‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 6 sur 36 · LE SCARABEE DE KARNAK · texte numérisé non relu

LE SCARABEE DE KARNAK

Je viens de rouvrir un ancien cahier de notes où l'encre a pâli. J'y retrouve ces lignes :

« Louxor, février 1873. — Le Chihriquite (c'était le petit vapeur que le khédive Ismaïl m'avait donné pour remonter le JNil) s'est amarré ce soir à la berge de Louxor. Sur l'emplacement où fut Thèbes, il n'y a plus qu'un pauvre village de fellahs : des masures de boue accrochées, comme des nids d'hirondelle, aux faîtages d'un temple enseveli. Le « consoul de toutes les potences » — c'est le titre que se donne ce brave Copte — vient me prendre à mon bord et me conduit dans la seule maison de quelque apparence. Mon arrivée le met dans une gène cruelle : les photographies de tous les souverains qu'il représente s'alignent dans de beaux cadres au-dessus de son divan ; il a décroché depuis deux ans celle de Napoléon III. Il ne sait par

l() LK.S IU)lTi;S

(|iioi et par qui remplacer renipereur déchu. Un poitrail de M. Thiers ? Il n'en est pas muni. Remettre en place Napoléon .^ Aventure périlleuse. Il s'excuse en bredouillant, a\ec une confusion discrètement itdcirogative. Je ne lui dis point, mais je pense qu'il est tout excusé, le Copte deLouxor, de ne pas résoudre un problème qui embarrasse autant que lui les fortes têtes de l'Assemblée de Versailles.

» A défaut du chef d'État introuvable, il m'a offert une danse d'aimées. Elles étaient hideuses, comme toutes celles qu'on ma servies jusqu'ici. Je les abandonne, je saute sur un baudet qui me porte à travers champs aux ruines de Ivarnak. Pleine lune sur la salle hypostyle et sur le Lac sacré. Je me perds dans la forêt prodigieuse, sous les énormes papyrus de granit qui vont s'épanouir au faîte des colonnes, dans le ciel; ils projettent sur les décombres lumineux des ombres longues et dures. Longtemps, de ces hauts piliers chargés de siècles les rêves effarants tombent sur l'esprit accablé, enivré par tant de grandeur, de passé, de lumières chimérique sur des formes fantastiques... »

Assez. Ce qui suit, dans le vieux cahier, — exaltations d'un enfant qui croit planer sur l'univers dans une minute d'émotion romantique, — ferait sourire le lecteur comme j'en souris moi-même. Mais est-on fondé à dire

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« moi » litisquOii parle d'un èliu loinlaiii, presque aboli et remplacé par un autre, après tant d'années, tant de mues, tant de superpositions? A peine si elle réapparaît avec la précision d'un sou\enir, celle pieinière vision du lieu ; plutôt comme un songe raconté par un étranger disparu. Kt que sommes-nous pour oser dire « moi » dans le pays où l'on mesure le mieux l'infirmité de l'atome humain? Ridicule éphémère, devant cet immense écroulement de siècles, de peuples, de tombeaux ; chétive parcelle de vie et dont on doute parfois si elle a vraiment une existence individuelle, dans cette rénovation constanle de la vie universelle au sein dune naturequila dissout et la recrée par larges masses.

Seul, le fleuve, la lumière et les montagnes roses nont pas changé. Le Louxor d'aujourd'hui est aussi peu reconnaissable que son visiteur d'il y a trente-cinq ans. 11 devient de plus en plus une station hivernale comme Mce ou Cannes. Près du temple dégagé, les grands hôtels, les « Palaces », allongent leurs façades et leurs promenoirs sur le quai du Nil. Les trains de luxe et les bateaux Cook y déversent chaque matin des flots d'Anglais. On n'entend que la langue des conquérants, jargonnée par les « natifs ». Ici comme partout, ils ont plié la vie locale à leurs usages immuables, ils ont installé leur confort, leurs élégances, leurs

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vieilles filles et leurs jeunes misses. Une Thèbes anglaise renaît, s'étend dans la campagne; des villas surgissent, bùlics par les Copies enrichis dans le commerce des fausses antiquités : nulle part on ne fabrique cet article d'exportation pour Américains avec autant d'adresse et d'abondance.

