‹ Les routes. Préf. par le comte d'HaussonvilleChapitre 8 sur 36 · OO LES 11(11 TES · texte numérisé non relu

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ces députés ne se découvrent à personne. Us se réunissent pour prendre langue ; la presse est sévèreinenl exclue de leurs réunions. Les comptes rendus sibyllins qu'ils communiquent ne mentionnent jamais les noms des orateurs ; l'ours agreste tient à garder son caractère d'énorme force collective, où chaque membre pris à part ne compte pas. Tout leur programme tient en deux mots, les seuls qu'on puisse leur arracher : Terre et liberté... — Non pas la liberté au sens théorique où l'entendent les politiciens, mais le droit de vivre librement sur la terre et d'en disposer à leur guise. Les plus loquaces ajoutent: c Nos mandants ne nous ont pas ordonné autre chose; mais nous ne pourrions pas revenir chez eux les mains vides : ils cracheraient sur nous 1 » — Tout porte à croire que ces hommes gardent au cœur une vénération ancestrale pour leur père le Tsar. Lorsqu'il les recevra ce matin dans son Palais d'Hiver, entouré de son auguste famille et de ses grands ofïîciers, avec la pompe et l'éclat des cérémonies de Cour, les paysans seront sans doute éblouis, touchés, plus d'un se prosternera; mais ils ne démordront pas de leur propos tenace, ils se rendront ensuite à la Tauride en répétant : Terre et liberté...

Si j'étais dans la salle où ils se grouperont en masse compacte, je voudrais épier le secret du sphinx russe sur ces visages fermés, plus

CE qu'on voit a la taliude 5i

intéressants que ceux des beaux parleurs. Sans eux, la Douma ne sera rien; par eux, elle pourra être tout. Ils sont le poids brut qui fera pencher la balance, à droite ou à gauche ; peutêtre le plus terrible danger, peut-être la garantie de sécurité pour Tordre monarchique. Comment les contenter, ces laboureurs qui veulent de la terre, qui en ont réellement besoin pour ne pas mourir de faim ? Comment se combineront ils avec les partis politiques attachés au triomphe d'idées abstraites, à la conquête du pouvoir? Et si la combinaison s'opère, comment se fera la conciliation entre les résistances de l'ancien régime et les revendications du nouveau:' Problèmes insolubles. Toutes les prophéties seraient vaines.

Souhaitons à la Russie que son évolution ne soit pas une révolution. Puisse le bon sens de ses paysans lui assurer dans les voies régulières un sûr développement de ses forces latentes, une réforme radicale des abus invétérés, un prompt avènement de cette justice dont les vieux Kobzars de l'Ukraine disaient : « Où estu, Justice, notre mère aux ailes d'aigle? » Puissent nos amis Russes, instruits par notre histoire qu'ils lisent avec tant d'avidité, s'épargner l'amas d'erreurs et de crimes qui furent la douloureuse rançon de notre métamorphose !

C'est le vœu de tous les Français. Fléchira-

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t-il le destin ? Dieu le sait. Quoi qu'il advienne, tous les yeux et tous les esprits se tournent à celte heure vers celte Tauride où s'accomplit le plus grand événement de notre âge. Là se décidera le sort de cent vingt millions d'hommes, du groupe humain qui pèsera le plus fortement sur la civilisation de l'Europe où vivront nos fils. La main invisible écrit une page shakspearicime sur les lambris du palais où errent les ombres de Catherine et de Potemkine. Quelle surprise, quelle épouvante pour ces ombres, si elles aperçoivent les justiciers tardifs, si elles entendent les petits fds de leurs serfs proférer ces mots inouïs : « Notre heure a sonné : Terre et liberté... Ce qui fut pour vous est à jamais fini ! »

10 mai 1906.

NOTES RUSSES Les Fêtes de Gogol à Moscou.

