STAMBOUL ET SALONIQUE
Après six mois de transes diplomatiques et de prédictions sinistres dans la presse, les querelles balkaniques allaient s'accorder ; il ne restait plus qu'à négocier les emprunts. Solution bénigne dont n'avaient guère douté ceux (|iii ont suivi les transformations de la politique internationale durant le dernier quart de siècle A défaut du Tribunal de La Haye, toujours récusé dans les cas graves, une Cour d'arbitrage existe en t'ait : c'est l;i liante banque d'Occident. Les petits États turbulents de l'Orient, et les grands Etats qu'ils inquiètent, ont beau protester, menacer, brandir leurs armes, il- Bnissenl parrecourir en dernier ressort au\ combinaisons ingénieuses de cette juridiction créée par La force deschoses. Prépondérance des intérêts économiques, embarras du Trésor dans chacun de ces États, engagements antérieurs qui les bouclent et les contraignent à maintenir leur crédit par de nouveaux appel-
aux prêteurs étrangers dont ils dépendent, toutes ces réalités pèsent d'un poids écrasant sur les ambitions idéales ; et puisque aussi bien l'on ne part en guerre que pour lever des tributs et ramasser du butin, nos modernes capitaines s'accommodent" d'un tribut qu'ils perçoivent sans dégainer. C'est le progrès de la civilisation : la paix des nations est ainsi garantie, tout le monde est à demi content, princes, diplomates, financiers, bons remplisseurs de ce bas de laine français qui est devenu le palladium de la tranquillité universelle.
On la croyait sauvegardée, cette fois encore, on se congratulait, quand une soudaine convulsion de l'homme malade a tout remis en question. La crise d'anarchie turque apparaît bien autrement dangereuse que la crise d'ambitions slaves et germaniques d'où l'on était sorti sans coups de canon. Tant que les chancelleries gouvernent les entraînements populaires, la baguette d'or du financier est à peu près infaillible, on peut se fier à ses conjurations pour apaiser la tempête ; elle perd toute sa vertu là où les passions de la foule et le fanatisme religieux se déchaînent à l'état libre, échappent aux gouvernants. C'est le cas avec les janissaires de Stamboul et de Salonique, Vieux ou Jeunes-Turcs.
Révoltes et contre-révoltes de janissaires :
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pour qui connaît l'histoire de Turquie et a vécu dans ce pays, il n'y a pas d'autres mots topiques. Je m'en servais déjà l'année dernière en commentant la révolution de juillet. Pas pins aujourd'hui qu'alors, je ne voudrais désobliger les officiers qui ont joué leur partie avec tant d'intelligence, de courage et de générosité. Nous avons tous admiré leur modération dans la victoire ; on n'en revenait pas de la longanimité — peut-être la regrettent-ils maintenant — qui épargna le vaincu de juillet dans son palais de Yildiz. Mais sous les cocardes aux couleurs libérales, sous les étiquettes à la dernière mode d'Occident, la révolution conduite par les majors de Macédoine fut bien une sédition militaire à la turque, pareille dans son principe et dans ses moyens d'action à toutes celles qui s'imposèrent aux sultans faibles ou les déposèrent. Et la contre révolution du i3 avril, revanche de la soldatesque et des sous-oiïieiers. ne différa de l'autre que par sa couleur plus classique, par sa pins grande ressemblance avec les soulèvements désordonnés des janissaires, au temps où ils portaient encore le turban.
Nos jugements Bur Les choses de Turquie
— et l'on peu! bien ajouter mu- celles de Russie
— sont presque toujours faussés par notre
manie de tonl ramener an modèle qui obsède
nos esj)iii>. à la Révolution française de 1789;
Complaisance un peu puérile de la vanité nationale ; elle a d'ailleurs une excuse dans la complicité des étrangers instruits : hypnotisés comme nous par une histoire si fameuse, ils aiment à s'imaginer qu'ils la recommencent chez eux, avec l'application de bons élèves copiant un tableau de maître. Les grands ancêtres de la Convention se persuadaient naïvement qu'ils imitaient les exemples des Spartiates et des Romains dont leur imagination était nourrie : même illusion d'un autre classicisme, aujourd'hui, chez les intellectuels de Constantinople ou de Pétersbourg qui se donnent pour des Français du xvme siècle, refaisant nos étapes révolutionnaires dans les mêmes conditions.
