LA VIE ÉCONOMIQUE, SOCIALE ET IN- TELLECTUELLE DES ROUMAINS DE TURQUIE
L'occupation primitive des Roumains de Turquie a dû être pendant longtemps l'élevage du bétail. Mais quand la conquête ottomane, la dernière en date de toutes celles qui ont bouleversé la péninsule balkanique, eut fait succéder à des secousses incessantes une époque de calme et de recueillement pour les populations de cette presqu'île, l'élément roumain se trouva être mieux en mesure d'en tirer profit.
Les montagnes l'avaient préservé des invasions ou tout au moins de l'établissement à demeure des survenants que les sommets du Pinde, où juchait la population roumaine, ne devaient certes pas beausoup ten-
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ter. En outre, la domination ottomane lui avait fait des conditions de soumission exceptionnelles, qui lui permettaient de se mouvoir plus à Taise que ses cohabitants chrétiens. L'immense majorité de ces derniers était tenue de par la nature du sol qu'ils habitaient à cultiver la terre, devenue la propriété des beys musulmans.
Les Roumains dont les montagnes ne se prêtaient à aucune espèce de culture, maisqui en revanche se livraient avec beaucoup de succès à l'industrie dérivant de l'élève du bétail et notamment à celle de la laine,, ne tardèrent pas à donner à cette industrie un développement extraordinaire. Les bourgades roumaines devinrent ainsi de petitscentres industriels qui furent pendant longtemps — de même qu'ils le sont encore de nos jours dans une grande mesure — les seuls à fournir presque tous les tissus de laine servant à l'habillement de la plupart des habitants de la Macédoine, de l'Epire, de l'Albanie et de la Thessalie ainsi qu'à l'ameublement de leurs maisons.
Une partie d'entre eux s'adonna à toutes sortes de métiers, et, grâce à leur habileté,, les produits de leurs mains atteignirent un.
tel degré de finesse et de renommée que plusieurs écrivains étrangers, et entre au-
très Kanitz, ont rendu, dans leurs écrits, des témoignages très élogieux aux artisans roumains.
Mais ce en quoi les Roumains excellévent pendant longtemps et continuent d'exceller, ce sont les entreprises commerciales dans lesquelles ils se lancèrent courageusement, en y apportant un esprit d'ordre et d'économie, une honnêteté exemplaire et des aptitudes remarquables. Les négociants roumains parvinrent avec le temps non seulement à avoir la plus grande part dans le mouvement commercial de la Turquie, de la Serbie et de la Bulgarie, mais aussi à fonder des maisons de commerce et de banque de tout premier ordre dans plusieurs autres pays, et surtout en Autriche- Hongrie, en Roumanie, en Italie et en Egypte, où certains d'entre eux se sont fabuleusement enrichis.
Plusieurs villes et petites villes roumaines de Turquie, telles qne Moscopoli, Metzovo. Serrés, Vlacho-Clissoura, Monastir, Crouchovo, etc. devinrent les principaux centres commerciaux de la Turquie d'Europe, faisant de grandes affaires avec Venise, Raguse, Palermo, Vienne, etc.
Qu'ils nous soit permis de citer à cet égard le témoignage d'écrivains étrangers.
^^6 N. PAPAHAGI
Parlant de la ville de Metzovo, Pouque- "ville, récrivaîn français, déjà plusieurs fois cité, écrit ce qui suit (t. 2 page 417) :
^Encouragés par le débit qu'ils avaient fait aux marchés d'Arta et de Janina, les négociants français conçurent, au seizième siècle, le projet de former un entrepôt à Metzovo, dans le Pinde. Placés ainsi au milieu des Valaques de cette contrée, ils ne tardèrent pas à leur inspirer une confiance telle que ceux-ci ne voulurent plus traiter <ju'avec eux pour transporter leurs étoffes à l'étranger.