Le centième anniversaire de la naissance de Gogol tombait le mois dernier ; l'espoir, malheureusement déçu, d'une saison plus clémente fit reculer au 9 mai l'inauguration du monument érigé sur une place de Moscou. Pour commémorer le grand écrivain national, — l'un des plus grands parmi ceux qui allièrent l'imagination lyrique à l'observation du réel, — la « Société des Amis des Lettres Russes » et l'Université moscovite avaient invité à leurs fêtes toutes les compagnies littéraires d'Europe. Avec mes confrères MM. Louis Léger, Bigourdan et Dernier, je suis allé représenter l'Institut de France. Nous retrouvâmes à Moscou deux slavisants, professeurs de nos Universités de Dijon et de Lille, MM. Legras et Lirondelle. Ces journées si remplies ne laissèrent pas une heure de loisir pour en rédiger le compterendu ; des notes hâtives, jetées en wagon sur le carnet, c'est tout ce que je rapporte, avec le

chaleureux accueil fait à la délégation franvaise. Je transcris ici quelques-unes de ces notes.

Entre Wirballen et Pétersbourg.

Sitôt la frontière franchie, après les champs disciplinés de la Prusse orientale, la terre libre se fait reconnaître; la terre incommensurable avec toutes les autres, celle où nos mots, nos mesures, nos raisons ne servent plus. Elle s'en va vers le large, par grandes vagues indistinctes; d'un saut brusque de tout mon être, j'ai le sentiment de qui se rembarque sur l'Océan, s'abandonne aux forces immaîtrisables. Les horizons jadis familiers se déroulent sous mes yeux; j'y cherche les changements attendus dans un pays que l'on n'a pas revu depuis vingt- deux ans. Si peu crédule que l'on soit aux histoires imprimées, comment ne pas croire que les lieux et les gens vont apparaître avec d'autres visages, dans une Russie dont on a lu tant de fois qu'elle était changée, révolutionnée, métamorphosée de toutes pièces.^ Les papiers mentaient, la terre ne ment pas. Rien ne l'a défigurée, cette terre incertaine et vide sous les herbes jaunes, les sables, les eaux stagnantes qui reflètent à l'infini la noirceur des

pins, la blancheur des bouleaux. C'est toujours la vierge farouche, enveloppée dans ses voiles de forets que déchirent à peine, çà et là. de maigres cultures.

Voici les rares groupes des pauvres izbas, chétives dans les plis gris des paysages, les clochers verts des églises rouges, et sur les quais des gares, les silhouettes immuables que j'y avais laissées : moujiks enfouis dans leurs touloupes, femmes qui balancent sur l'épaule la perche où pendent les deux seaux, gamins aux sarraus rouges, juifs en quête du profit de liasard qui peut tomber du train, vieux mendiants appuyés sur leur bâton, avec leur air de venir tous du fond des espaces tristes, avec leurs yeux de peine et de soumission, ouverts sur le songe intérieur ; tous et toujours semblables à celui d'entre eux que le peintre des Ames mortes caractérisait d'un seul trait : « Dès le commencement, la vie l'avait regardé par la petite vitre trouble dune fenêtre chargée de neige. »

Nous avons laissé à Paris les lilas et les marronniers en fleur; ici, rien encore n'annonce le printemps, pas même une rousseur des bourgeons sur les pâles bouleaux. Des écharpes de neige s'attardent au creux des ravines, des franges de glace au bord des larges rivières innommées, confondues avec le marécage forestier, si peu mobiles sur le sol sans

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pente qu'elles semblent ne savoir jamais où elles vont. — Hiver, solitude, silence ; tout ce qui devrait contracter l'àme et lui faire regretter la joliesse souriante, la gaieté fleurie des jar dinets quittés avant-hier. — Pourtant, comme elle vous reprend dans son immense embrassement, la maîtresse glacée dont on sait les énergies latentes, les folles réserves de passion ! — « Russie, quelle force inintelligible, mystérieuse, nous attire vers toiP Russie, que veuxtu de moi ? Quel lien secret et inexplicable se cache entre nous.^ » — Ces phrases," écrites par Gogol dans son doux exil à Rome, me reviennent à la mémoire, tandis que mes yeux ne se lassent pas de regarder les formes fuyantes, monotones, où il n'y a rien à regarder. Zagliajous nié nagliadias. C'est intraduisible avec nos mots, c'est pour le lecteur russe ; même si j'essayais de le traduire, ce vers de Pouchkine, les autres ne comprendraient pas...

