‹ Les royaumes de l'IndeChapitre 24 sur 47 · LE TADJ · texte numérisé non relu

LE TADJ

Telles sont les proportions et le plan du Tâdj, et on pourrait les appliquer sur une moindre échelle à bien d'autres monuments ; mais leur ensemble a été calculé avec un tel art, qu'on ne saurait y trouver aucun défaut. L'édifice entier, de la base au sommet, est en marbre blanc incrusté de mosaïques formant des bandes d'inscriptions, des arabesques, des ornements, et disposés avec tant de goût, que, malgré leur nombre, ils ornent le monument sans l'écraser. Il n'est pas une partie de l'extérieur, à l'exception de la calotte même du dôme, qui ne soit ornée de ces merveilleuses incrustations. L'évêque Heber a dit avec raison que « lé Tâdj a été élevé par des Titans et fini par ses orfèvres ». Jamais coffret plus finement jciselé n'est sorti de la main patiente d'un artiste chinois.

Dès la première visite au Tâdj, on ne peut s'empêcher d'ad •mirer cette merveille; et il n'arrive pas ce que le voyageur cpi'ouve trop souvent, c'est-à-dire que, les descriptions lui ayant trop donné à espérer, il est tout d'abord déçu. Chaque visite y fait découvrir de nouvelles beautés; on peut, comme je l'ai fait, y revenir huit jours de suite sans se fatiguer de le voir, et en y trouvant chaque fois de nouveaux sujets d'étude. Mon enthousiasme a été si vif, que je répéterai volontiers avec un auteur anglais : « N'y eût-il à voir dans l'Inde que le Tâdj, ce serait pour un architecte, ou un artiste, une compensation suffisante de la longueur du voyage; car aucune plume ne peut rendre justice à son incomparable beauté et à son étonnante grandeur. »

L'intérieur surpasse encore en magnificence l'extérieur : la voûte, les parois, les pierres tumulaires ne sont que mosaïques, bouquets, fruits, oiseaux, exécutés en pierres précieuses. Les tombes de l'impératrice et de Chah Jehan sont au centre de la salle, entourée d'une grille de marbre. Une douce lumière pénètre à travers les fenêtres fermées par des grillages rie pierre. Un singulier phénomène ajoute encore à l'impres-

sion émouvante du lieu : c'est un écho d'une suavité infinie, qui ne peut être comparé qu'à celui du Baptistère de Pise. Cet écho est produit par le dôme, que ferme entièrement la voûte de la salle, et qui forme au-dessus du monument [une gigantesque boîte d'acoustique.

Agra est en ce moment le rendez-vous de tous les principaux Rajahs de l'Inde. Chacun d'eux essaie d'éblouir les Européens par son faste et ses prodigalités. L'autre jour, le Maharajah de Gwalior, un des plus considérables, a eu l'ingénieuse idée de nous donner une fête dans le Tâdj même. On ne pouvait trouver un décor plus féerique. Le jardin avait été brillamment illuminé. Les grandes allées pavées de marbre offraient un coup d'œil éblouissant : Maharajahs et Rajahs ruisselants de diamants; gouverneurs, diplomates, officiers, chamarrés de broderies ; ministres indiens ; barons rajpouts ; grandes dames de la cour de Calcutta, formaient une foule dont aucune cérémonie européenne ne peut donner l'idée. Je ne veux pas seulement parler de la richesse même des costumes, mais de leur diversité, de leur élégance, de ce tableau enfin de tant de pays et de races représentés par ce qu'ils ont de plus grand.

