M. LE VICAIRE
Roux une vraie passion pour le jeu, dut endurer des fessées mémorables, des amours de fessées, avec des marques noires un peu partout. C'était pour le bien de son âme, et il n'en savait rien.
Mais un jour, à bout d' d'arguments, lamaman eut la
maladresse… peut-être l'heureuse idée: de -citer -
comme raison ultime le jugement infaillible des commères: ( Quand on prie devant le Bon Dieu des heures de temps, on ne perd pas son temps à jouer après! » — C'était la raison 7! [I y avait moyen de tout arranger, on n'était pas tenu de contempler, M. Messier avait raison! Répétition de la poule aux œufs d'or, il n'y eut plus de contemplatiôn. D'instinct parfois on y revenait mais dansaun tel secret que personne n'aurait pu le soupçonner. On a dit autréfois (pour un autre motif) qu'il valaié mieux ne pas trop prier en public, les Roux avaient un argument nouveau et bien évident.
Le pauvre vicaire vit “bien le changement opéré, il n'en parla jamais à ses‘ petits amis, la maman aussi l'avait bien vu, ses enfants forlignaient, ils n'avaient plus de caste. Il serait trop long de don: ner des détails sur les luttes héroïques de cette pauvre maman pour ressaisir ses enfants sur la route de la perdition; Sainte Monique n'était rien en comparaison d'elle, sainte Monique se contentait de prier; elle, elle fouettait en plus, et les meurtrissures lui faisaient bien plus de mal qu'à ses enfants. Ses enfants! C'était des modèles partout, à cette
Cy : HISTOIRE MANITOBAINE époque, excepté au foyer. En désespoir de cause elle prit un jour Hector et l'amena au vicaire, elle ” parla longtemps et très ferme... Hector n'écoutait pas il avait trop de peine. M. Messier après la tempête, tout aussi peiné, se contenta de dire: «Il -- tournera mal>:— La mère dans son désespoir l'em:* mena à l'église, de fit agenouiller devant la statue de la sainte Vierge et là, tout haut, elle dit: « Prenez charge de lui, moi je n‘y puis plus rien!» — La persésécution prit fin, mais les enfants, surtout Hector, avaient perdu un’ami. M. Messier n'avait-il pas douté, pour le moins! Et puis il ne leur avait jamais . demandé un mot d'explication. Ils avaient été * jugés sans procès. .
Décidément l'air de l'Ouest, (le Manitoba, à cette” époque), n'était pas favorable à l'éducation des enfants! Dans le Québec, c'était autre chose, eté, etc. Après ces jérémiades à n'en plus finir, les Roux
sertaient une compassion immense gémir en leur pauvre cœur de renéga&qu'ils devaient être pour
£ ces pauvres cousins qu'ils avaient là-bas, pour tous les jeunes du Québec; ils auraient voulu les voir
auprès d'eux pour leur montrer à s'amuser à la manitobaine.
Les scènes que-nous venons de contempler con-
duisent jusqu'à 1889; tour à tour ou simultanément -He-kodak les a fixées sur les pellicules de la mémoire. Pour'les présenter aux régards des absents il faut les révéler, — question de temps et d'étude —, il faut les filtrer, les grouper en séries horgbgènes pour observer la marche du mobile impatié int, — l'âme.
Mue par des forces innombrables elle avance selon une trajectoire vers sa fin, certaines forces sont internes, du mobile lui-même; d'autres exter-
nes, (opposées, parallèles, incidentes, couples) . attaquent à leur guise ce mobile; la résultante est.
la trajectoire de l'âme.
