ACTE PREMIER
HÉLÈNE, amèremont.
C'est à VOUS, qu'il le doit, oui^ monsieur le comte, je sais tout cela.
LE COMTE, avec douceur.
Il y a dans vos paroles un accent d'amertume qui me prouve à quel point l'explication que j'entame avec vous sera difficile. Et cependant il ne m'est pas permis de la différer.
HÉLÈNE
Difficile? Et pourquoi donc? N'ai-je pas toujours montré envers vous une docilité exemplaire ? Lorsque votre frère vivait et que j'étais sa fiancée, n'avez-vous pas usé de toute votre autorité sur moi^ pour m'empêcher de l'épouser, et n'ai-je pas obéi? Vous savez ce que, par la suite, il nous en a coûté à tous, n'est-ce pas? A lui, la vie, à moi, le bonheur, à vous, oui, à vous-même, l'espoir de votre race... Car vous êtes chevalier de Malte et Louis de Kerléan était le dernier du nom... Mais vous n'avez pas voulu accepter une mésalliance, vous avez fait à votre frère un crime de son amour pour une fille de rien. De désespoir, il a quitté le pays, s'est engagé dans les gardes du corps, et, il y a deux ans, le 29 juillet 1830, à l'assaut des Tuileries, triste revanche prise sur votre orgueil, un de ces hommes du peuple, que vous méprisiez tant, l'a frappé... et il est mort...
Elle pleure.
LE COMTE, grave.
Oui, le brave enfant a été frappé en défendant la royauté. Son sang coula pour la plus noble des causes. Arraché à la rage de la populace qui voulait le mettre en lambeaux, il fut transporté, rue Royale, chez de bonnes gens qui le soignèrent pendant de
longues semaines, alors que moi, proscrit, fugitif, j'avais regagné la Vendée et commencé contre le gouvernement usurpateur les hostilités que j'ai soutenues jusqu'à ce jour... C'est là que je* retrouvai Yan, que je vous revis, pour vous apprendre la lugubre nouvelle, et que, découvrant l'amour que mon ami avait conçu pour vous, je l'encourageai à vous l'exprimer avec ses espérances...
HÉLÈNE
Oui, Yan Tréadec m'avait vue à Nantes, où je m'étais réfugiée chez mes parents maternels. Il ne me connaissait pas. C'était vous qui l'aviez amené. A quelle intention? Je me le suis souvent demandé... (Geste du comte.) Il me vit en deuil, il ne chercha pas à savoir si c'était de ma mère ou de mon fiancé... Je pleurais, il ne songea qu'à me plaindre et à essayer de me consoler. Il n'était pas noble, lui, il pouvait épouser l'orplieline : il me pria de devenir sa femme. Alors, ayant perdu l'espoir du bonlieur pour moi-même, je voulus au moins assurer le bonheur de cet honnête homme qui m'aimait, et je lui tendis la main...
LE COMTE
Sans lui dire quels regrets vous aviez dans le cœur ?
A quoi bon? Puisque la mort avait fait le malheur irréparable, puisque Louis avait cessé de vivre...
LE COMTE, après un silence.
Et si nous avions été trompés l'un et l'autre?
HÉLÈNE, avec trouble.
Que dites-vous là?