LE PRINCE ÉTRANGER
Vers la fin de l'année 1865, l'horizon politique s'assombrissait en Europe : la rivalité latente qui séparait la Prusse de l'Autriche menaçait d'aboutir à une lutte qui du centre de l'Europe pouvait s'étendre au delà. D'autre part, les nouvelles qui arrivaient de Bucarest n'étaient rien moins que rassurantes : le despotisme du prince Couza, la versatilité de ses agents, le gaspillage des finances avaient excité dans toutes les classes de la population une irritation telle qu'une révolte était à craindre et pouvait mettre la Roumanie à la merci de l'étranger. Ce n'était pas sans une vive anxiété, sans une angoisse grandissant de jour en jour que le prince
Stirbey voyait de loin grossir un orage qui pouvait devenir fatal à son pays.
Convaincu du danger qui le menaçait, les sujets de défiance augmentant tous les jours contre la politique de Napoléon III, il s'adressa aux chefs du parti conservateur à Bucarest, aux chefs du parti libéral ^ et conseilla à tous les partis de hâter l'élection d'un prince étranger, a Faites vite, écrivait-il à un de ses parents à Bucarest, /c7//(:5 vite, si vous voulez vous soustraire au sort de la Pologne. » Le 23 février 1866, Couza dut signer son abdication. Le 20 avril suivant, le prince Charles-Louis de Hohenzollern-Sigmaringen était élu sous le nom de Charles P'", à titre héréditaire.
(( Hâtez-vous, avait écrit le prince Stirbey, si vous voulez vous soustraire au sort de la Pologne ■», et la Roumanie avait élu un prince étranger. Ces paroles du vieux patriote rou-
i.En février 1866 :\I.Jean Bratiano, chef du parti avancé de la Chambre roumaine, était venu à Xice pour conférer avec le prince Stirbey dans sa villa de la Promenade des
Anglais.
main peuvent aujourd'hui paraître exagérées, elles étaient prophétiques en ce moment, à la veille des graves événements qui devaient modifier subitement la situation politique de l'Europe.
Le 20 avril 1866, l'Assemblée législative de Bucarest, sans tenir compte de l'avis exprimé parla Conférence de Paris, sanctionnait l'élection du prince Charles de Hohenzollern. A force de négociations et d'instances réitérées auprès du Sultan, la Sublime Porte consentait à reconnaître en principe le prince Charles, mais elle posait à cette reconnaissance quatorze conditions qui équivalaient à une véritable fin de non recevoir.
La question était donc pendante, lorsque le 5 juillet 1866, c'est-à-dire deux mois et demi après l'élection du prince de Hohenzollern, un grand événement éclatait dans le centre de l'Europe : la bataille de Sadova (ou Kœnigraetz) gagnée par les Prussiens sur les Autrichiens.
Ce drame inattendu changeait subitement
l'équilibre européen et modifiait la situation politique des puissances.
La France, qui venait d'échouer piteusement dans l'occupation du Mexique, en ressentit le contre-coup, elle ne pouvait voir sans crainte les agrandissements territoriaux de la Prusse. L'empereur Napoléon III espérait que ces agrandissements lui vaudraient des compensations sur le Rhin. Il demanda en première compensation le Palatinat et la Hesse Rhénane, puis la Belgique, puis, ces prétentions étant successivement repoussées, il finit par avoir le Luxembourg pour unique objet, ce qui lui fut également refusé. Il comprit qu'il y avait eu à Sadova deux vaincus : François-Joseph et Napoléon III. A l'intérieur un symptôme redoutable pour le Gouvernement personnel se manifestait : le réveil des idées de liberté politique et de contrôle parlementaire. Absorbé par la situation intérieure et extérieure, le Cabinet des Tuileries déclarait à Constantinople qu'il se désintéresserait de la question des Princi-
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pautés. Les autres puissances soutenaient et défendaient les prétentions de la Porte, elles disaient au Gouvernement du prince Charles :
(( L'union des Principautés a été constituée par la Convention du 19 août 1858, qui a consacré les stipulations du traité de paix conclu à Paris le 31 mai 1856. Ce traité et la Convention ont assuré aux Principautés une certaine indépendance ; mais en maintenant la suzeraineté de la Turquie. Le traité et la Convention sont l'œuvre des sept puissances garantes, qui ont garanti à la Turquie et aux Principautés leurs droits respectifs et réciproques. De là des engagements qui lient entre elles les sept puissances et qu'elles doivent respecter les unes à l'égard des autres. Pourquoi avez-vous méconnu ces conditions réciproques? Pourquoi avez-vous compromis par là les engagements euxmêmes? Les puissances ont garanti aux Principautés leurs privilèges et leur indépendance, mais elles ont garanti aussi à la Porte
sa suzeraineté, et les conditions de cette earantie sont les obligations imposées aux Principautés. Oue deviendrait la garantie dans le cas où les Principautés méconnaîtraient leurs obligations? Le danger serait pour les Principautés.
