‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 28 sur 38 · AUX LIEUTENANTS GÉNÉRAUX DE POLICE · texte numérisé non relu

AUX LIEUTENANTS GÉNÉRAUX DE POLICE

Les prostitutions de la femme s'étalèrent éclatantes au siècle dernier ; le respect humain, foulé aux pieds, ne laissait place qu'au besoin de jouir sous sa forme la plus bestiale, par conséquent la moins accessible aux capricieuses fugues de l'imagination ; le cœur, lui, toujours ardent, toujours à l'écoute d'un rêve, d'un idéal de plaisir, de chair parfumée, savait se contenter des moindres satisfactions, des frémissements à peine accen-

tués d'une jolie gorge, des cieux entrevus sous les cils longs et soyeux d'une courtisane à la mode, des mots échevele's, jetés brûlants et sonores entre deux spasmes, et des tortures que l'on subit après les avoir longtemps désirées ; — le cœur de l'homme ne voulut pas capituler, il supporta des complaisances inouies, l'amour vendu l'abreuva de souffrances. Et la femme ne fut pas moins à plaindre, puisqu'elle abandonna la famille et son charme d'intérieur pour les fanges de la rue.

Les entours de la femme, alors comme aujourd'hui, tinrent plus aux nécessités des sens qu'à la nature des relations. Dans cette société si profondément ennuyée, sceptique de bonne heure, ne croyant à rien, n'ayant d'opinions que les opinions agréables à colporter dans les milieux les plus divers, faciles à soutenir avec les sophismes et les paradoxes de conversation quotidienne, la femme régna despotiquement, elle porta le sceptre avec l'insouciance d'une fille d'Eve, avec des facilités de mœurs qui rompirent la glace des conventions et des préjugés.

La chair, encore la chair, constamment la chair, — telle fut la devise d'une époque où les sentiments vrais furent tellement rares que leur constatation fait le désespoir des observateurs attentifs.

Physiologiquement, la femme n'offre aucune remarque nouvelle; ses sens, plus ou moins aiguisés, plus ou moins raffinés, excités par le bouge ou les petits appartements d'une Brissault, rendent le son moqueur ou satisfait du désir ; — et rien ne détonne dans cette musique de l'amour, que le participant soit un duc de la Vallière, un duc de Richelieu, un duc de Lauzun,

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un Louis XV même, un prince de Conti, un prince de Ligne, un prince de Soubise ou quelque sottisier en quête de nouvelles ; — les sens de la femme ne varient pas; elle cède, elle se livre ; le tempérament, juge souverain, prononce le dernier mot.

En amour, l'école de la sensation rencontra beaucoup d'adeptes au XVIIIe; et comment se représenter d*une autre façon les classes dépossédées du prestige de l'intelligence, prestige qui passait dans une autre sphère, révolutionnant ainsi les habitudes spéculatives de la société monarchique ? La sensation remplaça l'école du sentiment, jugée bonne tout au plus pour les naïfs et pour les platoniques. Poussée à ses conséquences finales, la philosophie des sens produisit le dévergondage dans les pensées, la débauche dans les cœurs, le trouble dans toutes les facultés. Le seigneur de la cour, le représentant diplomatique de l'étranger, le jeune talon rouge, frais débarqué à l'Œil-de-Bœuf, la grande dame, l'intrigante de salon, la fille entretenue, se ruèrent au plaisir ; la sensation laissa sur les lèvres humides, sur les gorges haletantes, sur les fronts en sueur, sur les joues fatiguées, dans les mystérieuses profondeurs de l'organisme, une impression si vive, une ardeur sitôt renouvelée, une nouveauté si puissante qu'il fallut les dangers et les écroulements, les menaces et les exécutions, les frissons de douleur et le sang versé pour rappeler aux notions de la vie ordinaire une société pétrie par la femme, abusée par elle, ne voulant pas se réveiller, et croyant encore, sous les verrous de la Terreur, que son Dieu, la sensation, saurait opérer des métamorphoses et des merveilles.

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Le portefeuille de M. de Sartines contient une série de révélations que l'on peut effleurer, mais qu'il est impossible de reproduire dans tous leurs termes, dans leurs circonstances, dans leurs détails ; il dévoile les turpitudes de ces hommes

Cherchant, la bourse en main, de beautés en beautés, La mort qui les attend au sein des voluptés.