Une route carrossable conduit à Karnak.

Si Ion meut dit que j'y reviendrais en voiture ! Là aussi une cité renaît : la cité sainte des plus vastes temples que la main de l'homme ait jamais construits. Montagnesarchitecturales, presque aussi hautes que les crêtes de la chaîne libyque, dont les rochers vinrent s'engloutir dans les murailles et les piliers. Les Pyramides ne sont qu'une grosse facétie macabre, assez sotte ; Karnak est la pensée noble et harmonieuse d'un géant. Sur tout le pourtour de l'enceinte, le travail de déblayement et d'exhumation se poursuit. Le chaos de décombres s'ordonne sur les dalles reparues du sol antique ; les pylônes et les colonnes se redressent autour des obélisques ; les sphinx aux tètes de bélier, désensablés, ont repris leur garde le long des avenues qui donnent accès aux sanctuaires. — Quel Amphion relève ces pierres formidables ?

Je vais le chercher dans une petite maison blanche, solitaire, blottie à l'extrémité dune des avenues de sphinx, si humble en face du

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pylône colossal dont elle surveille l'entrée ! Guérite d'une sentinelle en faction devîmt les temples. A mon appel, la sentinelle paraît.

Lors([n'on parle au grand public d'un savant archéologue, la plupart des gens se représentent aussitôt un vieux monsieur à luncllcs, ankylosé dans son cabinet, gauche et inhabile à tout ce qui n'est pas le déchiffrement de ses grimoires. A ce compte, les meilleurs de nos égyptologues, ceux de l'armée active, seraient le contraire d'un savant. Un jour, devant Syracuse, après une lecture de Thucydide, le duc d'Aumale disait à mon é minent ami, M. Salinas, ancien garibaldien et conservateur des antiquités en Sicile :

— Vous, Salinas, vous pouvez commenter Thucydide et Xénophon : vous sa^ez seller un cheval et dresser une tente ; mais les commentateurs qui n'ont jamais sellé un cheval parlent d'un tas de choses qu'ils ignorent.

Nos égyptologues n'ignorent rien de la vie pratique. Obligés de connaître et d'exercer tous les métiers, rompus aux fatigues physiques, ces fouilleurs de tombeaux valent des mineurs du Klondyke, on les voit tour à tour diplomates, ingénieurs, conducteurs d'ouvriers, ouvriers eux-mêmes, terrassiers, maçons, prêts à faire le coup de poing et au besoin le coup de feu. Tel j'ai connu Mariette ; tels je retrouve ses dignes continuateurs, et entre

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autres la sentinelle française de Karnak, M. Legrain.

Sous la direction du Maître des morts de la Haute et de la Basse-Egypte, — c'est ainsi qu'il faut rédiger, en bon style hiéroglyphique, le « cartouche » de M. Maspéro, — voici douze ans déjà que M. Legrain s'est voué corps et unie au déblayement de Karnak, au relèvement de tout ce qu'on peut y relever: ne pas lire à la « restauration », entreprise criminelle contre laquelle protesteiait tout le premier cet artiste avisé. Karnakest sa passion, le reste du monde n'existe pas pour lui. De la France lointaine, il sait seulement qu'elle le veut là pour tenir ferme et honorer son drapeau. Qu'on le néglige à Paris, que d'autres s'y disputent les places et les prébendes scientifiques, peu lui en chaut. Avec son inaltérable gaieté de troupier français, il me fait songer à un soldat des demi-brigades oublié par Bonaparte et qui continuerait à lui seul l'expédition d'Egypte.

Après les deux premières années de travail il augurait bien de sa tâche, lorsqu'une catastrophe soudaine vint le surprendre. Au matin du 3 octobre 1899, onze colonnes de la salle hypostyle s'abattirent sur le sol ; plusieurs autres étaient ébranlées. Tremblement de terre, ou poids écrasant de trop de siècles.^ On ne sait. Legrain connut durant quelques

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jours toutes les affres du désespoir. Puis ce vaillant se reprit. Ces colonnes que Rliamsès avait érigées avec toutes les ressources de sa j)uissance, avec le concours des multitudes, il les relèverait, lui, avec ses faibles moyens, ses crédits dérisoires. Il se mita l'oeuvre. En moins de dix ans, il a redressé presque tous les grands fûts ; bientôt le sauvetage sera parachevé dans le « Jardin de la Résurrection ». — C'était un des noms de la salle hypostyle : l'épanouissement des papyrus au sommet des chapiteaux symbolise la renaissance d'Osiris.