Vers dix heures, au bout de la grande allée, apparut soudain une masse d'un blanc de neige éblouissant, colossale, suspendue en l'air comme une vision céleste; c'était le Tâdj, qui, plongé jusque-là dans l'obscurité, venait d'être éclairé de plusieurs jets de lumière électrique. L'effet était magique. A l'électricité succéda une illumination générale; les huissiers, circulant parmi les groupes, nous invitent à nous rendre dans la salle du festin, vaste salon décoré de mosaïques, où est dressé un souper homérique, réunissant toutes les délicatesses de l'Europe et de l'Asie. Bientôt les Européens entourent la table, les bouchons sautent par bouquets, et la gaieté a libre cours; les Indiens, debout, assistent au banquet sans y prendre part. Dire ce que l'on con-

somma de Champagne ce soir-là me serait difficile, mais je commettrai l'indiscrétion de dire que plus d'un vieux guerrier anglais se laissa terrasser par la liqueur française. Scindia, du reste, eut à payer, assure-t-on, pour ce souper seul une note de 50000 francs.

Après le souper, un feu d'artifice fut tiré sur le bord de la Jumna ; je vous ai dit que la rivière baigne la base même de la terrasse du Tâdj et décrit devant le monument une gracieuse courbe. Une série de fusées, de bombes à étoiles, le tout fort ordinaire, vint se refléter un instant dans la nappe d'eau; mais dès que tout fut rentré dans l'ombre, on vit s'avancer, descendant le fleuve, une nappe de feu, qui couvrit bientôt toute la Jumna; c'étaient des milliers de flotteurs remplis de naphte qu'on lançait du pont de la ville après les avoir allumés, et qui couvraient la rivière de flammes. Le courant les entraînant, l'illumination se propagea rapidement, et de la terrasse on apercevait, à plusieurs kilomètres en amontet en aval, le fleuve roulant une merde lave incandescente. Cette étrange illumination dura une demi-heure et alla se perdre dans les jungles. Les tigres ont dû être stupéfaits en voyant passer ce fleuve de feu.

Le 20 novembre, a eu lieu la célébration du Durbar impérial. Dès le matin, Agra off*re le spectacle d'un véritable tumulte : tout le monde veut voir le Durbar, mais le nombre de princes et nobles indiens, de fonctionnaires anglais ayant siège à l'assemblée est si considérable, que la tente viceroyale n'a plus qu'une cinquantaine de places libres, et encore suffisent-elles à peine aux journalistes et aux autres visiteurs favorisés. Ma qualité de voyageur français et mes nombreuses relations m'ont fait ranger dans cette dernière catégorie et j'ai une chaise au Durbar. Dès midi, la grande esplanade qui s'étend devant le camp offre un coup d'œil splendide; ce n'est plus un cortège seulement, comme celui que je vous ai décrit à Baroda, mais cinquante, soixante se suivant. Chaque

LE GRAND DURBAR. lOJ

Rajah, entouré de toute sa cour, étalant toutes les richesses de sa couronne, vien t se ranger sur le point qui lui est assigné pour se rendre de là en pompe au Durbar. Des centaines d'éléphants^ véritables géants de leur race, rivalisant de luxe dans leur harnachement, les uns parés de sièges d'or ou d'argent, d'autres d'étendards, d'écrans de parade; des milliers de cavaliers, Rajpouts, Maharates, Sikhs, Boundélas; des soldats dans tous les uniformes possibles; cent mille curieux de toutes les provinces de Flnde : telle est la foule qui couvre l'esplanade d'Agra.

Je traverse avec peine cette multitude et j'atteins la grande allée bordée de troupes qui aboutit au Chamiana. La tente est déjà remplie d'agents diplomatiques, d'officiers anglais, parmi lesquels je retrouve plus d'une personne de connaissance. Vers deux heures la marche commence; d'après les règles de l'étiquette, le plus élevé en rang doit arriver le dernier ; ce sont donc les feudataires du Raj britannique qui arrivent les premiers, puis les princes souverains en raison inverse de leur importance. Du perron du Chamiana, j'assiste au défilé, la partie la plus frappante de la cérémonie. Chaque cortège s'engage à son tour dans la grande allée; les troupes anglaises présentent les armes; les batteries tirent les salves; l'éléphant royal s'agenouille à l'entrée du Chamiana, et le maître des cérémonies, prenant le Rajah par la main, le conduit à son siège. Les cortèges se succèdent sans interruption avec une magnificence ascendante, depuis le principicule Boundéla d'Alipoura jusqu'au haut et puissant seigneur de Gwalior. Enfin tous sont assis, les rois indiens à la droite du trône, leurs nobles et ministres derrière eux; à gauche, les gouverneurs, généraux, officiers anglais, dont les riches uniformes paraissent maigres et ridicules en face du luxe asiatique. Après un instant d'attente, les huissiers, vêtus de rouge, armés de longues cannes dorées, annoncent le vice-roi; l'assemblée se lève, et Sir John Lawrence, en grand uniforme.

