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désert. Cependant, il avait dans sa bonrgade la réputation d'un juste ; on venait lui soumettre les différends de famille et de propriété, il les jugeait, les accordait sur le seuil de su porte. Cinquante-cinq ans ; journalier agricole d'abord, puis petit j^ropriétaire, très petit : (juelques arpents de vigne, rendant (|uek[ues muids de vin. Vie de travail, jamais l'ombre d'une aml)ition politique, municipale. Il prêcha la levée du drapeau de la misère : on ne fit que hausser les épaules ; enfin quelques hommes se laissèrent convaincre ; d'autres ensuite, des villages voisins : la boule de neige grossit, et bientôt ravalanche. Il y a trois mois, en mars, les manifestations commençaient : Albert conduisait vingt mille hommes à Lézignan ; puis un nombre toujours croissant à Narbonne, à Béziers, à Carcassonne, à Nîmes. Il en jette aujourd'hui plus d'un demi-million sur Montpellier.
J'entends l'interrogation du lecteur : « D'où lui vient cette force? Expliquez-nous donc la cause ! » — Le savent-ils, ceux qui lasuîjissent.^ Le sais-jeP Je ne sais, je n'ai vu que leiFet. Demandez à Celui qui met un parfum grisant dans une petite fleur des champs, et dans une pauvre herbe la vertu de guérir des maladies terribles. On appelle cette herbe « un simple ». Il y a de ces herbes parmi les hommes. Le jour oii vous découvrirez la source et la
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composition do ce radium mystérieux, il n'ajïiru plus sur personne : mais vous ne les d é c o u \ r i re z j a m a i s .
Lapolrc csl d'ailleurs fort bien encadré. J'ai causé avec (|uelques uns de ces messicursdu comilé : ce sont des culti>aleurs d'esprit lucide et de volonté ferme. Ils savent ce qu'ils veulent et feront demain. — Après demain.^... Us ne savent pas et ils l'avouent : les événements suggéreront les moyens ; ils ont une foi inébranlable dans la justice de leur cause : ils savent seulement que rien ne les arrêtera, jusqu'à ce que le « vin naturel » soit victorieux et la misère de leurs frères soulagée. Ils prêchent le calme autant que l'énergie ; ils font des efforts méritoires pour maintenir leurs troupes passionnées dans ce calme.
Il a été parfait à Montpellier, au cours de ces deux grandes journées. Pas un policier visible, pas un soldat : on avait sagement consigné les soldats hors de vue. Le maire, absent : on l'a « démissionné » sans le consulter ; le préfet, renfermé dans sa préfecture, qui avait vraiment l'air d'une léproserie, avec ce large cercle de vide et de silence où on l'isolait. Le comité d'Argelliers avait assumé d'autorité tous les pouvoirs. Dans cette énorme foule qui faisait elle-même sa police, nous redoutions des remous dangereux, des blessures, des accidents. Il n'y en eut pas un seul. Gela tient
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du miracle. La dislocal ion sesl opérée a\ec la même poiiclualilé, eu quelques lieiu'es.
Que sera demaiu P — J'euteuds ici cette quesliou sur les lè\ res de tous les hommes de raisou et d'evparieuce. Nul d'eutre eux nose y répondre. Ils n'ignorent pas les enseignements de Thistoire, la mobilité des foules. Le lendemain de ces journées magnifiques, pacifiques, ce sera peut -être la Jacf{uerie. la Commune?.,.
— Qu'importe P disent les jeunes, moins sages:
— à la grâce de Dieu ! nous aurons vu du moins un fier jaillissement de vie dans Tàme de notre peuple ; tout vaux mieux que la mort dans l'aveulissement et la décrépitude ! — Halte-là ! pauvre vieux coeur ! je te sens qui vas donner raison aux moins sages.