Je ne puis me lasser de voir travailler les fellahs qui amènent, remontent, ajustent les énormes tambours de granit. Leurs figures, leurs gestes, leurs procédés, la mélopée gutturale et plaintive, vieille comme la peine de ce peuple, qui rythme leurs manœuvres de force, — tout nous rend la vision vivante des scènes gravées sur les parois des hypogées. 11 semble qu'on assiste à la première construction du temple, faite par les mêmes hommes, dans les mêmes conditions. Spectacle émouvant, auguste, la parfaite identité d'une race à travers les âges, la continuité de son effort collectif. Le progrès de nos usines est sans doute une belle chose; mais dans notre invincible désir de ce qui nous manque le plus, la durée, nous sommes profondément touchés parla pérennité d'un labeur semblable : n'est-il pas un défi

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triomphal porté à notre grand ennemi, à notre destructeur, le Temps ?

Plus loin, j'entends le tumulte d'une troupe d'écoliers en rupture de classe : une nuée de gamins passent devant nous en courant : ils crient de toute la force de leurs poumons une autre mélopée, une sorte de litanie arabe en l'honneur de monsieur l'inspecteur. La plupart de ces bambins paraissent Agés de sept ou huit ans, quelques-uns moins. Ils portent sur la tête qui une motte de terre, qui un caillou, dans de minuscules corbeilles. Le travail de ces fourmis humaines suffît pour combler avec une rapidité surprenante de profondes excavations, pour niveler des collines de déblais. Bon symbole de ce que monsieur l'inspecteur, émule des grands constructeurs pharaoniques, réussit à faire avec de très petits moyens, aA ec des trésors d'énergie et de ténacité.

Rude métier, en somme, où il faut se donner tout entier, n'attendre de secours que de soi-même, réagir après d'amères déceptions, lutter contre les difQcultés quotidiennes, contre l'inertie des hommes et des choses. Mais aussi quels salaires, quelles joies inintelligibles à qui n'est pas du bâtiment, lorsqu'une découverte soudaine vient récompenser des années de tâtonnements infructueux! Legrain n'est que le maçon chargé de consolider les temples

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de Karnak, il n'a ni mission ni autorisai ion de faire des fouilles, c'est chose enteiKliie; mais quand on remue autant de terre thébaine, les objets cjuelle lécélait apparaissent : il faut bien les recueillir. Gesl ainsi que ce fouilleur qui rie fouille pas a trouvé dans une seule cachette des milliers de statues ; ainsi qu'il a pu envoyer au musée du Caire quelques-uns des plus beaux et des plus rares monuments qu'on y admire. Un heureux hasard m'a fait assister à une de ces récompenses qui payent le savant de toutes ses épreuves.

Nous passions à l'angle nord-ouest du Lac sacré pour gagner une autre partie de l'enceinte. Une équipe de bambins fourmiliers grattait par là. — « Granit!» crie l'un d'eux. Une pierre dure a résonné sous sa pioche. — (( Creuse plus avant ! » dit l'inspecteur. Une section de colonne en granit rose de Syène montre bientôt son orbe rugueux : le fût a été brisé à cette place. Nous revenons une heure après par le même chemin : le tronçon de colonne est dégagé jusqu'à sa base qua drangulaire; une inscription hiéroglyphique apparaît sur une face ravalée. — » Bon, cela! » s'écrie Legrain après une lecture sommaire des premiers signes. Les gamins lui signalent un autre fragment de pierre dont l'arête affleure au fond de l'excavation.

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Tandis (pion le mel ù jour, nous repartons pour Louxor.

