‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 5 sur 36 · STAMBOUL ET SALONIQUE · texte numérisé non relu

STAMBOUL ET SALONIQUE

Après six mois de transes diplomatiques et de prédictions sinistres dans la presse, les querelles balkaniques allaient s'accorder ; il ne restait plus qu'à négocier les emprunts. Solution bénigne dont n'avaient guère douté ceux qui ont suivi les transformations de la politique internationale durant le dernier quart de siècle. A défaut du Tribunal de La Haye, toujours récusé dans les cas graves, une Cour d'arbitrage existe en fait : c'est la haute banque d'Occident. Les petits États turbulents de l'Orient, et les grands États qu'ils inquiètent, ont beau protester, menacer, brandir leurs armes, ils finissent par recourir en dernier ressort aux combinaisons ingénieuses de cette juridiction créée parla force des choses. Prépondérance des intérêts économiques, embarras du Trésor dans chacun de ces États, engagements antérieurs qui les bouclent et les contraignent à maintenir leur crédit par de nouveaux appels

a LES ROUTES

jiiix pictcuis étrangers dont ils dépendent, toutes CCS réalités pèseni diiii ])oids écrasant sur les ambitions idéales ; et puisque aussi bien Ion ne part en guerre que pour lever des tributs et ramasser du butin, nos modernes capitaines s'accommodent dini tribut qu'ils perçoivent sans dégainer. Cesl le progrès de la civilisation : la paix des nations est ainsi garantie, tout le monde est à demi content, princes, diplomates, financiers, bons remplisseurs de ce bas de laine français qui est devenu le palladium de la tranquillité universelle.

On la croyait sauvegardée, cette fois encore, on se congratulait, quand une soudaine convulsion de l'homme malade a tout remis en question. La crise danarchie turque apparaît bien autrement dangereuse que la crise d'ambitions slaves et germaniques d'où l'on était sorti sans coups de canon. Tant que les chancelleries gouvernent les entraînements populaires, la baguette d'or du financier est à peu près infaillible, on peut se fier à ses conjurations pour apaiser la tempête ; elle perd toute sa vertu là où les passions de la foule et le fanatisme religieux se déchaînent à l'état libre, échappent aux gouvernants. C'est le cas avec les janissaires de Stamboul et de Salonique, Vieux ou Jeunes-Turcs.

Révoltes et contre-révoltes de janissaires :

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pour qui connaît l'hisloire de Turquie cl a vécu dans ce pays, il n'y a pas dauties mois topiques. Je m'en servais déjà l'année dernière en coninienlant la révolution de juillet. Pas plus aujourd'hui qu'alors, je ne voudiais désobliger les oiïiciers qui ont joué leur partie avec lanl d'iidelligence, de courage et de générosité. Nous avons tous admiré leur modération dans la victoire ; on n'en revenait pas de la longanimité — peut-être la regrettent-ils maintenant — qui épargna le vaincu de juillet dans son palais de Yildiz. Mais sous les cocardes aux couleurs libérales, sous les étiquettes à la dernière mode d'Occident, la révolution conduite par les majors de MaCédoine fut bien une sédition militaire à la turque, pareille dans son principe et dans ses moyens d'action à toutes celles qui s'imposèrent aux sultans faibles ou les déposèrent. Et la contrerévolution du i3 avril, revanche de la soldatesque et des sous-oiriciers. ne différa de l'autre que par sa couleur plus classique, par sa plus grande ressemblance avec les soulèvements désordonnés des janissaires, au temps où ils portaient encore le turban.

Nos jugements sur les choses de Turquie

— et l'on peut bien ajouter sur celles de Russie

— sont presque toujours faussés par notre manie de tout ramener au modèle qui obsède nos esprits, à la Révolution française de 1789.

b LES HOUTES

Complaisance un peu puérile de la vanité nationale ; elle a d'ailleurs une excuse dans la complicité des étrangers instruits : hypnotisés comme nous par une histoire si fameuse, ils aiment à s'imaginer qu'ils la recommencent chez eux, avec l'application de bons élèves copiant un tableau de maître. Les grands ancêtres de la Convention se persuadaient naïvement qu'ils imitaient les exemples des Spartiates et des Romains dont leur imagination était nourrie : même illusion d'un autre classicisme, aujourd'hui, chez les intellectuels de Con&tantinople ou de Pétersbourg qui se donnent pour des Français du xviu® siècle, refaisant nos étapes révolutionnaires dans les mêmes conditions.