Je cherche les points de repère et de comparaison^dans le passé que jai connu. — La Commune .^Je l'ai vue. Non, aucune assimilation possible, et jusqu'à preuve du contraire, ce serait faire injure à ces braves gens. — Le boulangisme ? La soirée de l'électiondu général, Paris frémissant aux pieds de son idole fragil e .''. . . Mais c'était notre Paris ondoyant et léger, excité par une fantaisie politique . Ceux-ci, la cruelle misère les soulève : et ce sont de pesants travailleurs delà terre, accourus du fond des sillons où ils enracine nt le cep avec un seul ' espoir obstiné. IlsAont y retourner. Sur un mot de l'homme qui est devenu la figure visible de
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col espoir, iLseii sorliroiil tic noinc-m, passifs, dociles, pour aller où il voudra.
— A Paris !* — Je lis celle ineiiaee sur plus d'un éerileau, je reiileiids proférer ])aiquel(pies bouches, Jai souii d'abord, et \ous allez éelaler de rire. — Des personnes sérieuses me disent : « Ne riez pas, ne jurez pas; tout est possible. Sur un signe d'Albert, vous verrez peut être cent, deux cent, trois cent mille Catalans s'acheminer à pied, leur pain et leur oignon dans leurbissac. pouraller crier leursouffrance devant ce Palais-Bouibon qui leur apparaît comme une Mecque lointaine, oii une divinité inexorable se ril de leurs plaintes... »
Tout est possible ; tout, hormis faire accepter ces réalités absurdes par ceux qui n'ont pas vu ce que l'imagination ne saurait inventer, ce que nos faibles mots ne sauraient rendre. Si je n'avais pas vu, je serais incrédule comme eux. — \on, je ne puis espérer qu'ils croient ni même qu'ils écoutent, nos Parisiens qui liront ces lignes d'un œil disirait, en faisant leurs préparatifs pour aller à la seule grande affaire, au Grand Prix, Pas plus qu'ils n'écouteront, dans quelques semaines, sur la plage où les appellera leur plaisir, la plainte profonde de l'Océan, grondant en sourdine sous les flonflons du Casino. — Cependant l'Océan existe, s'irrite, mine la falaise qui peut en un instant s'v abîmer.
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J'ai dit ce que nous vîmes à Monipcllior durant celte journée du 9 juin qui restera une date historique. Pourquoi tous ces hommes étaient-ils là? Parce que tous souffraient de la gène, et heaucoup de la faim : dans plusieurs cantons de l'Aude et des Pyrénées-Orientales, les travailleurs de la terre ne mangent plus qu'une fois par jour. Parce que les moins atteints cédaient à un irrésistihie élan de pitié fraternelle. Ce mot de solidarité, si fort à la mode, et dont se servent ailleurs des malins pour amuser des naïfs, signifie aujourd'hui une réalité dans le Midi misérahle ; le mot de passe maçonnique y redevient l'expression d'un sentiment vrai, profond. Les comités viticoles — le seul pouvoir local qui suhsiste dans l'effondrement de tous les autres — s'imposent et imposent à leurs membres des sacrifices méritoires pour soulager la détresse des populations.
Je me proposais d'étudier ici les causes du mal et ses remèdes possibles. Les causes sont anciennes, nombreuses. La mévente du vin est sans doute le factsur principal de la crise ; mais si elle a pris les proportions d'un désastre,
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c'est qu'elle sévit sur un pays désorganisé, désarmé.
Les organes régulateurs des transactions, le commerce, la banque, ont été faussés ou détruits par l'excès de notre centralisation. A la suite des grands changements qui ont transformé l'ancien outillage économique, une région particulière de la France ne peut plus vivre qu'à la condition d'être très prospère, ou secourue par l'État ; elle n'est plus outillée pour lutter avec ses propres forces contre un fléau. Le protectionnisme, divinité fallacieuse, se venge d'adorateurs à qui elle a fait perdre le sens de LelTort individuel. On attendait de l'État, on ne savait et l'on ne pouvait plus entreprendre, avec les ressources provinciales quil absorbe, des travaux nécessaires, canaux, adductions d'eau, qui permettraient aujourd'hui de varier la dangereuse monoculture de la vigne ; et l'État, uniquement soucieux de vivre au jour le jour, a négligé ces travaux ; il s'est contenté de distribuer copieusement les menues prébendes électorales. Là où il eût fallu la longue prévoyance d'un Golbert, d'un Turgot, d'un Bonaparte, on n'a trouvé le plus souvent que le charlatanisme de Bilboquet.