Moscou.

Le temps était magnifique ces jours derniers, nous dit-on : on dit toujours cela aux arrivants quand il est exécrable. Moscou a repris pour nous recevoir sa robe blanche de janvier. La neige tombe drue, tient sur le

pave, désole les organisateurs des cérémonies de demain. Autant que je puis m'en rendre <^ompte en traversant la grande cité sous les rafales qui la voilent, on a beaucoup bâti à Moscou depuis vingt ans ; pas toujours heureusement ; le « modern-style » exerce ses ravages, il jure avec les architectures du Kremlin, avec les coupoles des églises.

Les hôtels sont bondés : de toutes les provinces russes, de tous les pays slaves, un flot de délégations déferle sur Moscou.

M. Davydov, l'aimable et infatigable président du comité d'initiative, répartit ses invités dans les maisons gracieusement offertes par des particuliers. La nôtre est une des plus riches de la ville. Dans ces palais du haut négoce moscovite, le luxe est fait d'éléments composites, parvis égyptiens, chambres arabes ou chinoises, et de contrastes inattendus : les vieux icônes, raidis dans leurs somptueuses gaines d'orfèvrerie, voisinent avec les dernières productions de l'art impressionniste, les toiles de Cézanne et de Gauguin.

Un étudiant de l'Université met ses bons offices à notre disposition ; c'est un jeune Persan, venu de Téhéran à Moscou pour étudier le droit. Il parle un peu notre langue, il rêve d'aller à Paris comme ses ancêtres rêvaient d'aller à la Mecque. Il me demande si je connais un ami parisien de son père, un monsieur X. ;

le nom m'est incoiiim. j'en fais l'aveu. — Estce possible? s'écrie le brave garçon : M. X. est vénérable d'une loge maçonnique ! — Que je ne connaisse pas à Paris un personnage de celte importance, cela confond mon gentil Persan. Surprise très suggestive. Décidément, pour être dans le train, — dans le train de Moscou. — il faudra admirer la peinture de Gauguin, apprendre les noms des vénérables de nos loges. On a bien raison de dire que les voyages instruisent ; ils nous font rougir de nos ignorances.

Dimanche, le grand jour. Ciel maussade, mais qui ne contrariera pas trop le programme : il a cessé d'épancher de la neige et celle d'hier a fondu sur la terre. Dès la première heure, le populaire emplit le vaste temple du Sauveur, se tasse derrière les dignitaires en grand uniforme. Un clergé nombreux, imposant sous les chapes d'argent et les mitres constellées de pierreries, célèbre l'ofQce orthodoxe avec la pompe accoutumée. Deux maîtrises chantent les hymnes liturgiques et rivalisent de perfection ; un dernier choral ébranle les voûtes, je n'ai rien entendu de plus beau dans la musique sacrée. L'archiprètre de la cathédrale lit un éloge de Gogol, fort bien tourné ; fait sans précédent, si je ne me trompe, ce panégyrique d'un littérateur dans une église russe.