„Ce fut à dater de cette espèce de connaissance faite avec les Mégalo-Vlachites (Grands Valaques) et les Janiotes que notre pavillon couvrit les marchandises qu'ils expédiaient à Messine, à Ancône, à Raguse, à Tries te et jusqu'en Sardaigne où ils avaient fondé des factoreries antérieurement à la conquête de l'Epire par Bayazet IL
^Liés d'amitié avec les Mégalo-Vlachites, nos négociants commencèrent à fréquenter les foires de Moscoulouri (près de Pharsale) et d'Alassona... ils payaient des redevan- <ies aux capitaines des Armatoles pour protéger leur commerce.^
Et ailleurs, le même écrivain français dit : ^)
i) Pouqueville, Voyage dans la Grèce, Paris, t. lîl p. i.
„Les Valaques jouent le plus grand rôle commercial en Macédoine. Au XVII siècle ils sont les intermédiaires entre l'Albanie et l'Europe. Ils s*en vont aux foires de Moscou, de Vienne, de Leipszig et de Beaucaire.
Devenu riche, ce peuple acquiert une grande habileté et renommée dans Tindustrie***
Au témoignage de Pouqueville, ajoutons celui d'uu écrivain grec :
„Les Metzovites, dit Aravandinos, qui écrivait il y a environ cinquante ans, possèdent des comptoirs importants dans divers centres commerciaux et plusieurs d'entre eux s y distinguent autant par leur honnêteté que par l'importance de leur négoce.
„ Parmi eux il s'en est même trouvé plusieurs, ajoute-t-il, qui ont fait à leur patrie des donations considérables.
„Les principaux habitants de Metzovo sont très hospitaliers et leurs maisons le disputent en somptuosité aux plus belles de Janina. Les plus civilisés d'entre eux ont fondé une école grecque. Néanmoins ils conservent leur langue maternelle qui est le valaque."
Pour ce qui est de la ville roumaine de Moscopoli, elle était au XVIII-e siècle, le plus grand centre commercial de la Turquie d'Europe et le principal foyer de civilisation :
N. PAPAHAGI
„... Ces Valaques, dit Pouqueville (tome 3, page 45-46) établis dans les monts Candaviens par Quintus Maximus et pasteurs vigilants non moins qu'ouvriers habiles relevèrent Moscopolis sur les mêmes ruines de l'ancienne Mosque, et bientôt d'un simple camp de bergers cette colonie devint la métropole commerciale de l'Epire."
Parlant encore de la bourgade de Callaritès dans le Pinde, Pouqueville qui en fait une belle description dit ce qui suit (Tom. II, pages 172—176) :
„La tranquillité dont on jouissait, le temps ^et l'indépendance ayant attiré de nouveaux citoyens dans cette colonie, comme on n'avait pas de terres à cultiver, les habitants s'adonnèrent aux soins des troupeaux. La population s'étant accrue avec l'industrie, on établit des maisons de commerce ... et dès le siècle de Louis XIV elle (la France) avait un entrepôt de ces produits (le poil de chèvre et les toisons de troupeaux des Roumains) à Metzovo.
» L'intérêt qui enfante les spéculations ne tarda pas à déterminer les industrieux Valaques à filer leurs laines. Ce pas étant fait dans la carrière des arts, ils se servirent du pavillon français pour exporter à l'étranger leurs tissus... Comme les chances
ne pouvaient qu'être heureuses entre les mains d'hommes économes, on vit dans le cours d'un demi-siècle, c'est-à-dire depuis l'année 1760 jusqu'à nos jours (1820) les Mégalo-Vlachites de Calaritès, Syraco, Metzovo, de l'Aspropotamo et du Zagori se répandre dans les différentes places maritimes de la Méditerranée et employer ensuite des vaisseaux grecs, au lieu de ceux des étrangers pour transporter leurs marchandises et opérer leurs retours. Marchant la sonde et la boussole à la main, après des essais nouveaux, les uns fondèrent des maisons de commerce à Naplès, à Livourne, à Gênes, en Sardaigne, à Cadix, en Sicile et à Malte.
„D'autres s'établirent à Venise, à Trieste, à Ancône et à Raguse. Un petit nombre que la prospérité avait éblouis ouvrit des relations avec Vienne, Constantinople et Moscou...*^.