L'intuition divine comprend cette “trajectoire en elle-même, nous en faisons le graphique parfois incomplét ou déformé; mais nous devons travailler à le faire aussi exact que possible. Tel fut notre but jusqu' ici et pour cette raison devohs-nous revenir à mi-chemin. -
Il était naturel de commencer par les plus jeùnes représentants de la famille, dès l'origine les plantes croissent rapidement, plus tard près de la maturité, lorsqu' on les transplante, elles ne perdent pas leurs
House
V4 = ; . 6b HISTOIRE MANITOBAINE
\- - caractères anciens, elles s'adaptent insensiblement -—"Ÿ. -..-... au nouveau milieu comme au nouveau climat et . nous avons tous les: loisirs voulus pour süivre leur ” - * lente évolution. Nous commençons à voir que - l'Ouest avait une influence sur ces âmes; l'Ouest, - c'était le front de cette race du Québec, on y lut-
sé | - tait comme à l'origine et pour la même cause. Ces « ? guerriers soutenaient un siège, comme au temps de’
. Frontenac, contre des ennemis du dehors et du D dedans: leur porte-drapeau, Mgr Taché, était allé
à genoux supplier comme jadis qu'on .envoie des renforts, il avait eu même accueil, mêmes affronts. La France avait choisi avec soin les pre-' .Miers colons, l'Ouest n'avait pas'cette faveur. Dieu se chargeait de cette tâche surhumaine. Le feu de
- , la persécution, de l'adversité, dela lutte émot hde- . D, . rait les familles aux première gnchées! Dieu: Er quelle hécatombe! 7.
L'automne de 87 ramenait le cycle des épidé.
mies; après la crise financière la crisé des santés et
na à ‘des vies, après les dons matériels un don plus pré-
. cieux, le don, de son étrestout entier. La rougeole... ". . la scarlatiné et la diphtérie s'abattaient sur le s. . Manitoba comme les’tourmentes de neige qui nous .” cachent le ciel. La science médicale était alors bien
-- ‘ L plus impuissante qu'aujourd'hui dévant ces grandes ; calamités. Pas d'hôpital, pas d'infirmières, deux
… N médecins (le docteur Fafard et le docteur Lambert)
: devaient seuls futter contre ces envahisseurs qui
s'attaquaient, surtout aux jeunes, l'espérance de l'avenir. Le docteur Fafard avait une réputation
“exiraordinaire, — -on-ne savait’trop pourquoi, — même lorsqu'il était chez lui on le disait absent, c'était une manière de dire qu'à ce moment il ne pouvait être utile à personne, —.il était absent. Le docteur Lambert avec moins de réputation faisait à peu près tout l'ouvrage. 3
Les enfants mouraient en grand nombre, sans quarantaine officielle la crainte en imposait parfois: toutes lés rigueurs à ceux qui étaient atteints, il était presque impossible de trouver des porteurs pour les enterreménits. La famille Collin, par l'oncle Bellavance, fut la première à réclamer les services des Roux. On avait refusé un peu partout: la contagion.. on craignait pour les siens. Ce fut le pre mier risque, la mère Roux avait dit: Il faut faire cela pour Dieu,*'est Lui qui préserve ou guérit:
. mêfne en restant chez nous, nous pouvons être atteints!» À partir de cette date les Collin et les Roux faisaient les frais de tous les enterrements: d'enfants. C'était une lourde corvée.