Le cortège se rend sur la place de l'Arbate

OÙ l'on va découvrir le monument. Celte place est déjà noire de monde ; les bannières des délégations ondulent à perte de vue sur les têtes, les porteurs de couronnes se frayent à fj-rand' peine un chemin dans le Ilot qui a rompu les barrières. Des tribunes avaient été construites sur tout le pourtour ; au dernier moment, les autorités municipales en interdisent l'accès ; elles redoutent avec raison une catastrophe trop probable, si celte marée humaine s'engoulfrait dans ces tribunes. Le Moscovite est IVondeur, il critique amèrement le désordre, les dispositions mal prises : critiques excessives, à mon sens. La glorification d'un écrivain nalional n'est pas une cérémonie de cour, avec son protocole rigide. La foule vient battre le socle où se dresse l'homme qui a pensé, pleuré, souri pour elle, et non pour quelques privilégiés; c'est bien ainsi.

Même excès dans le dénigrement de la statue, quand le voile tombe. Comme ses jeunes confrères de tout pays, le sculpteur est visiblement obsédé par l'œuvre de M. Rodin. Son Gogol est celui des années de soulTrance, maladif, mélancolique, penchant vers la terre un nez proéminent; u un échappé du lazaret des cholériques », crie un loustic. On pourrait rêver mieux; mais les proportions sont justes, le modelé du bronze vigoureux ; avec sa louable simplicité de lignes, sans fioritures, le monu-

ment ne m'a point paru aussi déplaisant qu'on veut bien le dire. — Le comité en fait remise à la ville ; bref échange de paroles, la température ne permettrait pas les longues harangues sur cette place. Pendant que les couronnes s'amoncellent aux pieds de Gogol, on se transporte dans Vaula de l'Université, pour y dis courir à l'abri.

Là, quatre heures de séance solennelle, jusqu'à la nuit. Le recteur de l'Université prend la parole, et après lui d'éloquents professeurs; entre autres, M. Mouromtsev, l'ex-président de la première Douma. Les délégations étrangères se pressent sur l'estrade : notre groupe français est de beaucoup le plus compact. On l'installe courtoisement au bureau ; quand le président de la Société Littéraire désigne les membres d'honneur qu'elle veut bien s'agréger, une chaude ovation salue les noms français : tout d'abord celui d'Anatole Leroy-Beaulieu. Il a été retenu au Congrès archéologique du Caire, mais la plupart des assistants le croient présent parmi nous et l'acclament de confiance. Justes acclamations, bien dues au Français qui le premier, il y a trente-cinq ans, révélait à ses compatriotes cette Russie à peu près ignorée avant lui, leur rapportait l'inventaire le plus exact, le plus complet du grand empire sur lequel nous n'avions que des notions vagues ou erronées.

NOTES RISSES 6l

Cet audiloiie vibrant nous sait gré d'être ^eniis montrer si loin l'habit vert de l'Institut, la robe jaune de nos Facultés des Lettres. Il ?ait gré de leur témérité à ceux d'entre nous ]ui lui disent dans sa langue, gauchement sans doute et avec l'accent étranger, mais avec ime émotion sincère, nos remerciements pour jn accueil si cordial, notre admiration pour 'écrivain dont on célèbre la gloire. La commémoration de cette gloire nationale est pour les :œurs russes une occasion de communier dans a fierté, dans l'espérance, au sortir d'une période où ces cœurs furent meurtris, de plus l'une façon, par les coups de la fortune adverse. Sul ne le dit. tous le sentent ; et ce sous-entendu ► sa part dans la gratitude témoignée aux amiiés fidèles qui viennent s'associer à un sursaut le l'ame populaire. Nous sortons de l'Univerlité avec le sentiment très doux de ne compter [ue des amis dans cette foule étrangère, parmi ;es inconnus d'hier dont les mains se tendent raternellement vers nous.

Sentiment qui s'est confirmé durant les ongues séances des deux journées suivantes. )n m'avait gracieusement dévolu la présidence le la première ; elle s'est prolongée de une à ept heures, sans une défaillance d'attention lans le public, tandis que défilaient et haranguaient les innombrables délégations des pays ilaves : bulgares, serbes, croates, galiciens.

