CEUX DE BIR-TAOLIL
sultan Doudmourrah. Au début de cette année, le capitaine Fiegenschuh, remis de sa blessure, allait poursuivre une de ces bandes dans le Dar-Messalit. Il ne disposait que de cent vingt tirailleurs noirs, encadres par les olFiciers et sous-ofTiciers blancs nommés plus haut. Surprise le ik janvier dans une embuscade, ù trois jours de marche au sud d'Abécher, près du puits de Bir-Taouil, la petite troupe a été anéantie. Quelques tirailleurs, une dizaine, croit-on, auraient seuls échappé au massacre. Si douloureux que soit ce malheur, il ne prouve rien contre la solidité et la facilité de notre établissement au Ouadai; rien sinon qu'une fois encore nous avons défié le bon sens avec le système des petits paquets. On a la prétention de conquérir, d'occuper et d'organiser un pays plus grand que la France avec un effectif total de 1,200 hommes ! Cette parcimonie serait compréhensible, s'il s'agissait de transporter au delà du Tchad des troupes métropolitaines ; mais il n'y a dans le Ouadai d'autres blancs que les officiers et sous-ofRciers de choix qui se disputent l'honneur d'y aller. Là, comme partout en Afrique, nos incomparables soldats soudanais suffisent à toutes les tâches ; encore ne faut-il pas leur demander le don d'ubiquité, le miracle d'être toujours victorieux un contre vingt. Un régiment de plus, qu'il eût été si facile de recruter dans
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nos inépuisables réserves militaires du Soudan occidental, nous aurait épargné le désastre accidentel de Bir-Taouil.
Pour le dire en passant, la cruelle leçon aura du moins un bon effet, au moment où l'on discute cette question des troupes noires dont j'entretenais naguère nos lecteurs. Parmi les arguments invoqués en faveur de ces précieux auxiliaires, je ne sache pas que l'on ait mis à leur actif la prise épique d'Abécher, la soumission de ce royaume du Ouadaï dont nous leur sommes redevables. Nous, n'avons pas encore de renseignements sur la retraite de quelques noirs qui ont survécu au guet-apens de Bir- Taouil, ils y auront montré, n'en doutons pas, la bravoure, le dévouement, la discipline de leurs aînés de 1898, cette escouade sénégalaise qui fit en bon ordre une retraite de 1,100 kilomètres, après le massacre du capitaine Gazemajou à Zinder.
Les partisans de l'augmentation des troupes noires et de leur emploi en dehors du Soudan, — c'est-à-dire à peu près tout le monde si l'on en juge d'après l'accueil fait à la proposition Mangin par l'unanimité de la presse, — ont remporté une de ces victoires blessées à mort dont il faut se défier : la promesse d'un de ces essais timides, faits de mauvaise grâce, oiil'on enterre une nouveauté gênante. Pourtant, l'idée n'a contre elle que la routine de
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iiolqiios bureaux ininistrriols, ennuyés d'ini lijuigenient dans leurs pralu|ues ou cliagrinés ar lont ce qui grandit le rôle des olïiciers ol(>niau\. (^nant aux déclaiiiationsdes ennemis Liiés de toute forte organisation militaire, elles lit t'ait long feu. De qui se moquaient-ils, jrsquils agitaient le sceptre des mercenaires ntiques et d'une Rome tremblante devant ses lliés? Ces auxiliaires barbares n'obéissaient |u'à leurs chefs nationaux, à leurs princes, orsqu'ils faisaient payer chèrement leurs ervices au maître romain. Nos Soudanais l'obéissent qu'au cadre de leurs olficiers et ousolïîciers français. Que peut-on craindre l'eux, sinon qu'ils leur obéissent trop dociement.^ On ne le dit pas, on le pense.