Au milieu de l'hiver ce fut le tour des Roux. Arthur fut atteint le premier, un rien, le docteur Lam... * “bert avait déclaré que c'était un simple mal de " gorge; il avait donné un gargarisme à l'acide phénique. à un enfant de sept ans! « Attention, c'est poison! il ne faut pas en avaler!» disait la mère. Tout à coup Arthur, sérieux, dit à maman: .« Je
Car
68 HISTOIRE MANITOBAINE
crois en avoir avalé!» —«Es-tu bien certain’)
-Les enfants le sont-ils toujours ? Pas de contrepoi-
son! Le soir au souper Arthur qui avait semblé souffrir toute la journée n'eut qb'un môêt: « Maman!» Elle le relevait dans ses. bras, c'était l# mort. ‘Le père court chercher un prêtre, Hector un médecin. Grégoire et Alberte assistent léür mère. .troptard.. un liquide blanc sortait de la Bouche. Arthur était mort! Le docteur emporta le gargarisme … pour l'examiner ° +: 2% Entre temps les commères s’en.donnaient.… les avaient-ils exposés ces enfants! [ls n'étäient pas plus à l'épreuve de la maladie que les autres... ils auraient leur leçon! Il y avait telle commière qui se" rappelait: fort bien qu'au dernier enterrement - Arthur avait cassé une poignée en: arrivant. à la fosse: « Là! je vous l'avais bien dit, c'était. son tour!» C'était leur tour, mais Dieu les protégeait. Grégoire, Hector et les deux Collin rendirent à Arthur le service qu ‘il avait rendu à tant d' autres. - Le lendemain, à l'école Provencher, les Sœurs préparaiert une fête, il y avait un théâtre assez élevé au second, dans la salle: les petits y montaient et y jouaient pendant que sœur Couture était occupée ailleurs. Hector, debout, dos à la salle, les talons près de la bordure surélevée du devant, regardait faire, une ruée,-on le bouscule en bas. Grégoire le relève: « J'ai le bras cassé! » lui, dit-il tout has.
.Les autres avaient entendu et ils riaient aux éclats
An
Le bras cassé! mais il ne pleure même pas! il n'a . ” certes-pas de mal!.Avait-il jamais pleuré cet enfant de neuf-ans, même au fort des batailles les plus -. . célèbres La bonne Sœur Couture l'habille et l'envôie reconduire à la maison par Grégoire. « Surtout, dites à vos parents d'appeler le docteur Fafard, tout de suite! »
Hector ne pleurait pas en entrant au logis. pen- … dant la classe. la maman s'énerve: « Qu'y a-t-il ? » {1 a le bras cassé! » La maman n'en croyait rien, . ine pleurait pas! Elle.touche le bras. raide...sans vie. Le docteur Fafard, mandé en hâte, devait venir. sa femme aurait dû dire tout de suite qu'il était absent. Au souper, M. Cinq-Mars, un grand | ami de la famille, alla chercher le docteur Lambert. ® ‘ . Il fallut tailler les habits pour permettre au médecin d'atteindre le bras. Le bras, l'épaule, le dos étaient | enflés. Hector n'avait pas faim ce soir-là. A? On n'avait pas alors toute la science médicale moderne, avec rayons X etc. La pression des doigts du médecin remplaçait les rayons X; mais, à ce “Stage il en fallait de la pression pour distinguer. Epaule démise et-tournée, coude cassé à la jointure de l'humérus. On instale Hector sur une chaise, M. Cinq-Mars d'un côté, le docteur de l'autre et la famille tout autour. « Patience! l'affaire d'üne-minute!» disait-on en chœur. L'épaule, dit le méde- Sin; il fallait la tourner. puis la tirer et la faire retomber bien à plomb dans la jointure.. trois essais.
70 HISTOIRE MANITOBAINE dix minutes. Qn s'épongeait le front. Le coude . tenant; l'extrémité pointue de l'humérus lacérait “les muscles et les tendons ; en ramenant l'avant-bras sur la poitrine les deux tronçons s'aboutèrent. En vingt minutes tout était fini. Hector, un peu pâle, les avait regardés faire, le médecin et son aide étaient stupéfaits. pas un cri... pas un mot n'était sorti de ses lèvres livides. Le docteur Lambert.en partant
. n'eut qu'un mot à dire au père Roux: « Je'n'ai ja-
mais vu un enfant comme celui-là! »
Quelques jours plus tard c'était Alberte… la scarlatine; puis Angèle, la rougeole; Grégoire et la mère devaient suivre à tour de rôle. Dès que le bras d'Hector fut remis et bien guéri, il eut à la file l'une de l’autre les trois visiteuses. Sœur Laurent, Sœur ‘ Gratton et quelques autres de la maison-mère ou de l'école montaient la garde jour et nuit au chevet de ces malades qui s'étaient dépensés pour les autres. M. Messier, M, Dugas et surtout M. Cloutiér, LE mi intime de la famille, venaient à tour de rôle surveiller ce qu'ils croyaient être l'agonie de madame Roux. Ses forces n'étaient pas surhumaines, elle s'était trop dépensée, une maladie de cœur l'aväit amenée au seuil de l'éternité; six jours de coma semblaient annôncer la fin. Les Roux avaient leur leçon. Dieu les protégeait visiblement, ils se remettaient les uns après les autres. Les Roux avaient leur leçon, une leçon de charité, jamais ils n'auraient pu soupçonner le dévouement de leurs vrais amis, des bonnes
1887-85 71 ° LA Sœurs, du clergé et de ceux qui leur devaient une dette de gratitude. Les gens de [a haute avaient ‘été épargnés, ils semblaient même ignorer l'existence. de l'épidémie: de tout temps ils s'étaient mis en quarantaine, il n‘y eut aucun changement dans leur vie.