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tchèques, gens des Balkans et des Carpalhes qui glorifiaient Gogol dans leurs idiomes nationaux ou martelaient durement les syllabes russes. Des pliilologues lisaient à tour de rôle, dans celte amusante Babel, les adresses des académies et des universités italiennes. Scandinaves, allemandes, anglaises; celle de Dul)lin était rédigée en un latin élégant, bardé de citations d'Horace. Le troisième jour, on dut se borner à appeler les noms des délégués, à recevoir sans les lire ces rouleaux de parchemin qu'ils entassaient sur le bureau ; si Ion eût continué les lectures, nous serions encore à Moscou.

Le soir, représentations de gala dans les théâtres. L'Opéra donnait la Nuit de Mai; choristes et ballerines s'échappaient de la scène pour faire leurs malles ; le train du lendemain devait emporter ces jolies fugitives, réclamées chez nous au Ghàtelet. Au Petit-Théâtre, la troupe classique jouait le Reviseur avec une perfection qui nous émerveilla : le jeu du moindre comparse, à la fois individuel et très discipliné dans les scènes d'ensemble, prête une vie endiablée à la comédie de Gogol. M. Rachmaninov, naguère si applaudi à Paris, dirigeait au Conservatoire l'excellent orchestre qui garde les traditions des frères Rubinstein. Entre deux exécutions musicales, une actrice

léputoe, M'"** Ycnnolova, vint réciter avec un art pathétique des pages fameuses ; celles où l'ironie du satirique s'attendrit dans une évocation passionnée de la Russie. Du Conservatoire on courait à l'hôtel de ville, au raout que le maire de Moscou, M. Goutchkov, frère du leader octobriste, oflrait à ses invités avec une parfaite jjoune gruce.

Ce sont surtout nos impressions du banquet final que je voudrais rendre, et je ne trouve pas de mots pour les traduire. Huit cents couverts dans le grand hall de Ihôtcl Métropole : service, vins de France, fleurs, orchestre, tout atteste la somptuosité légendaire des fêtes moscovites. Dès les premiers' toasts du maire et du recteur aux hôtes français, une ovation commence, qui ne s'arrêtera plus : la Marseillaise se déchaîne, trois fois reprise sur les instances réitérées des convives, on dirait qu'elle attendait dans ces cuivres, impatiente de bondir ; ils la dégorgent, elle alterne avec l'hymne au Tsar. Tous se pressent autour de nous, debout ou montés sur les chaises ; les plus proches nous donnent l'accolade, des inconnus nous embrassent, des femmes charmantes s'arrachent nos signatures ; la salle entière trépigne aux cris vingt fois répétés de : (( Vive la France! », tandis que nos improvisations hachées balbutient nos remerciements. C'est une folie, si chaude, si grisante : je me

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crois revenu au temps de la visite des marins russes à Paris.

J'abrège ; à raconter froidement ceschoses, on craint toujours de verser dans l'exagération, ou tout au moins d'en être soupçonné ; mais les quelques Français qui ont vécu ces heures certifieront avec leur compagnon qu'ils l'ont pleinement senti, cet élargissement subit du cœur 011 toute la patrie lointaine frémit, chante, sanglote dans la poitrine dilatée du voyageur qui reçoit pour elle ces ardents messages. Nous marchions encore dans un rêve en regagnant la gare au milieu de la nuit.

Le train s'ébranle, la vision de Moscou, et de tout ce que Moscou nous a donné, s'efface dans les ténèbres de la steppe : la raison, qui se reprend, pourrait croire à une hallucination passagère, n'était le parfum tiède de ces roses dans une coupe d'orfèvrerie byzantine, dernier présent qu'une délicate attention féminine fit porter à notre wagon.

Entre Pétersbourg et Wirballen.