En ce moment, les malheureux viticulteurs sont déchaînés contre la fraude, qui rencontrait naguère des complaisances chez beaucoup dentre eux; contre le sucre abhorré,
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contre celte betterave que les manifestants de Montpellier injuriaient sur leurs écriteaux, et qui prenaient dans leurs imaginations la figure d'un monstre du ^ord, énorme bète symbolique d'un roman de Zola. Je crois qu'il y a un peu d'exagération dans la fureur qui accuse de tout le mal ce seul ennemi ; mais le peuple ne serait plus lui même si l'impunité des fraudeurs n'était pas le levier révolutionnaire qui le met en mouvement. Ce peuple a compris soudain qu'en réclamant l'application des lois, il ne demandait rien moins qu'un cbangement radical du régime politique. Grand fraudeur grand électeur, donc grand protégé. De là le revirement unanime des esprits : voic^ nos gens qui dénoncent avec exécrai ion les mœurs qu'ils ont créées, les hommes qu'ils ont choisis.
Je voulais examiner à loisir les données complexes du problème méridional ; je sens qu'à cette heure une froide étude économique serait inopportune et imporlune, presque ridicule. On ne professe pas dans le temps que la maison brûle. Les événements se précipitent, le sang va peut-être couler. Je me souviens de la fable V Enfant et le Maître d'école ; elle m'avertit qu'il serait cruel de rabâcher d'amères vérités à des malheureux qui ont pu se tromper, au moment où l'on va frapper sur eux, sans discernement, je le crains.
Paris et ses dirigeants ouvrent enfin les
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yeux sur la gravite d une silualion fpi'oii ne voulait pas voir. Klles ne soûl plus de saison, les solles plaisanteries sur u le Midi qui bouge » ; vous n'imagineriez pas le mal qu'elles ont fait, dans les populations qui les prenaient comme dos insultes à leur misère. Insultes aussi, à leur estime, le lent Irain-train des débats parlementaires, les fiascos des jnojels de loi impatiemment attendus. J'ai vu l'exaspération suscitée par le compte rendu de la séance matinale du vendredi 7 : je me figure aisément ledel produit par les dépèches qui annoncèrent, lundi soir, le rejet du premier chilïre proposé pour la surtaxe des sucres.
Paris est à demi éclairé. Cependant on y parle encore de « faire agir » les préfets, procureurs, commissaires; on semble ignorer que ces mots d'habitude n'ont plus de sens, au moins dans trois départements ; pas plus qu'ils n'en avaient dans ce même Paris le soir du 24 février i848 ou du [\ septembre 1870. La troupe .'^ Quiconque a causé là bas avec des officiers sait quïl n'y a plus à compter sur les soldats du recrutement régional. Constatation infiniment douloureuse pour ceux qui placent au-dessus de tout le devoir militaire ; il y aurait pourtant quelque injustice à confondre les répugnances et les entraînements de ces soldats avec l'odieux parti pris de l'antimilitarisme doctrinal. Fils et frères de ces manifes-
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tants pacifiques qui crient la misère commune, quelques mois de caserne n'ont pu leur donner l'héroïsme qu'il fautlrail pour marclier c(jnlie des parents dont ils partagent les senlinients.
Des régiments dautre origine vont pailir, dit-on, pour remplacer ceux de la région, pour assurer l'evécution de mandais d'arrêt décernés contre les membres du comité d'Argelliers. Je sais quelle réserve s'impose à qui conseille sans péril, sans porteries lourdes responsabilités de l'action ; mais, si ce que Ion raconte est vrai, je ne puis me tenir de dire qu'à mon sens les premiers coups s'égareront. « Ceux d'Argelliers » sont de braves gens, des cœurs droits. Ils constituent à cette heure la seule autorité morale, effective, aveuglément obéie d'Aigues-Mortes à Port-Vendres. Ils sont les vrais représentants de ce pays, investis par l'acclamation populaire. A de très rares exceptions près, la représentation législative n'existe plus aux yeux de ses mandants, elle ne peut plus être un intermédiaire elïîcace.
