LES DROITS HISTORIQUES
La presse grecque se livre presque journellement à des attaques véhémentes contre la Roumanie, à laquelle elle conteste le droit de s'intéresser à la culture intellectuelle des Roumains de Turquie. Au dire des feuilles grecques, la Roumanie empiéterait sur les droits de l'hellénisme en aidant au réveil et à la consolidation de la conscience nationale parriii la population roumaine de Macédoine, d'Epire et d'Albanie, car, prétendent-elles, ces contrées seraient, historiquement, des pays éminemment helléniques.
Pour montrer combien ces attaques sont mal fondées, nous ne saurions mieux faire que de reproduire l'article ci-après, dû à là plume de M. le docteur Léonte, le si
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actif président de la Société Macédo-roumaine de culture intellectuelle de Bucarest.
Cet article, qui a été publié dans Le Courrier des Balkans du 29 août dernier, constitue la meilleure réfutation des prétentions que Thellénisme affiche à Tégard des provinces ci-dessus indiquées de TEmpire Ottoman.
Voici cette très intéressante étude :
Nous savons combien il est difficile de faire revenir les Grecs sur certaines idées reçues et accréditées parmi eux. Néanmoins, en présence des prétentions exagérées, pour ne pas dire absurdes, qu'ils affichent à l'égard de certaines provinces de l'Empire Ottoman, il est bon de les rappeler de temps en temps au sentiment de la réalité. Cela est d'autant plus néceissaire que les fausses notions qu'ils ont du passé et leurs connaissances tout à fait imparfaites de l'état des choses actuel les portent tout naturellement à se mettre mal avec tout le monde et tout particulièrement avec nous autres Roumains.
A les en croire, la population roumaine de Macédoine, d'Epire et d'Albanie n'aurait pas le droit de se dire roumaine, de s'instruire dans sa propre langue et la Roumanie ferait œuvre de propagande immorale, satanique, en aidant au réveil de la conscience ethnique parmi cette population.
C'est que, disent-ils, leu'^s droits sur ces contrées-là sont exclusifs ; ce sont des pays purement helléniques.
Avant d'examiner la valeur des droits historiques, nous prendrons la liberté grande de demander aux Grecs sur quoi ils se fondent pour proclamer comme pays helléniques la Macédoine, TEpire et l'Albanie. Est-ce parce que ces pays auraient jamais fait partie de . Is Grèce ancienne ? Est-ce parce qu'ils seraient habités par une population grecque, que les Gresc s'arrogent le droit d'y parler en maîtres, d'y faire le loi.
Leurs prétentions à cet égard sont en opposition flagrante avec l'histoire tout ausî bien qu'avec la situation actuelle.
Et d'abord hâtons-nous d'écarter de la discussion toute espèce de droits des Grecs sur l'Albanie, car il est archiconnu que ce pays n'a jamais eu rien à démêler avec la Grèce, qu'il a toujours été habité par des Albanais, qu'il est encore habité en matjeure partie par le même élément et en partie par un élément roumain et qu'on n'y trouverait pas un seul village grec.
'Mais auraient-ils plus de droits siir TEpire ? Non, assurément. Car aussi haut qu'on remonte dans le passé, on ne voit pas non plus que ce pays ait jamais fait partie de
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la Grèce, qu'il se soit jamais allié aux restes des Grecs, soit dans le temps des guerres médiques soit plus tard. Au contraire, on sait que Thémistocle, s'étant réfugié auprès d'Admète, ne pouvait pas s'entendre avec celui-ci, attendu que le roi des Molosses ne connaissait pas le grec.
Mais peut-être les Epirotes étaient ils devenus Grecs au temps de la guère du Péloponèse. Thucydide nous renseigne pleinement à ce sujet.
Voici, en effet» ce qu'on lit dans plusieurs endroits de son histoire:
«Epidamme (actuelement Durazzo) est une ville qu'on trouve à droite en entrant dans le golfe d'Ionie. Elle est environnée des Taulentîns, peuple barbare de nation...
Après s'être livrés à des dissensions intestines, ses habitants périrent en grand nombre dans une guerre avec les barbares Aurs voisins (Thucydide, livre I, ch. 24).
Et plus loin, parlant de la ville d'Argos fondée sur la rive nord du golfe d'Arta, l'illustre historien grec écrit ce qui suit.
^...Accablés d'adversités, les habitants engagèrent les Ambraciotes, leurs voisins, à partager la ville. C'est dans leurs relations avec les Argîens que les Ambraciotes apprirent \ç: grec. Car le reste de l'A^np/ii-
lochie est barbare. Avec le temps les Ambracîotes chassèrent les Argiens et gardèrent la ville*, (Livre I, chap, 68).
Et plus loin, parlant d'une expédition dirigée contre TAcarnanie, Zacinthe, Céphalonie et Naupacte, Thucydide s'exprime ainsi :
-nTies barbares se joignaient aux Grecs.
Parmi les barbares on voyait mille Chaoniens qui n'ont pas de rois ; avec eux marchaient les Thesprotiens qui ne connaissent pas de rois non plus. Les Molosses et les Antitanes étaient conduits par Sabylinthus... Les Chaoniens et Us autres barbares firent une marche précipitée dans l'espérance de prendre la ville et d'avoir la gloire de cette conquête" (Thucydide, livre 2, chap. 80 — 8).
Il résulte du témoignage irrécusable de Thucydide que les Epirotes n'étaient pas des Grecs, mais des barbares au 4-ème siècle avant J. C, c'est-à-dire trente ou quarante ans avant la naissance de Philippe III, roi de Macédoine et père d'Alexandre le Grand qui a soumis la Grèce.
Voyons pourtant si quelques siècles plus tard les Epirotes s'étaient trasformés en Grecs.
