus, son parti était pris ; elle avait sonné et se faisait apporter un châle, un chapeau, qu'elle mettait avec précipitation.
« Merci, merci, docteur, de ce que vous m'avez raconté, » fit-elle d'un ton brusque et saccadé.
Et, laissant le père Cérct debout au miheu du salon, elle sortit; une minule après, on enlendait la grille s'ouvrir et se refermer avec fracas.
« Ah! enfin! fit en aspirant l'air à pleins poumons le vieux médecin triomphant. Ce n'a pas été sans peine ! Comme elle l'aime ! Avec quelle vigueur elle lire les portes! A'aî tu seras bien malin si tu lui résistes, mon pauvre Louis. Maintenant, conlinua-t-il en s'acheminant vers la porte, mon rôle est joué ; je puis m'en aller,... C'est égal, ajouta après une pause et avec mélancolie cet homme extraordinaire, j'aurais voulu voir mes petils-enfants ! Bah ! Louis sera riche cl iicureux.... Uue voulais-jc de plus ? »
Et, aussi calme que d'habitude, le docteur s'en alla faire quelques visites dans le voisinage.
Louis était dans sa cliambre, ses petits préparatifs de départ étaient achevés. Il écrivait, et dans cette lettre qui ne devait pas être lue devant lui , il laissait, en s'efforçant de le contenir, déborder un peu son cœur. Tout à coup, il entendit des pas dans l'escalier. Craignant que son père ne vînt troubler la douce amertume de cette dernière heure passée au logis paternel, il se leva pour aller pousser le verrou ; mais la porte s'ouvrit toute grande , et Olympe, rouge, haletante, épuisée de fatigue, d'émotion, d'amour, lui apparut sur le seuil.
Œ Vous ici 1 s'écria Louis qui sentit ses genoux fléchir, et qui eut peur de devenir fou ou de mourir.
— Moi, qui viens vous dire que je pars avec vous, si vous parlez, mais que vous ne pouvez pas m'abandonncr ainsi !
— Mais qui a pu vous prévenir?
— Peu importe. Écoulez, Louis, ce n'est plus une malade, c'est une amie, une sœur, c'est.... (oh ! ne me refusez pas ce nom !) c'est voire femme qui vous conjure de l'entendre et de rester.
— Qu'avez -vous dit? C'est impossible! reprit Louis en chancelant. Si vous saviez!
— Je sais tout, mon ami.
— Oh: non, non, vous ne pouvez pas savoir!
— Je sais que vous avez vaincu mes ennemis, que vous êtes noble et que vous fuyez de peur d'avoir des droits à ma reconnaissance, à mon amour. Je sais que nous sommes deux orphelins, et que le deuil qui vous est resté de la mort de votre mère n'est pas le plus poignant de vos chagrins. Voire père sort de chez moi ; il m'a tout avoué. Je lui ai pardonné. A votre tour, mon ami, pardonnez-lui, en consentant à être heureux.
— Non ! non ! j'expierai ; je ne peux pas oublier, moi; c'est impossible.
— Vous aimez donc mieux mon abandon , ma mort, que de lutter contre vos scrupules! Ali! jiourquoi m'avez-vous sauvée ?
— Mais c'est le ciel que vous m'ouvrez ! mais c'est la joie que je n'osais rêver!
— Louis, au nom de votre mère, ne nous condamnez pas ; nous deux seuls sommes innocents ; pourquoi nous punir? Je vous tends la main, donnez-moi la vôtre.
— Ah! soyez bénie,» s'écria Louis, vaincu, et tombant aux pieds de la comtesse.
Une heure après, le jeune médecin et Mme de Foucliy rentraient au château en se tenant par la miiiii. Ils portaient sur le Iront l'aveu des lélicités graves et recueillies qui eml)aumaient leur àine. Olympe avait peur de voir son ami s'échapper, et
se serrait un peu contre lui. Quant à Louis, il se laissait conduire, ne pensant pas, ne cherchant dans son cœur rien autre chose que son amour.