On a prétendu que le comité réclamait la démission des sénateurs et députés : c'est faux, arclîifaux; il a toujours dit, et chacun l'approuve : « Qu'ils restent, qu'ils se débrouillent, nous n'avons que faire de leurs démissions, nous ne leur donnerions pas de successeurs. »
« Ceux d'Argelliers » ont pu s'abuser dans
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le choix des moyens adoptés pour une proteslalioii, et une obslrucliou qu'ils voulaient pacifiques ; mais ils ont prouvé leur modération, leur horreur de la violence, et, si l'on peut le dire, leur esprit d'ordre dans le désordre. Au prix d'ellorts incessants, ils ont refréné les passions de la foule. Ah ! je sais bien qu'ils ont commis le crime irrémissible ! ils ont fait pour un temps l'union de tous les esprits, de tous les cœurs, dans un seul sentiment, en dehors de toute préoccupation politique. Du coup, ils ont ébranlé, ruiné peut-être pour jamais un système, un personnel, une féodalité qui ne vivait que des luttes politiques, de l'exploitation des vieux dissentiments. Cela ne leur sera point pardonné. Il n'en est pas moins vrai qu'à cette heure décisive, si l'on voulait faire abstraction des blessures d'amour-propre qui ne devraient pas compter, c'est avec eux qu'il faudrait s'entendre pour agir sur les masses dont ils possèdent la confiance, pour prévenir d'irréparables malheurs.
J'ai idée que ces hommes de bonne volonté ne resteraient pas sourds à un appel fait de haut à leur patriotisme. J'ai entendu formuler cent fois' l'un des griefs du Midi : « Eh 1 quoi ? la plupart des gouvernants sortent toujours de chez nous, depuis les sous-secrétaires d'Etat jusqu'au Président de la République, et ils nous abandonnent, ils nous méconnaissent! » Si la
plus haute autorité du pays, avec le prestige ([u'elle garde sur ces populations, donnait un démenti éclatant à ce reproche inspiré par la mauvaise humeur, qui sait ce que pourait encore un cri spontané du cœur, un geste large, une main tendue sur ces vignobles où l'on a peiné ensemble ?... — « Vous rêvez », s'écrie le lecteur. Le lecteur a sans doute raison. Il est malheureux que les politiques ne rêvent jamais.
On va donc essayer de jeter en prison « ceux d'Argelliers ». Le bruit court qu'ils témoigneront jusqu'au bout de leur abnégation en se laissant faire sans résistance. Mais pourra-ton empêcher un peuple fanatisé de se ruer sur les agents d'exécution ? Ah ! ce ne sera pas aussi facile qu'un inventaire ! Et quand on aura supprimé ces freins modérateurs, les populations soulevées resteront à la discrétion des éléments de désordre, cjui attendent leur heure. ÎSe vous y trompez pas, c'est un pays à reconquérir, comme au temps de Simon de Montfort. 11 faut bien le dire, et j'y reviendrai : la notion de la patrie indivisible, déjà si discutée par des alliés prépondérants dans les Conseils gouvernementaux, n'a pas pour les Catalans, pour leurs voisins immédiats, la puissance sacrée qu'elle conserve pour nous. On a lu hier les considérants de la démission donnée par le Conseil d'arrondissement de Béziers : ils opposaient « les La-
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tins du Midi aux Barbares du Nord ». Après sept cents ans, les morts parlent, les morts haïssent, dans ces villes jadis broyées par la croisade septentrionale, — Béziers, Narbonno. Garcassonne. Va-ton la recommencer? Les mœurs ont un peu changé, nous ne verrions pas sans quelque tristesse massacrer des foules désarmées.
Dans ce duel si inégal à première vue, le gouvernement central, avec l'ordre, la décision, la suite dans les résolutions qu'on lui connaît, aura à lutter contre l'unanimité des sentiments et la détermination farouche du petit pays révolté. Le gouvernement central dispose de grands moyens, de nombreux régiments. Est-il sûr d'aAoir pour lui, dans cette France qui doit l'aidera faire respecter la légalité, tous ces régiments invisibles sans lesquels on ne peut rien et qui parfois lâchent pied à l'improviste. tous ces soldats secrets qui font brusquement défection au fond des âmes, — les idées, les sentiments, les traditions ou les nouvelles aspirations de citoyens très français, ceux-là, mais qui ne professent peut-être plus, pour leurs maîtres légaux, la foi enthousiaste que les vignerons du Midi ont vouée au gouvernement illégal d'Argelliers ?
