‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 1 sur 38 · Les ruelles de XVIIIe siècle · texte numérisé non relu

Les ruelles de XVIIIe siècle

Le XVIIIe siècle est aujourd'hui en pleine renaissance ; ses poètes, ses conteurs, son théâtre, ses charmantes parleuses, leurs malices cruelles et spirituelles, colporte'es de la Ville à la Cour et de la Cour à la Ville, — ses nouvelles à la main, les mille indiscrétions d'une société blasée, composée d'élégants, de viveurs et de sceptiques, — ses bruits de paroles étouffées, ses rumeurs de baisers que l'on dérobe, le rouge, la poudre, et les mouches de cette époque, — les sottisiers, les libellistes français et anglais, les gazetiers hollandais, Mercures, Anas, auteurs aristocratiques, pièces satiriques et burlesques, Ruellistes de Cour, sociétés galantes, cabinets d'esprit, bulletinistes et feuilles volantes.

salons littéraires, nouvellistes, fugues de tout genre : — voilà nos Ruelles.

Un ouvrage de cette nature est surtout d'analyse, d'observation, parfois de philosophie, toujours de tolérance; il touche aux sommets et aux bas fonds de la Société ; les seigneurs et le peuple fournissent leur note, mais l'accord est rare entre les beaux fils et les corvéables ; l'esprit le plus fin, le mieux aiguisé occupe la scène ; il lance ses traits soulignés par des éclats de rire; — et les folles marquises, et les femmes à passades des roués, et tous ceux qui ne demandent au plaisir que ses charmes, ses abandons d'un jour, suivent la danse macabre de l'amour, danse où le rire tourne vite au pleur , l'enthousiasme à la déception , l'illusion aux réalités navrantes ; — il faut broder chaque jour le canevas de la vie, et l'on brode de la plus jolie façon ! Le cœur n'a qu'à se bien tenir.

Vue ainsi, la société se détache vivement sur le fond du passé. Le livre s'adresse plus particulièrement aux savants, aux amateurs, aux bibliophiles, aux curieux d'histoire, — une phalange nombreuse, — aux gens du monde, aux femmes surtout, car nulle époque ne fut plus élégante et n'eut autant de politesse, autant de raffinement dans les manières et dans le langage.

Les seigneurs de la Cour savaient reproduire admirablement le dandysme si français, — rien de Brummel, qui fut un artiste unique en son genre, une étoile brillante et solitaire, — si aisé, noble et familier, du duc de Richelieu, le redoutable régent du point d'honneur, — l'allure piquante, talon rouge et fière de Lauzun, la grâce aristocratique, le grand air d'excellente compa-

DU XVIIIe SIÈCLE 237

gnied'un Rohan, prince d'Eglise tout adonné au monde à ses pratiques, à ses œuvres les plus légères, sacrifiant aux circonstances les plus frivoles, et qui finira par le plus retentissant scandale du siècle, l'affaire du Collier, — le tout rehaussé par la belle humeur d'une société qui souriait avant de mourir, par ces adorables taquineries du geste et de la phrase, ces critiques enjouées et cependant à l'emporte-pièce, ces vives saillies, marquées au coin d'une originale duchesse, d'une épistolière vindicative, d'une trotteuse de cabinet littéraire, d'un jeune seigneur tout à l'adoration d'une toilette de jolie femme. * Les plus grands événements de l'Etat

* Nous avons sur cette matière un travail sous presse en ce moment. La toilette au siècle de Louis XV devint une puissance ; les financiers, les traitants, les abbés, les philosophes, les petits maîtres, les sottisiers et les galants s'y donnèrent rendez-vous. Et quel rendez-vous amis du rire !