tête nue, traverse lentement la salle et gravit les marches du trône au bruit des canons et des fanfares du God save the Queen. *

Sur un signe, tout le monde s'assoit, et le secrétaire d'Étal proclame l'ouverture du Durbar. Alors commence la longue cérémonie du Nazzar; chaque Rajah, escorté de son ministre et du premier noble de ses États, s'avance vers le trône et, s'inclinant légèrement devant le vice-roi, lui présente une pièce d'or, que celui-ci se contente de toucher. Cette pièce d'or représente une somme assez considérable, variant selon le rang du Rajah, et qui doit être remise aux autorités anglaises après le Durbar.

A la cérémonie du Nazzar succède celle du Khillat, qui en est la contre-partie. Le Nazzar est en effet le don offert au supérieur, tandis que le Khillat est le présent fait par le suzerain au vassal, soit d'un titre, soit d'un cadeau. Quatre-vingttrois Khillats sont ainsi distribués, dans l'ordre suivi pour le Nazzar; ils consistent en éléphants et chevaux, délivrés après le Durbar, et en joyaux, objets d'art, étoffes précieuses, qui sont exposés dans la salle après chaque appel et remis aux Rajahs. Cette cérémonie prend encore plus de temps que la première et est un peu fatigante. La distribution faite, le viceroi se lève et prononce en hindoustani un éloquent discours, dans lequel il exhorte les princes indiens à gouverner- sagement leurs États, à y introduire tous les bénéfices de la civilisation européenne et à se rendre dignes de l'amitié de l'impératrice des Indes. Le secrétaire d'État proclame alors la clôture du Durbar, et la sortie se fait dans le même ordre que l'entrée.

Telle fut cette grande solennité, qui fera date dans l'histoire de l'Inde, et qui m'a paru l'un des plus saisissants spectacles qu'un Européen pût contempler dans notre siècle assez prosaïque.

BHARTPORE. 105

Bhartpore. — Dholepore. — Les deux Gwalior. — Les murs de PaL — Un carrousel royal. — Le roi Scindia. — Un congé à Teau de rose.

Gwalior.

Le Durbar d'Agra a considérablement modifié mes projets primitifs. Au lieu de rae diriger vers le Cachemire, comme j'en avais l'intention, j'ai résolu de reprendre le chemin de l'Inde centrale et de visiter les cours des divers Rajahs avec lesquels ces fêtes m'avaient mis en rapport. D'Agra, nous nous sommes d'abord dirigés vers Bhartpore, ville très intéressante par ses souvenirs historiques et capitale d'une principauté jâte; puis de là nous nous sommes rendus à Dholepore, autre capitale, où le prince nous a fait le plus charmant accueil. Continuant notre marche vers le sud, nous sommes arrivés à Gwalior, le véritable but de notre voyage. Cette ville ^st la capitale du roi Scindia, le puissant chef des Maharates du nord. Elle se divise en deux cités, Gwalior ou la Vieille- Ville, et Lachkar ou la Ville-Neuve.

