PREFACE LV
s'était affermie avec les années. Simple aussi est la tombe où nous l'avons laissé. Un jour viendra sans doute où ceux qui l'ont admiré et aimé demanderont pour lui ce qu'il allait demander pour Brunetière, mais point n'est besoin d'un buste pour que son souvenir demeure gravé dans la mémoire des uns et des autres comme celui de l'un des meilleurs écrivains qui aient honoré notre langue, et de l'un des êtres les plus nobles qu'il leur ait été donné de rencontrer et de saluer dans le chemin de la vie.
Dans cette esquisse liâtive, je me suis surtout efforcé de peindre Vogué tel que je l'ai connu et que je crois l'avoir compris. Je n'ai pas entrepris de porter un jugement sur son œuvre. Si j'avais à le faire en deux mots, je dirais qu'elle présente ces deux caractères : variété et noblesse. 11 a brillé dans tous les genres, histoire, roman, critique, et je voudrais que notre langue me fournît un autre mot que ce dernier, car il ne l'aimait pas. Je dirai donc, empruntant ce terme à la langue anglaise qu'il a été un
essayist sans égal. Il a traité de tous les sujets littéraires, politiques, artistiques, diplomatiques avec une égale aisance, semant à pleine main et avec profusion les idées, comme un semeur jette sa graine à la volée. Parfois il les entremêlait de prédictions. Toute graine n'est pas également féconde et toutes ne lèvent pas. Parmi ces idées, les unes étaient profondes, hardies, justes; les autres un peu téméraires et paradoxales Parmi ces prédictions, quelques-unes se sont réalisées ; d'autres semblent avoir été, jusqu'à présent, démenties par les faits. Mais il n'en reste pas moins que tous les problèmes qui ont préoccupé notre âge ont été soulevés par lui et envisagés sous leurs diverses faces. Il n'y a j^as d'œuvre contemporaine qui fasse penser autant que celle de Vogué, en raison même de la multiplicité des questions qu'il y agite, dont il vous invite à chercher la solution avec une bonne foi parfaite. « Chez tout homme de notre temps, at-il écrit, l'esprit est un champ deconflits •,tout ce qu'on a droit de lui demander, c'est une sincérité absolue dans l'exposé de ces conflits. » Et il pousse la sincérité jusqu'à, d'unvolumeà l'autre, faire ingénument l'aveu de ses contradictions.