GALLIFFET
de France et d'Europe, ces syllabes prédestinées évoquaient la vision d'un panache de plumes de coq, — Gall us factus, comme il aimait à signer, — plumes ébourilTces par le vent do la charge sur le haut shako du vieux modèle. Avec sa silhouette martiale et provocante, lorsqu'il descendait les Champs-Elysées, toutes les armées d'antan passaient, ressortaient de l'Arche derrière lui ; toutes celles qu'on ne re verra plus.
Un soir, dans une réception à la Présidence, il promenait à travers les groupes cette tête qui sollicitait et soutenait tous les regards : osseuse, expressive, sculptée à pleins reliefs, caractéristique du type provençal dans les régions où les Sarrasins ont laissé de leur sang ; militaire surtout, inséparable du képi, et déjà historique, évocatrice d'images lointaines pour les jeunes générations. — Albert Sorel prit le bras de Léon Bonnat : « Dépèchez-vous, dit Sorel, de mettre cette figure dans votre galerie ; c'est la dernière d'une espèce disparue ; on n'en refera plus, le moule est brisé. » L'historien disait bien. Si GallifTet resta populaire, malgré tout, dans la ville où il avait durement sabré, c'est que la France reconnaissait en lui une chère figure d'elle-même, une des attitudes où elle s'aima le mieux.
Je l'entrevis pour la première fois — si cela peut s'appeler voir — dans la foulée rapide des
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chevaux, sur les pentes du Calvaire d'illy. Des escadrons lancés d'on ne savait où passèrent devant nos lignes, tourbillonnèrent, nous couvrirent un instant : bientôt rompus et ramenés, ce qui en restait, vers les bois de l'Ioing. Un colonel les entraînait :je n'ai su (|uc plus tard son nom et la signilication de cette charge. Dix ans après, la vie parisienne nous rapprocha. Le colonel de Sedan était devenu le général en vedette, favori de Ganibetta, les yeux fixés sur noire mirage d'alors, toutes ses ambitions tendues vers ce bâton de maréchal qu'il irait chercher dans les murs de la ville où nous ne doutions pas qu'un élu du destin le ramasserait... Le brillant viveur du second empire s'était métamorphosé en un olïicier laborieux; certes, les grelots de l'ancienne folie tintaient encore dans cette vie exubérante, mais sans préjudice d'un travail acharné. Je le revois, ardent et confiant, au printemps de 1881, à ce déjeuner chez Voisin où il m'avait demandé de le mettre en rapports avec Skobélef. Ce fut une curieuse passe d'armes entre les deux héros de même famille ; en garde l'un et l'autre, avec mêmes aspirations, mêmes coquetteries, même désir de s'étonner réciproquement. — Mais si je me laissais aller aux souvenirs, aux anecdotes recueillies pendant trente ans dans la société de Galliffet, il faudrait tout un livre... et l'heure n'a pas sonné.
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Puis, les premières désillusions, le lent évanouissement du grandrêve, pourlui comme pour nous tous; la rentrée dans la pénombre, en dépit des dignités accrues, malgré les services chaque jour mieux reconnus du rénovateur de notre cavalerie. L'avalanche boulangisto, un temps où il ne décoléra pas ; il se fachail tout rouge contre ses meilleurs amis, lui si perspicace, quand on essayait de lui faire comprendre les raisons profondes qui prosternaient la foule devant une idole sans valeur, tandis que la rare valeur dont il avait une juste conscience subissait une éclipse. Enfin, après la satisfaction platonique des hauts emplois, si vains pourun hommedecette trempe lorsqu'ils ne lui promettent plus ni action ni gloire, le coup fatal, la mise au cadre de réserve ; mort anticipée, fin de tous les espoirs, dans le cœur du soldat resté jeune de corps et d'ambition irrassasiée.
Soudain, un rebondissement inespéré. Waldeck, en souvenir de Gambetta, l'appelle au ministère delà guerre, dans la place où un chef de son mérite et de son énergie peut donner une face nouvelle à toutes choses. L'heure est formidable, la tache si ardue, si obscure, que le plus fort et le mieux intentionné y succombera, broyé par les passions exaspérées. Bravement, joyeusement, Galliffet entra dans le cyclone, comme il entrait jadis dans la
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rafale de mitraille, à Piiebla ou à Sedan. Le soir de la journée mémorable où il fit ses débuts à la Chambre, sous les oulrages dont on le cribla,jc l'attendais à dîner. II arriva après neuf heures, le teint haut en couleur, vibrant, goguenard, amusé. — « Je vous présente l'assassin... » — Et de raconter la petite fête avec une verve endiablée. Jamais je ne l'avais vu plus galant auprès des femmes, plus libre d'esprit et plus étincelantde mots. Cette bataille nouvelle pour lui avait rajeuni de vingt ans le septuagénaire ; tel il était, plein de gaie confiance en son étoile, vingt ans plus tôt, à cette autre table où il complotait la revanche avec Skobélef.