L'antique cité est assise au sommet d'un roc escarpé, isolé, d'une hauteur de 420 mètres sur une longueur de 4- kilomètres. Sa position et l'aspect extérieur de ses fortifications, au-dessus desquelles se dressent de nombreux monuments, rappellent Chit tore, la fameuse capitale du Meywar. Le rocher est un bloc de basalte, à cape de grès, placé, comme une sentinelle avancée, à l'entrée d'une vallée dont les crêtes le surplombent. Au-dessus des talus qui forment sa base se dressent des falaises à pic, véritables remparts naturels sur lesquels viennent s'asseoir les fortifications de la ville, couronnant toutes les sinuosités de la crête. Ces fortifications ont un

développement de 8 kilomètres. Des bandes sculptées, des arches simulées et des cordons dentelés relèvent la partie massive de la muraille ; la pierre disparaît en outre sous une profusion d'émaux, de mosaïques; candélabres, canards Brahmnis, éléphants, paons, émaillés de bleu, de marron, de vert, d'or, donnent à ce grand mur sans fenêtre une élégance incomparable. Les briques qui forment ces incrustations sont d'une vivacité de couleurs, d'une délicatesse de nuances auxquelles dix siècles n'ont rien enlevé de leur éclat. Je ne connais dans le monde aucune conception architecturale qui ait su donner une telle ^légèreté d'aspect à une simple muraille massive.

Lachkar, la ville moderne, est assise au bord de la rivière Sawanrika, que franchissent plusieurs ponts de pierre; son premier aspect rappelle Baroda. Elle occupe presque entièrement une petite vallée circulaire, entourée de collines dénudées, qui s'étale au pied même du rocher que couronne la vieille forteresse. Les faubourgs de la ville sont sales, coupés de rues étroites et tortueuses; mais, en gagnant le centre, on trouve de larges et belles voies, bordées de belles maisons de pierre, régulièrement alignées; une foule bruyante remplit ces bazars.

A l'extrémité d'une grande place plantée d'arbres s'étendent les bâtiments du palais; ils n'ont à l'extérieur rien de remarquable. Construits par le roi actuel, ils offrent ce mélange d'architecture italienne et hindoue qui paraît devoir former le nouveau style anglo-hindou. Inutile ^c dire que ce style est laid. Les appartements du palais sont, en revanche, disposés avec beaucoup de goût et d'une façon confortable ; ils sont frais, bien aérés et donnent surde jolis petits jardins anglais. Quelques-unes des salles sont ornées avec une grande richesse : les murs décorés de fresques, avec corniches sculptées, les portes et fenêtres tendues de lourdes draperies.

La cour de Gwalior n'offre pas au voyageur l'attrait des cours

de Baroda et d'Oudeypour. La politique et la réorganisation du pays occupent bien plus le temps du prince que les chasses et les fêtes, et certes je serais le dernier à l'en blâmer. Mais il faut aussi songer que, quoique occupant le premier rang parmi les souverains de Tlnde, l'origine de Scindia le relègue au dernier comme noblesse de race ; pour le Brahmane ou le Kchatrya, toute sa puissance ne l'empêche pas d'être un homme de la dernière caste sociale. Ce désavantage est d'autant plus sensible ici que Gwalior est au centre de ces fiers pays rajpouts où se réunit encore tout ce qui a un grand nom dans l'Inde. Impuissant contre les infranchissables barrières de la caste, le roi vit dans une simplicité relative, qu'on qualifierait encore de fastueuse chez nous. Aussi est-on quelque peu désappointé par ce manque de fêtes et d'apparat, lorsqu'on arrive d'Oudeypour et de Jeypore.

Quelques jours après notre arrivée, nous avons été présentés au puissant monarque par l'agent politique anglais, le major Hutchinson. Le jour indiqué pour l'entrevue, nous nous rendons au palais, où nous sommes reçus par deux des ministres, qui nous conduisent à la salle des Durbars. Du haut du balcon, nous assistons avant l'audience au spectacle que le Maharajah nous donne de ses talents de cavalier. Monté sur un magnifique étalon de l'Oman, il repasse toute la haute école indienne. C'est un beau coup d'œil que ce carrousel royal. Le roi, superbement assis, manie son cheval avec toute la fougue maharate ; l'animal se cabre, bondit, part comme un trait, s'arxête court, volte, saute. Coursier et cavalier sont vêtus avec une magnificence égale : c'est un chatoiement de pierres fines, d'or et de plumes sur les grands éclats des riches étoffes de soie. Des pages et des attendants, à la livrée royale, forment aux extrémités de l'arène de pittoresques groupes, complétant le tableau. Une dernière évolution est saluée de nos « Wâh ! Maharaj ! » et le prince descend de cheval.