Hector fut le dernier à se remettre, un mois de délire l'avait laissé impassible et inconscient de tout ce que l'on faisait. Le retour des forces n'avait pas ramené l'usage des facultés. Encadré d'oreiliers, dans, un fauteuil, exposé au soleil du printemps, il passait ses journées près de sa mère. Îl ne reconnaissait personne, ne parlait pas, ne répondait pas aux questions qu'il ne semblait pas entendre. Tout à coup, la mère s'étonne, Hector la regardait, il reconnaissait sa figure mais c'était vague, dans un lointain obscur. il regardait les doigts agiles tricoter un bas... la mère avait saisi ce regard qu'elle épiait Sans cesse, ce regard où percerait un reflet d'intelligence, comme une étincelle sous la cendre d'un feu presque éteint: elle parle, les sons l'étour-
. dissent, n'éveillent aucun sens: à genoux devant fe,
fauteuil elle implore, elle se fait caressante, câline, \
tendre: («C'est maman, dis, reconnais-tu maman ?Ÿ Îf balbutie, il ne sait plus parler. Il'a tout oublié. Mais sa maman est tout autre aussi, il n'en avait jamais reçu de caresses, il devait rêver... il avait dû rêver longtemps — ja saison était avancée — les figures changées — il revenait de loin.
ke
HISTOIRE MANITOBAINE
Si
Douceurs de la convalescence! alors que les amis reviennent comme les oiseaux le printemps et con-
—tént léur joie de nous retrouvér en vie, comme ils
. tâchent de plaire, de fortifier, d'aider Dès le soir : du réveil de cet esprit un doux babil du frère, des ‘ sœurs, de toute la famille entoure le fauteuil, on ” fête le & rescapé », le dernier à surmonter l'épreuve,
on lui conte les phrases de son délire, les réparties qui font rire maintenant alors, qu'autrefois elles
‘provoquaient les larmes, les changements un peu
partout... Puis les Cinq-Mars, les Collin, les Fournier, les Joyal, les Lévêque, les Désourdis, les Clément, les Dussault et tous les autres amis viennent tour à tour égayer le malade qui a pris tant de temps à se remettre. Le docteur Lambert, tapotant la joue pâle de son malade, lui disait en riant: « Quel gaillard!- Rien ne tue un gaillard comme celui-tà!» — Rien ? — Peut-être le phénol ?
Première sortie, Hector se rendait à l'église avec Grégoire pour remercier le bon Dieu, on les arrête devant le magasin de M.-Germain (beau-père du docteur Fafard), on examine son bras et le travail du docteur Lambert. C'est tout de même, pas mal gisait M. Phaneuf. — « Pas mal ? » répondait M. Germain, (ne voyez-vous pas, ce coude est raide, ce n'est pas le docteur Fafard qui aurait fait un travail si gauche. Il n'y a qu'un moyen, le recasser et le remettre à la bonne plaee! Pas vrai, petit ?» Un groupe entourait Hector, on voulait qu'il réponde,
on aimait ses réparties, Et moins il semblait vouloir répondre, et -plus. on insistait : « Voyons c'est toi
qui décides, qu'en penses-tu ? ÿ —(Le ‘docteur —-
Fafard? mais pourquoi n'est-il pas venu, je-l'ai attendu quatre heures, est-ce assez long quatre heures ? 11 devait venir, — puis, il était absent! Bien bête qui se fie au docteur Fafard, on les connaît ses absences!» — Un grand éclat de rire, M. Germain n'insistait plus, En effet les cancans donnaient de tristes explications. Quel malheur! un sibon médecin, un homme si habile et si savant, il aurait une belle clientèle si seulement il pouvait être là lorsqu'on avait besoin de lui.