Le lendemain matin, nous revenons à la première heure. Rayonnant de joie, transfiguré, Legrain nous crie du plus loin quil nous voit : (( Venez, regardez ! « On avait extrait depuis la veille le second bloc : un simple fragment de la colonne brisée, pensions-nous; c'en était le couronnement, et quel couronnement ! « Scarabée, scarabée ! » avaient crié joyeusement les ouvriers qui le retournaient. L'inspecteur crut d'abord que ces hommes lui montraient un petit insecte qui s'enfuyait de la cachette où on le dérangeait ; mais ce vivant n'était que l'annonciateur d'un grand frère déifié. Sur la face enfouie du tronçon, un énorme scarabée était sculpté en plein bloc, à même le dur granit rose, dans toute la largeur du champ. C'est le plus grand exemplaire qu'on ait jamais trouvé de l'emblème de résurrection cher aux anciens Egyptiens, — il mesure un mètre de longueur sur cinquante centimètres de largueur, — le plus remarquable par la beauté du travail, le seul qui se soit présenté dans ces conditions insolites. D'autres éclats de la colonne, recueillis aux alentours, s'adaptaient parfaitement aux cassures et complétaient l'inscription sous la tête du scarabée.

Les jours suivants, nous revînmes matin et soir à Karnak, écourtant toutes les autres

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excursions pour assister à rassemblayo, au moulage des fragmeuls. La coloiuie tronquée surmontée de son mystérieux scarabée était devenue la grande affaire des quelques Français réunis à Louxor, l'éniotion, l'obsession qui les attirait comme lui aimant. Enfin nous la vîmes remise en parfait état, restituée de toutes pièces : monument sans précédent, unique dans les trouvailles des égyptologues. Et Tinscription, déchiffrée à loisirs par Legrain, lui donna la clef du problème. Ce texte, d'une importance capitale, éclaire un point d'histoire, il justifie une conjecture de notre savant. Eu voici la traduction :

« Dit Khepra (le dieu d'Héliopolis) : Le scarabée terrestre, c'est mon fds Nibmôurryia (Aménophis III). Il a été accordé la vie, la stabilité, la sérénité à ta narine. Et tu feras des milliers de panégyries, car tu es le Maître faisant resplendir le disque d'Atonou. Les barbares massacrés sont tes sandales en ces lieux. Tu m'as rendu joyeux, ô mon maître, car tu m'as fait un temple à l'ouest de Thèbes, où chacun des dieux du cycle divin a été fondu par ta Majesté en la forme que je lui ai faite. »

C'est limpide ; cependant deux mots d'explication ne sont pas inutiles. Une grande révolution religievise se produisit sous Aménophis IV et substitua au culte de l'Ammon thébain celui d'Atonou, le disque solaire,

adore dans Ilcliopolis. M. Legrain coiijcclurait depuis longtemps que la révolution avait été préparée sous le règne d'Aménophis III. Notre texte établit que ce roi avait élevé dans les sanctuaires d'Ammon un temple au dieu d'Héliopolis, et que ce dieu l'en félicite, le nomme son scarabée sur terre, son iils préféré. — En langage moins mystique, tout ceci signi-ie que le collège des prêtres d'Iléliopolis, convoitant les immenses richesses du collège thébain des prêtres d'Ammon, circonvint le roi Aménopliis III par l'entremise de la reine sa femme, propre sœur du chef des prêtres d'Héliopolis ; et cette reine n'était autre que la belle Taya.

Je sais maintenant pourquoi la colonne au scarabée est si précieuse, pourquoi elle nous attirait par un charme invincible : Taya est dans l'affaire ; l'étrange monument nous parle indirectement de Taya. Ce nom ne vous dit rien .5 0 injustices de la renommée! Ils ont tous sur les lèvres le nom de Cléopâtre, cette intrigante sans beauté, indigne de dénouer les sandales de sa devancière ; et ils ignorent Taya, la Joconde égyptienne, celle dont le sourire est plus énigmatique, plus perfide et plus délicieux que le sourire immortalisé par Léonard. Déjà mon bon maître Mariette était amoureux d'elle ; il ne connaissait qu'une de ses images, il ignorait les documents produits depuis lors et qui éclairent le rôle historique

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de la reine de Thèbes; il devinait d'intuition ce grand lole. Aujourd'hui, d'autres cITîgies nous montrent Taya toujours plus charmante. Quiconque les a contemplées emporte un trait dans le cœur et ne voit plus dans la vallée du Nil que le sortilège de renchanteresse.