Onze mois après, démonté par l'intrigue, incapable de transiger avec son bonheur militaire, il jetait dédaigneusement le portefeuille si longtemps désiré, il traversait le cabinet de la rue Saint Dominique sans même ranger ses papiers et allait se terrer à la campagne, bouche close.
Il avait rendu un service inappréciable. Ah ! qu'ils connaissaient peu ce soldat, dans l'un et l'autre camp, les agités qui attendaient de lui qu'il livrât l'armée à leurs rancunes, et ceux qui lui jetaient d'avance l'anathème, persuadés qu'il allait trahir et désorganiser cette armée. Après quelques semaines d'observation chagrine, tous les officiers de sens rassis lui revinrent, certains d'avoir en lui un défenseur
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liabile, équitable, énergique, pr(''veiiu par une inclination naturelle en faveur de ceux mêmes qu'il ne pouvait couvrir comme il l'eût voulu. VA quel rolmslc bon sens, quelle juste vue de l'intérêt général et supérieur, quelle saine appréciation du possible dans les phrases lapidaires du fameux ordre du jour : « L'incident est clos... " — Celte nuil, en relisant ses lettres d'alors, je retrouvais la copie de l'Ordre, tracé de sa ferme écriture, qu'il m'envoyait à la campagne ; au bas, naturellement, une plaisanterie de l'incorrigible gavroche. Une pirouette après l'action hardie et forte, c'était tout lui.
Et c'était bien fini de lui, cette fois ; parce qu'il avait voulu faire la paix dans l'honneur, au lieu de servir les passions affolées. Il se confina dans une retraite qui devint peu h peu une claustration, avec la rupture de ses habitudes mondaines, avec l'abandon de ce cercle de VUnion, dernier foyer de ses vieux jours, où il avait été de tous temps le plus assidu des membres, l'enfant gâté et le boule en train. Depuis trois ou quatre ans, il menait la vie d'un moine en cellule dans les deux chambres de ce rez-de-chaussée d'où il ne sortait jamais, au détriment de sa sanlé ; jamais sauf pour ses deux débauches mensuelles, le dîner Bixio et le dîner des Débals. Au Grand Seize du Café Anglais, il retrouvait sa verve avec les visions préhistoriques de sa folle jeu
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nesse ; il racontait pour la centiènio fois, à l'usage des nouveaux venus, toute la chronique du second Empire; récits toujours renouvelés par la couleur, l'imprévu du tour, la magie évocalrice. Aux Débals, oh Léon Say l'avait amené, il s'était pris d'une affection jalouse, exclusive, pour la vieillemaison.il en avait la superstition. C'était, denoloriété publique, son journal. Je ne dis point qu'il en adoptât la politique ; il la blaguait, comme il blaguait toutes choses ; mais un respect croissant des choses de l'esprit, — le seul respect qui lui fut venu sur le tard, — l'attachait à la continuité des traditions littéraires. Et il aimait à enseigner à nos jeunes collaborateurs l'histoire, telle qu'il la refaisait.
Dans son ermitage, tant qu'il fut debout, les visiteurs amis étaient reçus avec le même empressement, la même bonne humeur dans la brusquerie gouailleuse. — On l'y trouvait à toute heure, lisant quelque livre, un ouvrage militaire ou des mémoires historiques. — - Curieux, en éveil surtout, il perfectionnait sans relâche une culture de l'esprit à laquelle il n'avait guère songé dans ses jeunes années. — Surtout, il écrivait d'innombrables billets ; il gardait le besoin de se communiquer ainsi, sans cesse. Epistolier inlassable et merveilleux, ses lettres, si l'on en publie quelque jom-, rappelleront celles d'un prince de Ligne ; par la
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jjfriKM^ aisée, riinperliiiencc sj)irilucllc, le boiilieur des trouvailles, elles sont d'un autre siècle, d "un de ces contemporains de Fontenoy, qui aurait pourtant frayé avec les gamins de Monlmartre. El ce sera un trésor d'informalions sur notre temps; soit qu'il commente les bruits de Paris, soit qu'il trace à Marienbad, durant ses cures, d'alertes croquis de la société européenne. Je me disais parfois, en sortant de chez lui : Maintenant je connais bien les deuv Mirabeau, le père elle (ils, ses compatriotes et ses pareils ; avec leurs parties de génie, avec ce qu'ils avaient d'elï'réné, d'excessif et d'insociable.