Ce SPpan ee Uie
nn
La notion de patrie ne jaillit pas subitement de l'esprit comme jadis Minerve du cerveau de Jupiter C'est le cœur qui longtemps la porte, la nourrit dans son sein et lui donne naïissance. Le cœur avec ses attraits, ses joies, ses peines, ses luttes et ses victoires associe le décor où il prend ses ébats à toutes les fêtes qui lui donnent le bonheur. Foyer, village, province, pays tour à tour sont l'objet bien-aimé que d'instinct il associe à toutes les émotions de son âme. Le manitobain d'alors aimait le Nfanitoba et Saint-Boniface avec une extrême tendresse; tout bonheur coulait de cette source; : la foi même y avait quelque chose de local, un seul temple lui présentait Dieu, et tout autour au cimetière un frère ou un parent bien cher dormait à l'ombre du sanctuaire. Entre le catéchisme et les vêpres on priait sur une tombe que l'on tenait bien propre et toujours couverte de fleurs. — Les plaisirs des vacances ont donc leur place dans ces notes, c'est la rosée bienfaisante caressant le plan du patriotisme.
Ad ogni uccello, suo nido à bello.
David Joyal, le fils du père David le cordonnier,
était un gars bien ingambe dans ce temps-là, la
tvphoïde n'avait pas encore paralysé ses jambes, on
NI “n
le voyait partout avec ses deux grands terreneuves, ll avait apporté de bonnes nouvelles aux Roux:
“(Vous savez, disait-il, devant chez Tassé, Hogue, {Clément et Desourdis, en bas de la côte au nord,
{ la Seine a débordé, c'est rempli de poisson; il fait {encore un peu froid et les parents ne permettent
“(pas qu'on sy rende...» S'ils se rappelaient ce
lac fameux, je crois bien. Hector, tout bas, pour ne pas être entendu de sa mère, avait conté leur expérience des dernières vacances. I1s'y était-rendu avec Sanxter, (tu sais celui qui est chez M. Pétrin, il
(Une fallait pas se mouiller, maman avait défendu.
(Se mouiller, c'est le linge, tu sais ; eh bien!ons'était {mis nu-pieds, les culottes retroussées jusqu'en
Chaut, et puis à l'eau. Les autres entraienit dans : l'eau jusqu'à la ceinture. Nous, nous ne pouvions
Upas, c'était défendu; aussi, pour ne pas manquer (lachance, Grégoire et moi nous avions poussé deux Umadriers jusqu'au milieu, c'est là qu'il y en avait (du poisson. Les autres se Baignaient en laissant (sécher leur linge. Tout à coup Ulric Lambert et {Pélissier nous demandent la permission de monter (Sur nos madrièrs pour plonger. Nous le permet- Cons tout de suite. mais c'était lourd, le plongeon (fut plus rapide que nous ne croyions, les madfgiers (avaient chaviré. A l'eau! Grégoire tenait sa fi- (celle de poisson, il était allé droit au fond, son (chapeau à Ja surface; moi j'avais aussi mes pois- Usons, mais quand l'eau me montait jusqu'à la
76 HISTOIRE MANITOBAINE
« bouche, je ramais avec mes mains et je tâchais de « marcher; ce n'étäit pas facile, il n'y avait pas de
--{ fond. Une fois.sorti, je vis Grégoire saisir son cha- .