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Notre plus grand sujet d'iiKjuiétude doit être riricompréhensioii réciproque qui élargit chaque jour le fossé entre les gens des bords de la Seine et ceux de la rive méditerranéenne. Deux mentalités dilïcrentes se créent, les mots n'ont plus le même sens ici que là-bas. Écoutez les correspondants de nos grands journaux, sans distinction de couleur politique ; à peine arrivés sur les lieux, ils dénoncent l'égarement de l'opinion parisienne, son ignorance des réalités ; ils nous crient ({u'elle fait fausse route ; et je crois savoir que tel est le sentiment des olficiers réfléchis, envoyés du Nord pour exécuter dans le Midi une besogne aussi vaine qu'attristante.
Remontons de quelques jours en arrière, regardons et classons avec sang-froid des faits ([ue l'on brouille pour les mieux dénaturer. Du 1 1 mars au 9 juin, sous l'impulsion d'hommes dévoués qui se sont juré de remédier à la misère commune, des manifestations pacifiques se succèdent, chaque fois plus imposantes ; elles réclament l'application aux fraudeurs des lois existantes, le vote d'une nouvelle loi qui satisfasse les vœux des viticulteurs. Quelquesuns de ces vœux sont justes, d'autres excessifs,
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dilïîcileinent conciliahles avec les intérêts des agriculteurs du Centre et du Nord ; ceci est matière à discussion. Mais les manifestations n'ont rien (jue de légitime ; on les tolère, on les facilite, coiniuc c'est l'usage de tous les pays libres.
Le 9 juin, à Montpellier, le dernier meeting oITre un spectacle sans précédents; il confond l'imagination par le nombre des manifestants, par l'unanimité et l'intensité de leurs sentiments, par l'admirable discipline de ces foules. Un vieux Montpelliérain qui a longtemps habité l'Angleterre médisait : « Je ne reconnais plus mes compatriotes ; ce sont des Anglo- Saxons : ils rendraient des points pour le calme et la sagesse aux processions de llyde Park. »
A ce moment arrivent les dépêches de Paris ; elles disent comment traîne au Palais- Bourbon un travail piteux ; on le sent, on le voit distrait, paresseux, incapable d'aboutir sans un violent coup d'aiguillon. L'indifférence et l'incohérence du monde gouvernemental, parlementaire, apparaissent comme une provocation à ces masses souffrantes, concentrées sur une seule idée, irritées de ne pouvoir communiquer leur émotion aux maîtres lointains de leur sort. N'espérant plus aucun secours de ces maîtres sourds à leurs plaintes, elles reportent toute leur confiance, toute leur obéis-
sance passive aux hommes de bonne volonté qu'elles ont choisis pour guides, aux membres des comités viticoles et du comité directeur d'Argelliers.
Tous acclament d'un même cœur les deux moyens d'obstruction imaginés par ces comités pour peser sur l'inertie gouvernementale : grève de l'impôt, grève des municipalités. Mesures anormales, illégales, c'est certain ; mais bien anodines et inotTensives, si on les compare aux catastrophes et aux crimes qu'une répression maladroite de ces légers délits va enfanter. Le refus de l'impôt, déjà réalisé en fait par l'impossibilité de payer où se trouvent bon nombre de ces contribuables, ne signifiait en vérité qu'un retard dans les recouvremients, jusqu'au jour où une détente de la crise économique réconcilierait contribuables et percepteurs. La suspension de la vie municipale et administrative, par cela même qu'elle pèse lourdement sur les inventeurs de ce stratagème, aurait vite lassé les victimes volontaires qui en font l'expérience. Fallait il prendre au tragique ces gestes de la mauvaise humeur méridionale ? On les eût pris avec plus de philosophie si des raisons profondes — j'essayerai de les dégager tout à l'heure — n'avaient pas exaspéré le pouvoir central, ses agents et ses députés, contre le pouvoir moral, sans investiture officielle, qui dirige en la con-
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tenatil l'exaspération des niulheureiix vignerons.
