EE GER
Ê #4 vous voulez, l'œuvre d'un père, préparée pour cette fête; mais les Roux n°en savaient rien, pour eux les belles pensées surgisséient du tréfonds de l'âme de ces collégiens. — Des Romains! On savait leurs
- noms! On les. saluait. souvent avec respect. sans: sa
voir. Au début ils se chuchotent leurs découvertes: ils s'expliquent mutuellement, grâce à-ce qu'ils entendent, décors, palais, cour SR SreBécrire leur étonnement est une tâche surhumaine, plus l'âme est neuve, plus vives les émotions: plus l'âme est pure, plus profondes les réactions; élans mystérieux, aimants invisibles qui soulèvent les âmes et les hissent en un instant jusqu'au sublime, jusqu'à l'héroïsme. Les beautés de la foi, perles concrètes de ce drame, les ravissent en extase, ils soutiennent le martyre, l'exhortent tout bas en leur cœur, le consolent. Le martyr en eux, dans leur âme; souffre, lutte, triomphe, meurt; son supplice est le leur. Ils béniraient sans doute une intervention salutaire. qui lui épargnerait la douleur, mais jamais, non jamais ils ne consentiraient à voir lessupplices évités au prix d'une apostasie. Dès le deuxième acte ils ne causent plus, ils sont engloutis ‘dans l'esprit de la pièce, quelle souffrance atroce ils endurent s ils craignent une défection, quelle explosion de joie devant [a réponse souhaitée, lorsque suave elle jaillit.des lèvres du héros.
Il ne s'agit pas pour eux d'acteurs, ils ignorent la chose tout aussi bien que le nom; il ne s'agit pas
we
eo
54 HISTOIRE MANITOBAINE
mes
d'art, ils n'ont devant eux que des hommes, plus ou moins gauches ou pervers, la faute n'est pas'd'un ] auteur quelconque mais de celui-là devant eux qui excite leurs passions. Tel personnage étrange les déroute — un Royal qu'ils voient tous les jours — mais là, devant, à gauche, il.les fige d'effroi. Comme une statue, face à l'auditoire, dédaignant les scènes atroces où il est acteur, il n'ouvie même pas les
yeux, deux fois un mot a romp# la barrière de ses
lèvres, mot subit issu sans avé%tissement préala-
réble. - ils n'ont rien compris, le sOf* de sa voix suff-
Säit; il devait être cruel et lâche. Livide, atone, impassible, anguleux, grêle, on le dirait de pierre, sans cœur et sans raison. — Il le fallait là; un fils de gouverneur! —
Ce spectacle était un plaisir, St vous voulez; nous avons une manière si étrange de juger les choses. Plaisir ? Celui du condamné degant son supplice. Plaisir! quand l'âme semble rompte les liens qui la rivent à la matière! Plaisir! quand on souffre à l'unisson de celui qui meurt et’ qu'il faut l'infusion de toute la forcé du héros pour retenir ses cris! Plaisir ? oui celui du Christ sur la croix! — C'était pour la Foi, pour Dieu!
Le bon P. Lory jouissait de deux spectacles, le premier sur la scène, l'autre, un reflet qui jaillissait, voltigeait comme en un miroir sur ces physionomies bien transparentes d'enfants. Il faut être quelque peu goufmet pour rechercher de telles
CS
jouissances. Le drame était factice mais son reflet sans paroles qui miroitait sur ces deux fronts, toutes ces passions humaines sur ces traits agités, souples, mobiles, ce frisson, cêtte sueur froide perlant aux tempes, ces mouvernents de tout l'être exhortant -.de loin la-victime... tout cela, c'était réel, on avait vu cela autrefois au Colisée. Une magie sublime évoquait là devant le bon père l'auditeurffd'antan pour lui présenter de nouveau son frère auX abois; | était-il, croyez-vous, convié à une fête ce spectateur des premiers siècles ? Non, mais par une vertu de la grâce, il sortait exalté, chantant en son cœur un Te Deum bien sincère, il n'avait qu'un désir: donner lui-même un jour ce même témoignage de son amour. C'est cette.jouissance que le bon recteur s'était préparée, un peu égoïste peut-être, le bon Père, il était seul témoin de ce second drame.