Si l'on voulait à toute force trouver un point de comparaison dans notre histoire, c'est plutôt dans le Paris de la Ligue qu'il faudrait chercher les passions et la mentalité dont témoigne la sédition turque du i3 avril : soldats et gens du peuple fanatisés par le petit clergé, dociles à l'appel des softas qui les soulevaient pour la défense de la foi menacée, comme l'étaient les piquiers de Mayenne et les marchands des Halles quand les prédications des curés et des moines les armaient contre l'hérétique. Il semble bien que les promoteurs du mouvement jeune-turc aient fait Irop bon marché du vieil Islam et des racines profondes

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qu'il a dans le c<imr du peuple osmaiili. I^es principaux de ces rénovateurs se sont formés, au temps de leur longue disgrâce, dans les milieux d'Occident où l'idée religieuse ne compte plus. Ils ont ourdi dans les loges italiennes de Salonique la conspiration qui aboutit à leur triomphe en juillet dernier. Ces préparafions expliquent leur méconnaissance d'un instinct populaire qui peut-être ne se trompe point : les vrais Turcs ont-ils tort, lorsqu'ils pressentent que la fin de l'exclusivisme coranique sera fatalement la fin de ce paradoxe attardé, la domination du Croissant sur les terres européennes? Bien avant l'explosion du i3 avril, les plus perspicaces des Jeunes-Turcs avouaient que leur ferment était trop menu, trop hâtif pour faire lever la lourde masse de leurs compatriotes. Cet écart mental entre les dirigeants et le peuple rendra très précaire, demain comme hier, une nouvelle victoire de la poignée de réformateurs qui revient courageusement à la charge.

Victoire plus que probable, à l'heure où j'écris. L'avant-garde des « Macédoniens » est maîtresse des lignes de Tschataldja. Le Sultan avait fait établir ce camp retranché pour défendre la capitale contre une invasion bulgare ; son travail se retourne contre lui. comme les fortifications de Paris contre M. Thiers, le jour où il dut reprendre à grand'peine les

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oiiM'oj^cs (juil a\;iil conslruils pour prolégriMsa bomu' ville. Personne if attend d'Abdul- Hamid quil monte à cheval, comme faisaient Soliman ou Mahmoud, pour marcher à la tête des janissaires fidèles contre les janissaires révoltés. Lestroupes métropolitaines quiTacclamaient hier — et l'on peut croire sans jugement téméraire qui! a\ ail un peu soudoyé leur enthousiasme — ne sont déjà plus que des bandes dispersées autour de leurs casernes, sans cohésion et sans chefs. Dans le carap adverse, il y a de la discipline, de la décision, des chefs énergiques. Quelques mois d"un gouvernement de parti avaient fait oublier limmense service que ces hommes rendirent à leur pays en le délivrant dune abominable tyrannie ; les sympathies leur reviennent avec la terreur de voir renaître un régime abhorré.

Ils sappuient fortement sur Salonique.

qui est aujourd'hui la plus grande ville juive du monde; c'est dire qu'ils peuvent trou^er là le nerf de la guerre, et mieux encore, une maîtrise incompaiable dans l'art de bien prévenir l'opinion occidentale, de la tourner tout entière du côté oijses informateurs veulent qu'elle se porte. Enfin et surtout, il semble que le gros des Albanais ait lié partie avec eux. N'oublions jamais que ces admirables soldats décident en dernier ressort la fortune des batailles. Depuis Alexandre jusqu'à Méhémet-Ali, c'est avec une

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poigiKH' (rAlbanois (|iio les oonqiiéraiils ont asseiNi l'Oiiciil. Alxliil Ilainid na pu se niaiii tenir ttoiilc-lrois ans que par la fidélilé largemoiil payée de sa garde albanaise. Tous les caleuls que l'on fait sur les partages futurs des territoires compris entre l'Adriatique et la mer Egée doivent être subordoiniés à cette interrogation : Oui saura le mieux s'attacher les invincibles enfants de la montagne albanaise ? Là où sera l'Albanais, là sera la victoire.

