‹ Les ruelles de XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 29 sur 38 · ET LE CARDINALAT (DE BERNIS · texte numérisé non relu

ET LE CARDINALAT (DE BERNIS

Siècle de petits vers, de madrigaux, de quatrains et d'impromptus, le XVIIIe ; — siècle de premier jet dans la pense'e, dans la parole, dans la brochure, dans la lettre, dans la relation de cour, dans l'article de gazette, le lardon du bulletiniste, le reportage de feuille hollandaise ; — partout le vers, haché menu, la prose, endettée finement, rivalisèrent d'entrain et de méchanceté.

Trois quatrains ont survécu : l'un, de la société de

Sceaux, société d'opposition, qui réunissait les jolies toilettes, les caquetages critiques, les dénonciations les plus malignes ; — l'autre, de Maurepas, l'infatigable versificateur du monde élégant, qui osa un jour s'attaquer à la marquise de Pompadour, née Poisson, la grisette assise sur les marches du trône dans une attitude de souverain commandement, et qui, loin de pardonner, exigea l'éloignement du trop spirituel courtisan ; — le troisième, de Bernis, petit abbé galant, né pour le boudoir, pour les jeux de Cythère, et auquel la fortune, aussi souriante, aussi généreuse qu'elle est d'ordinaire insolente et capricieuse pour les vrais mérites, réservait la succession de Richelieu, le ministère et la pourpre romaine. — Les trois quatrains appartiennent à la ruelle; l'anecdote les réclame ; il n'est pas jusqu'à l'histoire qui n'ait à leur demander quelques petits renseignements. Le vers du XVIIIe, outre ses audaces, se faufila dans les salons de Versailles, dans les réunions de Paris, dans les correspondances étrangères; il eut la pointe railleuse de Rabelais, l'observation de Molière, le piquant de Voltaire, le trait de Diderot ; le petit vers régna et gouverna.

François-Joseph de Beaupoil, marquis de Saint- Aulaire, né en 1643, mort en décembre 1742, centenaire, fut le bel esprit, le phénix de Sceaux, où régnait Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Condé, épouse d'un bâtard de Louis XIV, le duc du

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Maine, l'enfant légitimé, le favori du vieux roi, celui qui devait frustrer les espérances de Philippe d'Orléans, si le Parlement, longtemps muet, eût donné son adhésion à d'incroyables dispositions testamentaires.

Saint-Aulaire, trop grand seigneur pour être grand écrivain, trop assidu courtisan pour être bon poète, entretint avec l'ambitieuse duchesse un commerce d'esprit, espèce de marivaudage où le précieux le dispute au ridicule. Louise de Bourbon estimait Descartes, plutôt par genre que par philosophie, car la philosophie de ces gens-là consistait à se passer d'elle; son cartésianisme, un peu farouche comme les fausses convictions qui ont besoin d'apparat, allait de Malézieu à Voltaire, de La Grange-Chancel à Châteauneuf, en passant par le Grand Prieur de Vendôme et l'ami Saint- Aulaire; — en homme adroit, celui-ci s'en tira avec un madrigal :

Bergère, détachons-nous

De Newton et de Descartes,

Ces deux espèces de fous

N'ont jamais vu le dessous Des cartes Des cartes.

Des fous, Newton et Descartes ! En vérité, la philosophie couronnée de roses professée à Sceaux, ne manquait pas de fioritures étranges, surtout sous la plume d'un futur immortel.

Le marquis rêvait un siège à l'Académie ; à défaut d'œuvres originales, qui ne s'improvisent pas, il faut bien le croire, l'Apollon de la duchesse résolut de l'emporter avec un quatrain. Et le voici :

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret, Si j'étais Apollon ne serait pas ma Muse : Elle serait Thétis, et le jour finirait.

L'Académie s'inclina; — le vert-galant Saint-Aulaire y fut admis, grâce aux sollicitations de ses entours aristocratiques ; la chaude protection de la divinité ne fut pas étrangère à son succès. La Fontaine et Molière restèrent à la porte, et l'homme aux petits vers la franchit avec un quatrain. Le génie n'a jamais été nécessaire pour entrer à l'Académie ; cette preuve, ajoutée à tant d'autres, n'étonnera personne. — Votre bagage est cependant léger, Monsieur le Marquis !