Cette prospérité que connurent la plupart des petites villes et des bourgades roumaines de Turquie eut naturellement, de bonne heure, une grande influence sur leur développement à tous les points de vue. Aussi ce qui frappe un étranger qui parcourt la Turquie, c'est le contraste énorme <jui existe entre les bourgades et les vil-
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lages roumains, d'un côté, les bourgades et les villages slaves et grecs', de l'autre. Bien que perchés, pour 1^. plupart à des hauteurs dont on se ferait difficilement une idée, quoique ressemblant plutôt à des nids d'aigles, les premiers se distinguent par des édifices massifs, spacieux, confortables, à deux ou trois étages convenablement et même très souvent somptueusement meublés. La pror prêté méticuleuse qui y règne, les manières hospitalières et civiles des habitants, la richesse des vêtements des femmes, les mar gasins bien assortis, tout cela donne, même aux petits villages roumains, un air d'aisance, de bourgeoisie active, : intelligente, industrieuse. Et l'on ne trouvera pas une seule commune, un seul village, un seul hameau roumain qui n'ait une on plusieurs églises, une on plusieurs écoles, solidement bâties, soigneusement entretenues et riche ment dotées, preuves évidentes de.. la piété de la population roumaine et du prix qu'elle attache à la culture intellectuelle. Et, avec tout cela, une pureté de mœurs à laquelle on ne trouverait rien à redire.
A côté des communes roumaines dont les maisons sont pour la plupart en pierres de taille, les villages slaves et grecs, aux maisons en torchis, ont un air pauvre, mi-
séreux. De confort il ne saurait nullement être question chez cette population campagnarde qui n'est niêriie pas, aux trois quarts, propriétaire du sol où elle habite et qu elle cultive moyennant redevance.
D*école et même d'église, pas l'ombre, le plus souvent chez cette population, éparse dans une infinité dé hameaux et' trop pauvre .pour pouvoir s'offrir le luxe d'un instituteur fet d'un curé.
La supériorité dès Roumains de Turquie sur les autres éléments chrétiens, au point de vue de rin5tructioh,était telle qu'au XVIIIe siècle déjà non seulement tous les centres roumains possédaient des établissements scolaires, maisencofe la ville roumaine de Moscopôli était pourvue d'une bibliothèque puplique et d'une impfiriierie florissante qui a travaillé jusque vers 1802. '
Du reste, cette: supériorité intellectuelle dès Roumains de Turquie est attestée par PouqueviUç, qui écrivait au commencement du XlX-e siècle.
;,Les- Valâques qui ont voyagé, et c'est le grand nombre, parlent plusieurs langues et' ont des bibliothèques assez bien assorties en livres français et italiens. Ils possèdent -. de bonnes éditions de classiques grecs et un étra7iger troicve chez eux des se-
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cours littéraires qu'il est di^icile de porter avec soi dans les voyages^ ').
Non contents d'avoir eux-mêmes des écoles et des églises, ils en ont aussi créé et ils en créent encore pour les Grecs. Ce sont eux qui ont fondé les plus belles institutions grecques, qui entretiennent encore les écoles helléniques de Macédoine.
„Les Valaques, dit M. Victor Bérard, ont été les plus grands bienfaiteurs delà Race (grecque); ils ont légué les plus beaux cadeaux, bâti pour le public Athénien les plus beaux édifices, établi dans Athènes les plus belles fondations charitables on éducatrices du monde grec. Les grands Hellènes de l'étranger, banquiers de Vienne, marchands d'Odessa, courtiers d'Alexandrie ou de Marseille, sont en majorité Valaques de race et souvent de langue. Surtout les colonies helléniques de Roumanie, si riches, ne sont guère peuplées que de ces Hellènes Valaques, qui, un pied dans l'hellénisme, un pied dans la Valachie, font incessamment passer l'argent roumain vers Athènes et semblent puiser dans le pactole roumain pour verser sur la pauvre Hellade. Ils sont adroits, ils sont souples, ils valent en affaires plusieurs Grecs et quelques Juifs, ils sont so-
I Pouque ville, toin. II pag. 176.