« peau et revenir comme moi. Le Père Hogue, ton € oncle, arrivait tout essoufflé. [l n'avait pas sa « grande baguette qu'il tient à l'église pour rappe- « ler les jeunes à l'ordre en face de la table de’ com- «munion. Mais nous en a-t-il conté! Nous pou- & vions nous noyer. les parents verraient bien ce « qui nous était arrivé... nos habits étaient comme « des éponges, etc., etc. [Il nous avait mis la puce à « l'oreille. Nous faisons comme les autres, dans le € grand chêne au pied de la côte, nous suspendons «culottes, chemises et tout ce qui était trempé; le « vent les remit à sec comme avant. Nous étions {assez fripés en rentrant... » Le poisson avait été le passeport pour les Roux. Quel poisson, de la laquèche! Les parents riaient sous cape au souper: le poisson de la Rivière Rouge, mais ce n'était rien: c'est dans le bas du fleuve dans le Québec que l'on trouve le vrai poisson: « vous verre}, pendant le carême on vous en servira!) En effet on servit de l'anguille, de la morue, du hareng et même de la truite. Chaque fois le père demandait: « eh bien ? qu'en pensez-vous ? » On faisait un peu la grimace. . Îl ne comprenait pas, le père Roux, que le meilleur poisson est toujours celui qu'on a pris soi-même et que tout frétillant on a fait rôtir. Le père Roux
haussait les épaules et disait: « [ls n'ont pas de goût, l'Ouest gâte même le goût».
Aux vacances le lac était à sec et c'est à la pointe, “au nôrd, chez le père Samson-qu'il fallut se rendre pour trouver le poisson. [l n'était pas commode, le” ” père Samson, avec sa grosse moustache en fil de fer. ses manches retroussées jusqu'aux épaules, impibibé de poisson .et de déchets de poisson des pieds à la tête... [| avait une licence spéciale et surtout une clôture bien entretenue retenait les gens'à distance. Mais les enfants passent quand même un Peu partout, ils savent s'insinuer, se rendre utiles. il fallait voir‘les Roux comme des goélands se précipiter sur la Seine et remplir les paniers, puis sur la grande table avec les grands couteaux en un tour de main faire disparaître la belle robe d'argent des laquèches, faire tomber la tête, et puis, la main gauche sur le poisson, l'éventrer d'un seul coup... les doigts faisaient le reste, én rinçait dans une chaudière.. le poisson était prêt pour le marché. Le soir le père Samson avait dit: « vous aimez le poisson, les petits 7 » Je crois bien, il n'y avait pas de si beau métier au monde, prendre du poisson! Le père Sam- Son trouvait enfin des enfants qui avaient de l'esprit, Ce nétait plus Joseph, le grand collégien qui pei- ‘Bnait tout le temps, ce n'était pas Timé, (Aimé), le
jeune qui ne voulait jamais toucher au poisson! .
Il rencontrait pour la première fois des enfants qui avaient de l'esprit. Aussi en quelques jours les Roux
7 HISTOIRE MANITOBAINE
étaient rois et maîtres à la pointe: lignes, filets” chaloupes, tout leur appartenait en propre. Ils fu-
rent initiés à tous les secrets de l'art; le grand vivier"
le grand fumoir. Is revenaient tous les jours chargés de poisson bien préparé, ils avaient même apporté,de la laquèche fumée, et les parents avaient admis, bien à regret, que réellement c'était délicat, tendre, d'un goût vraiment exquis. Québec perdait le goût!
Chez les Roux on avait salé un gros baril de poisson, les enfants avaient fait fumer le reste comme chez le vieux Samson, ils avaient même obtenu de suspendre leur poisson dans le fumoir de la pointe. leurs actions étaient à la hausse chez M. Samson.