La toilette, triomphe de la femme est ainsi décrite en 1766 : « On y « voyoit les ornemens les plus exquis, les glaces y reproduisoient les « personnes, la couleur de rose y contrastoit avec le bleu céleste, et l'ar- « gent y donnoit son merveilleux éclat. Les fauteuils, les tabourets, les « sophas n'offroient à la vue que des lacs d'amour admirablement nues, « que des fleurs aussi naturelles que celles qu'on cueille dans les jardins, « que des papillons et des oiseaux, qui sembloient moins une broderie « qu'une miniature; les cheminées paroissoient des magasins de bijoute- « rie, les consoles des boëtes de parfums, les fenêtres des miroirs, les « plafonds un firmament. Tout étoit azuré, surdoré. » — Et dans ces appartements luxeux la femme tint les grandes assises de la galanterie, de l'esprit, de la médisance; l'âme de la femme y passa tout entière. C'est encore un auteur de 1766 qui dit : « La femme du bel air ne connut pres- « que pas son mari; et ils prirent l'un et l'autre toutes les précautions « pour ne pas se rencontrer. On courut à la toilette des femmes comme « au théâtre, et des petits-maîtres, des filles de chambre, des chiens et « un abbé en firent la décoration. » — Effectivement, dans notre livre il y a des petits-maîtres et un abbé, l'abbé du temps, jovial, homme de plaisir, beau diseur, friand croqueur de femmes et cherchant avec délices les enchantements du paradis terrestre.

avaient leurs échos à ces heures de toilette ; les ministres y passaient avec leurs directeurs ; là se dénouait plus d'une aventure diplomatique et militaire, là se donnait plus d'un riche bénéfice, là se lisait plus d'un document officiel; et ne fut-il pas un jour question d'une dépêche annonçant une victoire ? et la dépêche importante, mise en papillottes, ne tint-elle pas la Cour et la France en suspens pendantquarante-huit heures? Règne de la femme, règne autoritaire, [la domination de César, de Tibère avec les sourires en plus, les crimes en moins, — et encore il y eût des exils, aussi longs qu'immérités, aussi retentissants qu'injustes, La vengeance des femmes qui touchent au gouvernement est le pire des fléaux.

Les friands morceaux, les méchancetés rimées, les révélations curieuses, cyniques plus d'une fois, toujours sans retenue, les vengeances de femme contenues dans un quatrain, dans un sixain, dans une réponse, une lettre, un geste, un mot, abondent dans notre livre, qui comblera — nous le souhaiterions du moins — une regrettable lacune dans l'histoire littéraire et anecdotique du siècle qui vit s'épanouir la Régence, qui assista aux fêtes, aux capricieux plaisirs, aux dominations, aux fantaisies des Reines de la main gauche. L'amour resta la préoccupation du temps, son désir, sa pensée constante, sa profonde passion, sa folie, son désespoir. Le XVIIIe aima la femme jusqu'à la démence, jusqu'au total oubli du devoir. — Rires et baisers, esprit et grâce, enthousiasmes et chagrins, élancements et subites angoisses, ne reconnaît-on pas là, d'un côté les dieux peu vêtus du XVIIIe siècle, de

DU XVIIIe SIÈCLE 23q

l'autre ses qualités, ses défauts, ses vices, ses grandeurs, son rêve paradisiaque et les tortures de son enfer moral?

Ce caractère fin, acerbe, persifleur, avec le mordant du sel gaulois, quelque chose comme le slang britannique transplanté en France, infusé dans notre langue romane à la cassure si nette, de parler si léger, d'allure si narquoise parfois , de bonhomie si gaillarde, ces échappées de belle humeur, ces joyeusetés à tout rompre, ces malices de boudoir, ces allusions de femme passant sous le couvert d'un rire qu'on a peine à contenir, — tout cela forme, in globo, le caractère de notre livre, et, peut-être, son attraction.