Les noms de ces filles appartiennent au domaine public; sorties de là, elles doivent y rentrer; l'historien de moeurs n'a qu'une chose à faire : les laisser à leur place ; — quant aux noms aristocratiques, les plus illustres noms de la Monarchie, les plus précieuses épaves des Croisades, les intérêts de famille nous en interdisent la publication. Et personne ne peut nous faire un crime de ce scrupule.

Compulsons le dossier ; l'intérêt ne manquera pas, un intérêt particulier, un enseignement, quelque chose comme l'analyse médicale faite sur le cadavre d'un homme avec lequel on a beaucoup vécu; et quelle lumière se dégage d'une étude de ce genre, présentée à la fin d'un siècle qui, lui aussi, a demandé ses ivresses à la sensation. Le mot seul a changé ; — le naturalisme en amour est tout aussi brutal que les diverses évolutions de la chair au XVIIIe. La biographie des filles de rue est une nécessité de notre œuvre; il n'a fallu rien moins que cette obligation pour écarter nos légitimes répugnances. On ne peut pas toujours respirer des roses ; il faut remuer de la boue quand on écrit sur les mœurs; on la rencontre dans le salon aussi abondante que dans la rue.

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« La demoiselle Roze Alexandre, de la Serre, en Bourgogne, d'une jolie taille, les cheveux bruns, les yeux noirs, la bouche grande, mais les dents belles, a appartenu à M. de M***, qu'elle quitta, tout richement entretenue qu'elle étoit, pour suivre le mousquetaire S*** en hôtel garni. // ne lui fit que des dettes. Forcée d'entrer chez une femme du monde, elle y rencontra le chevalier de L***, qui, avec 4,000 livres de meubles la rendit presque sage. »

Accommodant personnage ce mousquetaire, aimables mœurs, conduite Régence au bas mot. Faire des dettes à une femme, quoi de plus naturel, de plus simple, de plus comme il faut ? Il y a, dans notre langue, un terme énergique pour qualifier ces messieurs, — c'est le nom d'un poisson qui se mange avec un fruit très-connu.

« La Dorval, qui est devenue la marquise d'A***, fit ses premières campagnes avec un soldat qui déserta pour elle. Comme elle en étoit lasse, elle lui fit casser la tête. Une compagnie entière l'épousa. Elle déserta à son tour pour suivre une troupe de comédiens. De rôles en rôles, elle parvint jusqu'à Paris, où M. D*** ne lui avoit encore fait que des billets, lorsqu'un regard de M. le duc D*** fit naître à un chevalier de Saint- Louis l'ambition de la prendre pour femme. Il en mourut. Elle se retira en carosse drapé au couvent des Cordeliers, où elle essaya plusieurs maris, sans pouvoir en décider un à se charger d'elle.

« Geneviève, bâtarde du dentiste Capron, qui avoit

assis sur sa tête 800 livres de rente ; sa mère faisoit tous les jours la partie du docteur S*** qui brûloit de jouer avec la fille. Pour occuper son cœur, on l'envoyoit à la messe. Mais elle y rencontra L*** de l'Opéra, qui lui prêcha l'amour du prochain.

« La marquise de S***, créole, a le plus joli pied de Paris. Le baron de B*** l'a déterminée à se venger de son mari qui n'a qu'une main.

« Le prince de C*** a été blessé par une petite fille Il en veut beaucoup à Guérin, son chirurgien.

«M. T***, officier aux gardes, avoit presque à lui la Cremille. Il vouloit encore avoir madame Mars. Cette envie lui coûta une robe et une boite d'or. Cremille l'épie, et, en fiacre, à la porte de sa rivale, elle donne des soufflets au bigame, qui, dans la rue, en plein jour, demande pardon, et promet qu'il ne reviendra plus là où il est. Il faut qu'il signe sa promesse, elle a été envoyée à madame Mars, qui lui en fera faire une autre.

« M. de B*** a pris mademoiselle Montenoi qui sortoit des remèdes ; et, comme il ne peut lui donner que 3oo livres par mois, elle se réserve des

« La Gourdan a envoyé la demoiselle Martin chez le comte du Barry, qui l'a présentée au maréchal de R"', et il les a laissés ensemble dans sa chambre. »

Ce du Barry, que nous croyons devoir imprimer en vif, n'est autre que le comte Jean, l'ami de Lebel, le valet de chambre de Louis XV; on voit qu'outre la fourniture royale, du Barry rendait encore des services aux gentilshommes les plus qualifiés de la cour; son amie, la Gourdan, servait de trait d'union moyennant

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finances. — Et de bonnes âmes s'étonnent quelquefois du subit écroulement de la société élégante du XVIIIe; une seule chose nous confond, c'est qu'elle ait pu vivre aussi longtemps avec un pareil cancer au cœur.