Longtemps, sur le lieu de la découverte, nous parlâmes d'elle et de la révolution religieuse dont elle fut l'instigatrice, et de cent autres actualités du xv" siècle avant Jésus- Christ; car en Egypte ce sont les vraies actualités, pour lesquelles on se passionne vite. L'heureux Legrain était en verve, il se voyait déjà retrouvant le temple d'Atonou révélé par l'inscription. Plus que jamais il jurait de consacrer toute sa vie à Karnak, pour l'honneur de la science française, le brave et généreux soldat de cette science ! Ce fut une de ces bonnes causeries d'Egypte où s'entrechoquent les siècles, les idées, les hypothèses, les vues vertigineuses sur les perspectives de la plus ancienne histoire.

La nuit nous surprit dans la salle hypostyle. Comme autrefois, la lune de février, ce printemps du haut du Nil, surgit au-dessus du pylône qui lui barrait les routes du ciel. Par les jours béants entre les architraves rompues, la clarté bleue coula le long des fûts, éclaira les signes magiques gravés sur leurs flancs. Un lac de lumière s'épandit sur le sol, les

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ombres épaisses des colonnes s'y projetèrent en masses puissantes. Soudain, derrière l'une de ces colonnes, deux fantômes se dressèrent ; l'apparition émergea des ténèbres si brusque, si imprévue que je ne pus me défendre d'un léger frisson. Ils avancèrent sur nous, majestueux dans leurs larges robes noires, enturbannés de blanc; ils saluèrent silencieusement, avec une gravité d'hiérodules sur le visage et dans la démarche. Prêtres d'Ammon qui revenaient célébrer les mystères ? — C'étaient deux gardiens arabes endormis sur les dalles que le bruit de nos pas avait éveillés.

L'enchantement ne dura qu'un instant ; des nuages voilèrent l'astre, les ruines replongèrent dans la nuit. Ce ne pouvait plus être, je le savais bien, la lune triomphante de jadis : celle-cin'avait fait qu'apparaître pourme leurrer un moment; maintenant clarté fugitive, aumône parcimonieuse d'une brève minute d "illusion... Legrain me ramena vers son cher scarabée pour lui dire un dernier bonsoir. Nous reprîmes nos doctes discours sur une histoire ténébreuse et grandiose comme le lieu où elle nous enveloppait de ses suggestions ; nous continuâmes à évoquer les anciens morts, ceux qui, par des soirs pareils, avaient aimé la forme évanouie de la belle Taya.

6 mars 1908.

SOIR D'ELEPHANTINE

Un paysage lunaire, morceau tombé de la pâle planète qui l'éclairé, là-haut. Elle a éteint les premières constellations australes, annonciatrices du tropique tout proche. Sur la fin des nuits sombres, ces étoiles nouvelles sont déjà visibles d'Assouân, au bord méridional du ciel. Un monde finit ici, pour le voyageur venant du Nord, avec la verte et riche vallée du Nil égyptien ; un autre commence avec la Nubie, vestibule du monde équatorial ; terre ensevelie sous les sables nus ou les arêtes de roche, seuil de la région des grandes eaux Aagues, épandues sur les brousses.

Ici, le fleuve a la figure d'un lac tranquille, emprisonné dans la cuvette de granit rose d'où furent extraits, durant des milliers d'années, les obélisques, les colosses des dieux et des rois qui couvrent les vallées d'en bas jusqu'à la mer. Les eaux apaisées se reposent, après avoir bouillonné aux cataractes qu'elles fran-

LES ROLTES

chissent en amont. Une étroite chaîne de brisants est d'ailleurs le dernier vestige de ces cataractes : le grand barrage anglais les a broyées, disciplinées ; il a substitué les torrents réglés qui s'échappent de ses vannes aux chutes naturelles où, jadis, dans les rapides, les Barbarins faisaient bondir ma barque.

Des îlots rocheux hérissent la surface de ce lac : blocs de granit polis, noircis par le limon, sculptés par les eaux. Elles en ont fait des bêtes monstreuses dont les carapaces luisent sous la clarté de la lune ; "on dirait des troupeaux d'hippopotames qui fendent le courant, des bancs de crocodiles endormis sur ses bords. Chaos noir, cerné par la muraille grise de la chaîne libyque ; paysage qui va rosir à l'aurore, éblouir les yeux à midi par le miroitement des sables et des eaux. A cette heure de nuit, il est funéraire et fantastique dans la lumière bleue.

