LES PHANARIOTES
Au pied dîme des sept collines qui faisaient l'orgueil de l'ancienne Byzance, s'étend le long de la Corne d'Or un quartier appelé le PJianar. Ce quartier, qui se fait remarquer de nos jours par sa tristesse et sa tranquillité déserte, a eu, à une époque lointaine, une histoire brillante et mouvementée. La société agitée du Bas-Empire : avocats, politiciens, maîtres d'écoles, négociants, y déployaient une activité politique, littéraire et commerciale ; tandis que les dames y étalaient dans leurs salons les élégances de la vie orientale et y entretenaient le goût des arts et des belles-lettres de la Grèce antique.
C'est dans ce quartier qu'après la prise de
Constantinople, et la chute de l'Empire, les chrétiens vaincus s'empressèrent de se grouper autour de leurs évêques, de leur synode, de leur patriarche. Du jour au lendemain, le Phanar, ce centre de lumières, d'activité, de souvenirs, de légendes, devint un îlot silencieux entouré par la barbarie sauvage et l'impassible indolence des Turcs. Condamnés à vivre à côté des mahométans, les chrétiens eurent tout d'abord une situation difficile, pénible et périlleuse. Traités de renégats par leurs frères de Thessalie et de l'Epire, qui leur reprochaient la facilité avec laquelle ils supportaient le joug de ces barbares étrangers; par les Turcs ils étaient désignés sous le nom méprisant de '<: ghiaours )), et haïs par eux comme n'appartenant pas à la religion de Mahomet. De quelle ingénieuse prudence il leur fallut s'entourer, pour vivre en sécurité dans Byzance î De quelle souplesse, de quelle discrétion ils durent user pour vaquer librement à leurs affaires ! Quel prestige d'humilité ! quelle
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délicatesse de langage il leur fallut inventer pour gagner la tolérance des Turcs !
Les sultans avaient remarqué et admiré l'activité, la culture, l'intelligence de ces (( ghiaours )) ; mais poussés par la fierté naturelle qu'ils tenaient de leur caractère conquérant, alliée à une défiance générale qui venait de leur inexpérience dans les aftaires de l'Europe, ils exclurent tous ces chrétiens de l'administration et de la politique, les laissant libres de satisfaire leur esprit d'entreprise dans la banque et le commerce.
Aussi, tandis que les familles chrétiennes qui se targuaient d'une antique et illustre origine s'immobilisèrent dans leurs maisons paternelles du Phanar avec l'espoir de relever dans le silence et le recueillement leurs écoles détruites et de sauver ce qui pouvait rester de leur nationalité, d'autres familles quittèrent les rives du Bosphore, allèrent s'établir dans les ports principaux de la Méditerranée, y jetèrent les bases de puissantes maisons de commerce, v entretinrent
un courant régulier de rapports et d'intérêts i.vec leurs frères de Constantinople.
Les évêques de Byzance, de leur côté, poussés par le fanatisme religieux, travaillaient avec une patriotique persévérance à entretenir dans ces familles dispersées le culte du passé, à réveiller le souvenir glorieux de l'Empire vaincu, à exciter l'ambition de ces exilés en leur prophétisant une renaissance et une régénération prochaine.
Pleine de confiance dans l'avenir, chaque jour plus riche, plus lettrée, plus raffinée, plus habile dans son commerce, plus probe dans ses transactions commerciales avec les étrangers, familiarisée avec le langage des peuples européens avec lesquels son négoce la mettait en rapport, la colonie grecque du Phanar se fit remarquer par son intelligence, son union, son ambition ; elle gagna du prestige et de l'influence^ elle finit par s'imposer bientôt à l'attention de la diplomatie européenne et par s'insinuer même dans la confiance du Gouvernement Turc.
Un jour vint où le patriarche de Constantinople se fit proclamer officiellement chef de l'église orthodoxe, c'est-à-dire pape de l'Eglise d'Orient.
Byzance se survivait à elle-même.
Oui, c'était Byzance avec ses qualités, ses rêves de grandeur; mais aussi Byzance avec ses défauts trop célèbres, son excessive subtilité, ses intrigues vaines et stériles...
