‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 4 sur 36 · PREFACE LVII · texte numérisé non relu

PREFACE LVII

L'œuvre de Vogiié n'en présente pas moins une grande unité par sa constante noblesse : noblesse de forme ; noblesse de pensée. Jamais sous sa plume un terme qui soit bas ou une comparaison vulgaire ; jamais, dans ses romans, une peinture qui soit choquante. Et jamais non plus de jugement qui ne réponde à quelque conception élevée de la vie et des choses. Les idées générales sont parfois d'une tristesse philosophique ; mais cette tristesse est combattue, toutes les fois qu'il s'agit des choses contingentes de la politique ou de l'histoire contemporaine, par une invincible confiance en la vitalité de la France. Vogiié était souvent mélancolique ; il n'était jamais pessimiste. Il trouvait des raisons d'espérer, aux heures douteuses et sombres, soit dans l'histoire même de notre pays, dans ses vicissitudes passées, dans ses rebondissements du fond des désastres, soit au contraire dans tels symptômes nouveaux, dans tels ou tels faits secondaires, et insignifiants aux yeux du vulgaire, mais aux siens, souvent plus clairvoyants, pleins de promesse. Sous la feuille ou sous la fleur flétries, il voyait pousser le vert bourgeon.

On retrouvera ces deux qualités mai-

tresses de Vogué dans ce nouveau volume intitulé, suivant une indication donnée par lui : les Roules. Ces routes ne sont pas seulemenL celles où il nous a si souvent conviés à le suivre et qui le conduisaient en Orient ou en Russie. Ce sont encore, comme il le disait dans la préface d'un précédent volume ; « les routes inconnues qui mènent vers les larges échappées de ciel, vers les grands fonds d'histoire, partout où il y a chance de perdre terre, de déployer ses ailes, de s'envoler dans l'au-delà ». Une division, que je suis loin de critiquer car elle est 1res judicieuse, a essayé d'introduire un certain ordre dans la variété des articles qui composent ce volume en les distinguant ainsi : Orienl el Russie, Visions françaises. Hommes d'élal el hommes de leltres. Je ne sais cependant si l'ordre tout simplement chronologique n'aurait pas encore mieux montré avec quelle agilité ce brillant esprit passait sans effort, à un mois, parfois à une semaine de distance, d'un lieu, d'un sujet, d'un personnage à un autre : d'Eléphantine à Reims, de Karnak à Saint-Pétersbourg, de la crise viticole à l'expansion coloniale, de Brunetière à Galiffet, de Marcellin Albert à d'Aerentlial. On ne lira pas sans émotion l'adieu adressé par lui au vieux soldat qu'il

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décrit sur son lit de mort : « Couché, pas nbatlu. )) Et encore celui où il déplore la mort prématurée de l'ami qu'il devait si tut rejoindre dans la tombe. L'article sur le baron d'Aerenthal mérite aussi d'être remarqué. Vogué pouvait, comme tout le monde, se tromper parfois sur les hommes ; mais il a vu singulièrement juste, lorsque, parlant du nouveau ministre de l'Empereur François-Joseph qui avait été, il y a un quart de siècle, son collègue à Saint-Pétersbourg, il disait : « Je serais bien surpris si ce nouveau ministre se contentait d'être, suivant la formule fameuse, un brillant second et s'il ne marquait pas sa place aux tout premiers rangs de la politique Européenne .»

C'est une heureuse pensée d'avoir donné comme épilogue au volume deux articles intitulés, l'un : Une grande année, l'autre : Ceux de Bir-Taouii. La grande année c'est l'année 1909 qui ne mérite pas le dédain avec lequel en parlent « ceux qui rapportent tout à la politique, à ses pompes ou à ses œuvres. » Elle fut grande parce qu'elle fut marquée a par le prodigieux effort de l'homme pour mieux connaître et pour étendre les limites de sa cage. » Elle fut grande parce qu'elle est celle de l'explo-

ration du pôle Sud et de la semaine d'aviation de Reims.

Quant à Ceux de Bir- Taouil, ce sont le officiers et les soldats qui ont succombé dans des parages lointains et sans qu'on sache encore comment, pour assurer à la France la possession de l'Ouadaï, et en particulier les capitaine Alsacien Fiegenschuh « dont l'ascendance, l'éducation, les sentiments, la vie et la mort nous reportent à des façons de penser et de sentir trop oubliées, à des grandeurs morales et nationales dont le sens s'oblitère ; sens qu'il faut ressusciter si nous voulons vivre d'une vie civique digne de ce nom ».

En terminant cet article qu'il écrivait un mois avant sa mort, Vogué exprimait le désir qu'un bref exposé du drame de Bir- Taouil fut rédigé dès qu'on en connaîtrait les détails et que l'obligation fût imposée à tous les instituteurs de donner lecture de ce récit aux enfants des écoles. « A ceux qui s'acquitteraient de ce devoir de tout leur cœur, on pourrait, disait-il, confier en toute sécurité le soin de former l'âme des petits Français ». Pour moi, je ferai un autre vœu, à peu près semblable : c'est que dans l'œuvre si riche, si touffue de Vogué, on fasse choix

pour les réunir en volume, d'un cerlain nombre de morceaux. Il ne sera pas difficile d'en trouver beaucoup où l'élévation des sentiments le dispute à la perlection de la i'orme, et je voudrais que ce recueil soit inscrit sur la liste des ouvrages dont l'emploi est autorisé et recommandé dans les établissements d'enseignement publics ou privés. Aucune lecture ne serait mieux faite pour former à la notion du devoir et de la patrie « l'âme des petits Français ».

Quoi qu'il en soit de ce vœu, l'œuvre de Vogué n'a pas besoin pour vivre d'une estampille ofQcielle : elle porte en soi les conditions de la durée. Si l'usagé était encore, comme au temps des éditions romantiques, de graver quelque emblème au frontispice des livres, j'aurais voulu qu'à la première page de celui-ci on grave un scarabée. Vogué a souvent parlé, et encore dans ce dernier volume, à propos d'une récente découverte faite à Karnak « de ces insectes à métamorphoses, qui cachent d'humbles ailes sous leur dures élytres, comme le savant, le vrai savant, cache un rêve sous ses rudes travaux » et dont le nom hiéroglyphique signifie devenir. Dans leurs tombeaux, les Egyptiens mettaient un

scarabée sur chafjuo momie, à la place du cœur. Pour eux celle l'rèle bestiole était l'emblème de la durée. Un scarabée gravé à la preiuière page du dernier livre de Vogué eût été aussi un emblème, l'emblème de son œuvre et de son âme.

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