Traversant la salle du Durbar, il va prendre place sur son trône, siège d'argent et d'or; à sa droite, sur un trône moins élevé, est le prince héritier, son fils adoptif, qui remplace les deux fils qu'il a perdus. De chaque côté de la salle s'étend une double rangée de fauteuils que garnissent les nobles et les dignitaires. Le major nous présente à Sa Ilautesse, qui se lève, nous serre la main et s'entretient un instant avec nous.

Sa Ilautesse Mahàrajah Syadji Scindiaest un homme d'une physionomie remarquable. Il est grand, très brun et un peu gros. Ce qui frappe au premier abord, c'est son front plissé, sa bouche dure, et l'expression mélancolique et farouche de toute sa face; mais ses traits sont pleins de dignité et son regard est sympathique. Il n'a que trente-trois ans; il paraît beaucoup plus âgé. Il est atteint d'un défaut naturel qui lui donne, lorsqu'il se trouve vis-à-vis d'un étranger, une grande timidité : dès qu'il se trouble, il bégaye au point de ne pouvoir plus articuler un son. Je ne sais, à vrai dire, si ce bégayement est plus pénible pour le prince que pour l'auditeur, car on sait que ce défaut amène à chaque instant des situations où il est bien difficile de garder son sérieux.

Pour éviter au roi la nécessité de parler trop souvent, on a imaginé à Gwalior d'introduire pendant les Durbars publics des bayadères, qui, rangées à l'extrémité de la salle, ne cessent de chanter pendant toute l'audience. La présence de ces charmantes jeunes filles, avec leurs beaux yeux et leurs éclatants costumes, donne un certain cachet à la monotone cérémonie de l'audience; mais le rhythme criard de leurs chants gêne un peu pour suivre une conversation aussi accidentée que celle du roi.

La distribution de l'eau de rose, qui clôt toujours les audiences, se fait ici avec une certaine solennité. Chacun des assistants reçoit un mouchoir de mousseline, qu'il tient sur la paume de la main droite; le Mahàrajah se lève et, s' arrêtant

NOTRE CARAVANE. lli

devant chaque Européen, inonde son mouchoir d'eau de rose, lui distribue quelques poignées de feuilles de bétel, de noix d'arèque et de cardamon, et lui passe autour du cou et des mains d'épaisses guirlandes de henné. L'un des ministres s'acquitte du même cérémonial vis-à-vis des indigènes. Puis les Européens viennent défiler devant le trône et serrer la main au roi et au prince héritier, et sortent escortés par les huissiers et les bayadères.

Notre caravane. — Le Bundelcund. — Dattiah. — Des coups de canon ! La foire du Holi. — Entrevue solennelle.

Kiijralia .

De Gwalior nous nous sommes dirigés vers le Bundelcund, à travers lequel nous allons décrire un vaste circuit. Scindia nous a donné une escorte très respectable : aussi avançonsnous maintenant bien plus comme des princes que comme de simples voyageurs.

Notre caravane serpente, se déroule en un pittoresque tableau. En tête s'avancent Schaumburg et moi, perchés sur nos blancs dromadaires, belles sanis du Rajpoutana, avec leur élégant harnachement de housses de soie et de passementeries rouges. Autour de nous est l' avant-garde de nos cavaliers, collection de types à faire pâmer d'aise nos peintres amateurs de l'Orient; tous sont plus ou moins déguenillés, car leurs habits neufs sont restés à la ville ; ils montent de petits chevaux pleins de feu équipés à la maharate, avec le coussin sanglé tenant lieu de selle, le licol en corde et le mors d'acier dentelé. Chaque cavalier reçoit de l'État un fusil, longue canardière à mèche, de fabrication hindoue, qu'il ne faut pas dédai-

gner, car ces armes ont une longue portée et un tir très juste ; à cette arme, les uns ajoutent la longue lance ou Tépieu ferré, quelques-uns des pistolets et tous plusieurs poignards, et le sabre recourbé. Du reste, les types sont aussi variés que les accoutrements : ils sont Rajpouts, Dekkanis, Pathans; tous braves, délurés, aimant le voyage et surtout le pillage, toujours gais et soumis. Puis vient le corps de la caravane, les chevaux en main, les chameaux portant des montagnes de caisses, que couronnent les objets les plus hétéroclites, poules, singes. Sur les ailes marchent les chameliers, les domestiques et les palefreniers; enfin quelques cavaliers servent d'arrière-garde.