Faut-il, comme l'a dit merveilleusement un amant des audaces littéraires, Delvau, moucher un mot morveux, nous ne reculons pas, et pour cause, devant cette opération délicate; l'œuvre accomplie jusqu'au bout, sans fausse honte, sans la moindre ostentation, nous tâchons toutefois de conserver à la phrase le parfum adouci du mot trop haut en couleur. Le nu complet est toujours moins indécent que la draperie; mais la révolution complète reste à faire sur ce point. Nous sommes de ceux qui espèrent, car l'admirable nu de la statuaire passera infailliblement dans la littératare. Et le grand mal après tout!

L'histoire en robe de chambre, voilà nos Ruelles; aussi, sans perdre leurs sourires, leurs mutineries, leurs saillies provocantes, leur folle gaîté, leurs amours du rose et du bleu, ont-elles un rapide regard, une école buissonnière, une promenade nonchalante, qui leur permettent de toucher çà et là aux réalités de

l'histoire; — mais que l'on se rassure, elles n'y touchent qu'avec les ailes de la fantaisie, la bonne, la douce humeur d'une âme remplie d'optimisme.

Nos Ruelles rient, elles rient gorge déployée, à pleine envergure; le rire est sain, il est contagieux, cette joye de l'esprit en marque la force, un mot bien vrai du siècle poli de Ninon : — le rire est un fruit délicieux du terroir français, il n'est élégamment mis en pièces que par de belles dents françaises. Les Anglais ont leur humour; c'est une pointe bien différente de notre rire, et, pour lui rendre hommage, notre livre, sans cesser d'observer, de chercher, de comparer, de fouiller, d'exhumer, rit et jase à son ordinaire. — Rire et jaser, deux excellents défauts français, qui valent bien des qualités étrangères.

La romance du rire a la grâce, l'ampleur, l'imprévu de la passion, le charme des abandons voilés; elle ne se chante pas toujours sur le vieil air; à ceux qui l'ont entendue, ou qui peuvent nous la rendre, on peut dire avec le voluptueux de Tibur :

Carmina non prius Audital

N'est-ce donc pas celui qui jeta si puissamment les rhythmes d'airain dans le moule ïambique, Auguste Barbier, qui nous donna un jour ces beaux vers?

Nous avons tout perdu, tout jusqu'à ce gros rire,

Gonflé de gaîté franche et de bonne satire,

Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux

Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux :

DU XVIIIe SIECLE 241

Le rire sans envie et sans haine profonde Pour n'y plus revenir est parti de ce monde. Quel compère joyeux que le rire autrefois! Maintenant il est triste, il chante à demi-voix, 11 incline la tête et se pince la lèvre, Chaque pli de sa bouche est creusé par la fièvre, Adieu le vin, l'amour, et les folles chansons! Adieu les grands éclats, les longues pâmoisons !

(Œuvres, Bruxelles, 1837, p. 52,)

Au titre de ce chapitre se trouve une expression qui appelle quelques explications. Tout le monde comprend le mot lardon; mais ce que tout le monde ne connaît peut-être pas exactement, c'est l'extrême importance acquise, au siècle dernier, par les feuilles volantes nomme'es lardons, venant généralement de Hollande, et par ceux qui les inspiraient ou les rédigeaient, et connus sous le nom de lardonniers.

Notre Dictionnaire de l'Académie, tome II, page 100, 3e colonne, sans toutefois rappeler, en quelques mots, l'historique littéraire du mot, lui donne sa physionomie : a Se dit figurément et familièrement d'un brocard, « d'un sarcasme, d'une raillerie piquante contre quel- « qu'un. »

Le Dictionnaire de Trévoux lui consacre une définition qui va nous servir à prouver que TAcadémie prend son bien partout où elle le trouve : « Se dit aussi « d'un petit feuillet de nouvelles que l'on donne outre « la gazette (pas celle de France, bien certainement). « On a appelé ce feuillet Lardon parce qu'il renferme « ordinairement quelque brocard, quelque piquante

« raillerie contre quelqu'un. On a vu des lardons qui « n'étaient que de grossières satires; il y en a d'autres « dont les traits sont fins et délicats. »