Vers ia fin, M. Sanson, le père du martyr, tente un dernier effort, il fait appel à l'amour filial, au souvenir de la mère morte à la naissance de son . enfant, au désespoir où il se voit réduit, lui; Romain, de la cour impériale, . au. déshonneur qui: l'attend; puis les menaces, une vieille loi lui donne droit de vie ou de mort sur son enfant. un poignard menaçant ‘son dernier argument. Les Roux tremblaient, auraient-ils, eüx, la foræ de résister à leur père? Un reflet d'éclair, le poignard plonge... là, ‘ devant eux. [1 n'est que blessé, le père n'a’ pas
56 HISTOIRE MANITOBAINE
voulu lui-même... il se contente de le chasser et de le livrer aux furies impériales.
Monseigneur Taché était sensible, il avait eu tant d'épreuves, et dernièrement de telles douleurs,. de plus il était déjà sérieusement malade; il dut quitter la.salle à.ce moment-là. Ce n'était pas-pour calmer ces âmes en feu, lui, le saint, l'évêque souffrait comme eux: ‘ L'entrevue avec le P. Lof fut toute naturelle, nes “agissait pl ss nt Se aux mots, aux mMma-
nières, à la FER on ne pensait à rien de ce genre. . +. EE
« On me dit: ul vobs Be z vu le martyr, que vous « avez assisté à sés-defiièrs moments, la chose m in- (téresse, dites-moi bien franchement ce qui s'est « passé, voûs savez j'ai des devoirs comme recteur «de ce collège ». — Ce fut un déluge. Hector surtout qui avait l'habitude de conter à ses amis les histoires entendues auparavant et qui était doué « d'une mémoire prodigieuse pour tout ce qui est oral, lui citait les paroles mêmes des acteurs avec les gestes, les attitudes et les intonations. C'était le réveillon du père après la fête.
Pour les Roux c'était une expérience religieuse qui tenait du délire, une influence nouvelle qui mettait en eux et leurs relations avec Dieu un sens du réel et du présent qui les rendait mûrs pour toutes les audaces chrétiennes.
‘ ‘ i AAININ IT ITS EIRE 4,
M.iLE VICAIRE
7 M Messier, lé vicaire; venait de-Longueuil il- — avait reçu chez les Sulpiciens de Montréal ce je ne
sais quoi qui donne l'air ecclésiastique: connaissances sérieuses, distinction dans le langage, les manières et la tenue; et de plus une certaine bonté toujours sincère et souriante. Il prêchait très bien,
il avait de l'esprit et:tout était si naturel chez lui. qu'il semblait ignoret ses dons présieux et rares.
Sa bonté naturelle le rendait accessible aux hum-
bles et surtout,aux enfants. [1 appréciait le dévoue-
ment des petits Roux qui tous les matins à cinq
heures servaient sa mêésse, jamais en retard, ni l'été,
ni l'hiver, alors qu'il n'avait jamais pu compter sur d'autres avant eux. :On ne payait pas les enfants.