L'air est tiède, léger, immobile. Pas un souffle, pas un bruit, pas un feu, sauf celui que je dir^i et quon voit à la pointe d'Eléphantine. Lile s'allonge en face du balcon où je m'attarde ; elle divise les bras du >il ; le plus étroit, large seulement de quelques brasses, la sépare d'Assouân. Au-dessus des jardins et des palmeraies qui couvrent la partie inférieure de l'île, un tertre nu se renfle à l'extrémité méridionale ; ce n'est plus qu'un monceau de dé-

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combros, niiiics de vingt cités superposées, noir amas de briques sèches et de terres défoncées par les fouilles. Là s'élevèrent et périrent des villes, des temples, des tombeaux, depuis l'Ancien Empire jusqu'à nos jours ; constructions égyplicimes, éthiopiennes, perses, grecques, romaines, coptes, arabes... Gomme les flols chi Ail, les races se succédèrent sur l'îlot sacré, à la limite des deux mondes. Tout y est détruit, ell'acé ; pas une forme distincte sur le dépôt des cendres où s'évanouirent tant de vies, tant de siècles et de peuples tumultueux. Silence absolu dans le suaire, tissé par les rayons de la lune.

Les maîtres de l'heure, les Anglais, sommeillent de ce côté du fleuve, dans l'énorme u Gataract Hôtel » qui domine la berge où l'on ne voyait que des huttes arabes, quand j'y abordai pour la première fois. Avant de se coucher, ils ont consulté les deux tableaux symétriquement appendus aux deux piliers qui portent la voûte du hall : l'un de ces cadres d'affiches donne le programme des exercices physiques, des divers sports organisés pour la journée du lendemain ; l'autre renseigne les touristes sur l'ordre des offices à l'église évangélique, sur les offres de service du chapelain. La Bible et le sport, la règle de l'âme et du corps. Tableaux symboliques : sur ces deux piliers où ils rappellent les coutumes de

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la race, rAnglolcnc ;i palicmmcnt fondé sa force et sa grantlciir. Jai atlmiré, j'ai envié le peuple qui assoit sur ces fondations le prodigieux, empire qu'elles soutiennent partout où il assujettit l'univers.

L'autre peuple, le peuple soumis des indigènes, repose pour quelques heures, lui aussi. Jusqu'aux dernières lueurs du crépuscule, sa complainte immémoriale montait des ruines d'Eléphantine. Des groupes de fellahs allaient y chercher le sébac, ce terreau fertilisant que l'on ramasse dans les décombres des villes mortes ; il semble que la poussière des ancêtres se soit muée en réserves de vie nourricière, pareilles à celles que les anciens soleils accumulèrent dans les forêts fossiles de nos mines de charbon. D'autres équipes descendaient au fleuve, portaient les blocs d'un temple dans le chaland qui va les conduire au musée du Caire. Courbés sous les barres de bois où le lourd fardeau est suspendu, les porteurs s'entraînaient à l'effort en modulant cette rauque mélopée que l'on croirait faite des plaintes de chacun de leurs muscles. Toujours asservis aux monuments du Pharaon, ils travaillent maintenant à déblayer, à déménager ces temples que les innombrables générations de leurs pères avaient bâtis avec le même cri de peine, transmis de poitrine en poitrine depuis l'aube des temps.

SOIK Dl'.LKl'llAMIM:; 4*^

Enfin s'est lue l'autre voix plaintive de la (erre d'Egypte, celle qui donne la réplif[ue aux. voiv dolentes des fe-llahs, a\eemènie constance, même pérennité. Une sakieh est accrochée aux terrasses d'Eh'phanline : inlassablement, la roue endentée grince sur son axe en faisant monter le chapelet de pots d'où se déverse parmi les champs le Nil fécondateur. La nuit était tombée que j'entendais encore gémir la sakieh, du gémissement d'une âme attachée à quelque roue d'Ixion. Musique inséparable de toutes les impressions recueillies dans ces campagnes, et qui finit par plaire à l'oreille habituée. Un Beethoven n'eût pas inventé mieux que cette canlilèiie de l'esclave matérielle pour accompagner lahan deé travailleurs qu'elle rythme tout le jour.

