CHAPITRE XIV
La question du nombre des Roumains de Turquie est une des plus controversées.
Si tous les écrivains et voyageurs étrangers qui ont connu de près l'élément roumain de TEmpire Ottoman sont unanimes à reconnaître son individualité propre au milieu des autres éléments avec lesquels il cohabite, s'ils rendent justice à ses qualités morales, intellectuelles et artistiques ainsi qu'à son esprit d'ordre et d'économie, ils ne sont cependant pas tous d'accord sur sa force numérique.
Le fait s'explique aisément si l'on prend en considération qu'en Turquie les statistiques ne sont pas dressées d'après la nationalité, mais d'après la religion.
Jusqu'à la création de l'exarchat bulgare^
tous les chrétiens de l'Empire Ottoman, qu'ils fussent Grecs, Roumains, Bulgares, Albanais, Serbes, etc. étaiept .groupés dans une même rubrique, celle de5 Roums (Chrétiens) et c'est du même nom que continuent d'être désignées officiellement toutes les nationalités soumises encore à l'autorité spirituelle du patriarcat, sauf bien entendu les Bulgares qui ont passé sous l'autorité de l'exarcat.
En outre, étant donnée la communauté d'éducation scolaire et la communauté de langue liturgique, il n'était pas très aisé, pour un étranger, de distinguer toujours à première vue, le caractère ethnique des diverses populations de l'Empire Ottoman.
La tâche de reconnaître et de classer à part chacun des éléments qui composent cette mosaïque des nationalités est devenue encore plus difficile surtout depuis que des tendances séparatistes ont commencé à se dessiner dans le bloc que les diverses races chrétiennes semblaient former naofuère encore en Turquie. Si tous ceux qui ont pris conscience de leur nationalité déclarent hautement être Roumains, Bulgares, Serbes, etc., un grand nombre de ceux qui ont reçu une forte éducation scolaire grecque, ou qui restent simplement attachés à la tradition,
essaient, en dépit de l'évidence qui pourtant ne saute pas toujours aux yeux de l'étranger, de dissimuler leur origine et de se. proclamer même d'origine grecque.
Dans ces conditions, à moins de se livrer soi-même à des études statistiques minutieuses — ce qui est extrêmement difficile pour ne pas dire impossible, — on est obligé de s'en tenir à ses estimations personnelles on à des renseignements fort souvent inexacts sinon intéressés.
Néanmoins, presque tous les écrivains et touristes européens reconnaissent que l'élément toumain est en nombre considérable en Turquie.
M. Cousinery, autrefois consul de France à Salonique, dit, dans son „ Voyage de la Macédoine * ^) que les Valaques (Roumains) sont très nombreux en Macédoine et pilus nombreux encore au Pinde, qu'ils parlent une langue latine et que quand on leur demande ce qu'ils sont, ils répondent avec fierté: Roumains.
L'écrivain anglais William Martin Leake^), dans^son livre intitulé „Researches in Grecce*' s'exprime ainsi qu'il suit au sujet des Rou-
i) Voyage dans la Macédoine, Paris 183 1, Torne I, p, 16. 2) RescArches in Grecce, by Wiliam Leake, London
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maîns: „ Les Valaques occupent le centre dé la Macédoine et la Thessalie et presque tout le Pinde, formant trois groupes principaux". Le même auteur cite les principales villes roumaines ainsi que quelques bourgs.
M. Victor Bérard, dans son étude „ L'Hellénisme et la Turquie contemporaine " ^) dit que les Valaques de Turquie seraient disséminés aujourd'hui sur un vaste territoire dont les bornes principales seraient Crouchovo au nord, Vodéna et Larissa à Test.
A l'ouest et au sud les limites seraient incertaines. Parlant des Valaques nomades, il dit qu'ils descendent, au commencement de l'hiver, jusqu'au golfe de Corinthe et jusqu'aux plaines de Valona et Douratzo ; mais Arta, Janîna et Elbassan sont les villes les plus occidentales où des Valaques soient établis et vivent à demeure.
M. Han, ancien consul d'Autriche-Hongrie à Janina dit dans les «Albanîsche Studien", que le nombre des villages et des bourgs valaques en Macédoine, et en Albanie est de 500,
La plupart des voyageurs' étrangers portent le chiffre de l'élément roumain en
i) L*hellénisme et la Turquie contemporaine par V. Bérard. Paris 1893. Librairie Alcan.
Turquie à cinq ou six cent mille, tandis que les voyageurs roumains comme Bolintineano, Bourada, Nenitzesco, etc. le font élever au double.
Parmi les nombreux témoignages à cet égard celui de M. Rangabé, déjà cité, mérite d'être retenu. Voici en effet ce que cet éminent érudit et homme d'Etat de Grèce écrivait à ce sujet en 1856, dans la revue Pandora. «Les Roumains qui habitent aujourd'hui la Grèce, la Thessalie, l'Epire et la Macédoine sont plus de 600,000.
Ge témoignage est d'autant plus précieux que la propagande grecque s'est efforcée depuis, dans un intérêt facile à compendre, de nier d'abord complètement, puis — quand la dénégation absolue est devenue impossible, — de réduire le nombre des Roumains de Turquie à des chiilrçs dérisoires. G'est à peine si elle en concède de quatre-vingts à cent mille sur toute l'étendue de l'Empire Ottoman.
Inutile de dire que les statistiques publiées à ce sujet par la presse grecque sont hautement fantaisistes. Il suffit en effet de leur opposer un témoignage tout récent et d'autant plus difficile à récuser qu'il émane d'un personnage officiel, pour faire ressortir la fausseté des assertions de la propa-
1^ N, PAPAHAGI
gande grecque. Il résulte, en effet d'un tableau comparatif des populations du vilayet de Monastir (Bitolia), dressé il y a environ trois ans par M. le comtç O. Gaetani d'Aragona di Costelmola, consul d'Italie à Monastir, et publié dans le Bulletin du mi-nistère des affaires étrangères ef Italie No. 224^ série 12, du mois de mai 1902, que, dans ce seul vilayet, le nombre de l'élément roumain s'élève à 142,200 âmes. Fait digne de remarque : L'e élément grec, d'après le même tableau n'y atteint que le chiffre de 76,000 individus. Cela suffit à expliquer les efforts de la propagande grecque à helléniser la population roumaine ou tout moins à la faire passer pour grecque.
Parmi les nombreuses statistiques des Roumains de Turquie, que nous avons sous les yeux, aucune n'est, à notre avis, plus rapprochée de la vérité que celle que nous avons trouvée dans une mince brochure publiée en
Comme cette statistique donne le nombre de la population roumaine par localité et que de plus elle indique les établissements scolaires et religieux roumains, fon dés jusqu' à la date de son apparition^ nous allons la reproduire pensant qu'elle offre plus de garanties de contrôle.
La voici :