« Marie Viot, commença par gagner trois livres par semaine, que lui donnoit le clerc du commissaire B***, M. F***, secrétaire des commandements du duc *** lui donnoit davantage, lorsque le vicomte de G*** lui acheta une terre de 12,000 livres.

« Julie Brebant postillonna longtemps dans les hôtels garnis, lorsque la M***, qui avoit l'honneur de fournir Monseigneur le maréchal de ***, la lui présenta. Il la trouva assez jolie pour se la conserver dans un couvent, à Ruelle, où elle entra comme sa filleule. Elle venoit de tems en tems remercier son parrein. Il vouloit en faire une marchande de modes pour s'assurer à luimême un magasin ; et la petite ingrate épousa un brocanteur, qui, aimant mieux le vin qu'elle, la vendit au public.

« Marie Dascher, fille d'un chirurgien, fut amenée à Paris par sa mère même, qui la promena dans la galerie de Versailles, en cauchoise, sous les yeux de Louis XV, et elle ne rencontra que ceux du marquis de V*** qu'elle rendit heureux comme un roi. »

Livrée par sa mère.... Les mémorialistes du temps sont curieux h lire ; leur langue est malheureusement trop caractéristique, elle nomme trop un chat un chat, et autres choses moins anodines ; l'écrivain ne peut même pas gazer, la phrase ne s'y prêterait pas. Au reste, l'étonnement cesse, lorsqu'on songe au recrutement du Parc-aux-Cerfs : les mères y amenaient leurs

enfants, il fallait souvent attendre, la fourniture étant plus forte que le débit.

« La demoiselle Laboissière, qui corrigeoit ses cheveux roux avec un peigne de plomb, ne ferma sa fenêtre, que quand M. P***, fils du caissier du ***, s'engagea à lui tenir lieu de tous les passants.

« La dame L***, de Bordeaux. C'étoit une mercière. Dégoûtée de son mari, elle déserta avec armes et bagages, pour suivre un séducteur qui lui chantait :

Si Zerbin étoit roi, Zerbinc seroit reine.

« Elle fut trop heureuse de rencontrer dans le jardin de l'arsenal un vieux .... qui lui offrit, si elle vouloit encore souffler ses cendres, cent cinquante livres par an et une place dans son testament.

« Jeanne, fille d'un maçon, qui ne vouloit pas qu'on l'embrassât quand elle étoit petite. Il avoit peut-être lu ce que disoit madame de Maintenon, que les baisers fanent les enfants. Mais elle avoit une tante, maîtresse de l'ambassadeur turc, qui n'étoit pas de cet avis-là : et c'est chez elle qu'elle fit ses humanités.

« Marie-Jeanne eût des diamans avant que d'avoir des chemises. C'est M. de L***, qui, des mauvais lieux l'amena aux ballets de la Comédie française, où elle porta la réputation que lui avoit donné, dans la rue des Deux-Ecus le nom qu'elle y avoit pris de Mistoufiet. M. L*** l'aima beaucoup. C'est une très-jolie sotte.

« Yoris. Un juif la mit dans ses meubles, en lui enjoignant d'ouvrir ses fenêtres quand il tonneroit, parce que ce pourroit être le Messie qui arrive. Il l'a ren-

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voyée comme Abraham renvoya Agar, avec un morceau de pain et une cruche d'eau. Elle ne s'attacha plus qu'à des chrétiens.

« La dame Martin. Elle s'étoit marie'e malgré ses parents. Le baron d'A***, qui avoit ses vues, protégea ces jeunes époux. Il donna une place à l'un : c'étoit en demander une à l'autre. Les ronces vinrent où ne dévoient pousser que des roses ; et il ne resta plus à tous que les longs remords des courts plaisirs.

« La baronne de V*** plaitaux étrangers parce qu'elle a le don des langues. Le comte de M***, chambellan de l'Empereur, l'étudié comme une grammaire ; aussi saitil bien accorder les genres.

« M. J***, joaillier de la couronne, a offert à la petite Berville tout ce que le roi lui doit, plus de 1,800,000 livres ; mais elle n'aime pas trop les effets royaux. »

Il ne manquait plus que ce mépris à la signature royale. Signe des temps. Law, l'adroit écossais, commença la banqueroute, favorisée par une coupable complaisance du Régent. On ne voulut pas entreprendre de réformes en 1723, ni M. le Duc, ni le cardinal de Fleury; plus tard, les dépenses des premières favorites, le goût des achats, si prononcé chez la marquise de Pompadour, la rage des bâtiments, qui la posséda toute sa vie, les prodigalités de la Du Barry, — est-ce que tout cela ne devait pas aboutir à ruiner le crédit national ? Mais une petite Berville faisant la moue quand on lui offre des effets royaux, c'est le comble et le châtiment. On peut voir jusqu'où descendit la royauté.