Belle retraite, en somme, dans sa dignité modeste et farouche ; épilogue stoïque de celte tragédie de trente années ; un homme supérieur et difQcile à qui sou temps refuse l'emploi des facultés où il excelle ; un attardé d'une autre histoire, aristocrate et soldat jusqu'au fond des moelles, sombrant dans une démocratie pacifiste. Il se cognait rageusement aux murs de la chambre trop basse, il demandait à tous un cheval de guerre. On ne fait plus de chevaux de guerre. Faute d'une monture à sa taille, il enfourcha des bidets politiques, qui le désarçonnèrent. Alors, la Mort du Loup, d'Alfred de Vigny, dans toute la sombre beauté de son courage.
Il y a quelques semaines, quand un mal
implacable commença de démolir ce jeune et robuste vieillard, Galliiï'et ne voulut pas qu'on vît sa déchéance physique. Sa porle ne s'ouvrit plus qu'à ses proches et à un ami intime, le plus fidèle. L'avant-veille de sa mort, comme cet ami lui disait : « X.. revient de voyage mardi, tu seras content.^ — Mardi? Je serai mort. » Ceux qui connaissaient le général entendront suffisamment l'accent de sarcasme et de décision qu il mettait dans ces n^.ots.
Nous l'avons revu après la suprême reddition, avec sa petite médaiHe de soldat épinglée seule sur le dernier uniforme. Ce qu'il y eut toujours de goguenard et de provocant dans le jeu de la physionomie avait disparu. Une sévérité du masque comme je n'en ai vu sur aucun visage aux yeux irrévocablement clos. L'air de commandement du chef qui va ordonner une dernière charge, décisive ; la dure volonté de tenir encore le coup. Il semblait que ces lèvres allaient encore s'ouvrir, dans la nuit, pour la parole historique : « Tant que vous voudrez, mon général. » — Ah! le beau soldat, couché, pas abattu.
Maintenant, le monde va le juger, avec ses partialités et ses ignorances habituelles. On redira ce que chacun savait, ce quun aveugle pourrait seul nier. Gardons pour les petits morts, qui vont vite se dissoudre, les déguisements inutiles de la vérité ; pour les grands
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mâles de cette espèce, la vérité est lu meilleure forme du respect, de la confiance dans le verdict de l'histoire. — C'est entendu, il eut les défauts de ses qualités, avec une tendance fanfaronne à exhiber les imperfections que les autres dissinmlent. Il fut mobile, outrancier, souvent brutal, dur au\ autres ; moins qu'à lui-même. On le vit parfois impitoyable au\ camarades, dans l'âpre lutte pour atteindre le but de son ambition; mais son ambition était noble, patriotique autant que personnelle ; il n'était pas un arriviste, il voulait être le vengeur, à n'importe quel prix, par n'importe quelle voie. Les mots à la mode. — prix de la vie humaine, fraternité, solidarité, — n'e.urent jamais aucun sens intelligible pour ce combattif. Frondeur et taquin comme un enfant, on le crut méchant ; seuls, ses intimes connurent les brusques et secrètes détentes de ce cœur bourru. Nul ne fut plus l'ami de ses amis, fidèle, attentif, serviable. J'apporte mon humble témoignage; diflerents de complexion, nous nous sommes mille fois querellés au sujet des idées, des hommes, des choses ; pas un jour son affection ne m'a fait défaut; un chagrin, une inquiétude, la maladie d'un enfant, il était là le premier, avec cette bonté virile préférable à tout.
Tandis que j'achève décrire ces lignes, des tambours battent, un clairon sonne, vers la
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caserne de Babylone, dans le pur matin. Pour quoi sonne-t-il encore, puisque celui-là dort? Est-ce le rappel du soldat disparu? Non; la diane ; l'appel à une aube nouvelle. Il va rentrer dans la compagnie de ses pairs, plus heureux en ce monde, un Lassalle et un Priant, un Ney et un Murât. L'historien qui prendra la peine de bien étudier Galliffet dira sûrement : Ce vaincu fut aussi bien doué que ces vainqueurs, pour les mêmes taches : elles lui manquèrent. L'historien ajoutera, je le crains : Faute d'un metteur en œuvre, la' France a encore gâché cette grande force, une de plus.
11 juillet 1909.