Ménage, sur l'autorité du savant de Rotterdam, Bayle, s'exprime ainsi : « Je crois que c'est à Paris « que le titre de Lardon a été donné à nos petites « nouvelles raisonnées, car, dans le temps que per- « sonne ne les appelait de la sorte en Hollande, et « qu'elles n'y étaient connues que de peu de gens, mon « frère m'écrivait de Paris qu'on y voyait le Lardon « toutes les semaines, s'exprimant comme si c'eût été « un nom déjà établi. On croit qu'on a nommé ces « gazettes de la sorte du mot de Lardon dans la signi- « fication d'un trait piquant, et que la figure longue et « étroite du papier sur lequel on imprime ces nouvelles « y a aussi contribué. »

En 1684, un journal français daube les pauvres lardonniers : « On ne noircit pas en France les réputa- « tions de ceux qui s'en déclarent les ennemis; on n'y « écrit contre personne. Cependant on y apporte « toutes les semaines six cahiers volants d'impression « de Hollande qui paraissent sans permission et sans « nom d'auteur, et l'on tient ces riens spécieux, dont « la calomnie fait le fondement, d'autant meilleurs << qu'on suppose qu'ils ne sont pas permis. Ils sont « composés par deux auteurs, dont l'un est domestique « d'un prince qui ne respire que la guerre, et, par « conséquent, à ses gages. Son principal but est de « parler toujours contre la France; qu'il dise vrai ou « non, il est payé pour cela. Comme on voit en même « temps trois de ces cahiers volants, il y en a un qu'on

DU XVIIIe SIÈCLE 243

« nomme le Cahier secret de la Galette de Hollande. « Ces auteurs prétendent savoir ce qui se passe de plus « particulier dans les conseils les plus secrets de tous « les souverains, et surtout dans les conseils de Sa « Majesté. »

Grands et petits lardons affluèrent en France, la terre bénie du papier imprimé; nous consacrons un article spécial aux Cahiers hollandais, qui furent l'objet de représentations diplomatiques. Mais ce qui n'a pas changé depuis Ménage, Bayle, le Mercure galant, Louis XIV et ses ambassadeurs, Richelieu et de Vergennes, c'est le caractère du lardonnier, toujours exactement renseigné sur les secrets les plus mystérieux d'une Cour. Les correspondants des grandes feuilles européennes ont perfectionné cela; le lardonnier est aujourd'hui une puissance; et nous connaissons tel représentant de feuille étrangère qui ne fait jamais antichambre, même auprès de ceux qui font parfois attendre soit un important chef de service, voire un ministre. Le lardonnier a fait son chemin.

Après le mot, la chose, ainsi le veut la logique. Commençons par

M. de Harlay, Intendant de Paris :

Ce Harlay qui si plaisamment A voit fait, je ne sais comment, L'Intendance à son badinage, Harlay n'est plus, c'est grand dommage!

11 pratiqua l'urbanité, 11 fut poli sans complaisance.

Equitable sans gravité, Vigilant dans son indolence, Paresseux plein d'activité, Et voluptueux sans décence; Son corps fut sans infirmité, Son esprit sans maturité.

Momus, plein de reconnoissance, Par ses propos vifs et plaisans, Prolongea son adolescence, Et même lui donna dispense De réfléchir à soixante ans.

Il est au temple de mémoire, Entre les Amours et les Ris, Tandis que Thémis dans l'histoire Le place entre ses favoris.

Qu'en dites-vous? Ils savaient manier habilement l'épigramme, ces lardonniers ; leur griffe n'avait pas de velours; en quelques vers ils vous déshabillaient un homme ; le piédestal, taillé dans l'ironie, garde un certain relief. Les rimeurs des Mazarinades eurent tout ce fiel que nous ne saurions mieux désigner qu'en le nommant l'écume de l'esprit.

Une poignée de brocards est ici en place; la note dominante est la même.

A M le duc de Gesvres

Page 1