alors et c'était bien mieux, ils travaillaient pour le
bon Dieu, M. Messier, toutefois, faisait de temps en temps des présents à ses servants et ce qui- leur donnait de la valeur, c'est qu'il leur montrait à
s'en servir. [1 offrait un livret de gravures belges
sur les mystères :de la foi, avec une alumette il montrait et expliquait tous les détails d'une image,
puis ils ‘attendait à à ce qu'on lui répète ces explica-
tions le lendemain. C'était, pour lui, une joie réelle de voir comme’on avait compris, reteriu et emma-
58 HISTOIRE MANITOBAINE
gasiné ces trésors dans la réserve où l'âme. va puiser en cas de disette. Un livret terminé il en faisait cadeau aux'servants,
® Un jour une question des enfants déchira pour lui un voile à l'horizon. Il montrait un saint en con-
templation, le saint au centre comme composition de lieu et tout autour un chapelet de médaillons indiquait le sujet. Hector lui dit à’brûle-pourpoint: « Pourquoi ne nous enseignez-vous pas à contempler ?» Il resta un moment interdit, — un doce nos orare nouveau genre, — ets ‘inspirant du nonpotestis il répondit en riant: « Mais vous êtes trop jeunes!» —{ Trop jeunes! mais comment s'y prennent-ils
Pour contempler ? » En un tour de main, comme un
maître de l'art, il exposait les grandes lignes de la méthode avec les médaillons comme exemple. En retournant chez eux les Roux discutaient de la contemplation. € I] n'était pas trop jeune l'autre jour pour être martyr... contempler, ça ne fait pas mal; on pourrait essayer». C'était la conclusion logique de leur discussion. C'est que trop jeune était un refrain qu'on leur chantait à satiété depuis longtemps. Au temps de Pâques ils avaient relu leur catéchisme, nous devrions faire nos pâques, trop jeunes! ...mais nous avons l'âge de raison, nous allons nous confesser… etc. ils étaient trop jeunes.
Le samedi suivant, pendant les confessions, le vicaire intrigué remarqua les Roux à genoux bien droits et sans appui devant le S. Sacrément. Les
M. LE VICAIRE | s9
yeux fermés, le livret entre. les mins, pendant un temps infini et sans aucun mouvement, que faisaient-ils ? À leur sortie, il leur demande: « Mais que faisiez-vous tout à l'heure ? » Æ- « Nous avons essayé de contempler ». Illico, ce fut une revue de
cet exercice. M."Messier’ prit la- chose-au- sérieux …
et compléta l'instruction .déjà commencée. Puis tous les matins il leur donnait les points d'une nouvelle contemplation — évidemment celle qu'il venait de faire a sa messe.
Plusieurs croi à l'imposture, au prodige ? La contemplation es la prière des grands saints, comment croire q#e des'enfants. ? Le malheur des temps en effet veut bien que l'on dise que ce que les grands saints ont fait , les autres qui ne sont pas saints ne sauraient le faire. Allons donc, nous ne pourrions plus manger et boire parce que les grands saints ont mangé et bu! Jésus lui-même n'a-t-il pas dit qu'il faut être comme l'enfant... pour être saint ? En bonne psychologie la contemplation est l'exercice normal de l'enfant, même à l'école, et c'est pour avoir ignoré ce prinéipe que bien des instituteurs n'entendent rien à leur propre métier, pour eux un métier et pas plus. C'est qu'on peut contempler sans prier — le cinéma ? Eh bien! la,çontemplation-prière est le cinéma du ciel. Le moyen de ne pas prier pour une âme enfantine toute ravie en présence de Dieu et des grands mystères ? — Îs n'y comprendront rien! — Et que comprennent
ho HISTOIRE MANITOBAINE les plus grands savants en fait de mystères ? Rien, comme les enfants. Rien n'empêche que ces mêmes savants, tout comme les enfants, puissent regarder ce.qu'ils ne‘comprennent pas. C'est souvent un acte d'hommage pour un grand seigneur que de tenir son regard tourné vers lui, pour Dieu c'est toujours le cas. .