Le voyageur anglais Wilkinson ', au début du XIX'' siècle, admirait chez ces Phanariotes tous les traits du caractère grec : il y découvrait la source de leur supériorité et l'origine de leur étonnante fortune; il admirait en eux «: le génie de l'invention )>, r ti, aptitude à la parole )) ; il opposait ■< leur activité, leur légèreté »> à ^ la gravité cérémonieuse et stupide des Turcs x. Mais leurs défauts ne trouvaient pas grâce non plus
I. WlLKINSOX, Tiibleatc synoptique, grogrûp/tiqtw et politique de la Valacliie et de la Moldaz<ie, trad. de l'anglais, par M**"', Paris, i8j[. Wilkinson était pj-éceptcur des enfants tlu prince Yjisilanti.
devant cet observateur sagace : c( ... Les enfants, disait-il, cabalent entre eux et contre leurs pères; ils ont tous reçu une excellente éducation et leurs mœurs sont polies. Mais ils sont en même temps hautains, orgueilleux et ambitieux à un excès ridicule, eu égard au mépris que les Turcs leur témoignent... Ils ne montrent point de sollicitude pour la liberté comme les habitants des îles. Les petites intrigues du sérail font les occupations habituelles. )>
C'est à ces qualités et à ces défauts que les Grecs du Phanar durent l'influence considérable qu'ils acquirent en peu de temps. La conscience de leur valeur ht d'eux des ambitieux ; et à ces ambitieux la richesse n'apparut pas comme le but dernier de leurs efforts : elle fut surtout pour eux le moyen de parvenir k satisfaire leurs rêves de pouvoir, leurs grandioses visées d'avenir, qui se reliaient aux souvenirs brillants de Bvzance disparue. Par la puissance de l'or, ils s'immiscèrent d'abord d'une manière
occulte dans les conseils de la Sublime Porte : leur connaissance des langues étrangères devait les y introduire ouvertement ensuite. Le Turc se flattait d'ignorer les langues des infidèles : était-ce scrupule religieux, stricte observance du Coran, ou plus simplement paresse ou orgueil? peu importe ; le fait est qu'il lui fallut des interprètes. Les Phanariotes, versés grâce à leur commerce dans la connaissance du français et de l'italien, — les deux langues diplomatiques de l'Orient, — lui servirent de traducteurs : ils n'eurent d'abord en cette qualité aucun caractère officiel. Mais, dans la seconde moitié du xvii'' siècle, le phanariote Panaïo= takis, fort de l'amitié du grand vizir, le célèbre Kouprougli, obtint que ses fonctions de traducteur devinssent officielles : il fut, sous le titre de '< drogman ", l'un des premiers dignitaires de la Sublime Porte. Ce fut l'origine immédiate de la puissance avouée des Grecs du Phanar. Ils prennent rang avec Panaïotakis dans les degrés les plus élevés
de la hiérarchie des fonctionnaires ottomans. Cet éclatant succès les met en passe de prétendre à tout. Ils peuvent dès lors ne plus faire mystère de leurs ambitions au trône des Provinces chrétiennes du Danube.
Trois éléments contribuèrent donc à former l'organisme roumain : les Daces, fondement primitif de la nationalité roumaine, disparus par un phénomène d'absorption dont il n'existe peut-être pas d'autre exemple aussi complet dans l'histoire du monde, les Latins et les Slaves ensuite, qui ont laissé chacun des traces différentes. L'organisation politique, la jurisprudence, certaines mœurs trahissent l'influence slovène ; mais à la poésie populaire, au costume, à la langue, à la race on s'aperçoit aisément que l'élément latin a été prédominant dans la constitution de la nationalité roumaine, qu'il s'est enrichi du contact des autres influences, mais qu'il n'a été ni altéré, ni déformé par elles. C'est à cette persistance de son élément consti-
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tutif primordial que le peuple roumain doit sa psychologie particulière : c'est par elle qu'on s'explique l'essor qu'a pris la Roumanie lorsqu'elle fut rendue à elle-même et qu'elle fut délivrée des influences slave et bvzantine, qui l'opprimèrent pendant tant de siècles.
Au moment où les Grecs du Phanar devinrent tout-puissants à Constantinople, ils avaient acquis depuis longtemps une influence considérable dans les Principautés.
Ces contrées fertiles, oi!i les empereurs bulgares avaient introduit les Grecs, les avaient tentés de bonne heure. La lutte s'était engagée sans tarder entre eux et l'aristocratie indigène des bovars. Le traité de Belgrade, signé en 1593 entre Michel le Brave et Sigismond de Transylvanie, exclut les Grecs de toutes les fonctions de l'État. Avec le prince Radou Mihméa, nous assistons à un retour offensif des Grecs, retour
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offensif bientôt suivi d'un double massacre. Ces événements provoquent une chrysobulle de 1631 dirigée contre eux; ce décret devient bientôt lettre morte, puis en 1655 il est remis en vigueur par le prince Constantin Bessaraba. Mais Bessaraba à son tour est renversé par les Grecs en 1659. Ils s'étaient surtout occupés des biens ecclésiastiques, et la mainmise des Grecs sur les biens dits •( conventuels » est certainement l'œuvre à laquelle tendirent leurs plus grands eJBTorts dans les Principautés.