Héros importuns aux philosophes du paciisme, ceux dont les nobles ombres recevaient i Saint-François-Xavier nos hommages respecueux. Certes, l'action de guerre qui fauche en ileine vigueur de pareils hommes, dans des iondilions aussi atroces, est en soi une chose lavrante, révoltante pour la raison superPiîielle, et dont on voudrait éviter le retour à out prix. C'est pourtant ce scandale de la raison qui resserrait entre les cœurs, à l'église, lans cette foule d'inconnus, un lien nécessaire ît plus fort que tous les autres. D'instinct, chacun sentait dans l'assistance que ces moris sacrifiés nous sont plus utiles que des milliers
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de vivaiils. parce qu'ils mainliennenl l'idéal national, j)arcc qu'ils rachètent, parce qu'ils sauvent notre face devant le monde, un peu plus sûrement que les bons acteurs et les grands coutnriers.
Quand le fleuve débordait sur notre Paris, déjouait la science des ingénieurs, accunudail ruines et misères, on était justement tenté de le maudire; si ce fleuve tarissait subitement, avec tous les cours d'eau qui l'alimentent, l'emplacement de Paris ne serait bientôt qu'un désert abandonné par la civilisation. Est-il donc si diflicile à la raison raisoimanle de s'incliner devant les contradictions insolubles des lois fatales qui régissent notre pauvre humanité, qui enveloppent souvent leurs bienfaits de malfaisance, qui entretiennent, rénovent, ennoblissent la vie générale au prix d'inévitables et inintelligibles souffrances particulières ?
Espérons qu'il ne sera pas inutile, le sacrifice de ces vaillants. Leur chef, le capitaine Fiegenschuh, sort subitement de l'ombre modeste où il v écut et mourut, pour nous apparaître comme une figure de notre plus grand passé : figure parfaitement symbolique de tout l'ordre de sentiments et d'idées en dehors duquel les nations meurent, si brillante que soit leur apparence de vie. Un de nos confrères du Temps est allé visiter à Strasbourg les parents du capitaine : je ne sais rien de plus
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'iiKniviiiil ([uc la dosciiptioiî do co pauvre iiilc- \v\iv alsacien et la simple ilépositiori des deu\ ieillards. Ils disaient comment leur enfani, levcud'un cond)aHaid de Crimée, s'était juré de Icvenir olïieier français, eomnicnt il y avait éussi, maigre son ignorance première de notre angue ; ils montraient avec une auguste naïveté les reliques (jui consolaient leur douleur, m bout de ruban rouge, une photographie du ils recevant sa croix des mains d'un général rançais. Ils parlaient comme les personnages léjà archaïques d'un roman d'Erckmann-Charian. — L'ascendance, l'éducation, les sentinents, la vie et la mort du capitaine Fiegens- ;huh, tout nous reporte à des façons de penser ;t de sentir trop oubliées, à des grandeurs norales et nationales dont le sens s'oblitère ; iens qu'il faut ressusciter si nous voulons vivre me vie civique digne de ce nom.
Serais-je trop anachronique en souhaitant |ue le récit du Temps, avec un bref exposé de a prise d'Abécher et du drame de Bir-Taouil, [uand nous en connaîtrons les détails, soit lu 3ar tous nos soldats dans toutes les casernes, ;)ar tous nos enfants dans toutes les écoles de ^rance ? Nos voisins d'Allemagne ordonneraient certainement pareille lecture dans les leurs. — 3n se querelle vivement au sujet de l'école et les instituteurs. Une pierre de louche infaillible jour discerner le bon instituteur serait d'exiger
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de lui (m'il lût et coniiiu'iilàt ce récit dexaiit ses élèves. Celui qui s'y refuserait ou qui le ferait en rechignant n'aurait pas volé sa mise ù pied immédiate. A ceux, et je veux les croire encore nombreux, qui s'acquitteraient de ce devoir avec tout leur cœur, nous ne demanderions pas ce f[u'ils enseignent par ailleurs; on pourrait leur confier en toute sécurité le soin de former l'àme des petits Français.
26 février 1910.
TAhLE DES MATIEIIES
l'UKKACE V
[•RKMIÈRE PARTIE Orient et Russie.
Stamboul et Salonique -i
Ee scarabée de Kariiak 15
Soir tl'Eléphantinc 29
Ce qu'on voit à la Tauride 40
Notes russes : les fêtes de Gogol à Moscou . . 53