Le quatrain de la cour fit plus de bruit et causa plus de scandale. La maman Poisson était morte, emportant le plaisir de voir sa fille arrivée enfin au poste envié de favorite en titre. La noblesse ne pardonna pas à la petite bourgeoise d'avoir enlevé une de ses prérogatives, — celle de fournir la couche royale. Une Choiseul- Romanet échoua ; le futur premier ministre, Choiseul, remit à la Pompadour une lettre de Louis XV, qui devait décider une intrigue; l'orgueil de race se révolta chez l'homme qui imprimera plus tard une direction si intelligente et si virile à la politique française. L'échec donna à réfléchir aux nobles mécontentes ; elles courbèrent la tête, — plus humiliées que battues.

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Les sottisiers, poursuivis avec acharnement . n'en dirent pas moins :

Tout est vil en ces lieux, ministres et ?nattresses.

Mal leur en prit ; la rancune de la marquise, servie par les lieutenants-généraux de police, les atteignit, et la Bastille se ferma sur eux. Un pamphlet du temps va nous l'apprendre : « L'empressement du public à rechercher ces vers, à les apprendre par cœur, à se les communiquer, choqua on ne peut plus la marquise; et comme il n'y a que la vérité qui offense, elle fit faire, par sa créature Berner, lieutenant de police, homme dur, brutal et insolent, les perquisitions les plus sévères des auteurs, colporteurs et distributeurs de ces pamphlets. Des Forges, qu'on accusa de les avoir composés, fut mis, ainsi que plusieurs autres, au mont Saint- Michel, dans une des affreuses cages de fer ; il y resta pendant quelques années, que M. de Broglio, abbé de ce lieu, ayant eu pitié de son sort, obtint son élargissement, et le donna pour secrétaire au duc, son frère, qui, devenu maréchal, le fit commissaire des guerres. Parmi ceux, en très-grand nombre, que l'on jeta dans les horribles cachots de la Bastille, on remarqua M. de Rességuier, * chevalier de Malthe, qui, après avoir écrit contre la Pompadour, eut la lâcheté de chanter ses

* Rességuier n'avait pas arrondi les angles de son vers, qui sonna brutal aux oreilles habituées à la Hatterie ; la vérité produit toujours la révolte; et l'adroit Richelieu le comprenait bien de cette façon, lui qui fit une éternelle guerre sourde, qui empoisonna l'existence de la Pompadour ; car il voulait mettre dans !e lit du roi une Portail, une Popeiiniere, n'importe quelle femme, pourvu que sa f.iveur vint de ses manœuvres, de ses intrigues et qu'il la dominât comme une créatureàiui. — Peut-on

louanges ; et de Mairobert, qui n'avoit pas fait des vers, mais les distribuent malgré les sages avis qu'on lui donnoit qu'il se feroit renfermer, ce qui lui valut, en effet, une dure et longue captivité, qui finit cependant par lui mériter, dans la suite, une place de censeur royal et la confiance de MM. de Malesherbes, de Sartine, le Noir, Albert et le Camus de Néville.

« Un ministre, l'ami du roi, si un roi peut aimer réellement, qui devoit se croire inébranlable dans sa faveur, si la naissance, les longs services, l'attachement à son maître, l'esprit, la gaîté, le don de plaire pouvoient préserver de la disgrâce, ne tarda point à éprouver lui-même la vengeance de la favorite. On prétend que le comte de Maurepas, qu'on doit reconnoitre ici facilement, s'étoit permis de faire rire Sa Majesté en mettant un jour sous sa serviette, à Marly, ce quatrain :

La marquise a bien des appas, Ses yeux sont vifs, ses grâces franches , Et les fleurs naissent sous ses pas, Mais hélas! ce sont des fleurs blanches.

« Cette insulte, que peu de femmes eussent pardonnée, affecta d'autant plus la marquise, que l'on révéloit à toute la France un défaut secret, que son amant ignoroit absolument; ainsi, quoiqu'il ne fut pas bien

admettre que ces quatre vers, aussi bien tournés que perfides, ne fussent pas sévèrement châtiés?

Fille dune sangsue et sangsue elle-même,

Poisson d'une arrogance extrême Etale en ce château, sans crainte et sans effroi, La substance du peuple et la honte du Roi.