C'est après la prise de Constantinople qu'on avait vu apparaître les moines grecs en Moldavie et en Valachie ; ils y venaient pour apitoyer les administrateurs des couvents sur la situation précaire des monastères de la Roumélie et du Mont Athos dénommés (,( Saints Lieux », sur le dénuement du patriarche de Constantinople. Les couvents roumains étaient nombreux et riches. Le pays s'en était couvert dans les siècles qui suivirent la fondation des Principautés ; et,
à cette floraison, les nécessités pratiques eurent autant de part que l'esprit religieux : abri pour les voyageurs en temps de paix, institution charitable qui entretenait des hôpitaux et des écoles, le couvent servait de forteresse en temps de guerre. L'éloquence enveloppante des moines grecs persuada facilement aux administrateurs de ces couvents de les placer sous le patronage de leurs patriarches et des <( Saints Lieux )>, de les leur (^(dédier )'. Un don annuel, peu important et prélevé exclusivement sur le superflu du revenu de ces couvents, fut d'abord la contrepartie et la manifestation de cette dédicace, qui, dans l'ordre religieux, établissait entre les deux parties à peu près les mêmes relations que les liens de suzeraineté dans l'ordre politique. A l'origine les i( Saints Lieux » n'eurent sur ces couvents dédiés que le droit d'inspection : mais peu à peu ils obtinrent celui de désigner les supérieurs ou (( hégoumènes » de ces couvents. Vers quelle époque s'opéra cette mainmise des cc Saints Lieux );
sur les couvents des Principautés par la nomination des hégoumènes? Il est difficile de le dire. Il semble qu'on peut la faire remonter au règne de Radou V le Grand, à la fin du XV'' siècle, moment où le patriarche de Constantinople Niphon, personnage remarquable par sa moralité et son intelligence, fut appelé par ce prince pour opérer la réforme du clergé. Quoi qu'il en soit, les effets de la dédicace changèrent dès lors complètement : les hégoumènes des couvents furent exclusivement grecs ; l'intégralité des revenus se trouva absorbée au profit des « Saints Lieux )> ; il ne fut plus question des obligations primitives que les couvents avaient assumées envers le pays, qu'il s'agît de l'entretien des écoles et des hospices ou des subsides réservés à l'État.
Les actes de fondation d'un grand nombre de couvents furent même falsifiés afin d'en permettre la dédicace aux a Saints Lieux ». Les excès furent tels que le prince Mathieu
Bessaraba, par une chrysobulle ' de 1539, chassa les hégoumènes grecs du pays et défendit toute dédicace à l'avenir ; mais l'anathème fameux que lança Bessaraba contre quiconque enfreindrait les dispositions de sa chrysobulle fut vain : les hégoumènes grecs, moins d'un siècle après, avaient à nouveau reconquis le terrain.
On voit, par tous ces faits, à quel point l'élément hellène s'était implanté dans les Principautés. Avant même l'époque dite des Phanariotes, des Grecs avaient occupé le trône des Principautés, et l'on peut citer les noms de Duca Voda en 1666, d'Ilias Voda en 1667, de Demètre Cantacuzène en 1674, d'Antoine Russet en 1676.
Et comment les Grecs n'auraient-iis pas joué dans les Principautés un rôle de plus en plus important ? Ils étaient possesseurs d'immenses fortunes et précisément les questions d'argent devenaient de plus en plus prépon-
I. On trouvera cette chrvsobullc notan-.ment dans Bibesco, op. cil., appendice.
dérantes dans l'attribution des trônes des Principautés. Les boyars moldaves et valaques, pour obtenir leur élection au trône, intriguaient à prix d'or : les candidats au trône devaient répandre l'or à Jassy ou à Bucarest pour décider les hésitants ; il fallait de l'or pour les Polonais et pour les Hongrois ; il en fallait surtout pour les Turcs, pour le grand vizir, pour ses familiers, pour tous les dignitaires ottomans de la Sublime Porte, que les dissensions des bovars érigent de plus en plus en arbitre suprême, qui en profite pour spéculer à chaque élection et pour grossir d'une manière presque indéfinie le tribut qu'elle prélève sur les Principautés, ce L'ac quisition d'une des couronnes roumaines devient une affaire : elle se met en commandite. » Les Grecs sont les banquiers et les bailleurs de fonds : mais comment se contenteraient-ils de ce rôle, maintenant qu'un de leurs, Panaïotakis, a acquis à Constantinople une des plus importantes fonctions de l'empire, et qu'il a, en fait, la direction des
affaires étrangères de la Sublime Porte ?
Ainsi donc tout conspire à la grandeur des Phanariotes : tout semble les désigner pour le trône des Principautés.