Relâche pour elle aussi. Maintenant, dans le silence, l'immobilité, le demi-jour lunaire où tout est assoupi, une seule lumière brille, sur la berge d'Elépliantine, juste en face de moi, il une portée de pistolet. Elle veille dans la petite maison blanche que son crépi de chaux détache en vigueur sur le fond noir du tertre de décombres. Humble maison, semblable ainsi ?i une tente plantée sur ce champ de ruines qui est un champ de bataille poiu" l'occupant du logis. Je vois distinctement sa silhouette se mouvoir dans la jouée de la porte, laissée ouverte par celte tiède soirée. Deux

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chaises, un rayon pour les livies, une table de bois blanc composent tout le mobilier tlo campement. La lampe allumée sur cette table, c'est la lumière de la science. L"homnie qu'elle éclaire est le savant français.

Ce matin, la petite maison blanche m'avait été signalée par nos couleurs nationales flottant au sommet du màt. Jy allai; une felouque traverse le bras du Nil en quelques minutes. Je fus reçu par M. J. E. Gautier, qui supplée M. Clermont-Ganneau dans la conduite des fouilles entreprises depuis deu\ ans. M. Clermont-Ganneau a fondé de grandes espérances sur les révélations des documents juifs trouvés à Eléphantine. L'ingénieux sémitisant a raconté lui-même, dans un article au journal le Temps, comment ces papyrus en langue araméenne établissent l'existence dans l'île d'une colonie juive et d'un temple de Jéhovah, au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Si quelque chose subsiste du quartier Israélite dont ils font mention, ces précieuses reliques se dérobent encore ; mais en les cherchant on a découvert d'autres sanctuaires, dédiés aux dieux nationaux, et des sépultures de toutes les époques égyptiennes, jusqu'aux bas temps grecs et romains. Les sarcophages des béliers sacrés ont rendu les somptueuses momies de ces animaux ; les pierres d'un temple romain affleurent sous la terrasse d'un jardin voisin ;

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en ce moiuont, M. (îaulier dégage les assises d'un temple de Thoulinès III. Il n'en icsle que des blocs épai's, décorés de bas-reliefs dune rare beauté d'exécution, dans le style d'Abydos. Les figures du Roi et des divinités protectrices ont de la noblesse et de la grâce ; en particulier une déesse llatbor, profd enjôleur et perfide, si charmant que les Grecs ne l'eussent pas tiésavoué.

Depuis plusieurs mois. M. Gaulier ^it à Eléphantine dans la retraite austère de la maisonnette et du chantier de fouilles. On ne le voit jamais à Assouàn; il surveille le travail de son équipe arabe, il classe, étudie et déchiffre ses trouvailles. Ce saA ant appartenait à la mission de Susiane : il a eu sa large part dans les admirables découvertes de M. de Morgan et du P. Scheil ; on sait comment elles illuminent les ténèbres oii avaient plongé les vieux empires assyriens. Rappelé de Perse, envoyé en Egypte, il est venu prendre ici un autre mot d'ordre, comme les grenadiers de Bonaparte allaient d'Arcole aux Pyramides toujours prêts pour de nouveaux combats, de nouvelles victoires.

J'use des termes militaires pour bien marquer comment ces soldats de la science, honneur de notre race, continuent sous une autre forme les épopées dont elle fut coutumière. Jetais hier à lîle de Philae. J'avais connu autre-

fois, dans toute sa splendeur, la perle de l'Egypte ceinte de sa couronne de palmiers. Hier, une barque me portait entre les coloimades des temples naufragés. Comme elle passait sous le pylône du temple d'Isis. je revis, à un mètre au-dessus de l'eau qui monte, l'inscription que nul Français ne peut lire d'un leil indiderent. — « L'an VI de la République, le 12 messidor, une armée française, commandée par Bonaparte, est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis, vingt jours après, les mamelouks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la v^ division, les a poursuivis au delà des cataractes, où il est arrivé le i3 ventôse de l'an VIL » — Le plan d'eau va être élevé de sept mètres dans le réservoir du barrage : quelques mois encore, et la pierre insigne où nos héros gravèrent ces lignes sombrera dans les flots. Noyée à jamais, cette gloire ; abîmé dans le iNil comme le soleil d'un jour fini, notre soleil de messidor.