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prouvé que le comte fut coupable, il reçut l'ordre de se de'mettre de ses emplois. D'Argenson eut le département de Paris et les haras du royaume ; et Rouillé, qui ne connoissoit absolument rien aux ports, fut chargé de la marine, ce qui fit dire à quelques mauvais plaisants qui jouoient sur le mot : « On vient de donner la marine à conduire à un roullier. »

Les anecdotes de la cour de France relèvent aussi le quatrain : « M. de Maurepas fut un des premiers qui se laissa tromper par les apparences ; il en fut aussi une des premières victimes. Outre qu'il étoit ministre d'Etat, il avoit encore l'honneur d'être du nombre des courtisans intimes dans les bonnes grâces du roi ; il avoit été pour ainsi dire élevé avec lui ; et à peine avoitil été majeur, qu'on l'avoit employé dans les affaires. Un jour de fête à la cour, Me de Pompadour présenta au roi un bouquet de roses blanches, ce qui fut raconté avec quelques nouvelles du jour à M. de Maurepas, lorsqu'on étoit à l'habiller ; mais il en rit, et se prit à dire qu'il s'étoit bien imaginé que, tôt ou tard, madame de Pompadour feroit au roi un présent de fleurs blanches.

« Cette allusion fut relevée avec empressement par quelques personnes qui se trouvoient présentes, et elle courut toute la cour. La pensée fut mise en vers, et on l'attribua à M. de Maurepas.

« Aucun outrage ne pouvoit être plus sensible à Me de Pompadour, sa colère fut extrême, et le roi partagea sa sensibilité ; dès lors, M. de Maurepas perdit en même temps sa charge à la marine et sa faveur à la cour; et selon toutes les apparences, il les perdit pour

toujours; car il n'est aucun point où le caractère du roi soit mieux décidé que celui de ne retourner jamais à ceux qu'il a une fois punis ou abandonnés. L'exemple de Chauvelin peut fournir un modèle de ce caractère roide et inflexible ; cet habile ministre, que le roi estimoit fort, fut disgracié par complaisance pour le cardinal de Fleury; il eut beau montrer dans la suite qu'il n'avoit aucun tort, il ne parvint jamais à rentrer en grâce. »

Une note manuscrite de notre édition Anecdotes de la cour de France, donne une variante au quatrain; elle porte sur un mot :

La marquise a bien des appas, Ses traits sont vifs, ses grâces franches, Et les fleurs naissent sous ses pas, Mais, hélas ! ce sont des fleurs blanches.

Nous n'attachons pas une grande importance au mot traits remplaçant les yeux; mais une particularité nous frappe dans ces deux leçons d'un quatrain célèbre, c'est l'erreur grossière des copistes au siècle dernier. Que Maurepas, homme délié, habile courtisan, rompu aux manœuvres de la cour, écrivant sa langue avec un véritable sens littéraire, ait osé dire :

La marquise a bien des appas,

nous en doutons ; l'allusion perdait tout son charme ; ce mot marquise, à la fois cruel et banal, inquisiteur et ruelliste de mauvais genre, ne pouvait qu'amoindrir la divulgation, émousser le trait, tarir la source des commentaires. Maurepas tourna ainsi les jolis petits vers tant de fois répétés depuis :

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Par vos façons nobles et franches, Iris, vous enchantez nos cœurs; Sur nos pas vous semez des rieurs, Mais ce ne sont que des fleurs blanches.

Iris remplace marquise, et le personnage de la favorite est tout aussi à de'couvert. Les versificateurs ne comprirent pas qu'en donnant plus d'aisance, plus de coulant, plus de relief à la boutade, ils de'naturaient les circonstances de l'histoire et se montraient détestables critiques. Il y a, d'ailleurs, plusieurs créances sur l'anecdote ; les uns parlent d'un bouquet de roses blanches offert au roi le jour de sa fête; les autres d'un bouquet de jacinthes blanches que la marquise aurait délié en se jouant et qu'elle froissait en laissant apercevoir le bout de son pied.

Femme blessée, la Pompadour alla droit à Maurepas, et, dans un mouvement d'impatience bien naturel, lui demanda s'il connaîtrait bientôt l'auteur du quatrain. — Maurepas, interpellé sans avoir eu le temps de composer son attitude et sa réponse , répliqua avec une certaine hauteur : « Quand je le saurai, je le dirai au roi. » Son interlocutrice sentit la morgue insolente d'une telle réponse ; aussi lui fit-elle cette déclaration : « Monsieur, vous faites bien peu de cas des maîtresses du roi. » — Le courtisan se redressa, et, fier de la confiance de son maître, escomptant les services rendus, l'amitié d'enfance de Louis XV, il jeta à la face de la marquise, déjà irritée, ces quelques mots brusques, directs, soulignés encore par l'accent : « Je lésai toujours respectées, de quelque espèce qu'elles fussent. » — La favorite devait pardonner au confident, au ministre,

au puissant talon rouge ; mais la femme ne pouvait pas excuser l'insulte sanglante faite à sa naissance.