Si sévèrement que l'on veuille qualifier le désordre adininistralif décrété le 9 juin, il faut reconnaître (juc, JLis(iu'uu uj, l'ordre nialcricl n'en recrut aucune atteinte. Des informations tendancieuses ont grossi à plaisir, pour la presse parisienne, de menus incidents comme il s'en produit fréquemment sur le boulevard Saint-Michel. J'ai assisté aux deux bagarres de Montpellier, le 10 et le 11 ; camelot arrêté par un policier trop zélé, relâché sur l'intervention de deux membres du comité d'Argelliers, qui calmèrent aussitôt l'etTervescence des promeneurs ; gourmades entre sillonnistes et apaches, à l'issue d'une conférence intempestive donnée par le Sillon. D'autres apaches tentèrent à Béziers un coup de main contre la sous-préfeclure : dans l'opinion unanime du pays, ces malfaiteurs obéissaient à une instigation politique, ils opéraient pour le compte de quelques agitateurs professionnels, très dépités par le grand courant d'union pacificatrice qui emportait le gros de leurs troupes.
Ces trois faits divers ont été vite oubliés dans la tranquillité absolue des villes et des campagnes, dans la cordialité des relations qui effaçait toute trace des anciens contlits entre riches et pauvres, patrons et ouvriers,
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conservateurs et soeialistes, tous unis dans un même sentiment, dans une même obéissance auxdirections des comités viticoles. Pas d'infractions aux règles recommandées par ces bons citoyens, qui ne cessaient de prêcher le calme, la dignité dans la protestation, le respect des lois, des biens et des personnes pendant la suspension de la vie municipale. Les plus turbulents d'habitude furent exemplaires dans leur conduite jusqu'au 19 juin.
A l'aube de ce jour, des régiments et des brigades de gendarmerie fondent sur Narbonne, sur le village d'Argelliers : tout ce déploiement de forces pour arrêter une demi-douzaine d'hommes ; ceux-là mêmes qui pacifiaient l'esprit de colère dans le peuple dont ils étaient l'unique espoir. Ils n'opposent aucune résistance, ils en détournent à grand'peine leurs amis. Les membres du comité que l'on n'a pas appréhendés sur l'heure vont, dès le lendemain, se constituer prisonniers à Montpellier ; non point par lâcheté, mais, conmie ils l'ont écrit dans une lettre que Ton s'est bien gardé de publier à Paris, pour conjurer les violences 011 allaient se porter leurs défenseurs. — Quant au maire de Narbonne, M. FerrouL je sais tout ce qu'on peut alléguer contre lui ; je crois que la plupart de mes lecteurs s'entendraient avec M. Ferroul sur fort peu de sujets; il n'en jouit pas moins d'une popularité prodigieuse
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dans Narboniie ; jusqu'à la dernière minute, sa présence el ses conseils ont mainlcnu l'ordre dans celte ville inllanimable. Il aime la mise en scène, les drapeaux noirs sur l'hôtel de ville, les écharpes jetées au vent; franchement ces jjestes un peu encombrants sont moins funestes que les balles qui ont plu de tous cotés après son départ. Notre gouvernement at il oublié le premier principe de l'art politique, qui est de se servir d'instruments que l'on n'aime guère, que l'on n'eût pas choisis, lorsqu'ils assurent cette paix civile que l'on se sait impuissant à rétablir sans leur secours !•
Aussitôt après les arrestations, une vague de fureur a bouleversé tout le pays ; plus il arrivait de troupes pour la refouler, plus elle s'irritait. Nul n'ignore ce qui en est résulté : saccages, incendies, massacres où l'on ne sait qui est le plus à plaindre, du pauvre soldat qui perd la tête et tire sans ordre, du civil désarmé qui succombe et dont le seul crime fut une protestation éperdue ; enfin, la suprême douleur, la suprême honte, un régiment qui tourne, passe en armes au camp de l'émeute!