Le savant géographe français Malte-Brun écrit ceci au chap. 5 de son Histoire de la géographie :
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„L'Epîre, que tous les auteurs ^rets excluent de la Grèce est décrite par Strabon avec V Illyrie et la Macédoine. Ses principaux cantons étaient, en Chaonie, la Thesprotie et la Molosside. Strabon et Plutarque nous apprennent que les Epirotes parlaient une langue particulière et que cette langue était la même que le macédonien. Il paraît que l'idiome des Albanais modernes en dérive^.
On sait que les deux auteurs grecs, Strabon et Plutarque, vivaient au premier et au deuxième siècle de notre ère.
Donc jusqu'au deuxième siècle de notre ère, les Epirotes n'étaient rien moins que Grecs- Mais alors à quelle époque le seraient-ils devenus. Est-ce sous la domination romaine, alors que, selon l'expression de Tite-Live, la population de la Grèce proprement dite était devenue un colluvies gentium^ où bien sous le Bas Empire, alors que les chroniqueurs byzantins Nicétas Chômâtes, Pachimère, Chalconcondylas, Franzès, etc. ne désignent l'Epire et la Thessalie que sous les noms de Grande- Val? chie et de Petite- Valachie.
Pour ce qui est de la Macédoine, sa population était si peu grecque d'origine et de langue que le plus grand orateur de la Grèce, Démosthènes, qualifie constamment
de barbare, dans ses discours, le roi Philipe 111, c'est-à-dire le père d'Alexandre le Grand. Ce roi était donc tout aussi peu grec qu'un roi de Perse.
D'ailleurs on sait tout aussi bien que les Grecs n'avaient en Macédoine, comme du reste en Epire, que quelques colonies, telles qu' Amphipolis, Olynthe, etc.
Mais alors, si au temps de Philippe 111 les Macédoniens n'étaient pas des Grecs, à quelle époque le seraient-ils devenus ? Estce sous les successeurs d'Alexandre le Grand contre lesquels les Grecs allaient solliciter le secours de Romains comme étant des rois barbares, ou bien sous les Romains, où bien encore sous le Bas-Empire, alors que l'élément romain, établi en Mésie depuis qu'Aurélien avait transféré les légions et un grand nombre de colons romains sur la rive droite du Danube, avait commencé à se répandre en Macédoine, fuyant devant la poussée des Slaves? Mais peut-être estce plus tard, quand les Slaves et les Turcs envahirent à leur tour la Macédoine, que celle-ci s'est transformée, comme par miracle, en pays grec, car depuis on a vraiment beau consulter l'histoire, elle ne parle pas, l'ingrate, d'une invasion grecque en Macédoine.
Quant à la population actuelle de la Macédoîne, de l'Epire et de TAlbanie, elle est si peu grecque d*origîne et de langue que nous croyons devoir, dans l'intérêt même des Grecs, ne pas trop insister sur ce point. Après les sommations réitérées faîtes par le Courrier des Balkans aux journaux grecs de préciser les régions habitées par des Grecs et après le silence très prudent que ces journaux continuent de garder à ce sujet, ce serait une cruauté de notre part que d'acculer une fois de plus les Grecs au pied du mur.
Et puisque telle est la triste réalité, pour eux, on se demande si ce n'est vraiment pas une inconscience de leur part que de contester le droit de s'instruire dans sa propre langue à l'élément roumain de Turquie, qui peut y invoquer des droits historiques bien autrement sérieux que ceux des Grecs.
Pour être complètement édifiés à ce sujet, les Grecs feraient bien de lire, d'abord, rhîstoire de la conquête de l'Albanie, de TEpire et de la Macédoine par les Romains; puis, à supposer qu'ils les ignorent, les chroniquers byzantins et français, qui leur apprendront de très intéressantes choses sur les principautés valaques qui existaient
^n Epîre et en Thessalie jusqu'à l'arrivée -des Turcs dans ces contrées-là.
Mais hâtons-nous de le dîre. Il serait •d'un profit médiocre de recourir à des traditions mythologiques et même à des faits plus ou moins reconnus par l'histoire pour établir ses droits actuels.
La théorie des droits historiques nous mènerait fort loin. S'il fallait se régler làdessus, la carte de l'Europe devrait être refaite de fond en comble, car il y a peu de pays où la population primitive ait pu se maintenir depuis les temps les plus an- -ciens jusqu'à nos jours. Et pour nous borner aux seuls droits historiques des Grecs, <:eux-ci auraient à revendiquer le sud de l'Italie, l'Etat Cyrénaïque, en Afrique, la Avilie de Marseille, colonie des Phocéens, la ville de Tomes, et combien d'autres régions habitées jadis par des Grecs et aujourd'hui par des peuples tellement différents !
Et si ridicule que paraisse aujourd'hui toute revendication à Tégard de pareilles régions, historiquement elle devrait l'être un peu moins que les prétentions que les Grecs affichent à l'égard de pays comme la Macédoine, l'Epire et l'Albanie, qui n'ont jamais été grecs, qui ne le sont pas plus maintenant, du moment que leur population
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n'est, dans son immense majorité, rien moins que grecque.
Il est grandement temps que les Grecs sentent le ridicule qu'ils encourent à répéter à tout propos que la Roumanie se livre à une propagande immorale en pays helléniques et au milieu d'une population hellénique.
Les pays où la Roumanie fait de la propagande roumaine ne sont actuellement ni grecs, ni roumains, ni bulgares, ni serbes, ni albanais, mais tout simplement turcs.
Quant à leurs populations, elles sont turques, albanaises, roumaines, bulgares, serbes et grecques.
Voilà de quoi les Grecs devraient bien se pénétrer. "^ -
Docteur Léonte
Président de la société de culture inielhctuelle macédo-roumainè