On peut donc présumer qu'au moment où paraîtront ces lignes, les généraux d'Andrinople et de Salonique seront déjà entrés ou à la veille d'entrer sans coup férir dans Stamboul. Tandis qu'ils franchissent Edirné-Kapou, la porte qui donne sur les ombreux cimetières chrétiens, les plus résolus contournent la Corne d'or et les Eaux-Douces, piquent droit sur Yildiz. Le tragique habitant de ce palais n'a plus d'autre garde qu'une légion de fantômes : spectres des milliers d'Arméniens égorgés à son instigation, revenants qui appellent lesjusticiers, pour régler enfin leur compte imprescriptible. Gomment? Avec le vieux lacet? avec le bateau moderne qui conduira ce malheureux vers un exil doré et le laissera à ses remords.^ Peu importe. Bientôt, sans doute, les canons des cuirassés salueront un autre Padischah. une ombre de khalife, vieillie dans l'étouffement de la prison perpétuelle, séparée depuis l'enfance de la

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société des hommes. Cette ombre falote contresigncia les iradcs diek's par les triomphateurs, par les maîtres provisoires et absolus de Gonstantinople.

Et après? Le comité « Union et Progrès », véritable comité de salut public, va de nouveau gouverner seul, sur ses ri\ aux écrasés — comme aux premiers jours de son premier triomphe, avant (jue les divisions inévitables l'eussent affaibli et discrédité. Le Parlement? Je crains (|u"au\ bords du Bosphore on ne puisse plus prononcer ce grand mot sans sourire. Le Parlement turc a fait depuis quelques jours la figure habituelle à ces assemblées quand les crosses des fusils frappent à leur porte. Un caporal de chasseurs ayant amené sur l'At-Meïdan des camarades, le président a disparu par une porte dérobée. Il ne s'est pas trouvé un brave Dupuy pour dire : « La séance continue. » Il ne s'est même pas trouvé un orateur pour singer Démos thène, effet littéraire bien tentant, on en conviendra, et pour s'écrier, alors que les bataillons de Macédoine arrivaient à Tschataldja : « Vous discutez, et le Macédonien est à nos portes! » Jouet tour à tour des deux factions militaires, le Parlementa eu d'abord de bonnes paroles pour le caporal ; puis il a délibéré d'aller se mettre sous la protection des baïonnettes qui grandissaient à l'horizon de San- Stefano ; on ne sait encore ce qu'il a résolu.

stamuoii. et sai.omqie ii

Après (•(•Ito somaiiic pou glorieuse, il n'est pas \ laiseuiblahle que la Chambre otlomaue garde beaucoup de prestige, beaucoup d'inlluencc sur la conduite des alîaires ; alors même qu'on y verrait ce qu'ils peuvent bien inscrire dans les lois, ce qui n'entrera jamais dans l'âme d'un vrai musulman, l'égalité réelle des droits et des devoirs entre l'osmanli et le chrétien.

Le Comité gouvernera ; au milieu de quelles difficultés ! Ses conceptions régénératrices sont lettre close pour la plus grande partie de l'Asie Mineure. Le premier indice de réaction a été le signal d'un massacre d'Arméniens, d'une chasse aux chrétiens dans le Taurus. — Il n'aura jamais qu'un pouvoir précaire et mal obéi sur ces provinces lointaines ; il n'en aura aucun sur le monde arabe. A Constantinople même, il devra lutter avec d'infinies précautions, ou avec un despotisme policier qui n'est plus de saison, contre les intrigues des partis, contre les camarillas reformées dans le nouveau palais, contre ces softas ombrageux, ces foules croyantes qui le soupçonnent de trahir l'Islam. S'il s'appuie sur les communautés chrétiennes, il n'y trouvera que divisions et rivalités.