Le Bundelcund, dans lequel nous entrons, est une des régions les plus sauvages de Tlnde. De notre temps encore, il est resté la terre classique des bandits; ce sont ses noires forêts qui ont vu naître la terrible religion des Thugs, les fanatiques et cruels étrangleurs; c'est sur ses plateaux que les bandes de l'insaisissable Tippou Sahib ont tenu en échec les forces anglaises pendant toute l'année 4858; c'est là que le farouche Nana Sahib, l'auteur des massacres de Cawnpore, s'est tenu caché pendant des années et a fini par échapper à toutes les recherches ; c'est là encore que viennent d'apparaître, il y a trois ou quatre ans, les Dacoïts, nouvelle secte d'empoisonneurs et d'assassins. Rien ne fait prévoir encore le jour où ce pays sortira de cet état de barbarie; il se trouve comme isolé au milieu de l'Inde ; aucune route importante ne le traverse, aucun tracé de chemin de fer ne s'en approche. A l'exception de quelques points peu importants, il est en entier sous le gouvernement des Rajahs et se divise en trente-sept principautés, dont la plus considérable peut avoir une superficie de 3500 kilomètres carrés et la moindre une de six ou huit seulement. Les principales sont : Dattiah, Ourtcha-Tehri, Chutterpore, Pannah, Chircari et Myhere.

A Dattiah, où nous nous sommes arrêtés d'abord, le jeune prince nous a fort affablement reçus et nous a retenus quel-

lU LES ROYAUMES DE L'IKDE.

ques jours avec lui pour explorer les environs et faire quelques belles chasses.

La capitale est une assez grande ville, avec quelques beaux palais; le plus remarquable, celui de Birsing Deo, se dresse pittoresquement au bord d'un bel étang.

Continuant notre route, nous avons ensuite visité Jhansie, puis les merveilleuses ruines d'Ourtcha, et nous sommes enfin arrivés à Chutterpore, où Ton nous a rendu des honneurs véritablement royaux. Le prince a envoyé au-devant de nous un superbe équipage qui nous a déposés à l'entrée de la ville, devant la Résidence.

Au pied du perron se tiennent quelques personnages envoyés parle Maharajah pour nous recevoir. Au moment où nous pénétrons à l'intérieur, j'entends tirer le canon dans la ville, et les coups se répétant de minute en minute jusqu'au nombre de onze, j'en conclus que c'est un salut. Le ministre auquel je demande en l'honneur de quel personnage est tiré ce salut, m'apprend qu'il est tiré en mon honneur, et par ordre formel du roi. Puis, prenant mon étonnement pour du mécontentement, il m'explique qu'ignorant le nombre de coups de canon qui m'était généralement attribué, on s'était arrêté, dans l'embarras, au chiffre de onze ; mais que je n'avais qu'à fixer moi-même l'importance du salut que je désirais avoir à l'avenir. Je cherchai en vain à lui faire comprendre qu'on n'était nullement obligé de tirer le canon pour me recevoir, et que dans le cas où l'on tiendrait à ce cérémonial, tout en restant très sensible à cette attention du Rajah, le chiffre m'était indifférent. Toutes mes explications ne servirent qu'à confirmer le ministre dans l'idée qu'il m'était dû encore quelques coups de canon dont je voulais bien leur faire grâce. Dans la Résidence, tout était préparé pour notre réception; un dîner servi à l'européenne nous attendait.

Un courrier a été porter au prince la nouvelle de notre arrivée dans sa capitale et le prévenir du jour où nous le rejoin-

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