Ce langage peu bienveillant fortifiait la Turquie dans ses prétentions. Elle iinit par déclarer à l'agent des Principautés à Constantinople qu'elle refusait de continuer à traiter directement avec le Gouvernement roumain. Elle se disposait à élaborer une nouvelle rédaction des conditions sus-énoncées qu'elle se proposait de soumettre au jugement des puissances garantes.
C'est à cette époque, en août 1867, que l'entrevue des deux empereurs Napoléon III et François-Joseph eut lieu à Salzbourg.
Nous reproduisons /;/ extenso la lettre que le prince Georges Stirbey, fils aîné de l'exprince régnant, écrivait à son père au sujet de cette entrevue. Cette lettre porte au verso,
écrite de la main même du vieux prince, ces
mots (secret — à garder). M. Emile Ollivier, ancien président des ministres de Napoléon III, confirme aujourd'hui dans un passage de son nouveau livre, l' Empire libéral^ la négociation de Salzbourg, La lettre du prince Georges Stirbey acquiert donc une valeur historique importante.
Vienne, 3 octobre 1867.
Mon cher Père,
Arrivé à Vienne hier soir, j'en partirai dans quelques heures. Je m'arrêterai à Paris où je ne ferai que prendre barre, et je me dirigerai sur Nice en couchant selon mon habitude à Lyon, puis à Marseille.
Je n'ai que bien peu d'instants à moi; tu m'excuseras si je t'écris à la hâte; mais j'ai tenu à te rendre compte aujourd'hui même d'une conversation bien instructive que i'ai eue avec M. le comte Andrassy à mon passage à Pesth. Je t'en compléterai les détails de vive voix à Nice.
Je n'avais pas l'honneur de connaître encore le comte Andrassv; la légende de 1848 qui illustre son nom, son patriotisme qui justifie la haute position qu'il occupe en Autriche et en Europe, tout cela avait depuis longtemps excité en moi le désir de faire sa connaissance. Ma curiosité était d'autant plus vive que nous étions au lendemain de l'entrevue que les deux empereurs François- Joseph et Napoléon III, entouré chacun de ses ministres, avaient eue à Salzbourg.
Je demandai donc une audience qui me fut accordée immédiatement; je me présentai en simple voyageur qui désire présenter l'hommage de son respect à M. le comte Andrassv.
Le comte Andrassy a une figure fort expressive ; d'une taille plutôt haute, avec des yeux fort brillants, des cheveux noirs qui finissent dans une barbe en collier, il a bien une physionomie hongroise. Son accueil a été fort engageant, il parle très bien le français.
(( Enchanté de faire votre connaissance, me dit-il, en venant au-devant de moi, et en me tendant la main ; mais permettez-moi un reproche : Pourquoi ne vous arrêtez-vous jamais dans notre ville? Vous traitez donc Pesth comme une simple station de chemin de fer : 15 minutes d'arrêt? )»
Je protestai contre ces paroles. Je témoignai au contraire ma grande sympathie pour la Hongrie, mon admiration déjà ancienne pour l'homme qui préside aujourd'hui à ses destinées. Je lui assurai que je serais fort heureux de voir s'établir une entente intime entre la Hongrie et la Roumanie, je lui rappelai qu'autrefois, aux xiv et xv^siècles, nos deux pays réunis avaient fait de grandes choses et dominaient depuis Vienne jusqu'à la mer Noire et les Balkans.
Ces compliments aidèrent à briser la glace entre nous deux.
Après quelques instants de silence : «Vous savez, me dit subitement le comte en me regardant sérieusement dans les yeux, vous
savez qu'il s'est agi des Provinces danubiennes dans l'entrevue des empereurs à Salzbourg en août dernier. L'empereur Napoléon est venu nous offrir les Principautés. ))
Et comme je fis un mouvement d'étonnement :
Il J'ai répondu à l'empereur Napoléon, continua le comte Andrassy : Sire, vous nous offrez quelque chose qui ne vous appartient pas et que nous ne pourrions garder. L'empereur François-Joseph ne saurait accepter ce présent. >»
J'arrête ici ce dialogue, cher Père, je t'en ai détaché le plus important, je te compléterai de vive voix la tin de mon entrevue.
Je ne parlerai à personne de cette audience, car elle avait pris vers la fin un caractère fort confidentiel.
La morale et la conclusion que j'en ai tirées, le caractère de cette conversation m'ont donné à entrevoir que de grands événements se préparent, et que Napoléon III a absolument besoin de l'alliance autrichienne.
Mais avoue, cher Père, que les Napoléons sont les mauvais génies de la Roumanie.
Napoléon I"' a été bien près de céder notre pays à l'empereur Alexandre. En 1855, Napoléon III, à la veille de la guerre de Crimée, offrait les Principautés à l'Autriche, et cette année Napoléon III venait en personne les proposer à François-Joseph, Et dire que c'est Napoléon III qui a aidé, il y a quelques mois à peine, à placer un prince allemand sur un trône établi aux portes de l'Autriche!
Cruelle déception ! Je comprends aujourd'hui plus que jamais le sentiment de méfiance qui t'a toujours instinctivement animé contre la politique de Napoléon III.
Je t'embrasse tendrement, cher Père, et à bientôt.
Georges Stirbey.
fin du tome premier
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INDEX DES NOMS PROPRES