Les dissensions des boyars indigènes ont annihilé au profit de la Sublime Porte les capitulations que l'intraitable bravoure des Moldaves et des Valaqueslui avait arrachées ; cette aristocratie doit à ses trahisons de ne plus rencontrer auprès du Divan que suspicion et que méfiance ; à l'inverse, les Grecs du Phanar ont acquis à Constantinople, par leur intelligence et par leur richesse, une influence toujours croissante ; et les Prmcipautés, où ils se sont infiltrés déjà lentement, sont le but de leur ambition.
Telle est la situation au début du xviii" siècle.
La chute de Cantemir et celle de Brancovano précipitent ce double mouvement en sens inverse qui fait décliner les boyars indigènes et monter les Grecs du Phanar.
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En 171 1, la Sublime Porte installe pour plus d'un siècle les hospodars phanariotes sur le trône des Principautés.
Que la Porte ait sonore un moment à transformer les Principautés en pachaliks, c'est ce qui est certain, mais elle recula devant une mesure qui peut-être eût été mal accueillie par l'Autriche et la Russie. La nomination des Phanariotes à Jassy et à Bucarest ne courait pas risque de soulever le mécontentement de ces puissances ; ces Grecs étaient des <( raïas » comme ceux qu'ils devaient gouverner. Quant à la Porte, elle évitait par là les princes indigènes : la servilité des Phanariotes et leur caractère d'étrangers semblaient la prémunir contre toute trahison.
Dès que le Grand Seigneur a désigné l'hospodar, celui-ci envoie dans sa principauté un Phanariote comme lui, avec le titre de kaïmakam, sorte d'interroi qui gouvernera la province jusqu'à son arrivée et qui pré-" rera le palais, car 1 hospodar lui-même ne viendra
que plus tard. Quelques jours avant son départ on procède à son investiture, investiture double, politique et religieuse, ottomane et grecque. Le Phanariote choisi pour gouverner l'une des Principautés est investi par la Sublime Porte avec les cérémonies observées pour la création des pachas et des vizirs : le rang qui lui est conféré n'est pas inférieur à celui de grand vizir; il aura le droit de porter le costume des plus hauts dignitaires turcs, à l'exception du turban, réservé aux seuls musulmans, qu'il remplacera par un bonnet volumineux en drap jaune. Il prête serment de fidélité au Sultan, puis sa qualité de colonel des janissaires l'obhge k se rendre aux casernes et cà goûter la soupe des soldats. Suivi d'un long cortège, il se dirige vers l'église patriarcale <( où l'on répète, dit Wilkinson, les mêmes prières et le même cérémonial qui étaient auparavant observés à l'inauguration des empereurs de Byzance ». Peu de temps après cette cérémonie, l'hospodar quitte Constantinople ; il
s'arrête à quelque distance de la ville, pour établir dans son cortège l'ordre qui devra régner pendant tout le voyage. Ce n'est pas chose facile : il est accompagné de 200 Albanais en armes, de rite grec, et de trois cents autres personnes qui forment sa maison et celle des boyars de sa suite ; un interminable convoi de voitures de toutes sortes ferme la marche. Au bout de vingt-cinq à trente jours l'hospodar parvient aux portes de sa ville ; il y entre au bruit des cloches, mais, observe un écrivain, « le son des cloches qui retentit dans les airs répand la joie dans le cœur des courtisans, tandis qu'il jette le peuple dans la consternation ; pourrait-il se réjouir à l'aspect de ce nouveau souverain qui, semblable à un vautour, vient pour se jeter sur sa nouvelle proie ?
L'hospodar reçoit la bénédiction de l'archevêque métropolitain, puis il pénètre dans son palais, où le kaïmakam a tout fait disposer.
Une assemblée des boyars est convoquée-, le divan effendi, secrétaire turc de l'hospodar,
chargé de correspondre avec la Porte, lit le firman qui nomme l'hospodar. Celui-ci fait alors un discours dans lequel il détaille par avance tous les bienfaits du règne qui va s'ouvrir; le moment le plus impatiemment attendu est celui où il proclame les nominations des dignitaires. Une fois cette proclamation faite, l'assemblée est dissoute et le règne commence.
On sait quel jugement sévère et mérité l'histoire a porté sur les Phanariotes ', quels souvenirs douloureux et tenaces cette domination a laissés pour longtemps dans l'esprit du peuple des Principautés. Les hospodars de l'époque phanariote n'ont été véritablement que de <( simples publicains étrangers sous le titre de princes )) -. C'est la fiscalité — poussée jusqu'à ses plus odieuses limites — qui est la caractéristique de leur pouvoir, on hésite à dire de leur administration. L'hospo-
r. Marcos Zallony, Essai sur ks Phanariotes. Marseille,