« M. de la T***, l'américain, qui, avant de prendre les mœurs parisiennes, ne savoit pas qu'une femme est

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comme une ville, où le vainqueur, quand il y entre, y laisse les anciens habitants, avoit fait une scène à la Castillan, parce qu'elle faisoit danser avec lui ceux qui ne lui donnoient rien pour les violons. La belle boudeuse ne vouloit plus le voir. Il se jeta à ses genoux : inexorable ; il lui jura de l'aimer toute sa vie : inflexible ; il lui offrit une bourse : elle sourit. — Levezvous, on croiroit que je vous pardonne.

« Le duc d'A*** a fait dire à la Dervieux que, si elle vouloit se donner la peine de passer un matin à son hôtel, il lui feroit le cadeau qui lui feroit le plus de plaisir. La proposition étoit trop vague ; ce qu'elle vouloit, c'étoit six mille francs. Elle ne déjeunoit pas à moins.

« Le comte du Barry marchande laDuroix, native de l'Alsace. C'est sa mère qui la vend. Elle lui promettoit ce que l'œil n'a jamais vu, et il ne trouva rien d'extraordinaire que de s'y voir.

« Mademoiselle Mars, qui n'est pas d'un bon teint, croyoit faire fortune à Londres. Elle ne savoit pas que les Anglois n'aiment pas le rouge.

« Le chevalier de Jaucourt a acheté deux aigrettes de diamans, l'une pour la princesse de B'** l'autre pour la B***. Celle-ci seroit piquée de la comparaison. » Ils ne furent donc pas sincères, les platoniciens de l'amour, car Jaucourt, surnommé Clair-de-lune dans les petites réunions de la princesse du Maine, à Sceaux, filait la pure affection aux pieds d'une illustre dame ; comme il y a deux morales, la petite et la grande, il y a deux conduites, celle que l'on montre et celle que l'on cache. Eternel jeu de la nature humaine.

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« Du Barry, qui regarde la Beauvarnier comme une terre, l'afferme tantôt au duc de R***, tantôt au marquis de V***. Elle lui rapporte beaucoup.

« La Desforges avait prié le baron D*** de vouloir bien lui faire raccommoder sa tabatière par son bijoutier ordinaire. Il fit plus, il lui prêta la sienne qui étoit très-belle, puisqu'il étoit riche. Quoiqu'il n'y eût pas son portrait, elle s'y attacha tellement qu'elle ne la lui rendra jamais.

« M. de S*** avoit envoyé son bonnet de nuit chez la Beaupré. Il arrive à l'heure du berger. Quelle fut sa surprise ! Un laquais vient au-devant de lui : Mademoiselle est désespérée de ne pas vous recevoir. Elle a été forcée de donner à souper à M. J***, et elle vous prie de ne pas vous compromettre. La prudence l'emporte sur la colère. Il se retire. Mais où exhaler son dépit? Chez la Brissault, où tout concourt à le consoler. La fierté succède à la jalousie. On ne hait pas ce que l'on méprise. Il voulut du moins la faire rougir de ses bienfaits ; il envoyé à celle qui osa manquer à un

fermier général cinquante louis pour faire avec

une bassinoire d'argent. Elle lui fit passer des remercimens et des excuses qu'il ne reçut pas. C'est là le plus beau moment delà vie de M. de S"*.

« Me de S***, la femme du ministre donne souvent rendez-vous dans son carrosse à un gendarme qui a une figure à la Saxe. Le cocher, qui n'a pas d'yeux derrière la tète, ne sait pas pourquoi ses chevaux s'arrêtent tous les soirs rue Saint-Martin, au coin de celle de Montmorency.

« Le prince de Rli* a écrit à madame de F qu'il

avoit vendu deux terres 1,400,000 livres, et qu'une coupe de bois lui rendroit mieux de 5oo,ooo livres. Elle espère bien qu'il y a de quoi payer ses dettes ; mais comme ses besoins sont pressans, elle se fait donner de l'argent par un certain H***, qui en vend ordinairement plus qu'il n'en donne ; au prix où elle l'a, c'est le bien payer, car il est laid comme le vice. »

La F est la dame avise'e qui acheta un nom et un

titre; nous avons donné la pièce de mariage. On trouva sur son compte les plus désopilantes aventures; elle eût dépensé les revenus du royaume ; elle mourut vêtue de loques et manquant de pain.