L'espèce fit exiler l'homme de cour. Il fallut des négociations, des prières, des larmes, des caresses, des comédies de sentiment pour arracher au roi la lettre de cachet, qui devait éloigner Maurepas ; et môme dans cette lettre, si on veut la lire entre les lignes, si on veut se rappeler certaines rédactions brutales adressées à Choiseul, au maréchal de Broglie, à de Bernis, à d'Argenson, il est certain qu'elle fut difficile a obtenir. L'ami persistait sous le roi, — mouvement charmant, — surtout chez un esprit faible, et 'que l'historien n'a pas souvent l'heureuse occasion de constater.

« Je vous ai promis que je vous avertirais, je vous tiens parole. Vos services ne me conviennent plus. Vous donnerez votre démission à M. de Saint-Florentin. Vous irez à Bourges. Pontchartrain est trop près. Je vous donne le reste de la semaine pour partir. Vous ne verrez que votre famille. Ne me faites pas de réponse. »

Ne me faites pas de réponse.... Louis XV craignait-il son cœur ? Connaissait-il l'éloquence attendrie de Maurepas ? Prévoyait-il que le ministre allait lui rappeler l'intimité, les services rendus, les secrets confiés, le zèle et le dévouement absolus au service de l'Etat? Sans doute. Et l'exilé partit, victime d'une pointe spirituelle, quatre vers bien tournés ; et notre langue moderne, de plus en plus physiologiste, n'ajouterait qu'un // au mot fleurs pour peindre et pour motiver exactement la fureur de la marquise. — Les rires ne manquèrent pas autour de la maîtresse et de l'amant.

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Le cardinal de Bernis, ministre des affaires étrangères, chargé d'appliquer un système politique frais éclos dans le cerveau delà favorite, succombant sous l'effort, troublé dans ce poste si important où l'ombre du ter rible Richelieu le remplissait de terreur, — le cardinal nous retiendra peu. Il commit un quatrain à l'époque de ses débuts, quatrain amoureux, déclaration pure et simple, d'autant plus à remarquer qu'elle s'adressait à la femme qui ne pardonna jamais à Richelieu son mépris pour sa beauté. La marquise lui ayant demandé : Qu'est-ce que l'amour ? Bernis répondit :

L'amour est un enfant, mon maître,

Il l'est d'Iris, du berger et du roi ;

11 est fait comme vous, il pense comme moi :

Mais il est plus hardi , peut-être.

L'impromptu fit la fortune de l'abbé. La ruelle insinua même autre chose 5 mais elle n'est pas une autorité devant laquelle l'écrivain doive s'incliner en aveugle. Les vers d'amour coururent les antichambres, les toilettes, les salons galants et les bureaux d'esprit. L'abbé avait étudié son temps ; il ne s'amusait guère à la bagatelle ecclésiastique ; il voulait arriver rapidement ; et comme la femme seule possédait ce pouvoir, il courtisa la femme, sans se demander d'où elle venait. Bernis fut aussi hardi que l'amour, — et peut-être davantage.

L'Académie s'ouvrit devant Saint-Aulaire pour un mauvais quatrain ; Maurepas fut exilé pour un excellent quatrain ; de Bernis dut son chapeau de cardinal, sa faveur, son ministère à quatre vers d'adolescent, un lieu commun rimé par un écolier : ne faut-il pas ressusciter le XVIIIe, en partager l'émotion, la fièvre d'amour, les ardeurs de tempérament, si l'on veut comprendre ces fortunes diverses, ces mépris et ces honneurs? La femme donna son inspiration aux arts, à la musique, à la peinture, à la statuaire, aux délicieuses gravures des maîtres du burin ; on ne fut quelque chose que par elle, on ne parvint qu'en s'inclinant devant elle. La folie servit de truchement aux sceptiques; on pratiqua la sensation dans la vie intime, et l'on fit du sentiment en public. Le XVIIIe pleura plus d'une fois sous le masque rose de l'amour. Le cœur se vengea de la philosophie qu'on lui imposait, et les vengeances du cœur se traduisent par des souffrances. L'influence de la femme sur l'art fut grande ; elle forma Boucher, Watteau, Fragonard, La Tour, et mille autres; — son influence fut surtout décisive en matière de sensation, et cette philosophie eut toutes ses faveurs.

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