‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 35 sur 36 · CEUX DE BIR-TAOUIL · texte numérisé non relu

CEUX DE BIR-TAOUIL

L'église Saint-François-Xavier est pleine, nef et bas cc)tés, d'une foule que je n'y vis jamais aussi nombreuse, sauf le jour des funérailles de Coppée. On y célèbre devant le cénotaphe gardé par quatre faisceaux de drapeaux, les obsèques tl'un mort absent. A en juger par l'affluence, un étranger pourrait croire qu'un des acteurs les plus connus de la figuration parisienne donne là sa dernière représentation et attire tout ce monde : méprise inadmissible pour un habitué de Paris. Peu de personnages notoires, pas de dissipation ; rien de la curiosité mutuelle qui alterne avec l'ennui sur les visages, dans les cérémonies oii chacun cherche à reconnaître et à se faire voir. Aucune conversation particulière ne trouble le recueillement de l'assistance, durant le long défilé autour du cénotaphe. Mon voisin, tête énergique et grisonnante, regarde longuement la croix neuve épinglée sur le drap, il essuie une larme furtive.

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Il y a là des hommes de toute condition, amenés par un sentiment vrai. Leurs physionomies sérieuses disent qu'ils sont la force saine, tranquille, rarement manifestée, d'un pays où les autres font le bruit quotidien. Bien peu, parmi ces hommes, connaissaient celui qui les rassemble ; la plupart ignoraient, il y a huit jours, le nom et l'existence du soldat disparu dans les solitudes africaines, à des milliers de lieues de l'église où l'on prie pour lui sur un simulacre de cercueil. Ces Français savent seulement que le lieutenant Delacommune a donné sa vie pour eux, puisqu'il l'a perdue en défendant les intérêts delà France. Leur pensée réunit dans le même regret et le même hommage les compagnons de son sacrifice, le capitaine Fiegenschuh, le lieutenant Vasseur, les sous-ofQciers Breuillac et Béranger.

Ils admirent de confiance, traditionnellement. Bien rares, sans doute, ceux des assistants qui savent quelles furent l'utilité et la beauté de ce sacrifice, quelles nécessités impérieuses poussaient nos officiers au Ouadaï , quelles prouesses ils y ont accomplies avant d'y mourir. En dehors des cercles coloniaux, le grand public est très peu renseigné sur cette nouvelle page de l'épopée africaine. On a pu abuser une opinion mal préparée en débitant des inepties sur le fabuleux Ouadaï. région désertique, assurait-on, où l'ambition de quelques mili-

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tairos nous engageait une lois de plus dans une iiuitile et dangereuse aventure.

Nachligal, le seul voyageur qui ait exploré au siècle dernier une contrée interdite aux Européens par le fanatisme de ses occupants, s'était porté garant de la richesse du pays ; il y avait vu un sol naturellement fertile, al)ondant en pâturages et en troupeaux, dévasté par les pillards arabes qui n'y exploitaient que la traite des esclaves. Les reconnaissances opérées depuis deux ans par nos officiers, le capitaine Julien en tête, ont pleinement confirmé les dires de l'explorateur allemand. La richesse d'un territoire n'est certes pas une raison suffisante pour en justifier l'occupation. Mais tous ceux qui ont suivi de près la formation de notre empire africain savent que le Ouadaï est le complément indispensable de nos possessions. Les accords anglo-français avaient reconnu nos droits sur cette « sphère d'influence », jusqu'au Darfour. Droits précaires, aussi longtemps qu'on ne les exerce pas ; des concurrents plus hardis eussent été fondés à les revendiquer, si nous avions déserté notre mission civilisatrice, laissé à d'autres la tâche d'assainir le dernier repaire où le trafic des esclaves s'exerçât en grand, avec la plus odieuse barbarie.