Si l'on voulait à toute force trouver un point de comparaison dans notre histoire, c'est plutôt dans le Paris de la Ligue qu'il faudrait chercher les passions et la mentalité dont témoigne la sédition turque du i3 avril : soldats et gens du peuple fanatisés par le petit clergé, dociles à l'appel des softas qui les soulevaient pour la défense de la foi menacée, comme l'étaient les piquiers de Mayenne et les marchands des Halles quand les prédications des curés et des moines les armaient contre l'hérétique. Il semble bien que les promoteurs du mouvement jeune-turc aient fait trop bon marché du vieil Islam et des racines profondes
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qu'il a dans le cœur du peuple osmanli. Les principaux de ces rénovateurs se sont formes, au temps de leur longue disgrâce, dans les milieux d'Occident où l'idée religieuse ne compte plus. Ils ont ourdi dans les loges italiennes de Salonique la conspiration qui aboutit à leur triomphe en juillet dernier. Ces préparations expliquent leur méconnaissance d'un instinct populaire qui peut-être ne se trompe point : les vrais Turcs ont-ils tort, lorsqu'ils pressentent que la fin de l'exclusivisme coranique sera fatalement la fin de ce paradoxe attardé, la domination du Croissant sur les terres européennes? Bien avant l'explosion du i3 avril, les plus perspicaces des Jeunes-Turcs avouaient que leur ferment était trop menu. trop hàtif pour faire lever la lourde masse de leurs compatriotes. Cet écart mental entre les dirigeants et le peuple rendra très précaire, demain comme hier, une nouveUe victoire.de la poignée de réformateurs qui revient courageusement à la charge.
Victoire plus que probable, à L'heure <>ù j'écris. L'avant-garde des i Macédoniens i e'sl maîtresse des lignes de IXlialaldja. Le Sultan avail fait établir ce camp retranché pour défendre la capitale contre une Invasion bul gare ; son f ra\ ail Be retourne contre lui. comme les fortifications de Paris contre M. Thiers, le jour où il dut reprendre à grand'peine les
ouvrages qu'il avait construits pour protéger sa bonne ville. Personne n'attend d'Abdul- Hamid qu'il monte à cheval, comme faisaient Soliman ou Mahmoud, pour marcher à la tête des janissaires fidèles contre les janissaires révoltés. Les troupes métropolitaines qui l'acclamaient hier — et l'on peut croire sans jugement téméraire qu'il avait un peu soudoyé leur enthousiasme — ne sont déjà plus que des bandes dispersées autour de leurs casernes, sans cohésion et sans chefs. Dans le camp adverse, il y a de la discipline, de la décision, des chefs énergiques. Quelques mois d'un gouvernement de parti avaient fait oublier l'immense service que ces hommes rendirent à leur pays en le délivrant d'une abominable tyrannie ; les sympathies leur reviennent avec la terreur de voir renaître un régime abhorré.
Ils s'appuient fortement sur Salonique, qui est aujourd'hui la plus grande ville juive du monde ; c'est dire qu'ils peuvent trouver là le nerf de la guerre, et mieux encore, une maîtrise incomparable dans l'art de bien prévenir l'opinion occidentale, de la tourner tout entière du côté où ses informateurs veulent qu'elle se porte. Enfin et surtout, il semble que le gros des Albanais ait lié partie avec eux. N'oublions jamais que ces admirables soldats décident en dernier ressort la fortune des batailles. Depuis Alexandre jusqu'à Méhémet-Ali, c'est avec une