bres, ils aiment la gloire : cest t argent Valaque qui paie les écoles helléniques de Macédoine. ^)
Ce que M. Bérard dît au sujet de l'entretien des écoles helléniques au moyen de l'argent roumain est parfaitement exact aussi à un autre point de vue. C'est que lés évêques grecs, abusant de leur situation privilégiée, qui fait d'eux les chefs des communautés orthodoxes, affectent les revenus des biens de mainmorte exclusivement à l'entretien des écoles grecques des communautés roumaines. Mais c'est là un abus •criant qui, il y a lieu de l'espérer, ne tardera pas à cesser.
Quoi qu'il en soit, un fait est indéniable :
C'est que les Roumains de Turquie occupent depuis longtemps une situation prépondérante parmi les autres éléments habitant avec lui. Par leurs aptitudes commerciales •et industrielles, par leur esprit d'entreprise, par l'intelligence avec laquelle ils s'adonnent à différents métiers ainsi qu'aux professions libérales, mais surtout par leur esprit d'ordre et d'épargne, ils se trouvent dans un état matériel incomparablement jneilleur que les populations slaves et grec-
I. Victor Bérard, La Turquie et P Hellénisme contenir jporain^ page 249. Paris,
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ques. Par leurs écoles, auxquelles ils témoignent une sollicitude toute particulière^ rinstrucîion élémentaire a toujours été très répandue parmi eux et ils ont toujours été à la tête du mouvement intellectuel en Ma-^ cédoine. Par leurs voyages à l'étranger, où un grand nombre d'entre eux exercent le commerce et divers métiers, leurs mœurs se sont depuis longtemps adoucies et ont pris une teinte de civilisation, sans rien perdre de leur pureté et de cette dignité qu'ils ont conservée, grâce à une espèce d'autonomie communale dont ils ont joui pendant Iontemps.
Tel est, tel apparaît aux yeux de tout étranger clairvoyant le peuple roumain de Turquie : intelligent, laborieux, entreprenant^ assez éclairé, assez aisé, porté dé plus en dIus au commerce, aux arts, aux professions ibérales, occupant partout une place distinguée, et, pour le caractériser d'un seul mot,, formant la bourgeoisie entre la noblesse musulmane et les^ fonctionnaires turcs, d'un côté, les paysans slaves, grecs, albanais et turcs, de Tautre.
- ïi est bien entendu que nous parlons de la majorité de la population roumaine de Turquie. Nous devons toutefois faire re^
LES ROUiMAINS DE TURQUIE 16^
marquer qu'une partie de la population roumaine, principalement dans certaines régions très élevées du Pinde, ainsi que les Roumains nomades continuent encore de s'adonner surtout, à rélevage du bétail,, sans néanmoins cesser de se livrer aussi, sur une vaste échelle, à l'industrie de la laine et d'alimenter le commerce des tissus dans plusieurs centres. Il va sans dire que ces Roumains conservent encore une certaine rudesse d'allures et aussi un sentiment de fierté et de franchise sauvage :
«Les Valaques nomades, dit Pouqueville, •qui portent sur leurs fronts hàlés l'empreinte des saisons, sont généralement forts et robustes. Leurs têtes retracent les proportions romaines; et le temps, qui affaiblit les types nationaux, n'a pu, malgré leurs alliancees, ') les confondre ni avec les Grecs, niavec les Albanais. On leur reproche de la parcimonie, de l'obstination, mais à travers leurs mœurs rustiques, on retrouve une franchise sauvage qui n'existe pas dans le <:aractère des Levantins. ^)
1. L'érudit consul français n'est pas bien renseigné -sur ce point. Les Roumains se sont toujours soigneusefnent préservés de toute alliance avec d'autres peuples. Les cas de pareilles alliances sont tellement rares chez •eux, même actuellement, qu'ils constituent des exceptions*