Les routes
11 y a quatre mois à peine, quelques amis de Brunetière se réunissaient chez l'un d'entre eux et décidaient d'honorer sa tombe par quelque témoignage de leur souvenir. D'un commun accord ils chargeaient Eugène-Melchior de Vogué d'adresser au public français et étranger l'appel nécessaire. Aussitôt Vogué prenait la plume, et, dans quelques lignes vibrantes, comme il savait les écrire, il faisait appel «à l'affection des nombreux disciples dont Brunetière fut le guide, à la gratitude des lecteurs qu'il intéressa, à tous les honnêtes gens qui se plaisenl à honorer sur un tombeau, par delà les dissidences «le la vie, ces hautes vertus de l'esprit humain : labeur, sincérité, désintéressement, libéralité, dans le don perpétuel de soi-même ». De tous ceux-là, il sollicitai! le concours en vue de
lui élever « non point un monument fastueux dont il n'eut point voulu, mais un
buste sur une ^tèle et d'offrir au passant
une image sensible de la pensée qui se donna si généreusement à la communauté française ». L'appel était imprimé, prêt à paraître, quand Vogué lui-même a été abattu, en une nuit, brutalement, par la main sournoise de la mort.
Brunetière ! Vogué ! Par ces deux pertes si rapprochées, la génération des hommes qui ont dépassé la soixantaine n'a pas seulement perdu sa couronne : elle a été décapitée. Quelle fatalité déplorable les a fait disparaître si prématurément l'un après l'autre, eux dont il y avait encore tellement à espérer, qui avaient encore tant de choses à nous apprendre. Et ceux-là au contraire dont il n'y a plus rien à attendre, et qui ont déjà dit le peu qu'ils avaient à dire, ceux-là demeurent sur terre, inutiles, attendant leur tour.
Qu'il soit permis du moins à l'un de ceux-là, non point d'élever à Vogué un monument — il n'en serait pas capable — ni même d'ériger son buste sur une stèle, mais de graver trop à la hâte un médaillon où ceux qui ont comme lui connu et aimé Eugène-Melchior de Vogué puissent déjà retrouver quelques traits de cette noble physionomie.
PREFAI I VII
Mes relations avec Vogué ne dataient point de nos années d'enfance ni même de première jeunesse. Son enfance s'était écoulée loin de Paris, dans le vieux château de Gourdan qui appartenait à une branche cadette des Vogué, et qui était sa propriété personnelle, de par le testament d'un oncle. Dans la préface de son premier volume, il a fail allusion avec discrétion, car il avait la pudeur des confidences, à ses souvenirs d'enfance dans celle demeure seigneuriale, aux heures passées aux coins du feu dans la vieille bibliothèque g à lire des poètes chéris, à deviser de voyages et d'histoires, de projets el d'espérance ». Lorsque des considérations supérieures le contraignirent à Laisser celle demeure familiale passer en des mains él rangères il en souffrit. Plusieurs aquarelles reproduisant le château de Gourdan, avec ses pavillons el ses terrasses, ornaienl les murs de la pièce où il se tenait de préférence. Sans doute ses yeux se tournaient souvent avec regret vers ces témoins de
son jeune passé ; mais sinon à st>^ proches,
du moins à ses amis il n'en parlait jamais.
Les premières années de sa jeunesse s'écoulèrent à Grenoble où il fit son droit. Quand la guerre éclata, il avait vingt-deux ans. 11 s'engagea dans le régiment d'un frère plus jeune qu'il vit à ses côtés atteint d'une blessure mortelle. Au cours de la campagne il obtint la médaille militaire, seule décoration française dont il ait jamais été honoré. A Sedan, il fut fait prisonnier. Lorsque Rousse le reçut à l'Académie française, il parla sur la foi de Déroulède, « des clairons prussiens sonnant la Marseillaise ». Ce fut le choral de Luther que les soldats allemands entonnèrent le soir de Sedan, et bien souvent Vogué m'a dit l'impression douloureuse qu'il avait ressentie lorsque, du camp où il était parqué avec les autres prisonniers, il avait entendu le chant religieux par lequel l'ennemi vainqueur célébrait son triomphe.
Cette enfance sévère, dans un vieux château, cette jeunesse isolée dans une ville à laquelle ne ie rattachait aucun lien et coupée en deux par la tragédie de l'Année terrible, développèrent en lui un penchant inné à la mélancolie, non pas à ce vulgaire mal du siècle, dont lui-même a dit
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que le plus souvent il était (( individuel. artistique, cher à celui qui le possédait , mais à cette mélancolie dont Laeordaire a eu raison d'écrire « qu'elle est inséparable de tout esprit qui va loin et de tout cœur qui e-t profond ». L'Age, car la mélancolie est surtout un mal de jeunesse, les succès, on pourrait presque dire la gloire ne le guéri renl jamais complètement de ce noble mal. \u tond, tout à fait au fond, malgré des apparences d'animation, d'exubérance, parfois même de gaieté. Vôgûé a toujours été un triste.
À peine revenu de captivité, il fut emmené à Constantinople par le chef de son antique maison qui, déjà membre de l'Académie des Inscriptions, devait devenir un jour son confrère à l'Académie française. C'était le temps où la jeune République trouvai! encore que les vieux nomne déparaient pas ses ambassades. Il y passa quatre an-, et c!es1 de là que sont par tis ses premiers écrits.
Je me souviendrai toujours de l'im pression d'abord de surprise, puis d'admi ration que j'éprouvai, à la campagme, lors que dans le numéro de I.» Rebue 'les deux Mondes, du ier janvier [875 y' Lus un article
qui avait pour titre Syrie Palestine et qui se terminait par cette signature : Eugène- M elchior de Vogué. J'eus tout de suite le sentiment qu'un écrivain de race nous était né, et ce sentiment fut partagé par les bons juges au milieu desquels je vivais. Mais qui pouvait bien être cet inconnu, portant un nom si connu? Je m'informai et appris facilement ce que je viens de dire. Le public lettré ratifia bien vite ce jugement d'une petite élite : je parle de ceux qui étaient les hôtes de mon père et de ma mère à Gurcy. Les articles qu'il publia successivement dans la Revue des deux Mondes au cours des années suivantes et qui réunis forment le volume intitulé : Syrie Palestine Mont Athos rendirent familiers à l'admiration de tous le nom et le double prénom de cet inconnu de la veille. C'est que, dans ce petit volume, il est déjà tout entier avec sa forme brillante qu'une maîtrise plus grande en l'art d'écrire devait, avec les années, rendre plus sobre en lui laissant tout son éclat, avec ses métaphores hardies et poétiques, cependant toujours bien suivies et heureuses, avec ce don du verbe et ces trouvailles de mots qui lui faisaient inventer des expressions nouvelles pour rajeunir des idées vieilles comme le