Les autres devaient se contenter de pêcher sur le pont; comme des singes ils descendaient en bas du pilier central et sur les caissons en bas ils tenaient leur ligne. Desourdis était le champion, puis Siméon Dusseault et Edouard Turenne. Le père Samson les regardait d'un œil rébarbatif; il savait bien que
Je soir ils se laissaient glisser sur le. pilier à sec à
l'ouest et qu'ils allaient vendre à la cachette à Winnipeg ce qu'ils avaient pris pendant l'aprèsmidi, c'était une concurrence déloyale, ils ne payaient pas leurs deux sous au cerbère du bout du pont.
Il Ÿ avait tout autour de St-Boniface de vastes prairies et des bocages où les enfants se rendaient en nombre; chacun avait une petite chaudire et
DA
son goûter. On allait cueillir des fraises, des bluets, des framboises, des groseilles et des cassis, quand le “soleil était tout droit en haut ou se rangeait Sous - — - un chêne ou sous un peuplier pour le repas: un vrai pique-nique quotidien. Il fallait être prudent, ne pas goûter aux-fraises trop vite, autrement on n'én rapportait guère. On se groupait ensemble parte que les mamans craignaient lés petits ours noirs, devant le nombre ils étaient bien inoffensifs, ‘ils se + retiraient. Cette circonstance avait parfois ses* emuis.$ Un jour les Dubuc revenaient de Sainte- ““Afne où ils étaient allés camper chez leur oncle, ils -ient quelque éhose de noir à l'ouest de la route, , Gustave se lève dans le landau, Joseph conduisait. - Une balle passa entre deux enfants... iln'y avait pas de danger. il avait visé... il devait certainement manquer le but. Emoi! La haute tirait sut. la plèbe. Heureusement que les chevaux avaient pris peur et - tmportaient ces écervelés vers leur digne mère. Il y avait aussi les noisettes qui donnaient aux enfants des plaisirs sans fin, on en conservait pour . l'hiver on jouissait longtemps des délices de Capoue. Ces noisettes faisaient le désespoir des maîtres, on en cassait en classe et c'était énervant d'entendre ce bruit au beau milieu d' une explication, on croyait fermement alors que le travail des dents nuisait à celui du cervéau. Mais vraiment, était-il humainement possible pour un enfant de caresser longtemps ces belles petites boules d'or
= De . .
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sans én casser une pour voir si l'amände était bien mûre et bien bonne ?
* Nous ne parlons pas du trou des gamins, au sud- ° ” ouesf dans Ja Seine, il gardait souvent un étranger, !. +. tel un-Tennant en go et-un-Baeckos-en 1909 les ï ‘ nageurs y trouvaient des plaisirs infinis et s'y rendaient nombreux le soir après leurs jeux. Nous ne ee ‘ parlerons.pas de ces manœuvres de cavalerie dans le marais des Sœurs. Les mamans n'aimaient guère « - ce-spectacièe.. mais les jeunes. ces. chevaux bien dressés souvent sans cavaliers. un coup de clairon, ," ils s'alignaient d'eux-mêmes, agiles comme des cras ils: sautaient fossés, Le et tous les obss cs LE à tacle# sans jämais bronc sans jamais. perdre t leur rang ou rompre la belle ligne de la charge...
| nous n'avons pas le temps: Nous ne ‘parlerons pas non plus des exploitËdes pompiers, les jeunes hommes du village, les Guilbault, les Senez, les Lavoie, les Lanthier et les autres. Une belle machine bien nickelée, aux armoiries de M. Arthur Lévêque, e | sortait en tourbillon près du puits central, ou grim- L °[ 23 pait à l'assaut un peu partqut, puis c'était fini, on remisait tout. Le vrai trava était pour l'automne, pour/la patinoire du collège.. Que voulezgvous ? lorsque'les pompiers étaient Bin y avait pas de
D . feu, ils auraient bien voulu voir! lorsqu'il y en - avait, il n'y avait pas de pompiers. à preuve la ° «=. rue Masson chez Georges Germain. -
Îl y avait surtout le grand pique-nique de la Saint-
mA NN 7 à . + ot . À.‘