J'ai assisté à une séance du Parlement, à la Tauride. dans la salle où Potemkine faisait danser la grande Catherine. Ayant vu cet aspect intéressant de la Russie nouvelle, j'ai rede-

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mandé l'ancienne, celle de mon temps. J'ai dit à de vieux amis : « Une fois encore, avant de mourir, je voudrais entendre les bohémiennes, aux lies... » Comme autrefois, ils m'ont conduit à Samarcande, dans la petite chambre enfumée où les lilles de bohème psalmodient du soir au matin leurs rauques chansons. Oh ! ne pensez pas aux pseudo-tziganes qui font pâmer des demoiselles fardées dans nos cabarets parisiens ! Ceci diffère de cela autant que Montmartre de l'Asie. Cela était avant le Parlement, cela sera après, cela vient du fond des temps, du résidu secret que les ancêtres barbares ont laissé dans nos âmes de civilisés et que rien ne peut exprimer, sauf le chant de ces créatures sauvages. Elles entrent, s'assoient à la file, une vingtaine, sous la garde des hommes du tabor. Elles sont laides pour la plupart, mal attifées; nul ne les touche. Assis à une table en face d'elles, ceux qui les ont louées pour une nuit écoutent, boivent, fument. Jeune homme ou vieillard, officier ou marchand, le vrai Russe peut s'absorber des nuits entières, immobile et pensif, dans l'audition de ces voix stridentes : voix impersonnelles d'un ancien monde ressouvenu, appel de l'infini qui déclanche dans le cœur russe les désirs des ariiours impossibles et des actions surhumaines, toutes les puissances endormies dont il ne fait rien d'habitude et qu'on verra exploser sou-

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dain, dans une folir de passion, d'héroïsme ou de crime.

Oui. j'aurais pu passer ma dernière nuit de Pélersbourg au Parlement ; on y siège lard, on y travaille beaucoup. Je l'ai passée à écouter les bohémiennes. On ne se refait pas. Le soleil était déjà haut sur les Iles froides, battues par les glaçons que charriait la Neva, quand il fallut s'arracher pour aller prendre le train qui m'emporte.

De nouveau, la course à travers les espaces vides, les marais, les forêts de pins et de bouleaux; elles se referment comme un vaste linceul sur les visions lumineuses de ces rapides journées. Pas encore le moindre indice des éclosions printanières. Mais sous ces tourbières incolores, sous ces eaux figées, la Aoix sourde de la terre murmure, comme un écho des chansons bohémiennes de la nuil :

« Reste ; en quelques heures, je vais me couvrir de feuilles et de fleurs; je suis la dispensatrice des joies brèves et violentes, les seules qui vaillent la peine d'être cueillies. Tu vas revoir des terres riches, heureuses ; je suis pauvre, je donne aux miens peu de pain, avec la vraie richesse, ri11imité du jève Les gens de ces autres terres te diront que je suis serve et qu'ils sont libres, pauvres forçats de tous les jougs sociaux : je donne la seule liberté véritable, celle de la pensée que rien ne dompte et

u arrête. Chez eux, des activités plus pratiques, mieux oidoiuiécs, vont coutenter ta raison. Qu'ai-jeà l'aire de la raison? V tiens tu donc si tort, à celte vaniteuse infirme ? Je g^rde ton cœur, le cœur de ta jeunesse; tutlrrle retro^^" KeTaispasaTHl^m^'Stîf" fès terres mobiles où tout a changé autour de toi : mon immuable hiver l'a conservé intact, pour le rendre un instant à Ion hiver... »

Elle dit peut-être vrai, la terre triste cl pioibnde. — La frontière : des Allemands méthodiques; tout est propre, organisé, rationnel. — Je me retourne une dernière fois, pour adresser à tous ceux qui nous ont comblés un dernier remerciement où ils sentiront la.vérité de l'émotion. Un journal qu'ils lisent et qu'ils aiment le leur apportera de France, de celle France dont l'image transfigurée apparaissait si rayonnante, au loin, dans les effusions moscovites qui la glorifiaient.

26 mai 1909.

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