Il y serait peut-être encore, si deux membres du comité d'Argelliers, oubliés par la première charrette, n'avaient fait rentrer dans le devoir les mutins militaires et civils. Incomplètement présentée dans une première version de l'incident, la vérité s'est vite fait connaître :
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seule l'autorité morale de M M. Marly et Palazy a eu raison de la rcvoUc; ils ont encadré l'olTicier général qui ramenait les égarés à leur caserne. Le lendemain, une bande de paysans séquestrait et maltraitait un sous-préfet; il a fallu réveiller dans leur prison, par ordn; du procureur, Richard et Cathala ; quel(|ues lignes signées de ces noms respectés ont convaincu les paysans; l'infortuné sous-préfet n'a dû son salut qu'aux braves gens tenus sous les verrous par son collègue de Montpellier. Comble d'ironie ! Le gouvernement est contraint de recourir à l'intervention de ces prétendus ennemis de l'ordre, partout où il se voit impuissant à réprimer le désordre que ses mesures inopportunes ont déchaîné .
Cependant, on jette une armée de quarante à cinquante mille hommes sur une région où il n'y a pas un seul groupe en armes. Pourquoi.** Pour garder trois préfets, une demi-douzaine de sous-préfets, et cinq détenus qui maintenaient à eux seuls la paix publique dans cette région. J'entends parler d'accalmie, d'apaisement, parce qu'il n'y a pas eu de fusillades pendant quarante-huit heures. Payez-vous de mots. Il n'y aura probablement plus de soulèvements, dans les villes où l'on compte aujourd'hui presque autant de soldats que d'habitants, dans les campagnes où il en sera bientôt de même. — u Nous serons obligés d'occuper
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niilitairoiiieiiMoute la campafj^nc », disait avanthier le eolonel Gérard à un interviewer. — Et après? Maîtriserez-vous le durable soulèvement des âmes? Tous nos informateurs sont d'aecord sur la sombre résolution (ju'ils constatent ehez CCS paysans. C'est cruel à dire : mais sachez bien qu'ils voient la conquête de leur sol par nos régiments de France du même (eil que les Londjards, ]ors(]ue ceux-ci pliaient sans désarmer sous l'occupation autrichienne. On parle de fédéralisme, de séparatisme ; ce n'étaient que de mauvais germes,- clairsemés, oubliés en temps normal ; vous allez les faire éclore dans des milliers de cœurs. Vous créez une Vendée ; une Vendée sans armes, mais qui sera aussi récalcitrante que l'autre. De longues années passeront, avant que ces gens pardonnent le meurtre de leurs filles, tuées par des Français qu'ils appelleront désormais des étrangers ; avant que les pères cessent de léguer certains noms à la malédiction de leurs fils.
Je n'ai de penchant pour aucune des sensibleries à la mode. Je crois qu'il y a de tristes heures où il faut verser un peu de sang pour en épargner beaucoup. Une société a le droit et le devoir de se défendre, lorsque quelquesuns de ses membres menacent la sécurité, la liberté, la propriété des autres. Peut-on arguer d'un danger de cette nature dans l'affaire du Midi? Les vignerons désespérés ne menaçaient
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lien, ni personne. Toutes les haines sociales étaient oubliées ; mêmes les plus tenaces, les haines religieuses ; on a pu voir à Narbonne un spectacle qui eût paru invraisemblable il y a quelques semaines : des cercueils fraternellement conduits au cimetière, l'un par le clergé, les autres par des libres penseurs. Disons-le en passant, puisque l'on dénonce dans le mouvement « la main de la réaction » : ce sont de singuliers réactionnaires, ces secrétaires des Bourses du travail qui se font enterrer civilement.
Les vignerons ne demandaient au début que des facilités pour vendre leur vin. Si leurs raisonneinenis économiques étaient erronés, s'ils les ont appuyés par un « sabotage » enfantin de la vie municipale, ce n'était pas raisons suffisantes pour humilier leur fierté en inondant leur pays de troupes, pour les acculer à la révolte et les fusiller dans leur affolement. Ils réclament aujourd'hui l'élargissement des hommes qui se sont dévoués pour eux, qui ont mérité leur confiance. Comment voulez-vous qu'ils comprennent, lorsqu'ils voient ce brave Cathala, si actif, si utile, si estimé, Cathala et tous « ceux d'Argelliers >< jetés en prison par des magistrats qui négligeaient de poursuivre les gros fraudeurs ?