Mon cœur se serrait. Je levai les yeux : j'aperçus à la crête d'une muraille de la cour intérieure, à une hauteur où les eaux ne monteront pas, d'autres noms gravés sur une autre pierre sous cette même date de l'an VU : « Lepère, Méchain, etc. » Ce sont les noms des membres de la Commission d" Egypte, de la brigade savante qui accomplit un exploit aussi mémorable que celui des soldats. Le trophée

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guerrier, gravé par la pointe d'une baïonnette, va périr : le trophée de la science demeurera, iiideslructihle, sur le haut piédestal où il défie l'injure des hommes et des éléments.

Elle est belle et consolante, la leçon du mur de Phihc : promesse faite par les grands aînés, précurseurs de l'égyptologie, aux dignes héritiers qui continuent la glorieuse lignée des Champollion, des Mariette. Pour comprendre quelle sympathie et quelle fierté ils inspirent à leurs compatriotes, il faut les avoir vus sur le théâtre de leurs conquêtes, tout le long du Nil ; il faut s'être assis dans les campements sommaires où ces vaillantes sentinelles, isolées, parfois perdues dans le désert, déploient leurs qualités dïnitiative. Plus remarquables encore parleur endurance et leur universel savoir-faire que par le savoir professionnel, ils imposent partout la séduction de leur énergie, de leur bonne humeur, de ce joyeux entrain de France que nulle épreuve n'abat.

Tel M. Gautier, jeté ici en grand'garde. Tel mon brave ami Legrain, celui dont je parlais l'an dernier à nos lecteurs : je viens de le retrouver à Karnak, achevant de réédifier ses temples. Tel Clédat, qui va tenter d'arracher au désert où fut Péluse quelques-uns de ses secrets. D'autres gardent au musée du Caire le butin rapporté par leurs camarades. Le général Maspéro remonte et redescend le fleuve,

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visite les postes, éclaire ses diseiples de sa science et les anime tle son activité.

Faisons-leur à tonsnn peu de cette « réclajno n prodiguée sur le boulevard au moindre \an(lo\ illiste, et dont ils ne se soucient guère. La foule les ignore ;elle comprend dilïicilement la noble passion où l'archéologue puise son courage et trouve son bonheui-. La foule ne connaît (|uà la longue les grands résultats d'un travail qui nous restitue les archives perdues de l'humanité. Il faut quelque coup d'éclat pour qu'elle entrevoie un instant la beauté, l'utilité de ce travail. Ici. du moins, en Egypte, le plus profane des voyageurs se persuade vite d'une vérité qui touche chacun de nous; il voit de quel bénéfice moral, de quel relèvement de prestige la France est redevable à ses bons serviteurs. Dans le pays oii nos politiciens infirmes ont laissé prescrire les droits séculaires de la nation qui avait le plus et le mieux labouré ce jardin du monde, nos savants maintiennent etaccroisr sent un empire spirituel ; ils poursuivent à leur manière la geste française, ils achèvent la seule conquête qui nous soit désormais permise.

C'est justice de les en remercier. Je l'ai senti une fois de plus, cette nuit, devant le silencieux paysage de rêve oii le vide du présent laissait plus libres les évocations dupasse, devant le spectre d'Eléphantine, chargée de siècles, dévoreuse de peuples, saturée d'histoire. Dans

SOIK D'KI.LPIIANTINE Sq

ce décor iininuablo de la Nallcc ilu Nil les aspects de la terre et du ciel semblent fixés, coinine les saisons et les coutunncs, pour lélernelle durée ; et pourtant, que de gens et de choses j'y ai \ us passer, changer, pendant les pauvres instants dune vie humaine où il ma été tlonné de le connaître. Mes yeux revenaient toujours au seul signe dévie dans la mort am])iante, à Tunique lumière de la petite maison blanche : à cette lampe du savant français, phare qui éclairait la nuit des histoires abolies ; comme l'inscription comme morative des savants de Tan VII à Phila^, elle dominait les eaux du fleuve mystérieux, elle témoignait de ces hauts faits de l'esprit par quoi nous vivrons peut-être dans l'histoire future.

2 Mars 1909.

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