CEUX DE BIR-TAOUIL
sultan Doudmourrah. Au début de cette année, le capitaine Fiegenschuh, remis de sa blessure, allait poursuivre une de ces bandes dans le Dar-Messalit. Il ne disposait que de cent vingt tirailleurs noirs, encadrés par les officiers et sous-officiers blancs nommés plus haut. Surprise le 24 janvier dans une embuscade, à trois jours de marche au sud d'Abécher, près du puits de Bir-Taouil, la petite troupe a été anéantie. Quelques tirailleurs, une dizaine, croit-on, auraient seuls échappé au massacre. Si douloureux que soit ce malheur, il ne prouve rien contre la solidité et la facilité de notre établissement au Ouadaï; rien sinon qu'une fois encore nous avons défié le bon sens avec le système des petits paquets. On a la prétention de conquérir, d'occuper et d'organiser un pays plus grand que la France avec un effectif total de 1,200 hommes ! Cette parcimonie serait compréhensible, s'il s'agissait de transporter au delà du Tchad des troupes métropolitaines; mais il n'y a dans le Ouadaï d'autres blancs que les officiers et sous-officiers de choix qui se disputent l'honneur d'y aller. Là, comme partout en Afrique, nos incomparables soldats soudanais suffisent à toutes Les tâches; encore ne faut il pas Leur demander Le don d'ubiquité, le miracle d'être toujours victorieux un contre vingt. I n régiment de plus, qu'il eûl été si facile de recruter dans
nos inépuisables réserves militaires du Soudan occidental, nous aurait épargné le désastre accidentel de Bir-Taouil.
Pour le dire en passant, la cruelle leçon aura du moins un bon effet, au moment où l'on discute cette question des troupes noires dont j'entretenais naguère nos lecteurs. Parmi les arguments invoqués en faveur de ces précieux auxiliaires, je ne sache pas que l'on ait mis à leur actif la prise épique d'Abécher, la soumission de ce royaume du Ouadaï dont nous leur sommes redevables. Nous n'avons pas encore de renseignements sur la retraite de quelques noirs qui ont survécu au guet-apens de Bir- Taouil , ils y auront montré, n'en doutons pas, la bravoure, le dévouement, la discipline de leurs aînés de 1898, cette escouade sénégalaise qui fit en bon ordre une retraite de 1,100 kilomètres, après le massacre du capitaine Cazemajou à Zinder.
Les partisans de l'augmentation des troupes noires et de leur emploi en dehors du Soudan, — c'est-à-dire à peu près tout le monde si l'on en juge d'après l'accueil fait à la proposition Mangin par l'unanimité de la presse, — ont remporté une de ces victoires blessées à mort dont il faut se défier : la promesse d'un de ces essais timides, faits de mauvaise grâce, où l'on enterre une nouveauté gênante. Pourtant, l'idée n'a contre elle que la routine de
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quelques bureaux ministériels, ennuyés d'un changement dans leurs pratiques ou chagrinés par tout ce qui grandit le rôle des officiers coloniaux. Quant aux déclamations des ennemis jurés de toute forte organisation militaire, elles ont fait long feu. De qui se moquaient-ils, lorsqu'ils agitaient le sceptre des mercenaires antiques et d'une Home tremblante devant ses alliés? Ces auxiliaires barbares n'obéissaient qu'à leurs chefs nationaux, à leurs princes, lorsqu'ils faisaient payer chèrement leurs services au maître romain. Nos Soudanais n'obéissent qu'au cadre de leurs officiers et sous-olïîcicrs français. Que peut-on craindre d'eux, sinon qu'ils leur obéissent trop docilement? On ne le dit pas, on le pense.
Héros importuns aux philosophes du pacifisme, ceux dont les nobles ombres recevaient à Saint-François-Xavier nos hommages respectueux. Certes, l'action de guerre qui fauche en pleine vigueur de pareils hommes, dans des conditions aussi atroces, est en soi une .chose navrante, révoltante pour la raison superficielle, et dont on voudrait éviter le retour à tout prix. C'est pourtant ce scandale de l;i rai son qui resserrai) entre les cœurs, ;i l'église, dans cette foule d'inconnus, un lien nécessaire et pins fort «pie tous les autre s. D'instinct, cha
l'un sentait dans l'assistance «pie C6S morts >aeiilié> nous sont plus utiles que des milliers
de vivants, parce qu'ils maintiennent l'idéal national, parce qu'ils rachètent, parce qu'ils sauvent notre face devant le monde, un peu plus sûrement que les bons acteurs et les grands couturiers.
Quand le fleuve débordait sur notre Paris, déjouait la science des ingénieurs, accumulait ruines et misères, on était justement tenté de le maudire; si ce fleuve tarissait subitement, avec tous les cours d'eau qui l'alimentent, l'emplacement de Paris ne serait bientôt qu'un désert abandonné par la civilisation. Est-il donc si difficile à la raison raisonnante de s'incliner devant les contradictions insolubles des lois fatales qui régissent notre pauvre humanité, qui enveloppent souvent leurs bienfaits de malfaisance, qui entretiennent, rénovent, ennoblissent la vie générale au prix d'inévitables et inintelligibles souffrances particulières ?
Espérons qu'il ne sera pas inutile, le sacrifice de ces vaillants. Leur chef, le capitaine Eiegenschuh, sort subitement de l'ombre modeste où il vécut et mourut, pour nous apparaître comme une figure de notre plus grand passé : figure parfaitement symbolique de tout l'ordre de sentiments et d'idées en dehors duquel les nations meurent, si brillante que soit leur apparence de vie. Un de nos confrères du Temps est allé visiter à Strasbourg les parents du capitaine : je ne sais rien de plus
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émouvanl que la description de ce pauvre intérieur alsacien et la simple déposition (\e> deux vieillards. Ils disaient comment leur enfant, neveu d'un combattant de Crimée, s'était juré de devenir officier français, comment il y avait réussi, malgré son ignorance première de notre langue ; ils montraient avec une auguste naïveté les reliques qui consolaient leur douleur, un bout de ruban rouge, une photographie du lit- recevant sa croix des mains d'un général français. Ils parlaient comme les personnages déjà archaïques d'un roman d'Erckmann-Chatrian. — L'ascendance, l'éducation, les sentiments, la vie et la mort du capitaine Fiegenselnih. tout nous reporte à des façons de penser et de sentir trop oubliées, à des grandeurs inorales et nationales dont le sens s'oblitère; sens qu'il faut ressusciter si nous voulons vivre nue \ ie ei\ ique digne de ce DOm.
Serais-je trop anachronique en souhaitant que le récil du Temps, avec un bref exposé de la prise d'Abécher et «In drame de Bir Taouil, quand nous en connaîtrons les détails, -<>it lu par tous nos soldats dans toutes les casernes, par tous nos enfants dans toutes les écoles de France? Nos voisins d'Allemagne ordonneraient certainement pareille lecture dans les leurs. — l »n se querelle vivement au sujet de l'école et des instituteurs. I ne pierre de touche infaillible pour discerner le bon instituteur sérail d'exiger
de lui qu'il lût et commentât ce récit devant ses élèves. Celui qui s'y refuserait ou qui le ferait en rechignant n'aurait pas volé sa mise à pied immédiate. A ceux, et je veux les croire encore nombreux, qui s'acquitteraient de ce devoir avec tout leur cœur, nous ne demanderions pas ce qu'ils enseignent par ailleurs ; on pourrait leur confier en toute sécurité le soin de former l'âme des petits Français.
26 février 1910.
TABLE DES MATIMRES
Préface v