AVANT-PROPOS
Pour une nation, le droit à l'existence est un droit imprescriptible, un droit auquel le fait qu'elle a commencé quelque peu tard à prendre conscience de son individualité propre ne saurait rien enlever de son immanence.
Il est vrai qu'une éducation scolaire et religieuse étrangère peut jusqu'à un certain
S point obscurcir et altérer le sentiment national chez certains individus d'un peuple, com-
^ me il est vrai qu'en se servant de la rjeligion, comme d'une arme contre le réveil de la conscience ethnique dans les masses d'une nation, on peut le faire retarder.
^ Cependant, tant que cette nation conserve intacts son idiome propre, ses us et coutumes, ses traditions et légendes, ses
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mœurs, sa façon d'être qui la différencient profondément des autres nations habitant avec elle ; bref tant qu'elle garde tous les caractères particuliers d'une nation distincte, son droit à reprendre conscience d'elle-même, à se développer dans son propre élément, conformément au génie de sa race, à ses dispositions et à ses aptitudes particulières, subsiste tout entier.
Ce droit primordial, inné et immanent, c'est en vain qu'on voudrait le contester par des sophismes, l'étouffer par des moyens plus ou moins oppressifs, le déclarer prescrit et aliéné en faveur d'un autre ou en retarder l'exercice par des expédients dilatoires. Si comprimé qu'il soit dans son développement libre et naturel, il ne perd rien de sa force. Au contraire, plus il est contenu, opprimé, refoulé, plus il tend à s'affirmer bruyamment. La réaction dans cet ordre de faits comme dans tout autre est en raison directe de la force de pression.
Pour peu que l'on veuille examiner ce qui se passe actuellement en Macédoine, on se persuadera tout de suite que la tyrannie scolaire et ecclésiastique, que l'hellénisme a exercée depuis des siècles sur les diverses nationalités habitant la Turquie, a été impuissante à étouffer complètement leur
conscience nationale, à enrayer à jamais le droit de chacune d'elles à vivre de sa propre vie. Et c'est pour avoir méconnu cette vérité élémentaire, pour avoir voulu aller à rencontre des sentiments les plus intimes des populations hétérogènes de la Macédoine, de TEpire, de l'Albanie, de la Thrace, etc., que l'hellénisme se trouve aujourd'hui aux prises avec tous les éléments qui peuplent ces contrées.
Cette lutte acharnée, incessante, qui résulte du choc des deux courants en présence, dont l'un veut, en dépit des leçons du passé et du bon sens, conserver un état de choses qu'il considère comme devant être immuable, — vu qu'il serait consacré, sanctionné à jamais par une tradition séculaire, — et dont l'autre veut reconquérir ses droits usurpés mais non moins imprescriptibles, prend, sur les lieux mêmes où elle se livre, toutes les formes : querelles continuelles, rixes sanglantes, persécutions et délations réciproques , excommunications.
Tantôt sourde, tantôt ouverte, selon que la recrudescence est plus ou moins vive, elle tend de jour en jour à prendre un caractère d'acuité qui est bien de nature à inspirer des inquiétudes à tous ceux qui désirent sincèrement donner une solution équi-
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table en même temps que pacifique à ce complexe de questions qu'on appelle le problème macédonien.
Cependant, si grande que soit la bonne volonté de tous de voir la question macédonienne équitablement réglée, encore faut-il que Ton possède tous les éléments qui la composent pour pouvoir la juger dans son ensemble et dans ses détails et se prononcer en connaissance de cause.
N'examiner qu'un ou quelques-uns seulement des côtés du problème et se régler sur cet examen partiel, c'est s'exposer sûrement à avoir des mécomptes, à aller au devant de nouvelles difficultés, bref à voir s'éterniser l'imbroglio macédonien.
L'erreur serait d'autant plus possible que certaines opinions acceptées de longue date, aussi bien sur le caractère ethnique des populations de la Turquie d'Europe que sur leurs aspirations, sont loin de la réalité.
Bien plus, au lieu d'être rectifiées par des exposés sincères de la situation actuelle, elles ne sont, la plupart du temps, qu'embrouillées par la tendance de chacun à vouloir présenter les choses sous le jour qui convient le mieux à sa nationalité.
Nous voulons, pour notre part, ne pas donner dans ce travers, étant persuadés que
ce n'est pas en affichant des prétentions démesurées que nous pourrions obtenir gain de cause dans nos justes revendications.
Au contraire, notre sentiment est que la question macédonienne ne pourrait recevoir une solution satisfaisante que le jour où chacune des nationalités qui habitent la Turquie se déciderait à s'enfermer dans son droit strict, renoncerait au désir d'empiéter, coûte que coûte, sur le droit des autres nationalités et où toutes ensemble se reconnaîtraient mutuellement des droits égaux à une vie nationale propre.
Exposer succinctement la question des Roumains de Turquie, c'est-à-dire montrer leur origine, leur passé et leur situation actuelle, leurs aspirations et leurs revendications sur le terrain scolaire et religieux, la façon dont ils ont commencé à prendre conscience de leur individualité propre et les entraves que l'on met au développement de cette conscience, donner le nombre approximatif de l'élément roumain de Turquie et le présenter sous son véritable jour à tous les points de vue, tel est le but que nous nous sommes proposé avec sincérité. Nous avons la ferme conviction que la vérité seule, dégagée de tout esprit d'exagération, pourrait être de quelque
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profit aussi bien pour la cause des Roumains de Macédoine que pour ceux qui voudraient étudier le problème macédonien sous tous ses divers aspects.