Le père Géret, qui n'avait pas quitté le village, les vit passer de loin; il se cacha pour n'être point aperçu.
et Allons, dit-il, je n'ai plus rien à faire ici ; ils se passeront bien de ma bénédiction ! »
Et le docteur revint à la maison, préoccupé, assombri. Cet homme, qui croyait avoir triomphé, se sentait vaincu au dedans de lui. Il était arrivé à ses fins , mais à la condition d'un châtiment pour lui-même et du mépris de son fils ; il n'était pas éloigné de croire à ce que les autres hommes appelaient le remords. Une vague crainte sur l'éternité le faisait un peu trembler. Toutefois, son masque qui lui figeait le sang dans les veines, et qui ne tenait qu'à un fil, lui servit à mettre une apparence de calme et de stoïcisme dans ses derniers apprêts. Il attela la carriole, annonça qu'il partait pour une tournée, et fouetta en chantonnant la pauvre jument, à peine remise de la longue course de la nuit. Quand il arriva au haut de la côte qui domine le village de ***, le père Céret retourna sa voilure , et contemplant quelques instants le château :
« J'aurais pourtant fait bonne figure dans ce domaine, murmura-t-il ; bah! ce n'est pas trop pour Louis et ses enfants. Tiens ! qu'est-ce que c'est que 257 '■
cela? ajouta-t-il en sentant une goutte qui roulait sur ses joues; voilà que je tDleure, à présent! »
Et il regarda pendant une minute celle première larme. En fit-il otïrande à Dieu? C'est ce que nul ne saurait dire. Débouchant une tiole qu'il avait pris som d'apporter, le docteur la vida d'un trait.
Quand Louis quitta le château, la nuit s'approchait ; il hésitait à rentrer, il allait se trouver face à face avec son père. Que lui dire ? Ses hésitations, ses doutes le reprenaient. Il aperçut un rassemblement devant la porte.
« On vient pour m'arrêler, » pensa-t-il aussitôt, en se rappelant son duel qu'il avait oubhé depuis le malin. Mais cet attroupement était motivé par la carriole du docteur, que la jument avait ramenée d'elle-même, et qui ne contenait qu'un cadavre. On courut au-devant de Louis pour le prévenir. Il devint livide et faillit s'évanouir. Le corps de son père avait été étendu sur un lit. Louis voulut le saigner ; mais ce fut vainement, et, tombant à genoux avec des sanglots, il avoua ainsi l'impuissance de son art. Chacun respecta sa douleur et se retira en propageant la nouvelle que le docteur était mort d'un coup de sang. Louis l'avait dit : tout le monde le crut. Olympe elle-même; Louis seul eut le secret de ce suicide, et le garda comme un pacte entre Dieu et lui.
Qu'avons-Doiis h .ijoiiler ? Les contes de fées ont
des apothéoses pour les héros innocents et longtemps persécutés ; mais ceci est une histoire vraie. Louis et Olympe furent heureux, et leur bonheur, empreint, par intervalles, de tendresses mélancoliques, fut d'autant plus assuré contre les douleurs à venir, qu'il avait eu assez de larmes dans le passé, et que ce souvenir empêchait la conscience de s'enorgueillir dans sa joie et d'ouhher Dieu.
Dira-t-on que ce dénoûment choque les règles de la morale usitée dans les livres et au théâtre, et que le vieux Céret avait triomphé , en définitive, puisqu'il avait fait son fils heureux et millionnaire? Nous répondrons que Louis avait bien payé ce triomphe, et que la fm du drame, en ce qui concerne le docteur, nous reste inconnue, puisqu'elle s'est passée derrière le rideau, dans les coulisses éternelles ? Le succès d'un crime humain prévaut-il d'ailleurs contre les revanches de Dieu !