« Le duc de la V***, qui se lasse d'avoir des filles à bail, propose à Brissault un abonnement ; elles lui arriveront à franches de port, moyennant 6,000 livres

par an, le premier trimestre payé d'avance. »

Le cynisme du XVIIIe se montre là dans toute sa crudité ; la particularité de l'abonnement est le plus beau trait du genre — et le plus fort. On a pu l'imiter depuis; mais assurément personne ne fera mieux. Le commerce, entendu ainsi, est un trait de génie. Le caprice et la passion de l'amour avaient disparu ; il ne restait rien que l'habitude.

« Me la marquise de P*** est folle d'un commis. Elle a plus de quarante ans; mais elle prétend qu'une marquise n'en a jamais trente pour un bourgeois. Ils se promettent encore l'attachement de la colombe, la volupté du passereau et la fidélité des tourterelles.

« N'est pas toujours femme de bien qui veut, à ce que dit la femme d'un épicier de la rue du Pont-aux- Choux, qui, de sa boutique, a passé à l'Opéra. Son

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mari la laissera là, pourvu qu'elle lui donne quelques billets d'entrée.

« Le chevalier D***, qui n'a pas beaucoup de crédit, a choisi, pour de'frayer la Souville, la saison où il ne faut à ces demoiselles que du taffetas et des blondes.

« Le duc de W*** a fait proposer à la marquise de ***, qui expie au Châtelet des escroqueries, de lui donner de quoi ravoir de la considération, un carrosse et un cuisinier. C'est pourtant lui qui, lorsqu'on lui demanda ce qu'il aimoit mieux des filles ou des chevaux, répondit : J'aime les filles; mais j'estime plus les chevaux!

« M. l'ambassadeur ***, très-inconstant, qui avoit pour maxime , non bis in idem, s'est fixé auprès de madame Carlin; et Arlequin, pour être toujours plaisant, ne le voit pas sans lui montrer les cornes.

« Le baron de V***, dont la jalousie est à l'amour ce que le vinaigre est au vin, ne va jamais à l'Opéra que pour montrer ou le pied ou le poing à la figurante Laforest. On l'entend murmurer : Sors d'ici, coquine ; prends ton paquet. Qui ne la prendroit pour un ange, quand elle lui répond : Monsieur a toujours le petit mot pour rire.

« Voilà plusieurs jours que les filles n'étrennent plus. On prétend que c'est parce que les femmes sont moins chères qu'elles. »

Les entours de la femme, on les connaît maintenant; entretenues, la domesticité de la débauche les dégrada, es punit de leurs audaces de mœurs, les courba sous

un joug de fer; — simples filles, elles furent à la merci de messieurs du guet et des inspecteurs spéciaux, ceux qui avaient charge de divertir le petit lever de Louis XV, le plus illustre ennuyé de son royaume ; — attachées aux courtisans, à quelque duc et pair, à quelque maréchal, voire à quelque prince du sang, elles ne cessèrent pas de porter une lourde croix, une étroite inquisition les mettait à la merci des gens des lieutenantsgénéraux; et rien ne put jamais améliorer une situation intolérable. La tyrannie de l'homme s'exerça violente; la chair frissonna, la nature sentit des révoltes, et il n'en fallut pas moins se courber sous le joug.

La condition sociale des femmes libres, — quelle cruelle ironie dans ce mot libre ! — ne fut qu'un tissu d'amertumes, de déceptions, de larmes, de subits repentirs, aussitôt noyés dans une débauche plus dégradante que l'ancienne ; la condition sociale se trouva tout à fait en dehors de la famille, de ses joies, de ses immenses bonheurs, couronnés encore par les touchantes satisfactions de la maternité. La femme, livrée à l'homme par la misère, par les dépravations qui couraient dans l'air du XVIIIe comme des vents orageux chargés d'électricité, souffrit dans son intelligence, dans son cœur, dans sa chair, dans ses aspirations : elle fut l'instrument du plaisir. Ce n'est ni plus haut ni plus bas qu'il faut chercher la condition sociale : elle est là; et ce n'est pas le moindre déshonneur d'un siècle qui ne sut respecter ni la mère, ni l'épouse, ni la famille, ni l'enfant, qui ne sut être grand que dans le petit, qui ne sut être sublime que dans l'ignoble.

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