Ces luttes intestines rappelleront de plus en plus celles de Byzance, à l'époque où le Bulgare les épiait en y cherchant une occasion d'intervenir. Les recommencements de l'histoire ont ramené un tzar bulgare sur les

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i'ièlot; (lu Rhodope ; de iioiniMii allciilir. dangereux, comme il y a iiiillc ans. L'ind('j)en dauce qu'il vient de conquérir sur son territoire borné ne peut être pour Ini (jnune étape, et le dernier accord, une trêve. Des frères de race rappellent, qui attendent impatiemment leur réunion au jeune royaume, dans ces vallées de la Struma, du Kara Sou, de la Maritza, oij il peut jeter en ([uel(|ues jours cent cinquante mille hommes des meilleures troupes qu'il y ait et des mieux pour\ues en artillerie. Enfin, et c'est un fail bien significatif, le Comité qui gouvernera demain à Stamboul convient lui-même que sa force est à Salonique ; c'est là qu'on en réfère pour toutes les décisions à prendre, là qu'on se réfugie en cas de malheur ; Salonique est de^ enue le cœur et le cerveau, la véritable capitale de l'élite turque qui va présider aux destinées de l'empire. Si elle échoue, une cassure semble inévitable, qui entraînerait le partage, entre Stamboul et Salonique, des derniers lopins de terre européenne conservés par cet empire.

Les amoureux de l'histoire n'ont pas de plus grand plaisir que celui de la voir ébaucher lentement, avec des tâtonnements et des retouches, la maquette des grandes créations où elle s'essaye, où il est visible qu'elle réussira. Nous pouvons surprendre maintenant son travail à l'embouchure du Vardar. 11 n'est

STAMBOUL ET SAI.ONKjl E l'S

qucslioii (|ii(' (le Sal(nii([iu' ; des ('•\ ('ricriiciils, impié\us liirr, îîiiiiinciil la \ ic polilicjiie et mililairc dans ccKc \illc que j'ai eoiiiiiie abandonnée, langnissanle. C'est le premier tressaillement d'un immense avenir.

Il sufïît de regarder une earte el de réfléeliir sur la figure acfuelle du monde, sur les routes où se ramasse l'activité humaine, pour prédire à Salonicpie un prodigieux développement. Assise au fond de son beau golfe, elle n'attend que les travaux indispensables pour faire de son port un havre vaste et sûr. Ce port est le plus proche du canal de Suez, qu'on peut atteindre en quarante-huit heures. Relié au Danube par des voies rapides, il drainera le commerce d'une partie de l'Europe centrale et de toute l'Europe orientale. Pour les échanges avec l'Extrême-Orient, Marseille, Gènes et Trieste ne pourront plus concurrencer la nouvelle reine du trafic. Au point de vue politique, sa proximité des Dardanelles permettrait à ses maîtres de tenir la clef du détroit. Ce jour-là, Gonstantinople ne serait plus qu'un joyau de musée enfermé dans son écrin ; la maîtrise de la Méditerranée orientale et de la péninsvile balkanique passerait avec la richesse aux mains du possesseur de Salonique. Bref, tout la prédestine à supplanter son illustre rivale, trop éloignée des grandes voies commerciales, à être dans le

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iiioiidc fiiliirce f|iic fuient dans l'ancien monde Byzance el Alexandrie.

On le sait à Sofia, où des yeux avertis lisent sur la carte ce désirable avenir ; mais le morceau est gros pour la jeune nation qui se promet, dans ses rêves, tout l'héritage des Osmanlis. On le sait mieux encore à Vienne : cette Salonique si patiemment convoitée pourrait rendre à l'empire de Charles-Quint sa puissance et sa fortune des anciens jours. L'Autriche est accouchée d'un homme, d'un homme de tète et de main, il l'a prouvé : oserat-il profiter des événements qui se précipitent, pousser l'aigle des Habsbourgs sur la cité grosse de tant de promesses ? Espérons que non pour la paix du monde. Le jour où on mettrait cette paix en balance avec d'aussi grands intérêts, l'intervention lénitive des financiers ne suffirait plus à la préserver.

Heureusement, j'entends partager la succession de l'homme malade depuis les années où je veillais à son chevet, et il y a longtemps de cela. Peut être se fera-t-elle attendre longtemps encore. Je ne voulais aujourd'hui qu'appeler l'attention de nos lecteurs sur la singulière prédestination qui fait de Salonique, en attendant mieux, le dernier retranchement de la puissance turque, la source de vie et de force où elle essaye de se rajeunir.

21 avril 1909.

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