PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILB MARTINET. RUE MIGNON
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Les lettres qui composent ce volume ont été écrites durant mon voyage de six ans à travers l'Inde. Destinées à tenir mes parents et mes amis au courant de mes aventures, elles reproduisent mes premières impressions et forment le résumé succinct, le dépouillement surplace du volumineux journal qui a servi à la publication de \hiAe des Rajahs. Le lecteur y trouvera un tableau simple et complet de cette grande contrée, berceau de notre civilisation.
Louis ROUSSELET.
Paris, 25 juin 1879.
LES
I>e Paris à Bombay.* — La mer Ronge. — Aden. — L'arrivée. — L« mousson.
B«mbay,
Il me faut faire un véritable effort pour ranger avec quelque ordre dans mon esprit tout ce que j'ai vu depuis un mois que j'ai quitté Paris. La traversée de la Méditerranée avec ses flots bleus et le spectacle toujours varié des îles et des côtes que longe le steamer, une rapide visite à Malte, la légendaire jforteresse des croisés, puis le débarquement sur la terre des Pharaons, Alexandrie et ses jardins, le Caire et son dédale de bazars, de mosquées, de ruines, une escalade de la grande pyramide par un beau clair de lune, enfin Suez avec tous les souvenirs bibliques de ses environs et le renom que lui donne le canal entrepris par M. de Lesseps, tout cela forme un magnifique prologue à mon voyage, mais dont la description me demanderait une série de feuillets capables de transformer en un volume cette lettre qui menace d'être assez longue.
A Suez, je me suis embarqué sur le Malta^ un des plus beaux steamers de la compagnie Péninsulaire. Les passagers étaient fort peu nombreux, car il paraît que j'ai choisi la saison la plus défavorable pour aller dans l'Inde. Au mois de juin des
chaleurs torrides régnent sur la mer Rouge et l'océan Indien est balayé par d'incessants cyclones.
Nous fîmes bientôt l'expérience de ce sinistre programme. A peine sortis du port, la chaleur devint telle, que sans la glace que l'on distribuait libéralement à bord, je crois que les passagers les moins robustes eussent bien vite succombé. Les poumons refusaient leur fonction au contact d'une atmosphère embrasée, la bouche se desséchait, et le sang se portant à la tête, nous étions perpétuellement menacés d'apoplexie foudroyante. Quelques rocs calcinés, des côtes de sable blanc, au-dessus desquelles se montrent dans le lointain de hautes montagnes bleues, sont les seules distractions de ce voyage et ne font nullement rêver une excursion sur les rives de cette fournaise ; la mer, d'une nuance indigo intense, était agitée d'une légère houle, et des bancs énormes de poissons volants étincelaient à la crête des vagues.
Passé le Bab-el-Mandeb, nous contournons la côte sud de l'Arabie Pétrée et entrons dans le port d'Aden pour y faire du charbon. Il est difficile d'imaginer un lieu plus morne et plus désolé que cet amas de rochers sur lequel l'Angleterre a, avec une si grande prévoyance, planté depuis plusieurs années son drapeau et dont elle a fait la clef de la grande route de l'extrême Orient. Cependant l'aspect de la presqu'île d'Aden est très imposant de la rade ; des rocs volcaniques de couleurs sombres s'entassent en une haute pyramide couronnée de pics fantastiques et découpée de la manière là plus étrange.
A la sortie du golfe d'Aden, dont l'entrée est commandée par le groupe des îles Socotras, nous trouvons, ainsi qu'on nous l'avait annoncé, la mousson des vents alizés du sudouest au plus fort de sa violence ; la mer était en furie. Pendant six jours, nous fûmes retenus prisonniers dans les grands salons du paquebot; les vagues déferlaient sur le pont et se joignaient à une pluie torrentielle pour nous en défendre l'accès; heureusement, nous nous consolions en pensant que