Telles difficultés surviennent oii il est fort malaisé d'indiquer le remède. Ce n'est heureu
sèment |);is le ras dans l'einbairas où s'est mis le gouvernement. Le remède au mal le plus pressant, toutes les voix autorisées vous le signalent : Conseils départementaux, Chambres de commerce, députés de la région peu suspects de tendresse pour les nouveaux favoris d'une clientèle c[ui leur échappe. Tous vous crient : Relâchez ceux (|u'on n'aurait Jamais du arrêter, ces honnêtes gens qui se proclament loyalement français et républicains, qui auront seuls le pouvoir d'apaiser les colères, s'il n'est pas trop tard ! D'un geste touchant dans sa gaucherie rustique, Marcellin Albert est venu implorer l'élargissement de ses camarades, il a renouvelé en leur nom l'engagement de faire la pacification, pourvu que l'on ne demande pas à ces hommes de trahir la cause qu'ils ont promis de défendre. « Ceux d'Argelliers » ont pour garant la plus haute autorité morale du pays, le grand évêque de Montpellier. Dans l'admirable lettre qu'il écrivait à ses amis, Mgr de Cabrières disait : « Mon cœur est avec tous ceux qui souffrent, a^ec les prisonniers dont j'oserai dire qu'ils n'ont rien voulu f{ui fût contre la justice ou contre la loi, et que, à leurs yeux, la légitimité du but a couvert l'apparente illégalité de certains actes ou la violence de quelques paroles. »
Pourquoi donc ne se rend-on pas à ce vœu unanime? D'abord parce que M. le pré-
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sideiit du Conseil est suggestionné par des souvenirs historiques hors de propos. Il pense certainement à la Convention, aux grands ancêtres qui écrasaient « lliydre du fédéralisme », quijetaient les armées de la République indivisible sur les insurgés du Midi. Assimilalions trompeuses ! Je ne vois pas de Convention au bout du pont de la Concorde ; et les vignerons ulcérés ne sont point encore des révoltés antipalriotes. Si vos procédés terroristes font d'eux des chouans méridionaux, ce sera que vous l'aurez bien voulu. Oui, je crains qu'une fantasmagorie d'histoire ne soit l'origine de l'erreur gouvernante ; mais il y a en plus, il y a surtout les raisons profondes auxquelles je faisais allusion plus haut.
Cette crise grave fait apparaître partout des vérités cachées sous les mensonges conventionnels dont on nous a gavés. L'une de ces vérités est que chaque groupe humain découvre d'instinct, aux heures critiques, ses chefs naturels, les autorités morales et sociales dignes de le conduire ; élus que le peuple acclame sans élection formaliste, qu'il substi tue en un clin d'œil aux représentations de façade, laborieusement désignées par les bulletins de vote, les scrutins truqués, les mécanismes constitutionnels. — On a vu hier comment les représentants pour rire étaient accueillis dans leurs Circonscriptions ; on voit
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depuis qiiolqiios semaines comment sont reconnus, suivis, obéis les vrais représentants des senliin(>nls et (les intérêts de la région. — Exemple redoutable el <|ni pourrait être conta- Sfieux ! Je l'ai déià dit ici, ce n'est rien de moins que l'écroulement d'un système et la ruine d'un personnel. On comprend que notre Parlement épouvanté se soit solidarisé avec le minisire qui lui fait partager d'écrasantes responsabilités. C'est le suicide de l'homme qui se tue par peur de mourir : les médecins savent que ce cas d'aliénation n'est pas rare.
« Ceux d'ArgcUiers » ne se doutaient guère qu'avec leur simple dévouement, leurs appels à l'union, leur rapide conquête de la confiance populaire, donnée sans réserve à qui la méritait, ils mettaient en lumière une loi spéciale, une loi humaine qui reprend parfois ses droits à rencontre des lois artificielles. C'est pourquoi ils sont en prison. Mais il n'est au pouvoir de personne d'emprisonner la vérité qu'ils ont fait entrevoir.