Tant que nous n'avions pas fermé la boucle à l'orient du Tchad, éteint les foyers d'anarchie du Kanem et du Ouadaï, notre empire restait

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ouvert, vulnérable et perpétuellement menacé sur un de ses lianes. Depuis dix ans, nos avantpostes du Soudan et de l'Afrique équatoriale étaient surmenés par une lutte incessante contre les hordes qui venaient razzier nos protégés, enlever les troupeaux humains qu'elles acheminaient sur la Tripolitaine. L'intraitable confrérie des Senoussiya soufflait du Nord son fanatisme aux Arabes, maîtres et dévastateurs du Ouadaï ; elle leur fournissait des armes et lançait contre nous son instrument, le sultan Doudmourrah. Le souci de notre sécurité nous commandait l'effet décisif qui achèverait notre œuvre africaine, donnerait à notre empire les limites naturelles qui lui assignent les accords internationaux, imposerait enfin la paix française dans la vaste région où des forbans opprimaient les peuplades indigènes. Nous hésitâmes longtemps avant de tenter cet effort : elle était si bien accréditée, la légende d'un Ouadaï impénétrable, défendu par les plus redoutables guerriers de l'Afrique ! Légende aussi exagérée, l'événement l'a démontré, que celle qui prêtait une puissance invincible au fantôme Touareg, si vite évanoui lorsqu'on a marché sur lui.

Au printemps de l'an dernier, après un travail d'approche méthodique, le capitaine Fiegenschuh amenait sa petite colonne de tirailleurs sénégalais aux portes d'Abécher. C'est la

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capitale acluoilc du Ouadaï, autant que ce mot peut avoir uu seus daus un pays amorphe et anarchiquc : une ville de deux mille habitants et de sept kilomètres de tour, !)ien dél'endue par des murailles de terre battue. Doudmourrah en avait fait un camp retranché où il emmagasinait son butin et d'où son armée rayoïmait sur tout le Soudan oriental. Le i®"" juin, cette armée de 4,5oo hommes, bien pourvue de fusils modernes, alla offrir la bataille au faible contingent français : Fiegenschuh n'avait avec lui que 200 tirailleurs et 3o artilleurs noirs, 2 pièces de montagne, plus les partisans peu sûrs du sultan Acyl, le prétendant que nous protégeons et opposons à Doudmourrah, Le capilaine força ses nombreux adversaires à battre en retraite ; mais grièvement blessé par une balle qui lui traversa la gorge, il dut remettre le commandement au lieutenant Bourreau.

Le lendemain 2 juin, Bourreau somma la ville de se rendre et y envoya deux obus à la mélinite : c'en fut assez pour semer la panique dans Abécher. Doudmourrah s'enfuit vers le nord, chez ses protecteurs les Senouissiya, avec son trésor, ses femmes et ses fidèles. A peine eut-il tourné les talons que les Ouadaïens firent leur soumission, livrèrent 3, 000 fusils, dont i,5oo à tir rapide, six pièces de canon, d'énormes approvisionnements de car-

touches, un convoi de i5o esclaves en partance pour Beiigazi. Le soir, notre drapeau flottait sur la capitale du Ouadaï, Bourreau s'y installait et faisait accepter sans autre résistance une autorité (jue rien n'a menacée depuis lors.

Nos officiers n'en revenaient pas du prodigieux succès de leur coup d'audace. Pour retrouver le pareil, il faut remonter à la conquête de Hanoï et du Tonkin par Francis Garnier et sa poignée de marins. En 1878, toute la France tressaillit devant l'éclair de fortune qui rendait courage aux cœurs .brisés ; elle acclama l'héroïque folie de Garnier : il a sa statue aux bords du Fleuve-Rouge. C'est à peine si la prise d'Abécher, tout aussi merveilleuse, a été connue du public, glorifiée ailleurs que dans nos parlotes coloniales ; soit que les exploits répétés de nos pionniers africains aient lassé notre admiration, soit que les Français d'aujourd'hui diffèrent sensiblement de ceux de 1873, et qu'une patiente propagande ait dressé beaucoup d'entre eux à tenir ces beaux faits d'armes pour choses négligeables.

Gomme pour achever la similitude avec la conquête du Tonkin, nous avons eu sept mois plus tard, notre Lang-Son au Ouadaï. Les otficiers chargés d'organiser le pays étendent prudemment leur cercle d'action, pacifient les populations qui acceptent volontiers notre tutelle, donnent la chasse aux séides de l'ex-

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