Il n'est pas nécessaire de mener bien souvent un enfant au cinéma pour développer en lui une vraie
passion. Ce fut le cas des Roux. Toute l'âme vibre au cinéma, elle est comme enivrée; hors d'elle-même, tellement qu'au sortir il faut souvent" passablement de temps pour reprendre son aplomb. C'est.que le cinéma déséquilibre. La contemplation a cet avantage qu'elle met les gens d'aplomb et qu'ils n'ont pas besoin de réagir pour reprendre la normale. Au sortir de ces communions intimes avec l'Eternel on est chrétien normal et pour celui qui a la foi, il est bien évident que si l'impression de la présence divine persiste, même toute la journée, que s'il en résulte quelques aspirations de temps en temps, aucun tort n'a été fait au contemplatif... Jésus avait bien raison, l'âme toute pure d'un enfant a bien moins de mal qu'une autre à s'élever jusqu'à Dieu, étant moins enchaïnée aux plaisirs terrestres.
‘ Entendue de cette façon, la prière devient un pri-
vilège, une passion, tout comme le cinéma.
Les commères du village eurent tôt fait de constater ce changement subit, les Roux brûlaient les
M. LE VICAIRE. Gt ° L.
étapes alors qu'elles étaient en panne depuis belle ‘ :: lurette. La vanité aidant, M. Île Vicaire eut dela vogue. Elles sont cruelles les commères, c'est à qui ferait connaître cette nouvelle importante à la meman Roux, sans effrayer le gibier dans cette “chasse impôrtänte aux cancans-- Exciterl'orgueil__ d'une mère! montrer aux autres un objet à jalouser c'était l'œuvre du diable en personne... et tout cela, sous prétexte de vertu! Il parait qu'un certain diable un jour s'étäit fait moine... se non è vero, è ben trovato! ‘ La maman Roux ne pouvait pas, elle non plus, faire moins que ses enfants, élle choisit elle aussi le confessionnal du vicaire comme l'antre d'où devait sortir la sainteté à bref délai, question de formule. Regain réel de vie spirituelle dans la paroisse, on en vint jusqu’à la communion quotidienne.. une horreur pour ces temps-là. Monseigneur Taché soutint le vicaire contre M. Dugas, lecuré. Et les pauvres enfants ne se doutaient de rien. À l'époque des premières communions, certaines mamans obtenaient de madame Roux que Grégoire ou Hector suive les exercices avec un œil $ur leur petit pour les aider disait-on,.… en réalité pour servir d'ange gardien. Les enfants ne se doutaient de rien, et ils réussirent parfois à faire contempler d'autres enfants avec beaucoup de consolation. Le vicaire n'y voyait.pas de mal.
Mais, c'est qu'il ne savait pas que la prière en
62 HISTOIRE MANITOBAINE
famille, chez les Roux s'allongeait.. s'allongeait.… si bien que le père prit l'habitude d'éviter l'averse en veillant tard avec les amis. Et puis c'était l'Imitation de J.-C., le livre de méditation de la
----—--mére-commenté,- appliqué, examens. de conscience __
en public. après cela la mère cherchait à provoquer des confidences; elle-même n'en avait jamais fait, elle n'en avait jamais cherché et ses efforts furent futiles. Et tout cela à l'insu du vicaire... je crois bien on voulait se substituer à lui pour s'attribuer quelque gloire.
Les autres mamans avaient des enfants aussi; la jalousie aidant, elles firent leur enquête et petit à petit le résultat se concentrait vers le foyer des Roux. Grégoire et Hector ne comprenaient pas cette lucidité subite de leur maman, ils voyaient bien qu'elle était devenue très pieuse tout à coup, qu'elle allait à la messe de sept heures, qu'elle communiait, puis qu'elle faisait oraison. Le papa le voyait aussi, les enfants préparaient le déjeuner et la place de la maman était toujours vide. Décidément il était arrivé quelque chose.
Les jugements des commères sont sans appel.
« Si les Roux prient à l'église de la façon que nous constatons, ils n'ont pas le droit de s'amuser comme les autres enfants!» La maman Roux se rendit à l'évidence. Ce fut l'inauguratioh lente et bien calculée de l'ère des restrictions et pour des riens du tout. Hector, qui avait plus que tous les autres: