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Les ruelles de XVIIIe siècle

J'' accepte avec le plus gi^and plaisir la dédicace que vous me faites Ihonneur de nï'envoyer.

Vous êtes convaincu^ comme moi, que la question sociale ne saurait se régler tout bonnement entre hommes; que la femme i^eut en être, et qu'acné en sera, bon gré, mal gré.

Je crois que nous avons raison ; et que, ceuxlà seuls, parmi les réformateurs^ contribueront

2ôo;eo-5;

àla solution du problème, qui tiendront compte, dans leurs calculs, de la valeur Femme.

Il ne faut pas se figurer qu'en enfermant les femmes dans des harems, comme en Orient, en leur cassant les pieds, comme en Chine, en les déclarant éternellement mineures, comme en Europe, et en les réduisant ainsi à la coquet terie, à Vignorance, à la ruse, à l'attente ou à la recherche de V époux légal, c'' est-à-dire à la stérilité en cas de soumission, et à la prostitution en cas de révolte; il ne faut pas se figurer qu'avec de pareils moyens et de pareils résultats, la question est définitivement jugée et que cela sera éternellement ainsi.

Avant cinquante ans, les insurrections individuelles du FÉMININ auront pris un tel développement que le mariage et la famille seront véritablement en risque. Aveugle qui ne voit pas les symptômes précurseurs de ce cataclysme imminent !

Il faudrait donc trouver un remède d'ici In.

Ce ne serait peut-être pas aussi difficile qu'on le suppose, surtout si Von avait Vidée de le chercher.

Ce sont les poètes, les romanciers, les auteurs dramatiques, les rêveurs., les immoraux,' les

gens de lettres, ceux qui ne comptent pas enfin, comme vous et moi, qui doivent déblayer le terrain par où passeront ensuite les politiques et les législateurs.

C'est à nous de préparer par la discussion, par le sentiment, par r émotion, V esprit du public à ces transformations réputées impossibles et devenues inévitables ; et, un jour, de tous les arguments que nous aurons donnés, de toutes les plaisanteries et de toutes les invectives quon nous aura répondues, il résultera quatre ou cinq lignes laconiques et sèches dans le Code, et tout sera dit.

Bon courage, Monsieur, et bon succès.

M. A. Dumas, fils, avec une bienveillance, une courtoisie rares, a bien voulu nous communiquer les épreuves de son éloquent plaidoyer en faveur de la virginité ; d'aussi admirables pages sont le complément de sa Lettre-Préface, d'autant plus qu'elles développent sa pensée philosophique.

Les critiques de mœurs et les observateurs, ceux qui n'admettent l'étude de la femme qu'au point de vue physiologique, — et ils sont aujourd'hui nombreux — ceux qui aiment à la considérer tout ensemble dans son inteUigence et dans son

cœur, dans sa volonté et dans son caprice, trouveront sous la plume de l'illustre écrivain drama-, tique un ensemble d'idées aussi hardies que logiquement enchaînées. Le xviir^ siècle pouvaitil se présenter au lecteur avec un meilleur laisser-passer ? M. A. Dumas, fils, nous parle de la femme avec une émotion communicative.

« Maintenant est-il un moyen d'empêcher ces séductions, ces abandons, ces crimes, ces scandales et ces acquittements ?

« Evidemment oui.

« Pour que les hommes et les femmes fuissent leur devoir, il faut d'abord que la loi fasse le sien .

« Il s'agit donc, pour la loi, au lieu de se déclarer incompétente en certaines matières de sentiments, de passion, de Hberté individuelle, de réduire la proposition à son sens véritable et de se poser tout simplement cette question :

« Une propriété et un capital doivent-ils être protégés par une loi ?

« Oui.

« L'honneur d'une fille est-elle une propriété, et sa virginité est-elle un capital ?

« Oui.

« Propriété d'une telle importance , capital

d'une telle valeur, que quand cette propriété a été aliénée ou dérobée, que quand ce capital a été dispersé et détruit, il n'y a rien, absolument rien, dans tout l'univers, qui puisse les remplacer.

« Le jour où notre fille a perdu cette propriété et ce capital,quels que soient la propriété matérielle et le capital monnayé que nous ayons à lui donner, nous ne pouvons plus l'offrir à personne ; c'est une valeur qui n'a plus cours dans le monde moral, ni dans le monde social. Il faut, s'il se présente acquéreur, que nous disions la vérité sur l'objet. Si nous ne la disons pas, sous le spécieux prétexte qu'il faut sauver l'honneur de la famille, si nous présentons de faux titres de propriété ou de la fausse-monnaie (on peut s'en procurer à ce moment-là), nous sommes peut-être très-malins, mais nous le sommes comme les faussaires et les voleurs qui ne se sont pas laissé prendre.

« Le jour où le gendre que nous avons mis dedans et à qui nous avons fait payer la faute d'un autre apprend la vérité, il peut se livrer aux représailles les plus violentes, puisqu'il n'en a pas de légales à sa disposition, et s'il chasse notre fille de chez lui et s'il nous coupe la figure à coups de canne, nous n'avons que ce que nous méritons. Bref, une fois que la fille est dépossédée, sans ma-

riage, de cette propriété et de ce capital, il ne lui reste plus que le repentir et la retraite, si elle a encore quelque probité, la ruse, la trahison, la débauche^ et tout ce qui s'ensuit, si elle n'en a pas. Il lui reste encore la chance de trouver un homme qui lui donne son nom par générosité ou par calcul. Dans tous les cas, il y a dol pour un ou plusieurs individus, et par conséquent, danger pour la société^ composée d'individus.

« Eh bien ! ce capital si important, si considérable qu'aucun autre ne peut le remplacer, — et qu'il peut en remplacer beaucoup d'autres, — puisqu'il y a des hommes que je suis loin de blâmer, qui aiment mieux épouser une fille très-honnête qu'une fille très-riche, ce capital si précieux pour les mères, les pères, les filles et les époux, que quand il n'est plus où il doit être, on se désespère, on rougit^ on se bat, on se tue, on meurt sous toutes les formes ; ce capital, la loi le laisse à la disposition du premier venu, et répond : « Cela ne me regarde pas » quand on vient se plaindre à elle qu'il a été dérobé. Elle ne l'assimile même pas à la valeur d'une pièce de 20 firancs ou d'un pain de 4 livres.

« Supposez que demain la loi déclare que tout le monde peut entrer à la Banque ou chez les

changeurs, et remplir ses poches de monnaie ou de billets, je n'ai pas besoin de vous expliquer ce qui se passera. C'est la même chose. Et savez-vous pourquoi on ne le fait pas ? Parce que c'est défendu par la loi, et qu'elle punit ceux qui le font.

« Mais la loi objecte qu'il s'agit ici d'une matière très-délicate, et qu'elle ne peut intervenir comme on le lui demande quelquefois, dans la vie privée et dans la liberté individuelle.

« Mais elle ne fait que ça, la loi, de se mêler de la vie privée, de la liberté individuelle, et de contre carrer le libre arbitre. De quel droit la loi me défend-elle de me marier sans le consentement de mes parents, avant vingt et un an si je suis une femme^ avant vingt-cinq ans si je suis un homme ? De quel droit, si j'ai des enfants qui ne m'aiment pas, que je n'aime pas, que je sais n'être ni à moi, ni de moi, de quel droit m'interdit-elle de disposer par testament du capital que j'ai acquis et qui est bien ma propriété ? Pourquoi exige-t-ellc que je fasse d'abord la part de ces enfants ? De quel droit la loi m'impose-t-elle le mariage indissoluble^ même avec celui qu'elle condamne aux galères, si je suis femme, même avec celle qu'elle condamne comme adultère, si je suis homme ? De quel droit la loi m'impose-t-elle, dans le mariage,

la paternité d'un cnflint que je n'ai pas £iit, bien qu'il soit notoire que cet enfant est né d'un autre, si je ne puis pas prouver que, depuis un certain temps, il y a eu un océan entre cette femme et moi ? On n'a pas toujours un océan à sa disposition, et tout le monde n'a pas le moyen de partir pour Terre-Neuve ou pour Bombay au moment d'être trompé. Pourquoi la loi me défend-elle de me marier ou de voyager avant que j'aie satisf^iit à la conscription ? Pourquoi m'interdit-elle la famille pendant que je suis sous les drapeaux, à moins que ma femme ne m'apporte une dot de... ou que je puisse témoigner de la môme somme ! Pourquoi, si l'amour rentre dans les droits particuliers et inviolables de l'âme humaine, la loi astreint-elle les femmes qui se livrent publiquement à l'exercice de ce droit inviolable à certaines mesures de police qui les rayent de la société humaine ? Pourquoi la colère et la peur, qui font aussi partie de l'âme humaine, sont-elles punies, tandis que l'amour est excusé ? Pourquoi, si je suis soldat, et que je me sauve sur un champ de bataille, ou que je donne un soufflet à mon caporal, la loi me punit-elle de la mort? Etc., etc.

« Si, dans tous les cas, la loi a cru devoir porter atteinte à ma Uberté, c'est qu'elle a pensé que

cette atteinte à l'individu était utile à tous, et il lui a paru bon de sacrifier, dans une certaine mesure, l'intérêt particulier à l'intérêt général.

« Eh bien est-ce qu'elle se figure que l'intérêt général n'a rien à perdre à ce que nos statistiques comptent 38 0/0 d'enfants naturels par an, sans préjudice des fausses-couches, des avortements, des infanticides et des adultères ? Est-ce qu'il n'y a pas un danger pour la société à contenir, je ne dis pas à maintenir, dans son sein quinze cent mille individus sans état civil ? (C'est le chiffre que constate M. Accolas dans le remarquable livre qu'il a publié, au point de vue du droit, sur la recherche de la paternité).

« Comment ! la loi punit d'une amende celui qui laisse sortir son chien sans muselière, et elle ne dit rien à celui qui laisse circuler son enfant sans état civil ! Croit-elle que l'enfant ne deviendra pas plus souvent enragé que le chien,, et qu'il ne fera pas de morsures plus dangereuses ? C'est absurde.

« La loi a le droit d'inter\'enir dans cette question comme dans toutes les autres. Son çrand argument contre, c'est qu'elle craint que les filles n'abusent ainsi de l'innocence des hommes. Elle aime mieux, à ce qu'il paraît, que les hommes

continuent à abuser de l'innocence des filles. Si les femmes sont plus fortes que les hommes, que les hommes fassent des robes, et que les femmes fassent des lois. Les robes ne seront peut-être pas si bien faites, mais les lois ne le seront pas plus mal.

« Résumons-nous.

« Qu'est-ce que c'est que l'état social ? C'est une convention par laquelle un certain nombre d'individus réunis dans un même lieu doivent s'efforcer de concilier leurs devoirs avec leurs droits.

« Hâtons-nous d'ajouter que ces individus s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils appellent leurs droits que de leurs devoirs. C'est alors que la loi faite et promulguée par des hommes intelligents et sages, nommés par le suffrage universel (ne riez pas), c'est alors que la loi a mission de s'interposer pour maintenir autant que possible l'équilibre entre les devoirs et les droits. Une certaine quantité de gendarmes n'est pas de trop dans ces circonstances.

« Qu'est-ce que l'amour ?

« C'est un droit.

« Qu'est-ce que la paternité ?

« C'est un devoir.

« Où avez-vous vu qu'une société puisse fonctionner longtemps en permettant aux individus de bénéficier d'un droit sans remplir en même temps le devoir que ce droit impose ? Il faut donc contraindre, autant que faire se peut, les hommes qui se sont donné le plaisir de faire des enfants à accepter la charge de les reconnaître et de les élever.

« Manger est un droit aussi, c'est même un besoin bien autrement impérieux que le droit et le besoin d'aimer, car bien des gens se passent de celui-ci et personne ne peut se passer de celui-là. Quel est le devoir correspondant au droit de manger? C'est de gagner ou de payer son pain. Qu'estce que la loi fait à un homme qui est entré chez un restaurateur, qui a bien dîné et qui ne paie pas ? Cet homme a beau dire qu'il éprouvait un besoin irrésistible, et qu'il a cédé à une tentation naturelle, la loi le condamne à payer, faute de quoi, elle le met en prison. Et pourquoi y a-t-il tant de pauvres gens qui souffrent de la faim, et qui quelquefois en meurent, en présence d'une victuaille appétissante étalée sous leurs yeux et qui souvent n'est pas même garantie par une vitre ou par un treillage ? Pourquoi ces malheureux ne dérobentils pas un de ces bons morceaux, plutôt que de

souffrir jusqu'au fond de leurs entrailles ? Les uns, et ceux-là il faut les glorifier et les aider quand on les connaît et les plaindre quand on ne les connaît pas^ les uns parce qu'ils aiment mieux leur honneur que leur vie, les autres parce qu'ils ont peur de la prison.

« Voulez-vous qu'il n'y ait pas plus de séducteurs de vierges — je ne m'occupe que de celleslà pour commencer — qu'il n'y a de gens qui volent leur dîner ?

« Obtenez qu'il y ait une loi à peu près conçue en ces termes :

« La virginité des filles est un capital.

« Tout homme qui sera convaincu de s'être, par n'importe quel autre moyen que le mariage, approprié ce capital, si la jeune fille ou les parents de la jeune fille portent plainte contre lui et fournissent des preuves irréfutables, sera condamné à des dommages-intérêts qui pourront être de dix mille à cent mille francs selon la fortune du coupable.

« Si un enfant est résulté de ces relations, cet enfant recevra d'office le nom du pore, qui devra en outre placer sur sa tête une somme équivalente à celle que la mère aura reçue.

« Si le coupable est sans fortune et hors d'état

de payer ces dommages-intérêts et cette dotation, il sera condamné à un emprisonnement qui pourra être de dix années et ne pourra être moins de deux.

« La fille qui sera convaincue ou d'avoir attiré, dans un but de spéculation, l'homme contre lequel elle portera plainte, ou de porter sur lui une accusation fausse sera condamnée à un emprisonnement de deux à cinq ans.

« Les parents ou toutes autres personnes qui l'auront assistée dans cette criminelle entreprise seront condamnés à la même peine. »

« Vous verrez, cher monsieur, comme ces quelques lignes intercalées dans le Code simplifieront tout à coup les choses.

« La loi ne veut pas. Cela lui paraît dangereux, injuste, impraticable. Elle craindrait d'encourager ainsi le libertinage et l'infanticide.

« Elle aime mieux continuer à laisser peser le châtiment sur la femme et sur l'enfant, à qui elle imposera tous les devoirs des autres hommes, sans lui reconnaître tous leurs droits. S'il est adultérin, incestueux, bâtard, il ne pourra avoir ni famille légale, ni héritage reconnu, mais il devra payer l'impôt, comme tout le monde, observer les lois qui profitent à son gredin de père, mais non à lui.

tirer à la conscription et servir son pays. Son sang sera réprouvé, mais on s'en servira tout de même. Cette fameuse égalité devant la loi que je vois inscrite dans les codes et sur les murs continuera à ne pas exister pour lui. Bref, il y a là un mal.

« On ne peut l'empêcher ? eh bien, alors, qu'on l'utilise !

« Qiie la loi déclare publiquement qu'il n'y a aucune honte à concevoir en dehors du mariage, qu'il n'est plus nécessaire pour les hommes d'abandonner leurs enfants, ni pour les femmes de se tuer et de les tuer avec elles. Qiie la loi, au lieu de laisser perdre cette force, la recueille. Il y a un dicton qui prétend que les enfants de l'amour sont les plus intelligents et les plus beaux, et ce n'est pas extraordinaire, puisqu'ils sont engendrés dans la jeunesse, dans l'énergie, dans la passion, dans l'attraction naturelle et volontaire. Et ce sont ces enfants-là que vous condamnez d'avance à l'abandon, à l'ignorance, au vice, à la mort !

« Pendant que votre société régulière ne vous donne plus que des produits amoindris, et que votre population diminue tous les jours de plus en plus, il ne vous vient pas à l'idée, je ne dis pas d'encourager, — le mot serait trop païen pour une société si profondément chrétienne, comme cela

se voit de reste, — mais d'utiliser cette production anonyme. Mais au lieu de dire aux filles mères, comme vous le leur dites implicitement : « Nous ne voulons rien faire pour vous, tirez-vous de là comme vous pourrez, » autrement dit, écoutez les conseils du désespoir et de la misère, abandonnez vos enfants sous les portes cochères, empêchez-les de venir à terme, étoufiez-les dans votre sein ou étranglez-les à leur premier cri, tuez-les, tuezvous, dites-leur : « Vous avez fait une chose que, malgré toute notre prévoyance et notre bonne volonté, nous ne pouvons pas empêcher ; c'est une erreur, c'est une faute, mais ce n'est pas un crime, dont surtout doive être puni celui qui est absolument innocent : l'enfant.

« Puisque nous ne pouvons sévir contre le père, puisque non-seulement nous ne pouvons le punir, mais que, par suite de notre législation, nous arrivons à le protéger, c'est bien le moins que nous affranchissions un peu la mère, qui a toutes les responsabilités physiques et morales, que nous lui conservions son enfant et que nous en tirions parti.

« Donc,

« Attendu que vous ne voulez pas comprendre notre morale courante et que vous vous obstinez à

vouloir aimer et concevoir en deliors du mariage, qui ne parait pas fait du restepour les filles pauvres;

« Attendu que ce mal que nous ne pouvons empêcher étant fait, il ne reste plus à notre société qu'à essayer d'en tirer le plus grand bien possible, comme d'une foule d'autres maux que nous ne pouvons éviter, tels que la guerre, les révolutions, la politique, etc. ;

« Attendu qu'il est constaté, d'une part, que, malgré nos belles institutions religieuses et sociales, la population va diminuant, ainsi que le nombre des mariages, tandis que le nombre des enfants illégitimes augmente de jour en jour ;

« Attendu que ces enfants illégitimes contituent une force qui, bien employée, peut rendre à l'Etat les plus grands services, puisque nous comptons, parmi les plus grands hommes dont s'honore l'humanité, un très grand nombre d'enfants naturels qu'heureusement leurs mères n'ont pas tués, tels que : Hercule, Ismaël, Jephté, Archelaûs, Romulus, Thémistocle, Jugurtha, Tancrède, Charles Martel, Boccace, Léonard de Vinci, Pierre Farnèse, Érasme, Clément VII, César de Vendôme, le maréchal de Berwick, le maréchal de Saxe, d'Alembert, Champfort, Championnet, Jacques Delille et mille autres encore ;

« Attendu qu'en n'accordant pas protection aux enfants illégitimes, la société court le risque à jamais regrettable que l'avortement, l'infanticide, la misère et le désespoir la privent de quelquesuns de ces hommes illustres que nous venons de nommer,, et dont un seul sufEt quelquefois pour immortaliser, pour enrichir ou pour sauver un pays ;

« Attendu que le dommage qui en résulterait pour le pays serait mille fois supérieur aux frais que nous aurions à faire pour le prévenir ;

« Arrêtons :

« L'État se chargera de tous les enfants naturels et les fera élever avec le plus grand soin. »

« Croissez et multipliez.

« Voilà, cher monsieur, la double proposition que je ferais, et très sérieusement, si vous me demandiez mon avis. Je passerais peut-être pour un peu plus fou et un peu plus immoral encore qu'autrefois, mais cela me serait parfaitement indifférent d'abord, et j'attendrais patiemment qu'on proposât mieux. J'attends même déjà.

« Je vous envoie ces quelques lignes au courant de la plume, à propos d'une faute qui se présente bien souvent, mais qu'on ne peut pas prévoir un jour plutôt qu'un autre.

« Je n'ai même pas le temps de me relire. Si vous publiez cette lettre, — et ne faites, à ce sujet, que ce qui vous conviendra, — soyez assez bon pour revoir les épreuves et corriger mes fautes, à moi. »

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qALEX(iAU^'T>%E "DVmcAS

Sans peser, — sans ristcr.

Victor Hugo

Aborder cette époque où la femme joua un si grand rôle de la première à la dernière heure, soit qu'elle appartint à la ville, à ses coteries, à ses bureaux d'esprit, soit qu'elle eut rang à la cour par sa naissance, par ses relations avec les ministériels ou les parlementaires, — aborder le XVIIIe siècle, ses élégances , ses calomnies , ses méchancetés de boudoirs et de ruelles, ses causeries fines, nombreuses et charmantes, véritable fleur de l'esprit français, sans inscrire

votre nom glorieux au premier feuillet de notre œuvre, serait une injustice que nous ne pouvons commettre ; l'oubli du devoir ne peut aller jusque là.

Votre nom portera bonheur à ce livre. Le XVIIIe siècle, que vous aimez parce que vous le connaissez beaucoup, fut un grand remueur d'ide'es ; il eut le cerveau encyclopédique, au meilleur sens de ce mot, car nous ne voulons faire aucune allusion, quelque éloigne'e qu'on la suppose, au travail de de'composition et de reconstruction sociales qui fut le signe vraiment caractéristique des cinquante dernières années. Nous écrivons une œuvre littéraire, en dehors et au-dessus de toute école politique :

La politique, hélas! voilà notre misère.

Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.

Etre rouge ce soir, blanc demain; ma foi, non.

Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire;

Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,

Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

(A. de Musset.)

C'est donc chose entendue. La politique, envahissante de sa nature, revêt aujourd'hui les caractères les plus différents, les plus opposés ; elle pénètre dans tous les sanctuaires, raison majeure, à notre sens, pour lui fermer celui des lettres. Nous connaissons beaucoup d'ouvrages, d'ailleurs bien faits, remplis d'idées et marqués au coin d'un style original, qui gagneraient certainement à l'absence d'allusions politiques. La sphère littéraire est immense; mais elle ne possède pas le moindre coin de réserve où l'on puisse donner libre

cours à des espérances, à des rancunes de cette nature. Voilà pourquoi les ruelles e'vitcront cet écueil. Laissons les combattants à l'action, les analystes n'ont rien h voir là-dedans. L'art est jaloux; il est femme; il faut l'aimer pour lui, — et pour lui seul.

Quoique l'idée paraisse la qualité dominante, le siècle du paradoxe et des théories sociologiques fut, d'autre part, et nous voulons insister sur ce point, une époque où la femme, — l'Eve éternelle et fascinatrice, l'inconnue voilée, la mystérieuse tentation, — joua un rôle prépondérant, et jusque chez les philosophes, témoin ce Diderot, âme ardente et généreuse, étincelant causeur, austère à ses longues heures d'encyclopédie, homme souvent, avec toutes ses faiblesses, ses rêveries, ses nobles confidences, avec tous les entraînements de l'imagination et des sens; — témoin J.-J. Rousseau, pensée maladive, cœur tendre à l'excès, réformateur éloquent, écrivant comme un poète et concevant comme un philosophe, l'homme qui nous a laissé sur la famille des pages émues, les plus belles que nous connaissions sur cette délicate matière, ce qui ne l'empêchait pas de mettre ses enfants naturels, fruit de ses liaisons avec Thérèse, là oii s'efface la paternité, là où commence pour l'enfant la plus fausse des situations et le plus cruel des pressentiments, enfer moral que Dante a oublié dans sa lugubre énumération ; — témoin encore Voltaire, un libre-penseur, l'ennemi des préjugés et des injustices, et qui néanmoins s'inclinait volontiers devant les maîtresses de Philippe d'Orléans, devant les favorites en titre du Palais-Royal et devant les idoles passagères de Louis XV; nous ne parlons pas ici de

M™" de Pompadour, reine par la beauté, reine par les soucis du gouvernement, et femme par d'autres qualités; mais n'est-ce pas une marque particulière au XVIII« siècle, cette passion de la femme, ce soin de lui plaire, soin grandissant avec les exigences et les caprices, cette soif inextinguible d'émotions de la pensée et du cœur, soif que nous retrouvons partout, chez le parlementaire, le ministériel, l'artiste , l'homme de lettres, le coureur de ruelles, aristocratique ou plébéien, chez ceux même que leurs occupations, officielles ou militaires, retiennent constamment à la cour ou à l'armée, chez le noble, le ministre, le courtisan, chez le Roy enfin, le chef naturel de ces affamés de sensations nouvelles et de bonheurs paradisiaques? Oui; ce fut la marque la plus' profonde laissée par les mœurs sur l'époque qui nous occupe, cette recherche ,idéale du plaisir sous toutes ses formes; et ce double caractère, h la fois sociologique et voluptueux, du siècle précurseur immédiat de la Révolution française, a dû frapper une intelligence curieuse et vivace comme la vôtre; et de cet ébranlement à l'expression de votre pensée, il n'y a pas loin, avec l'heureuse forme de style à votre portée ; — voilà pourquoi, connaissant la pente investigatrice de votre tempérament moral, nous avons voulu vous dédier ces deux volumes de Ruelles.

Non-seulement un Diderot, artiste dans tous les genres, aiguisant le paradoxe et maniant le syllogisme avec une habileté surprenante, causant comme M»"» Geoffrin ou M^'" de Lespinasse, fureteur endiablé, toujours en quête de nouvelles intéressant l'art, la littérature, la peinture et la philosophie, — non-seule-

ment Rousseau, écrivain de forte race, poète dans toute l'étendue de ce mot, imagination torturée par le rêve d'une société sans défauts, Eden terrestre, mirage de son génie, et point de départ de ses profondes amertumes, — non-seulement Voltaire, l'ironie incarnée, l'analyse pénétrant les sujets les plus graves, la poésie brûlant le bout de ses ailes aux discussions métaphysiques, encyclopédie vivante où les connaissances et les inspirations se touchent et se prêtent un mutuel appui, langue éminemment française, langue du bon sens, de la raison, de l'atticisme, du droit et de la justice ; — non-seulement ces trois hommes, qui personnifient si bien les tendances, les désirs, les vastes et multiples aspirations du XVIII« siècle, furent des amants passionnés de la femme; mais ils en eurent le sentiment si intime, si profond, qu'on pourrait l'appeler la folie de l'idéal; et cette folie marcha de pair avec la plus difficile, la plus scabreuse élaboration des problèmes philosophiques. Etrange époque, étranges penseurs.

Nous n'avons cité, au courant de la plume et de la mémoire, que ces trois écrivains, à la tête de l'art et du mouvement des idées; on sent que ce caractère fut général, et nous le ferons ressortir à chaque page de notre œuvre; ce dualisme dans l'action fut trop remarquable pour n'être pas noté au fur et à mesure de son apparition; il éclaire la marche souvent incertaine de cette civilisation, il explique ses tâtonnements, ses hésitations et ses défaillances, ses lueurs d'espérance et ses subits désespoirs, cette nostalgie si visible dès la mort de Louis XIV, et la recherche, désormais plus âpre, plus impérieusement commandée par le vide des

b A M. ALEXANDRE DUMAS

intelligences, des satisfactions et des enivrements de l'amour ; — car l'amour, il faut dès maintenant le dire sans réticences, tint une place considérable dans la vie du siècle dernier; il eût ses premiers hommages et ses derniers soupirs; et nul ne parlera avec autorité de ce temps, s'il ne connaît sa passion favorite, son rêve brûlant, son enthousiasme, la conquête d'un cœur de femme, l'amour devenu un besoin d'autant plus grand que les sentiments vrais devenaient plus rares. La passion ne remplace pas l'amour; elle accuse toujours son absence.

La femme sera chez elle dans nos ruelles ; elle en fera les honneurs avec le charme qui lui est particulier; elle s'y reconnaîtra aux mille diableries dont les pièces galantes nous apportent un écho affaibli par le temps et la distance ; elle sourira sans doute plus 4'une fois en y rencontrant, sous une forme vieillie, dans un langage qui ne connaissait pas les élégances, les mièvreries de nos faiseurs à la mode, les malices et les vengeances d'un bon mot, d'une pointe d'esprit, d'une flèche prestement lancée, avec cette foudre du regard et du geste qui assure la victoire aux belles audacieuses de salon ; elle y verra poindre et germer les passions, elle y verra naître et grandir les espérances, elle y sentira croître et monter l'esprit critique, elle y distinguera nettement ce qui fut amour vrai, conquête d'ambition, recherche aventureuse , indifférence voilée par les subites éloquences du désir, torture imposée à la femme par l'homme que ronge la même douleur, tout l'ensemble de cette société galante et polie, société dont l'esprit vivra éternellement , tant il fut d'essence française ,

chevaleresque, le bon goût uni au meilleur ton, le charme des manières et le prestige des intelligences.

On ne peut que difficilement analyser la femme ; elle tient à l'homme comme Te'corce à Tarbre, nui moyen de séparation pour l'observateur, c'est là le tourment de ceux qui ont eu à e'crire sur elle, sur son esprit, sur son cœur, son influence sur les arts, les lettres, la socie'té, les e'vénements; on ne la possède jamais entière, car l'adorable fille d'Eve se voile avec une élégance telle qu'on ne discerne plus les détails de son rôle dans la famille, à la ville, à la cour, aux ministères, dans les ruelles en crédit, aux soirées en vogue, dans les bureaux de cancans, aux représentations achalandées par les directrices de l'opinion et de la mode ; le fil conducteur se brise plus d'une fois, et il ne faut rien moins qu'une bonne fortune pour renouer la tradition, pour rentrer dans le sentier de l'histoire, dans l'anecdote piquante, dans le décousu drolatique, dans les riens si importants de la vie de cour, dans les secrètes machinations d'une favorite en titre, ou d'une ambitieuse prête à jeter sa pudeur et l'honneur de ses enfants dans l'alcôve royale ; — la femme se dérobe quelquefois ; deux choses précieuses la révèlent, le sourire et la plainte, le bonheur et les larmes. Le passage d'une femme dans la vie ou dans l'histoire, dans l'intrigue ou dans la passion, laisse toujours des larmes ou des sourires, le plus souvent la grâce du sourire et l'attendrissement des larmes, avec ce mélange de pitié, de tendre commisération, qui ont tant de puissance sur l'homme et sur le penseur.

Notre œuvre sera le miroir de la femme au XVI II^ siè-

de, de la femme prise dans sa nature propre, dans sa rêverie ardente, son aspiration vers l'idéal, vers les satisfactions bestiales de son individualité' physique, vers les songes et les réalités de sa vie quotidienne, vers sa révolte contre l'autorité maritale, et quelquefois — chose plus grave — sa révolte contre l'autorité sociale, véritable démon lancé à course perdue sur la voie si redoutable et si glissante des appétits de la chair et des fantaisies de l'imagination ; les ruelles montreront la femme telle qu'elle fut, telle qu'elle est, telle qu'elle restera pour le danger de la société, les fluctuations de l'empire familial et le désespoir de l'homme. La femme sera toujours une énigme. N'est-ce pas en raison de cet inconnu que nous l'aimons? N'est-ce pas son cœur d'ange et son esprit de démon qui nous attachent?

Dans la vie et dans l'histoire, les fautes de la femme nous émeuvent autant que ses vertus et ses sacrifices ; notre émotion grandit même avec l'intensité de ses malheurs, le dévergondage de ses pensées, le trouble de son âme, les cris de son amour et les désespoirs qui la blessent, qui la tuent, en donnant à la volonté de l'homme un de ces coups dont elle ne se relève jamais. La sympathie pour la femme est en raison de sa douleur. Une femme heureuse est comme un peuple heureux : elle n'a pas d'histoire. Mais la vie est beaucoup plus romanesque pour la femme que les inventions des romanciers ; et quelles histoires éloquentes, pathétiques et douloureuses, d'un sentiment profond et d'un amour vrai, celles de ces femmes emportées dans le tourbillon duXVIII''siècle, donnant leur esprit, leurs lèvres et leur

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cœur avec un abandon voisin de la folie. Le type si accompli de grâce, de passion et de cynisme que l'abbé Prévost nous a laissé de sa Manon est moins une création du génie qu'une observation fidèle ; c'est une de ces histoires qu'on n'invente pas, l'invention procède autrement ; c'est la vie avec ses laideurs et ses demi teintes, avec ses fougues et ses repentirs, avec ses vertus et ses vices, c'est la femme et l'homme dans l'évolution d'une passion complète, c'est l'action dramatisée, c'est la chair de la victime palpitant sous la main brutale de l'exécuteur ; et l'exécuteur se nomme l'amour !

La femme de cour n'est pas aussi facile à saisir qu'on le suppose ; son milieu d'existence est ondoyant, la diversité de son caractère est infinie. Il serait à désirer que la société dominât ces existences de cour au lieu de supporter cette domination, d'autant plus lourde à porter qu'elle est livrée davantage à l'imprévu, à l'irrésolution, au vague de la pensée, au décousu d'une action féminine ; mais la société n'a plus de règles fixes quand il suffit d'un caprice, d'une boutade, pour renverser les institutions séculaires. D'un autre côté, dans la vie de cour, il y a des traverses, des imprévus, des coups de théâtre, des surprises, toute une mise en scène aussi changeante qu'elle est pompeuse, et rien n'indique la responsabilité de la femme, sa présence au sein des événements, son rôle dans leurs conséquences directes, son prestige dans le gouvernement ; il faut être servi par l'intuition ou par un document de ruelle, un document jaseur et méchant, qui vous apporte une flamme conductrice, qui vous donne langue et pied au

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sein de ces bavardages sans fin ni trêve ; — alors, mais alors seulement, la femme de cour n'a plus rien à vous refuser, à vous cacher ; vous posse'dez les faiblesses de son cœur et les méchancete's de son esprit. L'histoire devient plus intime, plus intéressante.

Ces vues sur la femme, inséparables d'une e'tude à vol d'oiseau sur le XVIIJc siècle, nous faisaient un devoir de vous offrir la dédicace de ces deux volumes ; la spontanéité avec laquelle vous avez accepté l'hommage de notre livre intitulé La Sémiramis ailée, et les conseils si autorisés et si fermes donnés à propos de ki mise au jour d'une version définitive des Odes Philippiques de La Grange Chancel, — tout contribuait à mettre votre nom sous notre plume.

Un homme de lettres, — arrivant, jeune encore, dans la littérature, sans coterie, sans affiliation d'aucune sorte, sans religion de petite chapelle, sans culte étroit pour un pontife quelconque, sans autres précédents que sa bonne volonté, qui ne peut suppléer le talent, nous le comprenons, et nous souscrivons, à l'avance, aux critiques, aux conseils, aux répugnances, aux réserves des écrivains de la presse parisienne, — cet écrivain, pensons-nous, ne peut accepter les adhésions qu'avec empressement, avec reconnaissance ; et la vôtre M.Alexandre Dumas, celles de Théodore de Banville, François Coppée, Littré, Louis Blanc, Arsène Hous-

saye, l'érudit colonel Staaf, le savant et sympathique docteur Robinet, le docteur Chanet, poète et vulgarisateur, homme d'aussi bonne compagnie qu'aimable philosophe, l'éminent critique de la revue politique et littéraire, M. Maxime Gaucher, qui a conquis son autorité par rindépendance de ses jugements et la sûreté de son goût , et cent autres que nous pourrions citer, sont pour nous le meilleur des encouragements et la plus enviée des récompenses.

Nous remercions du fond du cœur les poètes qui ont bien voulu nous encourager, et nous croirions manquer à la plus élémentaire des reconnaissances si nous n'exprimions nos sentiments dévoués à M. Alexandre Piedagnel, l'artiste bien connu, qui nous a donné un livre si ému sur Barbizon et l'œuvre si important de Millet, et, récemment, un volume de strophes, Avril, où le vers chante et murmure comme le renouveau qu'il évoque, où la femme est poétique comme la fleur qu'avril colore, où le parfum des cieux et de la terre, les voix de la nature, les mystères de l'âme humaine, les bruits du soir, la pourpre du soleil couchant et l'azur pointillé d'or des belles nuits, nous font rêver d'idéal, d'amour, d'infini, d'espoir et de justice. M. Piedagnel a les ailes du poète et la science du penseur.

Vos travaux au théâtre, dans le roman, dans l'étude philosophique, dans le moindre canevas, ont toujours eu pour objectif, sorte de préoccupation constante, la femme, La Sémiramis moderne^ ainsi que l'exprime, avec un si grand bonheur d'expression, votre gracieuse lettre ; — cette adaption familière de l'analyse sur un sujet connu, cette auscultation intime, vous ont donné

une puissance de synthèse peu commune ; et personne à l'avenir n'étudiera la femme, soit du demi-monde, soit le type plus éthéré des milieux élégants, sans recourir à ces merveilleux ouvrages qui ont ébranlé la scène, qui ont retenti dans toute l'Europe, qui ont motivé votre admission h l'Académie française, où votre présence est un signe des temps, — la liberté de penser, la liberté d'écrire, la liberté de critiquer son époque, assise à côté des gloires historiques, — en un mot, le style moderne, avec ses fluidités, ses nuances, ses audaces, ses transparences, ses innovations, prenant position définitive auprès des plus illustres continuateurs littéraires de la prose du XVII I*^ siècle. L'Académie, — et nous l'en félicitons, — perd son caractère d'exclusion ; si Molière, La Fontaine et Paul-Louis Courier sont restés des académiciens du dehors, A. Damas fils, Littré et Charles Blanc sont devenus les académiciens du dedans, et le farouche cardinal Armand de Richelieu a laissé faire. Les mœurs se sont adoucies ; et nul ne songe à s'en plaindre.

Le moment est peut-être venu de publier, en résumé, notre première conversation ; elle a laissé dans notre esprit une impression si profonde que nous la retrouverons facilement tout entière, sans notes d'aucune espèce.

En France, et presque au sortir du collège, avec le

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léger bagage des humanités, dès que l'on tient une plume, on se croit un grand écrivain ; ce travers, qui s'accentue chaque jour davantage, menace notre littérature d'une ruine irrémédiable. Pour être quelque chose, il faut être original ; mais l'originalité de style, la personnalité de l'écrivain, tiennent beaucoup plus qu'on ne le pense aux traditions laissées par les maîtres, aux modèles qui nous restent, aux études patientes et persévérantes, à la recherche consciencieuse de sa forme littéraire. Ne suivre que sa tendance, n'écouter que son inspiration, est un danger ; la vanité s'accomode parfaitement de cet ordre de choses, moins compatible avec les exigences de la pensée ; ce qui est de nature à flatter le moi peut nuire aux procédés de l'art, procédés h la fois si complexes et si délicats. Ne reconnaître d'autre guide que sa fantaisie plait aux jeunes écrivains ; la sérieuse méditation des œuvres dominantes en art et en littérature peut seule fonder une conviction et former un style. C'est la règle ; elle est rigoureuse.

Où nous conduira cette folle passion, cet égoïsme obstiné, qui n'acceptent d'autre critérium que leur jugement personnel, le plus souvent entaché de cette funeste tendance à l'admiration, parfois l'unique compagne d'un jeune talent lancé à la dérive, sans conseils autorisés , sans modérateur, sans retenue? Il y a là assurément un danger, que nous signalons, s'il est temps encore pour y porter un remède efficace. Le talent, seul juge dans sa cause, est toujours d'une effrayante partialité ; à de très-rares exceptions près, le génie seul a mission de pouvoir sainement déterminer le

milieu dans lequel il est appelé à se mouvoir, et de se dicter à lui-même les règles qui doivent présider à son évolution. Le talent est commun ; le génie est rare ; — raison de plus pour appuyer son action sur les modèles des maîtres, sur les œuvres d'art marquantes, sur les avis sincères de ceux qui ont vieilli sous le harnais, qui connaissent les difficultés et les périls de la carrière, et qui peuvent soutenir ou arrêter d'un mot le littérateur chancelant. Nul ne peut se passer de maîtres, à moins d'être un maître lui-même ; et le génie, on ne saurait trop le redire, rayonne de loin en loin sur la route des siècles.

Cependant, à serrer de près cette vérité, à lui demander ce qu'elle peut donner dans la pratique, l'esprit réfléchi arrive à formuler une loi du développement intellectuel, qui rentre dans l'ordre général^ l'ordre étant considéré comme la régularité dans le mouvement. Nul n'est rien par soi-même, voilà la vérité ; l'esprit le mieux équilibré, le mieux trempé, le cerveau dont toutes les fibres rendent un son harmonieux, possèdent leurs aïeux d'intelligence, comme chacun de nous a ses ascendants dans l'ordre familial. Prenons un exemple.

Lamartine, h part sa profonde originalité, son immense talent de virtuose, son sentimentalisme éthéré, sa rêverie parfois empreinte d'une si grande passion, avec son extraordinaire souplesse de langue et de rhythme, procède directement du malheureux André Chénier. Le Lac tient de plus près qu'on ne pense à l'élégie de la Jeune Captive. La note du cœur est bien la même ; elle emprunte plus de tristesse, plus d'émotion

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communicative, plus de douleur péne'trante sous la plume de Chénier, parce qu'il touche directement aux commotions politiques et aux actes sanglants de la re'volution ; mais l'instrument est accordé au même ton, il est en harmonie absolue ; c'est bien toujours la mélancolie profonde de l'âme qui cherche à se fixer à son désir, à son rêve, à son idéal, qui se cramponne à la vie avec toutes les sauvages énergies du désespoir le plus sombre, voilées seulement par une douceur infinie de forme poétique ; cette âme ainsi ébranlée, trempée de larmes, comme un rameau des bois après l'orage, chante ses espoirs, ses douleurs, ses angoisses, faisant de ses tristesses un cantique des cantiques à la fois suave et douloureux. La jeune femme du Lac se trouve placée dans une situation assurément mille fois moins aff'reuse que M"<= de Coigny ; et, néanmoins, les deux chants ont des nuances qui ne peuvent échapper à l'analyste littéraire. Elvire chante l'oubli, le vague de l'âme, l'assoupissement de la volonté au sein du bonheur :

Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent :

Oubliez les heureux.

Rien de semblable dans la Jeune Captive ; les accents sont émus ; et c'est de ce chant que l'on peut répéter :

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

La filiation intellectuelle est donc aussi facile à établir que la filiation familiale ; et cela prouve aux jeunes

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écrivains la nécessité de se rattacher à un maître, à une œuvre, à une tradition, tout en gardant avec soin, cela va de soi, son originalité, sa vigueur native, et en ayant soin de ne pas aliéner sa chère indépendance de pensée.

Quel est donc l'artiste, l'écrivain, le poète contemporains qui ne puisse revendiquer dans le passé l'honneur d'un maître ? Est-ce que nous nous trompons en considérant comme honorables ces attaches intellectuelles ? Nous savons bien que l'on aspire à marcher seul, loin des sentiers battus, appelant à son aide une chose qui va s'éclipsant de plus en plus, l'originalité. II est temps de s'arrêter, si l'on ne veut laisser aux médiocrités en tous genres le champ fécond de l'art, qu'il s'agisse de peinture, de littérature ou de théâtre.

Les maîtres sont morts. Lamartine, Musset, de Vigny, Géricault, Delacroix, Millet, Daubigny, Paul Huet, Courbet, Chintreuil, Lacordaire, Berrycr, Rachel, La Malibran, sont partis; et, avec eux, une pléiade d'esprits très-remarquables et des gloires qui resteront.

L'ambition peut ne pas trouver son compte aux études que nous signalons comme nécessaires, quand elles ne sont pas indispensables ; ces études ne s'imposent pas moins, et le plus grand nombre l'a compris admirablement. Ici encore, l'exception confirme la règle. Aimons et cultivons les maîtres, sans étroitesse, sans servilisme, mais réchauffons-nous au foyer de leur génie, à la flamme de leur cœur, au rayon qui se dégage de l'œuvre soumis à notre admiration.

Faut-il encore un exemple; il est récent, et vaut la peine qu'on s'y arrête. Un peintre éminent, le plus

grand coloriste de notre siècle, un maître qui a lassé la critique et la haine des comités officiels, qui a conquis la première place, désormais incontestée, à force de persévérance dans l'étude et de foi dans son génie, et dont le nom restera un des plus grands, un des plus respectés de ce temps, Eugène Delacroix, professait le culte des maîtres. Raphaël, Titien, Rubens, Véronèse, l'école de Florence et de Bologne, Michel-Ange et les artistes français dont la riche palette se rapprochait le plus de la sienne, furent tour à tour l'objet de son étude approfondie et d'un culte presque filial.

Tout le monde connaît son œuvre, vaste et divers, rayonnant et profond, personnel et lumineux. La vente faite à sa mort atteignit des sommes qui vengèrent le peintre des de'dains immérités des marchands de couleur comme il les nommait, de ceux qui recevaient les commandes du ministère, et qui, faisant partie des commissions et du jury d'admission, refusèrent impitoyablement les toiles si mouvementées, ruisselantes de couleur et d'action, du peintre qui sut allier jusqu'au dernier jour le génie à la fierté. Voilà une leçon pour l'orgueil.

Il faut entretenir avec un soin jaloux , sur tous les autels de la pensée, le feu sacré de l'art. Une nation qui n'aime plus l'art, se meurt, elle est morte bientôt; — la notion du droit se perd , la force s'impose : le XVIII'' siècle a donné dans ce travers, raison majeure pour que notre siècle l'évite. Les expériences modernes, aussi terribles que concluantes, resteront-elles à l'état de lettre morte? Nous aimerions à croire le contraire. La civilisation ne reste jamais stationnaire;

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elle monte ou elle descend; l'avenir dira-t-il qu'elle a périclité au XIX" siècle? Encore une fois, inspironsnous des vaillants artistes qui ont porté si haut le drapeau de l'art français. Delacroix n'est pas le seul qui puisse nous offrir cet exemple? Les noms abondent; et si nous voulions entrer dans une énumcration de ce genre, nous n'aurions que l'embarras du choix.

Tout ce que Paris renfermait de gens distingués dans les lettres et dans les arts se trouvait à cette vente : Berryer, Huet, Meuricc, Daumier, Thoré, Lehmann, de la Madeleine, Sensier, de Planet, Vacquerie, Silvestre, en un mot, le Paris artistique et littéraire; on venait admirer jusqu'aux moindres ébauches d'un vrai peintre, d'un artiste hors ligne, qui fut en même temps un cœur noble, une intelligence élevée. — Le culte des maîtres avait réussi à Delacroix, qui cependant avait du génie. Personne ne doit se désintéresser.

La carrière littéraire est, k parler avec sincérité, considérée aujourd'hui comme une profession libérale; on est littérateur comme on est avocat, ingénieur ou architecte; ce point de vue est faux. Il serait temps que notre génération s'habituât h saisir la ligne de démarcation qui sépare les carrières d'art pur des professions à la portée de tous, et que les hommes de vingt-cinq à trente ans n'allassent pas briser leur volonté, disperser leurs plus généreux efforts, aux suprêmes tentatives de

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ces Titans qui voulurent, mais en vain, escalader les cieux.

On voudra bien voir dans nos réflexions ce qu'elles contiennent, l'amour le plus ardent pour les choses sacrées de l'art, de la langue et de la science ; nous accuser de pessimisme étroit, d'absence de foi dans les résultats de l'œuvre de notre siècle, serait absurde. Le phare qui prodigue sa lumière en gerbes étincelantes sur l'infini de l'Océan, est-il responsable de la perte du navire? L'accusera-t-on d'avoir ébloui le pilote? Le sauveur sera-t-il considéré comme l'agent de la catastrophe? Poser cet interrogation, c'est y répondre. Nous passons.

Par ce temps d'industrialisme, qui a bien ses grands côtés, ses tendances à la vulgarisation du progrès, son rapprochement des hommes et son échange des pensées, au fur et à mesure que le lointain écoulement des produits amène des visites, des voyages et des frottements intellectuels; — par ce temps où le fer, l'acier, le bronze, le marbre, la laine, et le fil régnent en souverains incontestables, on a qualifié d'ambitieuse cette parole : « Le poète a charge d'âmes. »

Cette doctrine est insoutenable. Il faut, — et cela de toute nécessité, — que l'autorité morale, la seule qui compte et qui, au besoin, s'impose aux individus et aux nations, réside quelque part dans le monde; — et où résidera-t-elle, si l'art ne la couvre pas de ses ailes, s'il ne la protège pas contre les assauts de l'égoïsme, contre les suggestions sophistiques du bien-être conquis dans l'industrie ? Il faut que les hommes de bonne volonté sachent à quelle porte frapper à l'heure du doute, à

l'heure de la défaillance, heures malheureusement si fréquentes dans la vie de l'homme. C'est un port de refuge ouvert à tous les désespérés, à tous les blessés, à ceux qui ont besoin de se reposer, à ceux qui succombent sous le fardeau. Fermer ce port de salut serait un crime.

Quoi ! c'est au moment où la flamme du beau semble briller d'un plus vif éclat sur les sommets de l'humanité, au moment où les questions, élucidées par l'analyse, vont faire pénétrer l'entente et le calme dans les intelligences supérieures, — au moment où les fautes, les crimes et les iniquités cèdent la place aux notions de Justice et de droit, à l'amour sous toutes ses formes, — au moment où le principe du pouvoir, si longtemps battu en brèche, est accepté comme une règle salutaire et un bienfait, — au moment où le monde civilisé tient les grandes assises de la civilisation et de la paix au cœur même de la première capitale de l'Europe, — au moment où l'industrie règne et domine, sans que ce règne et cette domination soient accueillis autrement que par des bénédictions et des actions de grâce, — au moment où la fécondation des esprits par l'idée prépare un long avenir qui réserve aux lettres et aux sciences les travaux les plus divers et les plus merveilleux, — c'est ce moment que l'on choisit pour dénier au penseur, au poète son rôle, sa mission de pacificateur et de gardien des âmes! Le moment est mal choisi.

Le glorieux rôle de guide spirituel revient de droit aux poètes, ces semeurs d'idées, de sentiments, ces hommes de la première et de la dernière heure, toujours sur la brèche, toujours au travail, écoutant l'hu-

manité, recueillant ses aveux et ses aspirations, et marchant à l'avant-garde, sans crainte du danger, écrivant leur cœur, de'couvrant des horizons inconnus, et donnant leurs larmes, leur meilleur trésor, leur existence s'il le faut , pour le triomphe des principes. Le vrai poète est un Messie; ceux qui manquent de cet auguste caractère ne comptent pas ; leur œuvre périra avant eux; c'est par le sacrifice, par les vertus d'abnégation, par les luttes sans cesse renouvelées, par l'iacarnation du droit dans les codes humains, qu'une mémoire reste, qu'elle est entourée de respect, et que la couronne d'oi* de la gloire vient rehausser la vénérable couronne de cheveux blancs.

La force morale réside essentiellement dans la pensée; et puisque cette force n'a pas sombré dans le grand naufrage qui a englouti tant de croyances, puisque le poète est le dernier dépositaire de cette force morale, sa voix la plus éloquente, la plus autorisée, ne vous abstenez plus, et dites avec nous : Oui, le poète a charge d'âmes \

Puisque nous touchons aux questions contemporaines, encore débattues dans une vive discussion, il est urgent d'affirmer, contrairement à certains esprits chagrins, que l'art ne subit pas une éclipse ; nos expositions particulières, nos riches collections d'artistes, rtos salons annuels, notre brillante part h l'exposition

universelle, les résultats acquis chaque fois qu'une œuvre d'art est mise au concours, le mouvement en avant qui se fait dans l'esthétique, dans les chaires spéciales, dans la parole écrite et dans la parole tombée du haut de la tribune nationale, ou de la tribune du conférencier, est-ce que tout ne constate pas un réel progrès, un état d'avancement, une gestation des intelligences qui sera féconde en œuvres d'art et en découvertes scientifiques ? A toutes les époques, cette banale accusation s'est fait jour ; les phrases prudhommesques sont calquées sur le langage terre à terre ; toutes les mémoires en sont remplies ; et ce serait faire à ce travers,— car nous ne pouvons le caractériser autrement, — trop d'honneur en lui accordant une réfutation en règle.

On niait le mouvement devant un philosophe de l'antiquité, le philosophe marcha, et le mouvement fut prouvé. Ce n'est pas plus difficile que cela. L'art subit une éclipse, dites-vous; allez au salon, allez h l'exposition universelle, allez à l'hôtel des ventes quand on y adjuge une de ces grandes collections qui ont le privilège d'émouvoir la classe aisée, et vous remarquerez que le XIX^ siècle aura une place choisie dans le musée de l'art. Est-ce que les Delacroix, les Courbet, lesChintreuil, les Diaz, les Millet, les Decamp,les Daubigny,les Meissonnier ne se couvrent pas de billets de banque ? Et notre école vivante ? Il y a des tentatives ; nous avons en littérature les naturalistes, et en peinture les impressionnistes ; mais pourquoi s'en plaindre .'' N'est-ce pas la loi du développement humain? Pourquoi blâmer le procédé, si vos yeux et vos sens sont charmés ? C'est surtout

dans les manifestations de la pense'e qu'il est juste de poser en principe : laissez dire, laissez faire, laissez passer. L'art reconnaîtra les siens et les baisera au front.

Votre crainte, ô bon monsieur Prudhomme, part d'un bon naturel, mais quittez ce souci ; lisez ou ne lisez pas les strophes nouvelles ; admirez ou n'admirez pas les toiles de nos salons annuels; confrontez ou ne confrontez pas avec l'antique, nos envois de Rome et notre statuaire nationale, l'e'cole qui maintient encore aujourd'hui notre supe'riorité européenne ; allez ou n'allez pas entendre les pièces récentes, les pochades en vogue, les comédies de caractère et d'observation, les drames de la vie, les gauloiseries si fines, si piquantes, si guillerettes de nos petites scènes de genre ; restez chez vous, ou mèlez-vous au courant qui emporte la génération vers l'avenir, vers le beau, — soyez ou non un revêche, un misanthrope à tous crias, un prédicateur bilieux, pauvre M. Prudhomme, les fleurs de l'art n'en parfumeront pas moins les âqies et les esprits, — le progrès n'avancera pas moins, et le vocabulaire gros sel de vos enfantines protestations sera seul enrichi de quelques phrases ridicules ; et, ne l'oubliez pas, en France, le ridicule tue. Est-ce bien vrai ? J'en doute, puisque vous vivez encore.

L'âme est un immense clavier qui fournit toutes les notes, tous les sentiments, toutes les nuances, depuis les gigantesques combats d'Homère et les églogues de Virgile jusqu'aux Ter:farima de Dante et aux soupirs de Pétrarque. Les romances du Tasse, les mâles peintures de Shakespeare, forment un magnifique fond de

tableau ; sur le premier plan se déroulent les intérieurs de Rembrandt, les scènes vivantes et colorées par l'action d'Eugène Delacroix, les suaves compositions d'Ingres, de Boucher, qui servent h mettre en relief ces larges poèmes où la vie éclate spontanément dans le rêve, dans la douleur, dans l'enthousiasme, dans les larmes.

Est-ce que la poésie n'offre pas de vigoureuses antithèses ? D'un côté, Catulle, TibuUe, Ovide, Properce ; — de l'autre, Juvénal, Perse, nous allions dire Tacite, ce grand peintre de l'antiquité, dont les incomparables tableaux ont ftiit revivre tout un monde. Ne possédons-nous pas Gilbert, Moreau, André Chénier, Lamartine, Musset, à côté de Corneille, Racine, Barthélémy, Barbier et Victor Hugo? Et, tout à côté de nous, la jeune école n'est-elle pas resplendissante de force et de jeunesse? Faut-il nommer Armand Silvestre, Sully- Prudhomme, François Coppée, Théodore de Banville et leurs émules?

L'éclipsé de l'art est une balourdise ; c'est une de ces inepties qui ne se réfutent même pas. On ne prouve pas la vie, la vie est ou n'est pas : Tôt be or nol tôt be ; on ne démontre pas la lumière, elle inonde nos prunelles ; on n'enseigne pas la beauté, elle se sent, et, dans la vie, elle attire les cœurs et lessoumet à son pouvoir; on n'évalue pas l'art comme tout ce qui est soumis à la loi du nombre, il est par lui-même ; sa plus forte démonstration est sa négation par les médiocrités jalouses de son empire. La preuve par la négation l'emporte sur la preuve par l'admiration ; elle est plus concluante.

Les poètes tiennent le sceptre. Le soupir ému de l'amour chez les uns, le chant douloureux d'une conviction profonde, le rugissement du lion blessé, chez les autres, voilà deux notes de l'art, deux notes éternelles, qui resteront sublimes, quoique d'un genre opposé. C'est dans l'art surtout qu'il est vrai de dire que les extrêmes se touchent ; l'harmonie qui résulte de l'ensemble est néanmoins puissante. On peut mutiler l'art ; cela est arrivé dans le cours des siècles ; on ne le brisera jamais, l'àme proteste avec éloquence. Pour briser l'art, il faudrait briser le cœur de l'homme.

Sans doute les procédés changent avec les écoles, avec l'avènement de jeunes talents amoureux du nouveau, aventureux et hardis ; les formes varient ; le jeu des mouvements et la science des attitudes, la statuaire, — la strophe, qui est aussi une magnifique statuaire, la peinture et la prose ne sont pas jetées dans le même moule à toutes les époques ; la diversité des tendances prouve la vitalité d'une race, et nous ne sommes pas en décadence, si ce mode de jugement est le vrai. Jamais plus de tendances, et la plupart sont fort heureuses, ne se manifestèrent chez un grand peuple.

La variation des formes de l'art en impose aux natures superficielles ; ce qui constitue un avancement, ce qui est précisément le signe évident d'un progrès, d'une

amélioration , le changement d'e'tat , révolution des théories passant du domaine spéculatif dans le domaine de la pratique, ces différences, à peine sensibles pour l'indifférent, se grossissent aux yeux de l'homme prévenu; delà des accusations fausses, des appréciations erronées, une synthèse qui ne repose sur aucune donnée sérieuse. Et c'est ainsi que s'écrit parfois l'histoire de l'art, l'histoire de ses transformations successives, tant au XVIII^ siècle qu'aujourd'hui.

Il serait à souhaiter que la critique d'art relevât ces erreurs, ^qu'elle indiquât la mesure dans laquelle le pessimisme voulu des malveillants s'exerce à tromper l'opinion publique, afin que les moins clairvoyants puissent se former une opinion juste, un sentiment raisonné; — alors, l'abus des attaques servirait h mettre en relief la puissance de l'art, ses métamorphoses, ses variétés, ses tendances et ses progrès. La critique se trouve en face d'un devoir; c'est dire qu'elle saura le remplir jusqu'au bout.

Le laisser dire n'est pas applicable aux calomnies contre l'art ; les écoles de peinture ont des procédés qu'elles ont mission de propager et de défendre, — de propager avec une entière liberté, de défendre contre la mauvaise foi des sectaires.

L'art ne sera plus homérique ; les procédés réalistes de notre libre-examen ne permettent que difficilement la formation des légendes; — l'art sera tantôt pindarique, virgilicn, juvcnalcsquc, tantôt racinien, cornélien, rabelaisien, byronnien, shakespearien ; le souffle michelangesque le portera sur les plus hauts sommets ; il creusera beaucoup moins le sillon lamartinien, car ce

ton, magnifique d'élégance et de pureté dans l'original, peut devenir dangereux et pédantesque par l'abus des calques. La copie émousse le talent, énerve la volonté, affaiblit le tempérament de l'artiste; c'est une manie dont il faut se préserver avec soin.

La rêverie éthérée, le sensibilisme maladif, produisent l'anémie et l'affaissement de l'esprit ; c'est la plainte sonore d'une époque de décadence; Virgile nous en offre la preuve, que nous retrouvons à toutes les phases des civilisations grecque et indoue, en passant par l'Egypte et les castes de l'extrême Orient.

Le rêve convient seulement à l'enfance des peuples ; la poésie est alors la langue privilégiée ; la légende est souveraine; elle berce les souffrances du peuple jusqu'au jour du réveil, où le droit proclame à son tour la justice, la vérité, les charges naturelles, les principes de la morale, mis en face des dogmes sociologiques. La prose domine dans ces époques de lutte, de revendication, de combat ; on porte la prose à la tribune politique, elle est la langue du journalisme et de l'économie sociale, le roman de moeurs se l'approprie; le théâtre lui-même confie à la prose son ironie, ses boutades, ses peintures, ses plans de réformes ; — la prose occupe le haut du pavé .

La poésie n'est possible aujourd'hui qu'à la condition d'être la forme parfaite du rêve, de l'enthousiasme, de l'amour, de toutes les nobles passions de l'humanité; — le caractère militant ne lui convient pas, à moins d'être une critique sanglante, à moins que cette poésie acerbe, à coups de fouet, soit burinée par Juvénal, Dante ou "Victor Hugo ; les ïambes amers et foudroyants

rentrent dans cette catégorie ; mais quel est celui de nos poètes qui possède assez d'envergure pour parler de si haut ? La poésie pure, l'adoration de la nature, l'étude du cœur, la glorification de la femme, voilà la voie ouverte aux rares voyants dépaysés dans ce siècle positif.

Le XVIII« siècle ne connut pas la poésie personnelle, née des commotions qui suivirent le changement de régime au commencement du XIX" siècle. L'allure solennelle de la vieille poésie, ses procédés connus, son lyrisme fatigant, sa mythologie encombrante, tout ce vocabulaire de convention a vécu; — l'évolution des révolutionnaires romantiques de i83o a ouvert à la poésie des voies nouvelles ; et déjh nous entendons dire qu'h son tour le romantisme a parcouru le cycle de l'art et qu'il doit céder la place au naturalisme. La philosophie de cette école reste à formuler; attendons. Le romantisme aura donné à notre littérature des monuments lyriques d'une grandeur surprenante ; le naturalisme aura de la peine à les faire oublier.

Après ces grands bouleversements qui remuent les passions, les idées et les peuples, l'art sera le plus souvent hugonien, c'est-à-dire tantôt rêveur, tantôt épique; —•néanmoins, en revêtant le caractère d'une race, en s'imprégnant du génie d'une puissante individualité, il restera toujours le verbe par excellence, la voix inspirée qui chante les tristesses et les amertumes, les aspirations et les douleurs d'un peuple, se réservant ces coups de foudre de la strophe, qui gravent à jamais l'infamie sur un front et la honte sur une mémoire.

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La mode littéraire, aussi capricieuse, aussi instable que la mode qui asservit nos élégantes, est aujourd'hui au fini précieux, au léché, au travail de manipulation, au faire le plus habile, sorte de marqueterie littéraire, joute qui consume, sans aucun fruit pour la cause supérieure de l'art , de jeunes talents remplis d'avenir.

Le fléau de notre littérature fut aussi le fléau du XVIII'^ siècle, nous voulons parler de l'imitation. Il faut être avant tout soi-même ; au risque de n'être rien, il faut être soi, et rien que soi: la grâce, la vigueur, l'originalité, la chaleur, le rayon, ces qualités du style ne se rencontrent jamais dans l'imitation.

On imite Musset et Chénier, sans avoir leur génie mélancolique et pénétrant ; on fait des pastiches de lord Byron, ce qui a fait dire à un homme de beaucoup d'esprit que Musset lui-même n'est qu'un camée de Byron monté sur épingle; — on calque Lamartine, sans posséder le charme infini de son expansion et de sa rêverie; on veut singer la satire d'Hugo, sans rencontrer l'ardente colère, la sanglante invective, les traits de forte indignation qui marquent les pièces du grand poète, aussi mordant que Juvénal, sombre et vigoureux comme Dante.

Ces calques, ces imitations, ces pastiches tueraient l'art, si l'art n'était pas immortel; on ne refait rien dans l'art, ni les vierges de Raphaël, ni la Descente de Croix de Rubens, ni la leçon d'anatomie de Rembrandt, ni les Van-Ostade, ni les Téniers, ni les Corrège, ni le Jugement dernier de la Sixtine, ni les larges scènes bibliques de Paul Véronèse, ni les créations si vapo-

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reuses de Murillo, ni les paysages de Ruysdaël et d'Hobema, ni les portraits si parlants de Van-Dyck ; ces formes de l'art sont admirables, elles sont éternelles comme la beauté, elles sont uniques comme le génie, elles sont douces comme l'amour et insaisissables comme l'infini. La Vénus de Milo, la Joconde de Léonard de Vinci, le Christ mis au tombeau de Titien, le mendiant espagnol de Murillo, sa vierge entourée d'anges, sontdesœuvrestellement délicates, tellementprofondes, tellement personnelles, elles ont à un si haut degré le sceau de la perfection, que vouloir les imiter serait une profanation. On peut s'inspirer de ces toiles, mais non les reproduire; et nous persistons à croire qii'entre les voies si brillamment parcourues par ces artistes illustres, il y a place encore, il y aura place toujours, pour une chose que rien ne remplace, et qui devient rare dans nos écoles de peinture, de littérature et de statuaire : l'originalité.

Et l'originalité, cette qualité maîtresse, cette pierre de touche d'un talent qui cherche sa voie et qui va l'atteindre, elle se retrouve au suprême degré dans le XVIIIe siècle. Il suffit de citer l'œuvre de Watteau, Prudhon, les Saint-Aubin, Boucher, Greuze, Chardin, • Fragonard, Debucourt, La Tour, Baudoin, Clodion, et les vignettistes, que l'on a pu égaler depuis, mais que l'on ne fera pas oublier, tant ils ont mis de grâce et de fini dans leurs compositions : Moreau, Eisen, Cochin, Gravelot. Quand un siècle arrive devant la postérité avec une telle pléiade de talents de premier ordre, il peut être rassuré; il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup aimé l'art, le beau, toutes les manifes-

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tations de la pensée, depuis la grande composition jusqu'aux charmants riens que les amateurs recherchent aujourd'hui avec une passion qui honore à la fois notre siècle et le siècle précédent.

Vous vous souvenez, M. Alexandre Dumas, vous dont l'intelligence curieuse est toujours éveillée par les tentatives faites en vue du progrès de l'art, qu'un ministre avait établi, il y a quelques années, un musée destiné à recevoir les copies des maîtres célèbres, éparses ça et là dans les galeries de l'Europe. Il y avait du bon dans cette idée ; elle fut abandonnée cependant. Une semblable collection eût pu fournir d'utiles enseignements aux artistes pauvres, qui ne peuvent pas se rendre à Rome, Florence, Madrid, Bruxelles, Anvers. L'art d'interpréter la nature par la couleur et le dessin se trouve bien d'une innovation de ce genre; elle a sombré. Ce n'est pas la copie qui nous attache, c'est l'œuvre originale. Ce n'est pas le mérite de l'élève, fut-il d'ailleurs un élève de génie, que nous recherchons dans le passé artistique, c'est la pensée du maître, c'est la genèse de l'œuvre, le pourquoi et le comment, tous ces détails qui tiennent de si près à ce que nous appellerions volontiers la psychologie intellectuelle du peintre ou du graveur. L'originalité reste la quahté première de l'art, pour ne pas dire la seule.

Mais en littérature, — et nous voulions conclure ainsi, — il faut se garder de la copie, du pastiche, eussent-ils même, et nous en doutons, une teinte d'originalité; le procédé, qui peut servir le progrès de l'art en peinture, ruinerait à coup sûr la méthode littéraire, plus personnelle, plus expansive, qui consiste

surtout à n'écouter que son âme et la nature. La meilleure copie ne vaudra jamais une composition originale, fut-elle mauvaise; les jeunes artistes confondent trop aisément l'inspiration, qui est indispensable, avec la copie, qui coupe les ailes du talent. Il y a là un abîme; il faut en préserver les artistes.

Chénier, — nous avons effleuré ce point, et nous y revenons, afin de présenter complète une démonstration à laquelle nous attachons de l'importance, — trouvait en prison, à la veille même de l'échafaud, la note vraie de la grande poésie contemporaine ; il ne travaillait pas sur une copie de maître plus ou moins illustre, il fixait dans la plus belle forme du langage, dans quelques strophes immortelles, sa sympathie pour le malheur, la jeunesse, la beauté d'une jeune fille, elle aussi emportée par l'orage révolutionnaire. Ce que Chénier fit pour M"" de Coigny, cette inspiration qu'il trouva sous les verrous d'une prison d'Etat, est-ce que nos artistes ne la rencontrent pas chaque jour dans la vie? Est-ce que les rêves du cœur ont perdu leur puissance créatrice ?

Le plus grand virtuose de la poésie, Lamartine, procède directement de Chénier par la sensibilité, la douceur, le charme infini de la pensée, la pureté, la variété, l'élégance de la forme, le spiritualisme de sa philosophie aimante. Copier de cette façon, ce n'est

plus copier; c'est trouver dans le passé les aïeux de son intelligence, c'est continuer l'œuvre interrompu par la mort, c'est un respect filial, nous allions dire, c'est presque un sacerdoce. La copie a tué plus d'artistes qu'elle n'en a formé ; c'est inévitable.

Nous sommes les héritiers d un siècle illustre par les lettres et par les arts, le XVIII" ; nous avons retenu plusieurs de ses inspirations; de ce côté, noblesse oblige, et le talent oblige surtout.

Au nom des intérêts sacrés de l'art, au nom de l'éducation de l'intelligence, déjà cultivée par la poésie, les sciences, les expériences de la polémique, et qu'il faut maintenir au degré d'élévation morale que la civilisation réclame, point de copies d'après les auteurs du passé, ces maîtres fussent-ils Michel-Ange, Raphaël, de Vinci, Corrège, Véronèse, Racine, Corneille, Rabelais, Molière, Beaumarchais, Shakespeare, Dante et Pétrarque, — fussent-ils, en un mot, les représentants les plus autorisés de la science humaine, les plus radieuses étoiles du ciel de l'art.

Il convient de rompre définitivement avec les lisières, les voies tracées, les formes surannées, les hémistiches tout composés, les traditions d'atelier et d'école; — nous profitons de ces lignes préliminaires, consacrées aux généralités, pour rappeler à notre temps ce que fut le XVIIIe siècle au point de vue des arts, un siècle où l'inspiration originale abonda, un siècle où la pensée des maîtres se traduisit sur la toile et sur l'acier, par le burin et le pinceau, par la plume et le pastel, et conserva, ave: une inspiration abondante, soutenue, personnelle, active, une vigueur, une variété rares dans

l'histoire critique d'une e'poque. Cette leçon ne doit pas être perdue ; les siècles sont des hc'ritiers directs.

Si la jeune école littéraire était condamnée h chercher ses modèles dans le passé, — et nous nous inscrivons en faux contre cette prétention blessante, — mieux vaudrait encore qu'elle reculât jusqu'au XVI" siècle, époque admirable de renaissance, de virilité, d'énergie contenue, de sentiments vrais, de généreux mouvements, éclosion sans pareille dans les annales de l'humanité; — mais l'école littéraire porte fièrement son drapeau, qu'elle ne se laisse pas surprendre par le doute, par les prophéties dissolvantes d'esprits plus méchants qu'égarés, qui ont déjà voulu lui faire commettre des injustices, en lui soufflant la colère et la haine qu'ils ressentent pour le romantisme ; ■ — si le romantisme a donné tout ce qu'il apportait sur ses deux ailes d'or, dont l'une est la poésie, et l'autre l'histoire, qu'une évolution nouvelle — le naturalisme — se prépare, qu'elle formule son credo, sa philosophie, qu'elle s'affirme par de fortes œuvres, et le jugement sera porté ; — mais pas de déclamations, du recueillement, de la justice, du travail et de la bonne volonté !

Vous me pardonnerez, M. Alexandre Dumas, et nos lecteurs voudront bien nous pardonner l'insistance que nous mettons à traiter ce sujet ; l'art est en cause; notre siècle, qui touche à sa dernière période, est intéressé

dans cette question ; les écoles contemporaines, en pleine floraison de leur génie et de leurs espérances, recueillent, elles aussi, le bienfait des observations désintéressées de la critique ; ce sont là des raisons de premier ordre, qui nous font espérer que le lecteur nous fera l'honneur de nous suivre jusqu'à la fin, en nous accordant le bénéfice des circonstances atténuantes.

On copie beaucoup plus par servilisme, par inclination, par amusement, sur la recommandation de tel ou tel poète, de tel ou tel peintre, de tel ou tel statuaire, de tel ou tel aquafortiste, de tel ou tel pastelliste, par entraînement de l'admiration, qui ne raisonne pas, que par goût, que par instinct, que par besoin réel; nous ne voulons pas croire à la nécessité de l'imitation.

Rarement l'insuffisance personnelle nous conduit au calque; c'est presque toujours une volonté qui s'impose, un conseil pernicieux, une autorité gênante, qui viennent usurper les droits de notre inspiration. A ce propos, un souvenir. Nous nous souvenons fort bien d'un poète illustre, — nous ne pouvons pas citer le nom, — qui nous conseillait un jour, et cela sans doute très-sincèrement, la satire rabelaisienne, ces livres de haiilte futaie et de haiilte gresse. oubliant que l'art du style, le pittoresque de l'expression, le bonheur de la forme, l'éclat de la pensée, l'imprévu de la tournure, le ciselé du mot, le fini de l'œuvre, sont des choses inhérentes au génie, qui ne se copient pas, qui ne s'empruntent pas, et que nul, fut-il d'ailleurs artiste littéraire, ne peut s'approprier.

Dans ce siècle seulement, vovez donc les évolutions

comme elles se succèdent rapides et dissemblables : Werther, Manfred, Rolla, Don-Juan, Hassan, Jocelyn ; et déjà tous ces types sont use's, use's jusqu'à la corde ; l'idéal n'a plus rien, ou peu de chose à leur demander. Est-ce que Don-Juan n'est pas devenu impossible dans notre civilisation ? Est-ce que Werther n'est pas un cas de folie que nos médecins aliénistes traiteraient dans une maison de santé? Rolla n'irait-il pas s'asseoir aujourd'hui sur les bancs de la police correctionnelle ? N'est-ce pas une intelligence désœuvrée, nature qui pousse facilement les meilleures choses à l'extrême, capable de mourir bravement sur un champ de bataille et de se suicider dans la chambre parfumée d'une courtisane ? Jocelyn n'est-il pas le type achevé de la rêverie creuse, amoureux de beaux paysages, de strophes sonores et de pleurs versés sans motifs ? Là encore ne retrouvons-nous pas les prodromes de la folie? Goethe et Musset ont créé deux figures que nous avons peine à comprendre en dehors de la littérature : Mignon et Namouna.

Ces évolutions, à part le caractère définitif des œuvres, ont enrichi l'art de merveilleuses formes, de cariatides puissantes, de lignes harmonieuses, de strophes vigoureuses et de vers qui vivront autant que notre langue ; on peut différer sur l'acquis moral, le sentiment d'art est partout le même. Pourquoi, alors, en face de ce passé récent, et si riche, et qui a gardé la sonorité d'un timbre que l'on vient de toucher, et qui nous offre quelques-uns de ses représentants, pourquoi l'isolement dans la copie, dans l'imitation ? La vitalité, l'originalité se prouvent par la production

individuelle, par le nombre des pensées et des œuvres, par le soin de la forme, par l'amour du beau, visible dans chaque toile, dans chaque strophe. N'accusons pas de ste'rilité un siècle qui avait reçu l'héritage du XVIIIe , héritage lourd à porter. Nous allons voir son œuvre, ne fut-ce que pour inspirer confiance aux jeunes littérateurs, aux jeunes peintres, aux jeunes statuaires, aux jeunes aquafortistes.

A quel homme possédant ses litterœ humaniores fera-t-on croire que la sève des grandes pensées bien dites soit complètement tarie dans un pays qui, en moins d'un demi-siècle, a donné aux sciences Ampère, Cuvier, Geoffroy-Saint- Hilaire, Arago , Blainville, Delaunay, Leverrier, Dumas, Claude Bernard, Paul Bert; — aux travaux historiques Sismondi, Michelet, Edgar Quinet, Henri Martin, de Tocqueville, Ed. Laboulaye, Franck, Challemel-Lacour, Montalembert, Prévost- Paradol, Thiers, de Rémusat, Mignet, Augustin Thierry, Edouard Fournier, Paul Lacroix ; — aux sciences philosophiques Auguste Comte, Maine de Biran, Cousin, Jouffroy, Pierre Leroux, Royer-Collard, le docteur Robinet, Littré, Laromiguiére, Vacherot, Taine, le docteur Robin, Lamennais, Dupanloup, Renouvier ; — aux sciences économiques Guillaumin, Bastiat, Emile de Girardin, Proudhon ; aux études sociales Louis Blanc, Ledru-Rollin, Madier de Mont-

jau; à la poésie Victor Hugo, Barbier, A. de Musset, A. de Vigny , Barthélémy , de Chevigné , Méry , de Banville , Sully - Prudhomme , Armand Silvestre , François Coppée ; — aux productions légères et de circonstance Alphonse Karr, Assolant ; — au roman Balzac, Alexandre Dumas père, Alexandre Dumas fils, George Sand, Eugène Sue, Gustave Flaubert, Emile Souvcstre, Emile Zola ; — au théâtre les deux Dumas, Balzac, Scribe, madame Emile de Girardin, Eugène Sue , François Ponsard , Leconte de Lisle , Emile Augier; — aux investigations critiques Sainte-Beuve, Jules Janin, Théophile Gautier, Paul de S' Victor ; — et tant d'autres illustrations, qui rempliraient des pages, si nous n'avions choisi que les noms les plus éclatants de la pensée moderne ?

Et la tribune poUtique que nous négligeons, afin de rester fidèle à notre programme :

Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.

Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre.

Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

L'énumération serait pourtant longue et glorieuse, car la tribune politique ne fut jamais plus sonore ; nous n'aurions que l'embarras du choix.

Et le journalisme ? Quand, et chez quel peuple, à part l'Angleterre et l'Amérique, a-t-on rencontré des talents aussi divers ? C'est une puissance du jour avec laquelle il faut compter ; elle pèse dans la balance de tout le poids que donne la science; elle a tout le prestige de la conviction.

A M. ALEXANDRE DUMAS Sg

Et le professorat ;• Et Je collège de France ? Et l'Ecole normale supérieure ? Et les conférenciers ? Et les facultés de médecine, de sciences et de lettres ? — Mais il faut se borner.

Que les pessimistes à outrance en prennent leur parti; leurs attaques virulentes ne prouvent qu'une chose, leur passion, et, par contre, leur impuissance ; ils servent à leur manière la cause du progrès ; et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'ils ne s'en doutent même pas.

On rencontrera difficilement dans un pays, à un moment de l'histoire, une telle réunion d'intelligences supérieures vouées à la diffusion des sciences, h l'amour de l'art, à la culture des lettres. On peut avancer hardiment que notre pays est à la tète du mouvement des idées, à la tète de la civilisation. Le démenti ne peut que rehausser l'éclat de cette vérité.

Il y a là motif de confiance, un très-sérieux motif de confiance ; les artistes qui se laisseraient troubler dans le sanctuaire de leur conscience par les criailleries des mécontents ne seraient pas dignes de rester les interprètes de l'art ; leur mission serait finie; ils seraient murs pour l'industrialisme.

Notre siècle a reçu du XVIII'^ la tradition de la pensée, la tradition de la forme ; il doit respecter ce contrat, d'autant plus que le dernier quart de son existence est commencé ; l'histoire va venir bientôt dresser l'inventaire de ses œuvres, de sa production intellectuelle, scientifique, artistique; l'histoire n'épouse jamais les passions des contemporains ; elle parle après avoir examiné; elle prononce son jugement

après avoir entendu les témoins, après avoir vu les résultats des doctrines; elle demande compte à la philosophie de la marche des événements, de l'éducation nationale, des tendances, des erreurs, des préjugés et des crimes ; elle a prononcé, — et en dernier ressort, — sur le XVIII* siècle ; elle prononcera également sans appel, sur le XIX" ; il nous reste vingt-deux années à parcourir avant de léguer au XX^ siècle nos travaux, nos recherches, nos expériences, la science accumulée par l'esprit d'analyse, les conséquences et les conclusions acquises à la synthèse, les théories de l'art, les œuvres qui attestent le génie d'une grande nation ; — c'est à nous, hommes jeunes, amants du bjiau et de l'avenir, fils de la France, à préparer cette remise de pouvoir du dix-neuvième siècle au vingtième siècle. Nous le pouvons, si nous voulons. A l'œuvre, et que Dieu nous garde 1

La manie du calque a défloré de jeunes talents qui auraient pu se développer heureusement sous l'influence de l'originalité, en s'appropriant la somme des idées en circulation, — car nous paraissons l'oublier, le propre de l'intelligence bien trempée, ouverte aux influences de l'inspiration, est d'offrir dans son développement progressif le résumé des connaissances et des aspirations de son temps.

Un penseur se rencontrera d'une grande profondeur d'intelligence, d'une remarquable délicatesse de sentiment, avec une ardente sympathie pour les choses de l'art, qui fera bonne justice du travers que nous avons signalé ; il protestera contre l'abus du calque ; le triomphe de cette revendication sera d'autant plus

éclatant et plus complet qu'on l'aura retardé plus longtemps.

Notre idéal de l'art peut se résumer ainsi : respect de la femme et de l'enfant, qui touchent de si près aux formes de la pensée, charité au fond de toutes les âmes, amour au fond de tous les cœurs, vérité dans toutes les intelligences, respect de soi-même dans tous les actes de sa vie , Dieu visible à tous les grands horizons de l'humanité, étude consciencieuse et patiente de la nature, reproduction vraie des tableaux qu'elle nous offre, aucun parti pris dans le choix des procédés, aucune prévention d'école, — l'artiste doublé d'un penseur, d'un homme de bonne volonté, et s'inspirant quelquefois de cette forte parole : Facit indignatio versiim !

Chanter son âme, ses colères, ses enthousiasmes, ses élancements vers l'amour, vers l'infini, sa rêverie, — voilà toute la science, voilà tout l'art.

Vous avez dit, dans votre préface, M. Alexandre Dumas « que ceux-là seuls parmi les réformateurs contribueront à la solution du problème, qui tiendront compte, dans leurs calculs, de la valeur Femme. » vous avez raison ; nous sommes placés au même point de vue.

Au XVIIIe siècle, la situation delà femme n'était pas celle qu'elle a de nos jours ; alors sa liberté, — nous

parlons de toutes les femmes, — était moins grande; son éducation ne la prédisposait pas aux aventures de la vie ; le foyer était fermé aux courants orageux du siècle, et la jeune fille n'entendait aucun des échos, joyeux ou cyniques, qui ne tardent pas à éveiller les sensations si délicates de sa puberté ; enfin, faut-il prononcer ce gros mot? la prostitution ne marchait pas haut la tctc comme aujourd'hui. Le XVIII« siècle mit une certaine réserve, même dans les impudeurs de sa vie privée, qui devint, à certains moments, une vie publique ; le cynisme se montra à visage découvert sous la Régence, à la mort de Louis XIV, en 17 j 5, et jusqu'en 1723, c'est-à-dire pendant huit années, le Palais-Royal, le Luxembourg et Meudon furent une orgie dont le régent Philippe d'Orléans, et sa fille, la duchesse de Berri, réglèrent les moindres détails.

Nos commentaires sur les documents de ruelles nous amèneront forcément sur la situation de la femme au siècle dernier ; le lecteur s'y attend ; nous ne tromperons pas son attente ; le sujet sera traité en temps et lieu, car les ruelles sont, avant toute chose, une étude sur la femme du XVIII' siècle, son rôle, son influence dans la famille, dans les arts, à la cour, dans la diplomatie, dans l'élégance, où elle fut reine, et dans le gouvernement, où elle occupa, avec la belle marquise de Pompadour, le poste éminent de ministre d'Etat; sa main et son esprit se trouvent partout.

Nous ne voulons, en ce moment, — et en passant, sans appuyer plus qu'il ne faut, — qu'analyser votre parole, tenir compte de la valeur Femme.

Il semble que tout soit dit sur la prostitution, au

XVIII« siècle et aujourd'hui, sur la prostitution légale et sur la prostitution clandestine. Nul sujet n'a fourni autant de matières à controverses, et quelles controverses le plus souvent? — Des pages qu'un père de famille ne pouvait lire qu'à la dérobée, entre deux visites, quand l'heureuse fortune d'un déjeuner en ville, ou quelque soirée nombreuse, venaient lui fournir l'occasion de goûter le fruit défendu ; — des pages qu'une mère ne pouvait, sans crainte, sans danger, sans compromission, laisser sur la table à ouvrage, à la portée d'une main téméraire de jeune fille, toujours si indiscrète, véritable papillon qui va brûler ses ailes au feu de la passion ; — des pages scabreuses, écrites avec un certain brio, avec un certain dilletantisrae, avec la plume d'un abbé Prévost d'Exilés, ou de quelque économiste en quête de sensations, un chercheur d'idéal, un redresseur de torts, Don Quichotte d'espèce toute nouvelle, rompant ses bonnes lances en faveur de la vertu au rabais et des charmes sur le retour ; — des pages brûlantes d'observations prises sur le vif, que les jeunes hommes, avides d'émotions féminines et malsaines, se passaient, les accompagnant de commentaires plus'grivois, plus décolletés, plus tranchés encore, enrichis d'expériences toutes plus audacieuses, toutes plus croustillantes les unes que les autres ; — des pages enfin qui faisaient rougir la femme sous son fard, qui troublaient la sérénité du vieillard, qui éveillaient trop souvent chez lui des passions mal éteintes, et celles qui coûtent le plus cher; — pages malheureuses et coupables, restées dans toutes les mémoires, pages qui n'ont guéri personne, qui ont blessé mortellement beaucoup

d'âmes, et qui, en définitive, conclusion oblige'e, n'ont pas changé d'un iota le caractère hideux du commerce de la chair humaine.

La prostitution surveillée et la prostitution libre, en plein soleil, furent connues au XVI II*: siècle ; le dévergondage de la pensée et du cœur fut aussi grand, le mal aussi profond, et les remèdes aussi inefficaces.

Les filles soumises et les filles insoumises ne sont pas les fruits véreux de notre civilisation ; le siècle précédent a mordu à belles dents dans ces fruits empoisonnés ; les pages auxquelles nous avons fait allusion, en les condamnant, n'ont remédié à rien ; elles n'ont servi qu'aux spéculations de scandale, aux publications sous le manteau, aux ventes d'arrière-boutique ; l'exhibition du bétail humain est restée la même ; les vices de la femelle, — c'est Victor Hugo qui a employé cette expression, qui vaut une peinture, — révoltée contre l'esprit du foyer domestique, n'ont pas diminué. Ces pages ont versé de l'huile sur la flamme, voilà tout. Ce n'est pas un bienfait.

Ces dépravations de la littérature en feuilletons ont vécu ; nous ne songeons nullement a nous en plaindre ; ce n'est certes pas de cette façon que le penseur, l'historien, l'économiste observent, méditent, jugent, et soumettent aux pouvoirs publics le fruit de leurs pénibles recherches ; le but du penseur vise plus haut et plus loin ; son âme a plus de sérénité.

La peinture du vice répugne aux natures délicates; il n'est jamais permi de corrompre sous couleur de réformation ; cette théorie nous a paru celle des écrivains. — faut-il leur donner ce nom ? — qui se sont

faits les tristes spécialistes de la débauchée, de l'insoumise, de la révoltée contre les lois éternelles de la nature, contre les lois de la société.

Nous tenons à le déclarer ici, au début d'un ouvrage où nous aurons si souvent à parler de la femme, de son action sur la civilisation, — et notre affirmation ne sera mise en doute par aucun de ceux qui connaissent nos études sur la matière, — nous plaignons plus que nous ne condamnons, et ce point de vue est le seul qui permette la liberté dans les recherches et la vérité dans les conclusions.

Trop de rigorisme, trop de sécheresse, un langage doctrinaire et collet-monté , l'accusation primant la sympathie, la reprise en sous-œuvre d'un formulaire connu, — tout cela nous répugne. Homo Siim^ disaient les latins; cette fibre humaine résout mieux la question; l'amour est un excellent économiste social, plus profond, plus civilisateur qu'on ne le pense communément. Quand les cœurs ont battu à l'unisson, les intelligences sont bien prés de s'entendre. Et puis, ne s'agit-il pas de la femme, de l'être faible, de celle que nous associons aux actes importants de notre vie, celle qui reçoit nos confidences, celle qui nous rend nos sourires par des sourires, nos larmes par des larmes, et souvent nos adieux par des mots subhmes de relèvement et de pardon? — Les peuples qui ont méprisé la femme ont péri victimes de leurs fautes ; leur état social chancelant n'a vu passer plusieurs générations qu'avec l'accompagnement obligé des soubresauts et des terreurs; la femme ne tenait pas à cette société par ses entrailles de mère , d'épouse, de fille, de consola-

trice et d'ange gardien ; et quand on évince la femme, cet acte monstrueux des barbares du dedans appelle toujours l'invasion des barbares du dehors. Voyez Rome et l'Orient, et concluez.

La réprobation virulente, à mots sonores et creux, phraséologie indécente et sans entrailles, ne sera pas notre fait ; nous plaindrons, nous excuserons souvent, laissant la flétrissure, les foudres du réquisitoire, aux purs, ou soi-disant tels.

Dans la faute de la femme, au XVIII" siècle comme aujourd'hui, demain comme hier, en Europe comme en Amérique, — il y a toujours une trace de l'action mauvaise de l'homme ; les chutes de la femme révèlent la pression de l'homme; — de là h l'indulgence, au pardon, il n'y a qu'un pas; et ce pas, nous le franchirons dans nos Ruelles chaque fois qu'une femme nous apparaîtra la beauté sur le front, les larmes dans les yeux et la douleur au fond de l'âme. Notre livre est un livre d'amour et de tolérance.

Le langage de nos Ruelles, haut en couleur, ne dédaignant pas les termes crus, parfois salés, les mots qu'il faudra adoucir, les mœurs littéraires s"étant adoucies, et ne supportant plus la langue verte aussi crue, aussi prime-sautière d'allure et de forme, — ce langage, disons-nous, paraîtra un obstacle à quelques-uns pour juger, avec les égards qui leur sont dus, avec la courtoisie talon rouge du XVIIIe siècle, la femme de cour et la femme de ruelle ; à la réflexion, cette impossibilité

tombe, car il demeure entendu que nous donnerons les documents grivois et sérieux d'alors avec une indépendance absolue, sauf les réserves qui nous sembleront commandées par les convenances. Il n'était pas inutile de faire cette déclaration.

Ce contraste piquant entre la verdeur du langage ruelliste et le ton mesuré des commentaires, n'est pas sans nous plaire. L'opposition des nuances ne nuit pas à l'harmonie générale ; et nous recueillerons sans doute, — nous le disons et nous l'espérons en toute humilité, — le bénéfice du contraste; ce ne sera pas, d'ailleurs, la première fois qu'un défaut de forme aura porté bonheur à l'écrivain qui ne roule pas dans cette ornière.

Effacer les moindres gauloiseries des ruelles serait retirer son parfum à cette rose sauvage, d'une senteur un peu acre ; elle n'en conserve pas moins l'élégance naturelle, le port facile d'une personne de bon ton, frottée d'esprit rabelaisien.

Est-il Jbesoin d'insister longuement là-dessus ? Les femmes du XVIII« siècle n'avaient pas le caractère social de nos coureuses de trottoir, de nos filles de magasin, de nos folles émancipées a peine nubiles ; ■ — ces belles impures, très-spirituelles parfois, maniant l'épigramme et le madrigal avec la grâce d'une Tencin ou d'une Polignac, gardaient un certain décorum dans le vice ; puis, — et c'est là une particularité qui a bien son importance, — une énorme distance séparait les

femmes nées des autres femmes, fussent-elles riches, élégantes et spirituelles; la naissance, le titre, les relations, la morgue de caste, tous ces liens retenaient fortement les aristocratiques personnes dont la vie privée pouvait prêter le flanc aux ironies mordantes d'un ruelliste*; la barrière ne se franchissait pas; il y avait place pour l'estime, une considération honnête, mais aucune liaison caractérisée, aucune intimité. Les rangs ne se confondaient pas. Les femmes de financiers ne voyaient pas les femmes de la cour ; les salons et les soirées des premières éclipsaient pourtant le luxe aristocratique; chacun restait chez soi.

La difficulté des rapports, jointe à une hosjtilité que nous ne comprenons plus, à des circonstances que l'histoire seule nous révèle, durent souvent amener des accusations fausses, des témérités de langage, qui osèrent même un jour s'attaquer au neveu de Louis XIV, au futur régent de France, accusé d'avoir empoisonné les Dauphins et d'entretenir avec sa fille des relations incestueuses ; — tous les propos de Ruelle ne sont pas

* Les ironies mordantes d'un ruelliste, disons-nous. Ce mot appelle une explicatioa. Nous réclamons pour lui le bénéfice de l'extension. Puisqu'on dit, en excellent français, duel, duelliste, nouvelle, nouvelliste, pastel, pastelliste, il y aurait une flagrante injustice à refuser au mot ruelle son dérivé ruelliste ; cette création est dans la nature des choses ; et, sans se brouiller avec la linguistique la plus austère, nous le hasardons; on le voit, nous jouons cartes sur table.

Une situation nouvelle implique un mot nouveau ; l'état de coureur de ruelle, si commun autrefois, de nos jours encore représenté par les nombreux et intelligents reporters de nos grandes feuilles quotidiennes, n'avait pas dans la langue le terme correspondant à sa situation; nous lui donnons droit de cité dans notre livre. Si l'on trouve grande notre audace, que l'on veuille nous pardonner en faveur de nos bonnes intentions.

de l'histoire officielle, loin de là ; et, néanmoins, on leur reconnaît de Timportance ; ils accusent Tétat de l'opinion : ils permettent à l'analyste de prendre hauteur, de sonder cette société si divisée, si envieuse, déjà sourdement travaillée par les théories encyclopédiques.

Les femmes nées durent être la cible sur laquelle vinrent s'émousser les flèches de cet esprit endiablé, cet esprit qui n'a d'athénien que sa forme, quand il est manié par un homme cultivé, mais qui ne perd jamais le fiel d'une allusion, le trait sanglant d'une calomnie. Ajoutons, afin que le rapprochement soit complet, que les femmes elles-mêmes, les femmes surtout, apportèrent dans cette guerre de mots, de phrases courtes et nerveuses, une rare méchanceté, un rare bonheur de malice et de vengeance. La main d'une femme lançait ces flèches de ruelle avec une surprenante habileté : si la femme visait un homme, rarement elle l'atteignait au cerveau, le cœur était toujours son objectif, — heureux encore quand la cruelle ne torturait pas l'amour-propre avant de déchirer le cœur.

Cette guerre pour laquelle le génie français semble si bien outillé, fut sans pitié de part et d'autre ; le sardonique Maurepas tenait le drapeau aux premières lignes, et les élèves du vieux ministre couvrirent la retraite de Choiseul exilé à Chanteloup par le caprice hautain de l'ex-protégée du comte Jean du Barry. La soeur de Choiseul et Choiseul lui-même firent contre la favorite des couplets de ruelle que nous donnerons. Richelieu et Maurepas n'en avaient-ils pas fait contre la marquise de Pompadour? Tous ces ruellistes étaient, — on en conviendra. — d'assez bonne maison.

La prostitution, son inévitable cortège de compromissions, de libertinages éhontés, ne s'étalaient pas au XVIII" siècle avec la crudité contemporaine; l'art des ménagements marchait de pair avec la direction d'intention ; Biaise Pascal était greffé sur le marquis de Sade ; c'était une société très-policée , très-savante dans l'intrigue, dans le voilé des actions honteuses. La mère offrait sa fille avec moins de cynisme, moins d'inconscience. Au fond, la société galante ne valait guère mieux, mais l'hypocrisie n'avait point encore passé par là. Tartufe répugnait au grand seigneur ; sa fierté de race se révoltait à ces pratiques cauteleuses. La dignité féminine conservait un semblant de retenue; le dernier soupir de la virginité n'allait pas s'exhaler sur le lit commun de l'hôtel garni.

A cette époque, une duchesse de Phalaris, une délicieuse impure du plus haut rang, recevait dans ses bras le cadavre d'un fils de France. Philippe d'Orléans s'éteignait ainsi, au moment où il allait prendre les ordres du Roy et l'initier aux affaires de l'Etat, auprès de son confesseur ordinaire^ d'après le mot pittoresquement cruel des gazetiers et des sottisiers à la solde de la duchesse du Maine. Ces facilités de mœurs eurent des châtiments effroyables. La société fut ébranlée jusque dans ses bases ; la monarchie séculaire fut emportée par l'ouragan ; et après trois quarts de siècle le trouble persiste encore. Devons-nous reprendre notre chemin? question pleine d'inconnu.

Notre livre ne veut pas toucher à ces matières ; s'il les effleure çà et là par les nécessités du sujet, il évitera de prendre position. La littérature est en dehors; son

A M. ALEXANDRE DUMAS 5l

domaine est neutre ; et c'est là précisément sa force et sa grandeur. Les âmes et les intelligences peuvent s'y rencontrer sans craindre un choc ; l'histoire, racontée par les ruelles, reste dans le déshabillé de l'anecdote.

Vous le savez, M. Alexandre Dumas, aujourd'hui la jeune hlle mère traîne une existence déshonorée ; elle va s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, quand le crime d'infanticide ne la conduit pas à la Guyane Française ; — aujourd'hui, le mari tue la femme adultère, comme dans le drame trop réel du quartier latin il y a quelques années ; ce fut même après ce procès émouvant que parut une brochure dans laquelle vous envisagiez la question sous toutes ses faces, avec la puissance d'argumentation et la netteté de style qui vous est propre ; aujourd'hui encore, le père tue l'amant de sa fille, comme M. Marambat ; et n'irait-on pas trop loin dans les citations, s'il fallait indiquer toutes les causes célèbres ?

On a proposé récemment le rétablissemont des tours et la recherche de la paternité ; le premier de ces moyens est praticable, il est humanitaire, il a produit de bons résultats ; y revenir, serait une justice et une amélioration du sort de la femme, sort livré quelquefois à toutes les vicissitudes, à toutes les fluctuations industrielles ; — et alors cependant il faut vivre ; et alors, si le mari est un ivrogne, il faut donner du pain à ses enfants ; et alors, si la neige tombe, il faut des vêtements, il faut du

feu pour les pauvres petits rassemblés dans un coin de la chambre; et alors, il faut payer la quinzaine, son mois, que savons-nous encore ?

Dans les grands centres, dans les villes purement industrielles , la prostitution clandestine est devenue un pe'ril ; c'est une plaie que nous déplorons ; mais avant de condamner , avant de stigmatiser les coupables , se rend-on bien compte des circonstances dans lesquelles la femme se trouve placée, soit par l'ouvrage, soit par le mari, soit par la famille ? Une fatalité n'est pas chose miraculeuse ; elle n'arrive jamais seule ; elle a toujours son cortège d'accidents et de maux; — voilà pourquoi, mis brutalement en face de ces abaissements, de ces fautes, de ces abandons, de ces adultères, nous n'avons pas eu la force, nous n'avons pas eu le courage, nous n'avons pas eu, faut-il le dire ? de notre vertu, une assez haute idée pour prononcer sur la femme tombée une parole amère, une parole qui put faire monter une tristesse de plus à son front déjà sombre et baissé. La femme se relèvera par l'exemple surtout; mieux vaudrait lui donner ces exemples que se répandre en lamentations.

« Qiie celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » a dit le Christ, qui en savait peut-être aussi long que les inspirateurs, les rédacteurs et les jurisconsultes de nos Codes. Ce mot résume la question ; auprès d'une semblable autorité, nous ne pouvons que nous réclamer du génie ; et voici la parole miséricordieuse que Victor Hugo, dans une page qui restera tant qu'il y aura ici-bas de l'amour et de la justice, tant qu'il y aura dans une poitrine les battements d'un cœur, adres-

sait à celles qui ont oublié la pudeur et les rêves étoiles de l'enfance :

Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe !

Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe?

Qui sait combien de iours sa faim a combattu?

Qaand le vent du malheur ébranlait leur vertu.

Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées

S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées?

Comme au bout d'une branche on voit étinceler

Une goutte de pluie où le ciel vient briller,

Qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte .

Perle avant de tomber et fange après sa chute !

La faute en est à nous ; à toi. riche ! à ton or 1 Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor. Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière, Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour. D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour !

Septembre i835.

Reste maintenant la recherche de la paternité ; cette recherche est grosse de périls, de révélations, de troubles apportés dans les intérieurs, de divisions et de luttes intestines au sein de la famille ; — à ces différents points de vue, elle est, selon des jurisconsuhes éminents, jugée impraticable, dans l'état de nos mœurs, avec le décousu de la vie privée, avec ces habitudes du dehors qui se généralisent et menacent de ruine l'mstitution familiale elle-même.

Un procès célèbre, instructif à plus dun titre, l'action intentée par la comtesse Lambertini contre les héritiers du cardinal AntoneUi, ex-secrétaire d'Etat pontifical sous Pie IX, démontre les embarras, les impossi-

bilités de la recherche visant le père. Nous doutons que la loi trouve un modus vivendi.

Cette question nous est sympathique entre toutes, pour des raisons que nous n'avons pas à développer ici. La statistique officielle des enfants naturels est véritablement effrayante. Que d'existences empoisonnées ! Que de malheureux jetés au sein d'une société sans guide, sans appui, sans secours ! Consultez les affaires correctionnelles et criminelles, et vous reculerez épouvantés ; la progression fait pâlir l'imagination. Un criminaliste distingué, écrivain et penseur de premier ordre, nous disait un jour que son cœur saignait, quand le magistrat devait appliquer certaines pénalités aux jeunes hommes privés, à leur entrée dans la vie, du bienfait de l'éducation dans la famille.

Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde! Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles Et cachez un amant sous le lit de l'époux 1 Vos amours sont dorés, vivants et poétiques ; Vous en parlez, du moins, — vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche, Demander un baiser pour un morceau de pain !

A. de Musset, août i833.

Pauvres jeunes filles, dirons-nous.'' Cette plaie fut celle du XVIII<= siècle comme c'est la nôtre, comme elle sera la plaie des siècles à venir. L'âme ne se

sent-elle pas envahie par le besoin d'un immense pardon, en pre'sence de ces chutes, qui portent avec elles une circonstance atténuante originelle? C'est le cri du poète, c'est l'émotion du coeur.

Ce sera l'éternel honneur de notre siècle d'avoir compris cette navrante douleur de la femme, et dans cette vente gré à gré de la chair humaine , d'avoir démêlé les atroces suggestions de la faim et du désespoir. Certes, le XVIII^ siècle reste grand par beaucoup de côtés ; il a rempli, par ses évolutions philosophique et sociologique surtout, une mission quelquefois dangereuse, toujours difficile ; mais la note du cœur, la note émue, le cri de compassion, le cri contagieux de l'amour, c'est notre temps qui l'a prononcé. Qu'il soit béni pour ce service rendu à la femme, à l'être faible et souffrant, ce service rendu à nos mères, à nos filles, à nos sœurs ! Fouillez tout le XVIII^ siècle, plongez le scalpel dans cette civilisation , lisez ses livres, sa poésie, son théâtre, son économie sociale, ses feuilles de ruelle, et dites-nous si vous y trouvez deux protestations aussi éloquentes, aussi humaines, aussi débordantes de l'esprit de charité et de miséricorde.'' Victor Hugo et Musset ont suivi les conseils de la voix intérieure, les conseils de leur génie, et ils ont écrit, à deux ans de distance, chose remarquable, les plus beaux vers trempés de larmes et de repentirs que nous connaissions.

Le siècle précédent, tout k la sociologie dune part, à l'élégance de l'autre, creusa moins que nous le cœur de la femme ; il se montra injuste envers elle ; et ces injustices là, qui ne tombent pas sous le coup de la

loi pénale, sont cependant frappe'es par une juridiction supérieure.

La fin tragique du XVIII« siècle nous dispense de rien ajouter.

La compassion, qui ressort du cœur, cette compassion à laquelle toute nature élevée prend une si large part, n'enlève pas h l'observateur le droit, selon nous imprescriptible, de signaler les erreurs et les dépravations. L'intelligence et le cœur se meuvent dans des sphères différentes ; où les droits de l'un finissent, les droits de l'autre commencent.

Vous connaissez, M. Alexandre Dumas, les abîmes qui s'ouvrent devant la femme, quand elle cède le pas aux dévergondages du sentiment faussé par de mauvaises lectures ; quand le devoir de la mère de famille n'est plus écouté, quand le rôle de l'épouse pèse à la femme : voilà où doit aboutir une sociabilité inspirée par le roman , par les peintures agréables du vice, par la glorification d'une liberté excessive.

Les grands airs de la morale effarouchée n'ont rien à reprendre dans nos affirmations ; les statistiques, — et nous le constatons avec une réelle douleur, — sont pour nous contre nos contradicteurs, si éloquents, si probants qu'ils puissent être, eussent-ils la plume fiévreuse de George Sand, l'impitoyable logique de Proudhon, le sentimentalisme d'Eugène Sue. Nos affirmations sont justes ; mises en regard de la société au XVIII* siè-

A M. ALEXANDRE DUMAS Sy

cle, elles sont marquées au coin de leçons historiques sans conteste ; ce n'est pas nous qui triomphons dans une discussion de ce genre, c'est la vérité des situations qui s'affirme. Nos adversaires ne doivent s'en prendre qu'à l'évidence des faits.

Et si, avant 1789, sous l'ancienne forme sociale de la France, le mal était déjà si grand qu'il faudra plus d'une fois le signaler dans notre ouvrage, qui touche au siècle tout entier, c'est pis encore aujourd'hui, alors que la femme est une espèce d'animal de luxe, élevée en serre-chaude, n'aimant que la toilette, les bonbons, les spectacles et les voluptueuses caresses ; le Panem et circenses des anciens nous revient à la mémoire. Les élégantes du XVIII<= siècle aimaient à l'adoration le blanc et le rouge, les mouches et la poudre, la liberté absolue et les réunions entre amis choisis ; — n'est-ce pas la même chose, avec des noms différents, avec d'autres habitudes, et un langage anglicanisé qui nous ferait certainement regretter le ton quelque peu précieux, mais toujours si français de forme et d'expression, des dames de l'ancien régime .''

Enfin, — et nous posons cette question avec l'intention bien -arrêtée de la résoudre en deux mots, — la femme est-elle formée en vue du foyer, en vue du mari, en vue des enfants, en vue des austères devoirs de la maternité, en vue de l'apostolat de la famille? — Non ! — La femme est élevée aujourd'hui, sauf d'heureuses et nombreuses exceptions, qui honorent les éducateurs soucieux de l'avenir et de la grandeur de la patrie, comme on élève, comme on forme un brillant cheval de pure race, un cheval de sport, que les habiles dres-

seurs rompent à tous les accidents et forment pour le grand jour et l'apparat des courses publiques. Cherchez l'ange sous la femme, vous le trouverez rarement ; mais l'écuyère et la gymnasiarque vous étonneront.

Aussi que de Lélia^ que de femmes de Claude dans notre civilisation trop avancée, qui est nuisible pour nos jeunes filles, pour nos éducatrices du foyer, pour les mères de l'avenir, les dispensatrices du devoir, le pur froment misa part pour les moments d'épreuve, les clefs de voûte de l'édifice social, — car la femme est tout cela, et autre chose encore, puisqu'elle est ici-bas la divine gardienne de l'amour et de l'idéal.

Le cantique des anges a cessé de retentir parmi nous, et le XVIII" siècle ne l'entendit pas; le frémissement d'ailes des séraphins n'est plus qu'un lointain souvenir; les cieux étoiles , les profondeurs de l'azur , l'infini où s'envolent nos rêves , ne sont plus que chimères ; cette échelle de feu, qui de la terre monte à l'éternité, et sur laquelle le poète entrevit l'ascension des âmes, est un objet de risée , un vieux thème à calembours ; les soupirs de la strophe, les larmes du vers, les leçons du drame, les conseils de la comédie, l'oméga de la science humaine, sont rejetés et méprisés; le sophisme, l'orgueil et la domination nous énervent, nous surexcitent et nous étreignent. Jouir résume notre civilisation.

Quel nouveau Christ viendra relever ces pécheresses ? Qui saura faire descendre le divin rayon de l'espérance dans ces âmes dévoyées? Hélas! pour elles les cieux n'ont plus ni flammes, ni murmures, — leurs clémences, leurs océans de lumière et d'azur peuplés

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d'étoiles et de me'te'ores, n'ont plus, — et depuis longtemps, — de consolantes inspirations, de retour à la vie, au vrai, à la nature; et le sophisme se fixe à jamais dans les esprits et la débauche dans les cœurs. Les ardentes lueurs de la foi ne savent plus faire, avec les douleurs, les larmes, les enthousiasmes et les extases, ces sublimes transfigurations du repentir, aussi belles, aussi touchantes, aussi suaves que la vertu elle-même. Le poète ne pourrait plus écrire ce vers qu'on a osé lui reprocher , tant son inspiration dépassait son siècle :

Ton amour m"a refait une virginité.

Le commun de la vie, ses traverses, ses mécomptes, ont courbé ces fronts de femme, hier encore si doux et si purs, ces fronts, aujourd'hui pâlis, et sur lesquels l'ange de l'espérance a promené ses vastes ailes ; — et depuis le premier baiser impur, ces lèvres ont oublié les mots attendrissants que murmure la femme à l'homme digne de l'aimer, à l'homme digne de comprendre son cœur. Et, afin de ne pas reculer devant la réalité toute nue, afin d'appliquer au moins une fois, quoiqu'il y ait du sacrifice et de la torture chez l'écrivain, le fer rouge sur la plaie béante, nous devons montrer ces vagabondes en carte comme une rangée de tombeaux au fond d'un froid sépulcre. Ce ne sont plus des femmes ; elles sont devenues, horreur et pitié ! un instrument de supplice qui se nomme le plaisir vendu !

Faut-il s'en prendre à l'être souftrant ? La société estelle responsable ? Les deux branches de ce dilemne se rejoignent étroitement : la vérité est là. Vous,

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M. Alexandre Dumas, avec votre profonde sympathie, avec l'expérience des choses de la vie et des choses du cœur, vous sauriez envisager cette situation épouvantable; votre pensée plongerait dans ces entrailles humaines et la philosophie en tirerait un enseignement. Osez donc ; le péril est extrême et les voix de la douleur montent du fond de l'abîme.

Il y eût au XVIII'" siècle des femmes qui ne se laissèrent pas éblouir par l'amour, mais qui éblouirent l'homme par les dons supérieurs de la grâce'et de l'élégance ; nous voulons parler des impures , pour lesquelles l'amour ne fut qu'un moyen et la passion une tromperie.

Vous comprenez, M. Alexandre Dumas, qu'une figure de connaissance va se dresser devant vous , dans le déshabillé galant qui ne messied pas à une beauté aussi parfaite. Manon, car c'est bien elle, hante notre imagination depuis longtemps, depuis nos premières études sur le siècle dernier. Le moment est venu d'en parler. Passer Manon sous silence, serait jeter un voile sur l'amour à cette époque ; et retirez l'amour, que reste-t-il aux littérateurs, aux observateurs qui se sont fait une loi de ne pas remonter les courants politiques ? Il resterait peu de chose.

Manon appartient au XV1II<= siècle comme l'enfant appartient à sa mère. Oublier Manon dans une série de réflexions générales, dans une introduction aux Ruelles,

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serait tout simplement prouver que le terrain vous manque sous les pieds, et que l'on va parler de la Chine ou du Japon, de Melbourne ou de Cincinnati, au lieu de rester fidèle à son titre.

Mais, — et veuillez nous pardonner cette brutale franchise, — parler de Manon à vous et après vous est une audace que rien n'excuse ; les exigences de notre sujet nous y poussent, sans quoi oserions-nous aborder cette fille belle et souriante que nous rencontrons au seuil de notre œuvre, nonchalamment accoudée à la porte du XVIII" siècle?

Bonjour, mon enfant, le ciel se mire dans vos yeux, le printemps s'e'panouit sur votre visage, donnez-moi un baiser, un seul, — car je vous aime.

Manon, c'est le rêve fait chair; Manon, c'est la fantaisie qui a pris un corps de femme ; Manon, c'est à la fois l'ange avant la chute, avec ses idéalités, ses transparences, ses suavités, ses tendresses infinies, et l'ange après la chute, avec ses colères, ses transports, ses amertumes, ses ressouvenirs du ciel perdu, son matérialisme bientôt remplacé par l'amour du vague et du bleu ; Manon est un être triple, — ange, femme et démon.

Ange, nul ne l'est plus que Manon, quand elle veut y consentir ; — femme, Manon l'est toujours, et toujours elle apporte une nouvelle désinvolture dans ce rôle ; — démon, c'est la fleur la plus odorante du bouquet de Manon, c'est le vice favori, le péché mignon ; — et de ces trois caractères, séraphique, humain et diabolique, on ne peut former qu'une personne, une personne que le XYIII*" siècle aima, que nous aimons,

que l'avenir aimera, pour laquelle les princes et les Des Grieux se ruineront, perdant leur fortune et leur raison, à genoux devant l'idole ; et cette personne n'a qu'un nom, ne peut en avoir qu'un : Manon.

Manon est éternelle ; Manon a toujours vécu ; quand les générations ont passé, arrive une génération nouvelle, productrice intelligente qui créée, invente et transforme ; et l'amour vient, qui donne îi cette créature de la neige aux seins, des sourires aux lèvres, du ciel sur les joues, de la flamme aux yeux, des roses au front, les parfums des bois dans la chevelure, sur le corps un ruissellement de beauté à faire pâlir les amants de la chair et de la forme, Rubens et Michel-Ange, à faire rêver les amants de la ligne et de l'élégance, Ingres et Raphaël. Et Manon vit et respire, et Manon sourit et fait tourner les têtes, et Manon s'enivre de réalisme et d'extase. Manon a traversé les siècles, elle ne mourra qu'avec le monde: Manon, c'est la courtisanne !

L'originale création de Prévost, l'œuvre vécue qu'il nous a laissée, le portrait charmant de son héroïne, les mille circonstances de son existence accidentée, la douloureuse émotion qui nous gagne à la lecture de ce roman, qui n'est autre chose qu'une histoire vraie, — tout cela est du génie ; et ce génie a fait couler par torrents les pleurs des femmes ; l'attendrissement de l'homme n'est pas moins profond, avec cette différence de la réserve, de la pudeur des sensations; l'homme se livre plus rarement et moins ù fond que la femme. Que de pages écrites sur Manon !

Les plus graves écrivains ont tenu à laisser leur opi-

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nion sur elle ; leur style s'est pour ainsi dire rajeuni au contact de cette légèreté, de cette grâce ; leur rhétorique, habituée aux phrases d'une certaine ampleur, s'est fondue à la flamme orientale de cette aurore; le style coupé, sautillant et gai, va, vient, se retourne, sourit et rêve ; — et la littérature doit à Manon quelques unes de ses meilleures pages.

Courtisanne, Manon ne la fut pas dans l'acception contemporaine du mot ; Manon aima non-seulement son chevalier, mais encore d'autres personnes rencontrées sur son chemin ; et quand elle aimait, Manon, elle se livrait tout entière ; cette fille n'avait rien de platonique dans les sens. Très-positive en amour, elle inspirait l'idéal et ne s'y abandonnait pas; la sonore romance des longs baisers faisait mieux son affaire ; c'est pourquoi nous avons cru pouvoir dire qu'elle tenait de l'ange et de la femme, avec une forte addition d'intelligence diabolique.

N'est-ce pas une Manon, cette douce créature que Lauzun, l'audacieux qui élevait à la reine un trône dans son cœur, rencontra un jour, qu'il s'attacha comme les grands seigneurs d'alors s'attachaient ces pauvres filles, qu'il perdit de vue pendant un voyage à Londres, et qu'il retrouva aimante, nous ne disons pas fidèle ? Cette enfant, elle aussi, aimait Lauzun, qui n'affectionnait guère dans l'amour que le plaisir, se réservant, quelle folle envie de la souffrance ! pour des amours sans espoir et sans issue. Et Lauzun, qui nous a raconté cette fugue de sa vie dans ses Mémoires avec une bonne foi qui frise le cynisme, ne croyait pas à l'amour d'une femme de cet ordre ; cette prévention.

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il l'a eue sincèrement, et son siècle avec lui. Curieuse aberration de ces hommes lances à course perdue dans les passions, ils s'obstinaient à refuser du cœur à Manon, et souvent Manon souffrit de leurs dédains , de leurs sourires de pitié. Le beau monde ne se laissait prendre qu'à l'amour des dames ; leur aristocratie allait jusqu'à l'injustice envers Manon.

Elle se vengeait, quand elle en trouvait l'occasion ; et la vengeance d'une femme fait de terribles blessures. Une partie de plaisir, une table de jeu, une rencontre, une passade, comme on disait si familièrement sous la Régence, une après-dînée passée à la campagne, un quart dheure au théâtre, un rien suffisait à Manon, un rien assurait sa victoire ; sa victime palpitait dans ses bras, ne soupçonnant pas les larmes, la,* douleur d'une liaison oîi la passion vraie n'avait que faire ; c'est alors que Manon triomphait. L'ange souriait à l'homme et le démon le torturait.

Les amants de Manon passaient rarement de l'amour à l'amitié. L'ami d'une femme peut devenir son amant ; son amant ne reste jamais son ami ; et ici encore les exceptions ne détruisent pas la règle. La logique du cœur est boiteuse, mais c'est une logique inexorable.

Pour certaines femmes, — et Manon appartient à cette catégorie, — l'amour n'est qu'une fantaisie, Finconstance et l'adultère, les deux marchent de pair, provoquent la passion ; voilà pourquoi l'étude du cœur féminin aboutit souvent à ces définitions désespérantes : « L'amour est l'échange de deux fantaisies et le con- « tact de deux épidémies. » Chamfort a-t-il voulu jouer à l'esprit fort ? Est-ce que les natures à la Manon ne

sont pas, au pied de la lettre, des fantaisistes et des voluptueuses? L'analyse de'montre plus d'une fois la vérité' ; le paradoxe n'est pas toujours aussi paradoxal qu'on le pense. Les femmes sont plus artistes que les statuaires ; elles aiment la chair et ses palpitations ; le plus beau marbre, fut-ce la Venus de Milo, les trouve indifférentes. La forme, si l'art seul est en jeu, ne les touche guère. Manon est femme ; elle se trahit dès que la chair palpite.

Ecoutez ces vers, et dites si Manon ne pourrait pas se reconnaître dans ce miroir :

C'est bien elle ; elle approche, elle vient, — la voilà,

Voilà bien ce beau corps, cette épaule charnue,

Cette gorge superbe et toujours demi-nue.

Sous ces cheveux plaqués ce front stupide et fier.

Avec ces deux grands yeux, qui sont d'un noir d'enfer.

Voilà bien la sirène et la prostituée ; —

Le tj'pe de l'égcût ; — la machine inventée

Pour désopiler l'homme et pour boire son sang ; —

La meule de pressoir de l'abrutissement.

Quelle atmosphère étrange on respire autour d'elle !

Elle épuise, elle tue. et n'en est que plus belle.

Deux anges destructeurs marchent à son côté ;

Doux et cruels tous deux, — la mort, — la volupté. —

Je me souviens encor de ces spasmes terribles ,

De ces baisers mutts, de ces muscles ardents.

De cet être absorbé, blême et serrant les dents.

S'ils ne sont pasdiv.ns, ces moments sont horribles.

Quel magnétisme impur peut-il donc en sortir ?

Toujours en l'embrassant j'ai désiré mourir.

(A. de Musset, juillet et août i832.)

Croyez-vous que cette peinture ne s'applique pas à toutes les profanations de l'amour ? Croyez-vous que

Manon, la fille de joie, les seins nus, pourrait rappeler de ce jugement? Le XVIII» siècle s'enivra de sourires et de baisers ; son action intime ne sortit pas du sanctuaire de l'amour ; les arts de cette époque ont divinisé cette passion. Les amours se trouvent partout, sur la toile, sur les panneaux, sur les boiseries, sur les pierres •précieuses, sur l'or et sur l'acier; le pinceau et le crayon rivalisaient de grâce et de finesse ; et tout cela pour faire sa cour à Manon, pour lui meubler un délicieux boudoir, une chambre bien à l'aise, une causeuse bien disposée, un service de table agréable à la vue et au toucher, une toilette chargée de flacons ciselés, d'aiguières travaillées à la Benvenuto, avec une profusion de dessins représentant les amours, les paysages fleuris, les rayons, les fruits, tout ce qu'une imagination, inspirée par la femme, laisse déborder, laisse tomber au courant du caprice et du désir.

Voilà pourquoi Manon a laissé sa trace au siècle dernier ; cette trace brillante est visible dans les arts ; il faut la chercher dans le cœur de l'homme, il faut analyser avec patience et sagacité la civilisation et ses phases pour y démêler l'influence d'une femme ; on l'y rencontre, mais à la longue. L'art est moins rebelle à l'analyse ; il dit son secret à tous les yeux; et c'est un nouveau triomphe pour Manon, c'est un joyau ajouté à sa riche couronne , c'est un prestige, un enchantement.

Ange, Manon nous charme, elle nous verse le bonheur et la poésie ; — femme, Manon nous apprend la vie, ses déceptions et ses tortures; — démon, Manon nous attache par l'amour jusqu'à l'entier abandon de

soi, jusqu'à la folie de la passion, jusqu'à la folie du crime. La trilogie de Manon fait parcourir à l'homme toute la gamme des sentiments, des désirs, des espe'rances, des tristesses, des de'sespoirs, les ciels bleus de l'amour et l'enfer de ses souffrances atroces ; lancé sur cette pente, l'homme ne s'appartient plus, l'homme ne s'arrête plus. Tu l'as voulu, va, va toujours, malheureux !

Le pli d'une rose nous inquiète et nous gène à l'heure des désirs éteints, à l'heure où vient l'accalmie de la sagesse, la quiétude et la solennité des cheveux blancs , — mais à trente, même à quarante ans, et avec plus de bonheur et d'expansion, de vingt à vingt-huit ans, Manon est la reine de nos cœurs ; les désirs, blottis aux gracieuses entournures de ses lèvres sanguines, nous harcèlent sans relâche; l'harmonieuse chanson de l'amour vole d'échos en échos ; l'imagination se lait la complice du cœur, et Manon entre de plain-pied, de prime-saut, dans le roman de notre jeunesse ; elle y joue ce grand premier rôle, toujours nouveau, toujours fiévreux et passionné, rempli de mystère et de séduction, d'Eve avant la pomme, d'Eve dans l'épanouissement de sa grâce, de sa nudité, charmeresse irrésistible, charmeresse ingénue.

La première incarnation de Manon, après la puberté, généralement hâtive chez ces filles élevées dans une atmosphère imprégnée d'odeurs fortes et de paroles expressives, c'est l'incarnation séraphique. Nous sommes à l'ange ; l'abîme est recouvert de fleurs ; les zéphyrs du printemps agitent le feuillage épais, l'oiseau chante au fond des bois, le poète sent battre son cœur et ses

tempes, la fête éternelle de la nature et du ciel lui bâtit son Eden terrestre ; c'est le moment de l'illusion, le plus doux et le plus court moment de l'amour, celui qu'il ne nous appartient ni d'improviser, ni de ressusciter. L'homme doit lancer aux quatre vents la cendre des sentiments éteints ; les regrets superflus sont indignes de celui qui possède, ou dans l'esprit ou dans le cœur, la faculté essentielle de créer. La création suppose le souvenir ; un souvenir affectueux est préférable au regret.

Illusion et jeunesse, Manon a ces deux promesses: les tiendra-t-elle ? La vie commence là. Le sol ne se déchire pas de suite sous les pieds, l'idole reste quelques instants sur son piédestal, ou, pour être plus juste, sur le piédestal que nous lui élevons dans n«tre âme d'amant et d'artiste.

Et, alors, tout rêve et tout chante, tout s'emplit de frémissements et de murmures, et la rose sauvage, les soupirs de jeune fille, la vibration du ruisseau, les improvisations du rossignol, la feuille qui s'incline sous la goutte d'eau diamantée par les rayons, le gazouillement de l'amour, les mystères de l'aurore et du soir, les strophes musicales du vent, ces pages de la nature où tout le monde a lu sans lire la même chose, voilà l'éclosion séraphique de Manon, voilà ce qu'elle inspire, voilà ce qu'elle renferme La fleur s'est ouverte; les lèvres ont prononcé ce mot si attendrissant dans toutes les langues : Je t'aime ! — et la belle fiancée du jeune homme s'est endormie sur son épaule, la douceur du paradis sur le front. — Ne vous réveillez pas, car j'ai entendu, là-bas, ricaner quelqu'un.

La seconde incarnation de Manon, après la poésie de la virginité, c'est l'incarnation humaine ; Manon est femme ; sa domination commence : où s'arrètera-t-elle ?

La vie ne se formule pas en axiomes ; l'homme l'apprend comme il apprend à lire, comme il apprend l'algèbre et la musique ; la vie est une science, la science du bien et du mal, pour employer une tournure biblique. Dans cette science, ardue entre toutes, la femme est le professeur de l'homme ; et ce maître n'a pas toujours la bienveillance, la courtoisie, la parole tolérante, le regard ami ; — c'est un maître fantasque, à l'emportepièce, savant, mais bizarre, qui nous heurte, nous tyrannise, et ne nous inculque le dernier mot de la science qu'en brisant notre cœur : voilà la femme après l'ange.

Et que de scènes nous pourrions esquisser, s'il ne fallait nous en tenir aux lignes générales du portrait, sorte de premier coup de crayon destiné à fixer le caractère. Toute la vie, ses péripéties émouvantes, ses deuils prolongés, ses éclaircies courtes après de longs orages, tout le cœur de l'homme, toute son histoire en raccourci, c'est Manon, c'est la femme, l'initiatrice de l'homme aux sciences de la vie.

Dans les deux premières incarnations, Manon n'est pas encore courtisane ; l'amante ne l'est jamais ; la femme l'est si rarement que ce serait une impiété d'en parler ; — mais la troisième incarnation, l'incarnation diabolique, ferme la parenthèse ouverte par l'amour, la grâce et le parfum des seize ans ; quelque chose de profondément démoniaque passe dans le rictus de la femme, et va désormais guider son action dans la vie.

Là seulement commence la vie pour Manon. Le jeune

homme et l'homme de trente ans ne la reconnaîtraient plus ; ils ne se retourneraient même pas pour la voir passer; c'est une vision, c'est une étrangère. La Manon du printemps, la Manon des déjeuners sur l'herbe, la Manon de l'amour au fond des bois, cette fille est morte, oh! elle est bien morte, l'infortunée, tu ne te trompes pas, jeune homme.

Ce passé d'amour, où rien ne détonnait, où les moindres détails s'harmonisaient si bien, où tout était congruant, si l'on veut nous passer cette expression du XYIII*^ siècle, — ce passé est broyé ; il serait plus facile de faire remonter le fleuve à sa source que de remettre les floraisons du rêve dans le cœur meurtri de Manon.

La courtisanne commence où finit la femme ; Manon y arrive parfois tard, rarement jeune femme, -et, nous l'avons dit, jamais jeune fille; — nous ne parlons pas, on le sent de reste, d'un autre ordre de femmes. Notre livre devait s'occuper de Manon, mais il ne saurait aller jusqu'à l'impossible; et l'impossible serait précisément ce que nous ne voulons, ce que nous ne pouvons pas dire.

Au siècle qui nous occupe, et qui va faire uniquement l'objet de ces deux volumes, Manon était pour ainsi dire en apprentissage ; — d'autres sont venues, celles-là plus habiles, connaissant mieux l'art d'entraîner, qu'on nous pardonne ce mot de turf, qui rend bien notre pensée; celles-là connaissant à fond leur métier, ne s'amusant pas aux bagatelles de la porte, s'attaquant à l'homme comme le pionnier s'attaque à la montagne sous laquelle on va faire passer une ligne de chemin de fer, ne redoutant rien, légères, rieuses, spiri-

tuelles, bonnes mathématiciennes, élèves virtuoses et pianistes des professeurs à la mode, donnant le pas comme une duchesse, singeant les notes de la Patti et soulignant la façon de lancer le vers de Rachel ; — un notable progrès s'est accompli dans cette science ; l'entraînement est réussi ; les connaisseurs l'ont remarqué ; ils ont rendu pleine justice au zèle des artistes.

Pauvre Manon du XVIII« siècle, folle créature qui te laissais sottement prendre à l'amour, tes brillantes soeurs ont arrangé tout cela d'une autre façon ; elles sont de leur temps, ces filles, et elles le font voir ; elles régnent par droit de conquête, de fantaisie, de passion ; — elles sont chez elles à tous les étages d'une société qu'elles tyrannisent, qu'elles surmènent, qu'elles offensent, et qui les adore. Pauvre Manon, tu n'aimerais plus ton chevalier; ce n'est plus la mode, on a modifié cela; mais lui se ruinerait toujours pour toi, te sacrifiant son honneur, son nom, sa position, son éducation, sa famille, tout enfin, et il irait finir ou dans une maison de santé, — la folie — ou sur les bancs de la cour d'assises, — le crime — ou peut-être disposerait-il de ce qui n'appartient à personne, la vie, le plus grand de tous les crimes, le suicide ! Les courtisannes ont détruit l'économie de ton œuvre ; elles ont biff"é le cœur, elles n'aiment plus; les mathématiques ont tué l'affection; c'est tout bénéfice ; les passions de tête ont remplacé les autres, trop gênantes. Le cœur de l'homme n'a pas changé au milieu de ces changements.

Vous avez, M. Alexandre Dumas, caractérisé l'évolution de Manon ; elle n'est plus, et depuis longtemps,

la Manon que connut le XVIII" siècle ; — mais vous l'avez dit, et trop bien dit ; et nous ne pouvons que vous emprunter le langage que vous mettez sur ses lèvres :

« Quoi ! jurer soumission et fidélité à un seul homme ; « me reconnaître la servante d'un ouvrier ou d'un « paysan laid, grossier et sale ; repriser son linge, « lui faire sa soupe, en attendant, les pieds devant « un pauvre tison, à la lueur d'une chandelle fuie meuse, qu'il revienne de l'atelier, du champ ou du « cabaret ; subir ses caresses et peut-être ses coups ; « détruire mes formes, risquer ma vie pour mettre « au monde les enfants qu'il plaira à cet imbé- « cile de me faire ; élever et débarbouiller des marmots, « travailler, penser, prévoir, grelotter, souffrir, passer « des nuits d'angoisse près d'un berceau, pleurer, « éternellement peut-être , sur une petite tombe « flanquée d'une croix noire et d'un pot de fleurs, tout « cela, parce que je suis née dans une mansarde ou dans « un hôpital, et que je n'ai pas de dot pour acheter le B nom d'un de vos fils ! Le grabat, le travail, la misère '( et le mépris, avec un ouvrier honnête ou non, sont a assez bons pour moi ! Qui est-ce qui a dit ça ? Qui « est-ce qui me le fera croire ? Comment pouvez-vous « vous méprendre à ce point ? Est-ce que la nature « n'a pas ses indications et ses arrêts irrévocables, à « rencontre de vos préjugés et de vos erreurs? Est-ce « que toute ma personne ne vous dit pas ce que je suis ^ « Ai-je l'air d'une bête de somme ou d'une bête de « sang ?

« Mais regardez-moi donc! je vous le demande :

« ces petites mains sont -elles propres au travail? Ces « pieds délicats sont-ils faits pour des sabots ? Cette « peau fine peut-elle toucher autre chose que de la « dentelle et de la soie ? Reconnaissez - moi donc et « n'essayez pas de lutter contre moi ; je suis plus forte t que vous. Vous n'êtes que pouvoirs momentane's ; « je suis puissance éternelle; vous n'êtes que de con- « vention , je suis le droit divin , tout comme la noie blesse et le génie. Que l'homme du peuple épouse « la fille à grosses mains, que l'homme du monde « épouse la fille à grosse dot, l'homme du peuple sera « mon valet, l'homme du monde sera mon esclave ! « On m'admire, on m'adore, on me chante, on m'en- « censé, on m'immortalise en vers, en peinture, en '( marbre, parce que je contiens la plus grande ivresse « que l'homme puisse connaître : la volupté. »

Et, aux réflexions sociales et philosophiques que vous adressez, dans un langage admirable, à cette fille, à cette Manon modernisée, que répond-elle ? Ici encore, vous l'avez trop bien dit ; et force nous est de reprendre l'édition Glady de Manon Lescaut, qui renferme votre préface si remarquable. L'impure qui a secoué le joug, qui porte la soie et la dentelle, qui traite de puissance à puissance, se révolte en ces termes :

« Oui, oui, c'était ainsi, mon cher moraliste, quand « je m'appelais Manon, et que j'étais assez sotte pour « tenir à des Grieux, quand je m'appelais Bernerette, « et que j'étais assez folle pour pleurer Frédéric, quand « je m'appelais Marguerite Gauthier, et que j'étais « assez malade pour aimer Armand ; mais les temps « sont bien changés. Ce ne serait pas la peine que le

« monde durât si longtemps, s'il devait être toujoursle « même. On apprend tous les jours quelque chose. « L'homme moderne a fait sa révolution, sans penser « d'ailleurs ni à moi ni aux autres femmes. Que les « autres femmes s'arrangent comme elles voudront, moi « je me suis tirée d'aftaire. J'ai suivi le mouvement de « mon siècle : j'ai appliqué la science à l'industrie. Je « n'ai pas tardé à comprendre que je faisais un métier « de dupe en servant d'abord au plaisir, et en subissant « ensuite les outrages d'une société qui ne croit ni aux « serments qu'elle fait, ni à la morale qu'elle prêche, 0 ni à la religion qu'elle pratique, ni aux institutions « qu'elle défend. Le peu de cœur que j'avais et dont « j'étais victime, je l'ai pour jamais étouffé. Quand j'ai « eu bien constate que l'homme était aussi irîgrat que « passionné, aussi cruel que faible, je me suis faite im- « pitoyable. La beauté n'a plus été que mon amorce, et (I la volupté que mon moyen. Je ne perds plus mon Il sang-froid une minute.

« Ah ! l'Homme, tu veux jouir, aux dépens de mon « corps, de ma pudeur, de ma vie, et tu crois que cela « ne te coûtera rien. Quelques émotions, quelques « soupirs, quelques présents, quelques larmes et tu se- « ras quitte. Ce n'est pas assez 1 Puisque tu veux du « plaisir, je t'en fournirai ; mais tu me le payeras non- « seulement de ta fortune, mais de tes muscles, de ta « raison, de ton sang, de ton honneur, de ton âme.

« Regarde : le fils abandonne sa mère , le père 0 délaisse ses enfants, l'époux chasse sa femme pour me « suivre, et je fais mon amant vieux de si bonne heure, « qu'il n'a plus le temps de me voir vieillir. Quand je

A M. ALEXANDRE DUMAS "jS

« lui ai tout pris, quand il n'a plus que son nom, il me « le vend, pour ne pas mourir à l'hôpital où je mourais « jadis. Je le rends lâche, voleur, parricide, athée. Je « mine le mariage, je corromps la famille, je dissous la « patrie, j'abâtardis les races. Les mères me regardent « avec épouvante, les jeunes filles avec terreur, les « grandes dames m'envient et me singent. Il en est qui « m'offrent leur amitié et quelquefois leur amour. J'ai « au cou les perles des Majestés tombées, et je charge 0 mes bras des bijoux volés par des princes du sang. « Les banques de l'Europe payent mes traites à vue ; « j'encourage les arts ; je donne des fêtes dans les châ- « teaux où je gardais les vaches ; je quête dans les égli- « ses, j'en élève au besoin , et je fais mes filles marquises « et duchesses, en attendant que je les fasse reines, si « je trouve les trônes solides et les rois honnêtes. »

(Alexandre Dumas fils, 1875.)

Vous terminez cette préface, qui a eu un retentissement si long et si mérité, par ces mots :

0 Va, Manon, va, ma fille ! Poursuis ton œuvre. « Débarrasse-nous de l'oisif et de l'inutile ; fais-en du « fumier. La terre n'en sera que meilleure ; et, quand « tu auras fini, les charrettes seront toujours là. »

Vous avez buriné la Manon d'aujourd'hui. Le pinceau de Rubans ne la rendrait pas mieux ; l'intensité de vie n'y serait pas plus grande. Cette fille qui dit : « Je « suis plus forte que vous. J'ai suivi le mouvement de 0 mon siècle : j'ai applique' la science à l'industrie. — « Je ne perds plus mon sang-froid une minute. » — Cette fille là est bien celle du quartier Bréda, celle des

petits hôtels des Champs-Elysées. La Manon du XVIII" siècle n'e'tait qu'une ingénue, une ignorante, une pauvre bête : elle aimait 1 La femme, — nous restons, bien entendu, dans le cas particulier qui nous occupe, que l'on ne s'y trompe pas, nous en serions désolé pour la famille, que nous aimons, pour l'honneur de nos mères, de nos femmes et de nos sœurs, pour la patrie enfin que nous voulons forte, respectable et respectée, l'exemple de l'Europe et celui de l'avenir ; — la femme, disons-nous, a fait sa révolution ; c'est fini, et bien fini. L'Océan peut battre les rivages, les astres d'or peuvent rouler sur nos têtes, le printemps peut fleurir, la nuit peut se couronner d'étoiles, le jour s'inonder de lumière et d'azur, l'aurore se lever, le soir nous donner le concert de ses chants et de ses murmures, — Manon sera très-indifférente; cette fille ne perd plus son sang-froid une minute; l'homme est à elle, c'est sa proie, elle s'y attache avec la cruauté du vautour. La nature n'existe plus; Manon est toute îi son affaire.

Le conseil final que vous adressez h l'impure a dû faire réfléchir les inutiles et les oisifs ; votre but était là : rejeter les jeunes hommes dévoyés dans la famille, dans la société, dans le mariage. Basile et Prudhomme ont feint de ne pas vous comprendre ; mais les penseurs vous ont compris ; cela vous suffit, n'est-ce pas ?

Maintenant, pouvons-nous, après vous, nous permettre une conclusion sous forme de conseil à Manon ? Nous allons le tenter.

Tu n'es pas heureuse, ma fille ; ton intelligence et ton cœur souffrent. Le dédain n'est pas bon à supporter. Le X'VIIIc siècle te criblait de moins de flèches que le

nôtre. On t'adore, c'est vrai, mais les coups de pieds et les ricanements de la satire ne te manquent pas. Ta vie a de beaux dehors, le dedans n'est qu'un sépulcre blanchi. Tu assistes aux premières représentations de l'Opéra et aux Français ; tu vas en Daumont à Chantilly et à Longchamps; tu daignes parfois quitter ton équipage et risquer tes pieds délicats sur le sable fin du bois de Boulogne; tu es partout, et partout en fascinatrice; — mais tu ne montres pas tes pleurs, tes chagrins, tes rages contre la société, tes repentirs, tes remords, car tu dois avoir quelques remords, dis -moi? Cette vie brillante, ces perles, ces diamants, ces bijoux ciselés, ces trésors de l'art jetés et laissés à tes pieds, tes voitures, tes chevaux, tes chiens, tes perroquets et tes singes, est-ce que tout cela vaut le bonheur d'un baiser sincère ?

Allons, ma fille, ne te fais pas plus mauvaise que tu n'es, souviens-toi de ta mère et de ta première communion, car tu l'as faite, ta première communion, et tu dois t'en souvenir; allons, un bon mouvement, de l'énergie morale, un quart d'heure viril, et je vais te sauver. Ce sera simple comme toutes les découvertes du génie ; mon remède est un remède de génie, puisque, ma pauvre enfant, c'est l'amour.

Oui, oui, aime, aime avec la passion du dévouement, avec l'esprit du sacrifice ; donne, mais donne tout entière ton âme, ta pensée, à l'homme de ton choix, qu'il soit riche ou pauvre, n'importe ; et cet amour te sauvera, il te relèvera à tes yeux, aux yeux de la société, et tu auras reconquis les droits de la femme honnête. Que penses-tu de cela, Manon? Ton courage recule-t-il

devant l'amour, devant l'amour éternel, devant l'amour vrai, cet amour si puissant, si indestructible que Satan déchu, l'orgueilleux Satan lui-même, ne peut l'e'teindre, ne peut le maîtriser que par les révoltes de la passion et de la haine. Aime donc, aime noblement et sincèrement, et lefre'missement sonore des ailes d'ange te bercera comme une céleste musique.

Tu as pâh, Manon ! une larme, rebelle encore, brille dans tes yeux ; n'hésite pas, ou si tu hésites, écoute une voix éloquente, la voix d'un grand désespéré, qui fut un sublime poète. Tu sais lire Jles vers, tu les aimes ; Régnier et Samson ont dû t'apprendre les secrets de cette langue, puisque tu connais tous les arts de luxe, toutes les élégances de l'esprit ; le vers a toujours ce qui te manque souvent, le vers a une ame, et d'immortels poètes. Le Tasse, Pétrarque, Lord Byron et Musset ont moulé beaucoup de leurs vers sur de beaux seins nus ; écoute Musset, et tu aimeras :

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore Sur la branche où ses œufs sont brisés dans le nid ; Puisque la Heur des champs ent'rouverte à l'aurore, Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore, S'incline sans murmure et tombe avec la nuit;

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure. On entend le bois mort craquer dans le sentier. Et puisqu'en traversant l'éternelle nature, L'homme n'a su trouver de science qui dure, Que de marcher toujours et toujours oublier ;

Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière; Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ; Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre ;

Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain ;

O Muse, que m'importe ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir ; j'aime et je veux souffrir ; J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse, Ma folle expérience et mes soucis d'un jour. Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse. J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore, Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé. Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore. Après avoir souffert, il faut souffrir encore ; II faut aimer sans cesse, après avoir aimé 1

Août i836.

Voilà de fort beaux vers, Manon ; ils ont une âme éloquente, qui t'enseignera l'amour, si tu es digne encore de ce suprême enseignement.

Femme déjà, et femme spirituelle, coureuse de bureaux d'esprit, parleuse de Ruelle au XVII'' siècle, femme de mœurs libres au XVIII", aujourd'hui courtisanne, il est temps de faire une fin heureuse ; tu ne peux la faire que par l'amour, qui t'apportera la liberté vraie, l'égalité vraie, la vraie fraternité, les qualités essentielles de cette race française à laquelle tu appartiens, les consolations intérieures de ce génie français, qui reste la propriété de tout le monde.

Laisse passer les charrettes ; les oisifs et les inutiles qu'elles emporteront sont dignes de cette destinée ; tu

auras servi d'instrument à une loi supérieure que nous subissons sans la comprendre.

Ton rôle à venir est simple ; il est lumineux comme le jour et facile comme le devoir. L'amour te convie, ne pas répondre à son cœur, ce serait ajouter une profanation à tant d'autres profanations ; — tu ne le voudras pas.

En échange de ton lux.e, de tes apparentes grandeurs, l'amour te comblera de biens qui ne passent pas ; tu auras la prière, la charité, les nuits sans désespoir, la passion sans pleurs, et par-dessus tout, une poésie qui résume tout ici-bas : la poésie de la famille, la poésie des enfants qu'on berce sur les genoux. Aime donc ; — le reste te sera donné par surcroît. Grave ce vers dans ton Evangile nouveau, il est facile à r'Ètenir; on le croirait écrit par une main de femme, s'il ne l'était par la main du génie :

Aime, et tu renaîtras; fais-toi Heur pour éclore.

Comment pourrais-tu, douce et belle enfant, ma sympathique Manon, lille parfois si malheureuse que ton sort arrache des pleurs aux économistes eux-mêmes, aux plus grands endurcis d'un siècle qui fait son dieu de l'or, après avoir brisé ses autres dieux dans l'accès d'une rage folle, — comment pourrais-tu rester sourde à ma voix, c'est la voix d'un ami véritable?

Voudras-tu éternellement mettre ta bonne volonté, ta gloire, ton intime opinion, ton sens délicat de femme, à ces parures de soie et de dentelle, à ces lourds diamants qui meurtrissent ton cou et tes poignets, qui ruissellent sur ton sein nu, et qui te coûtent

A M. ALEXANDRE I)UMAS 8[

ton âme, ta pudeur, ta dignité, ta conscience, tout l'être humain en un mot? Voudras-tu ne pas sourire à l'enfant né d'un mariage avec un ouvrier honnête et laborieux? Crois-moi, ma belle dévoye'e, Tavenir est là pour toi, comme il est là pour toutes les femmes.

J'ai contiance en toi; ma pitié' fait crédit à ton honneur ; tu sortiras de la fange ; le trottoir n'est pas sain; trop froid l'hiver, trop chaud l'été, toujours pénible, c'est un Calvaire pour toi. — Aime donc, aime avec la passion du bien, avec l'espérance de la famille, avec l'aft'ection de tes enfants, avec l'estime du monde, et de Manon il ne restera plus rien. La chenille sera devenue papillon, et le papillon céleste se posera sur les fleurs du devoir et de l'amour.

Le monde a plus d'ostentation que de réelle méchanceté; le monde ne te jettera pas la pierre, il t'encouragera, au contraire. Faire entrer dans la famille toutes les Manons, n'est-ce pas l'idéal du penseur, du philosophe et de l'homme d'État? N'es-tu pas un des facteurs de la raison sociale, et le plus important, puisque tu es femme ? Que la mauvaise honte ne te retienne pas. Viens au mariage, viens à la famille, rentre dans la société, passe du trottoir, qui est en dehors de la vie, dans .la vie elle-même; — ton cœur sera mieux portant, ton intelligence plus claire, tu auras retrouvé les deux plus grands bienfaits d'ici-bas : la prière et les larmes!

Quelles critiques n'avez-vous pas essuyées, pour avoir eu le courage, très-méritoire à notre sens, de

redresser le sens humain de la femme ! Que de violentes apostrophes parties du bas pamphlet, où les affamés de célébrité risquent leurs théories révolutionnaires à tant la ligne 1 Que de sarcasmes, sans conviction philosophique et sans conviction grammaticale, venant se heurter, se briser sur une dignité que Ton confondait avec l'indifférence.

Vous allez droit devant vous, remarquant et relevant les monstruosités de la prostitution, vous inquiétant peu des criailleries , des protestations d'une certaine classe de déclassés. Le fer rouge appliqué sur la plaie produit toujours cette révolte; la morale ne va pas, eût-elle les grâces du sourire, l'optimisme de bonne compagnie, sans blesser les consciences coupables, les cœurs gangrenés, les intelligences viciées, les natures sans élévation. Il faut passer en se bouchant les oreilles.

La femme, — encore une fois nous parlons de certaines femmes, — tient par mille attaches à cette littérature de bas étage ; elle y trouve des distractions, des conseils, et quels conseils ! des suggestions peu nobles, peu vertueuses. Son laisser-aller de cœur s'accommode de ces avances perfides.

Le campagne ouverte contre vous, poursuivie encore maintenant, quoique siflflée par les hommes de sens ferme et droit, n'a point dû vous étonner outre mesure.

Vous connaissez le faible des vertus littéraires ; vous savez que l'homme de lettres en quête de célébrité, visant un nom, ne recule pas facilement devant un scandale, dût-il le signer et le répandre à beaucoup d'exemplaires ; pour quelques-uns, ces publications ont

l'attrait du fruit défendu ;leur parler d'éducation nationale, de famille, d'honneur et d'avenir, à ces déclassés du pamphlet, c'est perdre son temps, c'est prêter le flanc à l'ironie.

Le problème de la femme n'en reste pas moins posé depuis le XYIII^ siècle; ce problème est posé depuis l'existence des sociétés, mais on nous comprend lorsque nous parlons du siècle précédent ; — il faudra le résoudre , avant même d'atteindre la constitution sociale, moins délabrée , moins croulante que la famille, cette base essentielle de toute agrégation humaine, de toute nation civilisée.

Les hommes d'Etat pourront accumuler projets de loi sur projets de loi, décrets sur décrets, propositions sur propositions, ils ne fonderont rien ; les lois ne passent pas dans les mœurs, ce sont les mœurs qui donnent leur empreinte aux lois, vérité trop méconnue ; et, si la femme ne rentre pas dans le foyer, dans les limites étroites de la mère de famille, compagne de l'homme, son meilleur ami, l'institutrice bienveillante et dévouée des citoyens sur lesquels compte la patrie à l'heure des dangers, rien de rationnel, rien de stable, rien de définitif ne se fera en France, nous allions ajouter, en. Europe. Tournez et retournez la question delà femme; vous verrez qu'il faudra compter avec elle ; la valeur Femme n'est pas une idéalité.

Laissons le côté sociologique de la question femme, pour nous occuper un peu de la femme de ruelle ; il y

a dans les deux questions une évidente connexité, car le rôle de la femme dans les mœurs a de l'influence, une influence prépondérante même, sur les changements sociaux.

La femme tint aux ruelles par mille points de sa nature : la curiosité, la médisance, le besoin de renseignements, les nouvelles friandes, l'amour du danger, le désir vague des aventures, des émotions, ces particularités que ne reproduisent pas les papiers publics, eu égard à leur caractère trop piquant, scabreux, pour ne pas ajouter autre chose ; — or, les conversations de ruelles abondaient en saillies de ce genre ; la chronique de cour et de ville, la chronique de Versailles, celle du Palais-Royal, la chronique scandaleuse, toujours la mieux renseignée et la mieux goûtée, les propos sur les favorites, thème à dissertations brûlantes, anecdotes qui ne tarissaient pas, entretenues qu'elles étaient par les gazetins anonymes de Maurepas et de Richelieu, bien placés pour observer, observateurs passionnés et spirituels, ayant à leur solde toute une armée de sottisiers et de faiseurs de couplets ; — on devine de quel train allait la conversation une fois lancée sur cette pente rapide. La vertu du prochain, déchirée à belles dents, provoquait les sourires les plus bruyants, et malheur aux contradicteurs qui n'arrivaient pas à se former une majorité, il fallait ou quitter la partie, ou déployer une intelligence extraordinaire contre les adversaires armés de pied en cap. Ces tournois de médisance devaient avoir quelque chose de profondément original, si original et si leste que les productions de cette époque en ont conservé le reflet. Il faut adoucir les expressions.

Des hommes considérables se trouvèrent mêlés à ces réunions. Croirait-on qu'un esprit grave, très-grave, le châtelain de la Brède, le président Montesquieu, Fauteur des Lettres persanes, creusa beaucoup cette question de la femme, de sa grâce, de son influence ; son vaste esprit revint à plusieurs reprises sur cet objet ; ses lettres à son ami Guasco témoignent de ces études, de ces préoccupations. Il ne fut pas le seul homme sérieux attiré par ces réunions. Que de présidents à mortier nous pourrions citer, hommes de Parlement et d'austères études ! Le siècle se prodiguait à tout venant ; le meilleur de son génie s'évaporait en épigrammes.

Une femme qui fut souveraine dans les bureaux d'esprit, M™'' de Tencin, dévote jeune encore, abbesse par la faveur de ses amis de cour, déployait une activité, une habileté extraordinaires ; tout lui passait entre les mains ; elle donnait son mot, son conseil, sa boutade, sur les choses de l'esprit, sur les choses de l'art ; elle ne fut pas étrangère à la politique. Bizarre destinée de ces femmes, elle eut un enfant, qui devint un grand géomètre, membre de l'Académie des sciences à un âge où l'homme étudie encore, un éminent penseur, d'Alembert. La ruelliste et la dévote se trouvèrent curieusement réunies ; cette vie fourmille de contradictions. Son fils, un homme cependant illustre, resta enfant naturel. C'est le cas de dire ou jamais :

11 est avec le ciel des accommodements.

A la Cour, la maladie des ruelles pénétra malgré

l'étiquette, malgré les airs maniérés des courtisans. Le

soir, aux petits soupers de Louis XV, Richelieu, qui

semait h pleines mains son esprit et son cœur, égayait les dames par les anecdotes qu'il tenait de ses sottisiers et par celles qui sortaient de son officine particulière ; celles-là n'étaient pas les moins désopilantes. Avec les petits soupers de Louis XV, les ruelles eurent libre accès h la cour. Il est fâcheux que le confident des petits soupers et des petits appartements, Lebel, n'ait pas laissé de mémoires ; nous aurions appris tout le déshabillé de cette époque ; ces confidences éclaireraient l'histoire officielle. La femme était le canal des faveurs. Les ministres, les généraux, les amiraux, les intendants de province, les ambassadeurs, en un mot le personnel gouvernemental se trouvait sous la dépendance des femmes de cour ; les favorites élevaient ou abaissaient, au gré de leur fantaisie, de leur haine, ou d'après le conseil de leur entourage. Jamais la femme ne prit une si large part dans les affaires publiques.

Les gazettes étrangères recueillaient leurs indiscrétions ; on vit des personnages influents, voire des ministres, adresser à ces gazettes, en Hollande surtout, des communications importantes, des avis, des ballons d'essai, qui revenaient à la cour, et qui servaient à tâter le terrain ; cette espèce de presse officieuse chagrina beaucoup Louis XIV, qui ne supportait guère les contradictions ; ces piqûres d'épingle l'irritaient au-delà de toute expression. Nos ambassadeurs firent aux gouvernements étrangers des représentations fort vives sur ces gazettes, malheureusement perdues pour l'histoire. Les collections hollandaises ne les ont pas conservées.

Là encore nos ruelles donnaient le ton ; plus d'une méchanceté, inventée, forgée, rédigée par les courti-

sans, par les femmes au courant des perfidies, des intrigues, était expédiée aux gazettes par un correspondant; et vous le supposez bien, à son retour, la méchanceté ne restait pas lettre morte ; elle était colportée, commentée, mise sous les yeux des intéressés, et quelle joie dans la vengeance, quelle expansion dans l'ironie, et comme on savourait les allusions, quelquefois si transparentes que le roi entrait en fureur ! L'action des Ruellistes, servie et doublée par les gazettes hollandaises, fut immense sur l'opinion. La parole, la feuille volante de Paris et les journaux étrangers se disputaient le monopole des méchancetés spirituelles.

L'écho sonore de Paris et de Versailles, nous l'entendrons résonner jusqu'aux approches de 1789; il sera le trait qui reliera le sérieux et le frivole, le grave et le léger ; les ruelles conserveront leurs sarcasmes, leur excellente humeur, leur accommodante philosophie, elles resteront fidèles à leurs statuts, sorte de franc-maçonnerie de l'esprit français, jusqu'aux premiers coups de foudre de la Révolution ; — alors, alors seulement, et bien à regret, les Ruellistes, grands seigneurs et grandes dames, s'en vont, se dispersent, ou se cloîtrent dans le salon de famille, écoutant venir et gronder l'orage; — puis, peu à peu, la tradition se rompt, s'émiette ; l'anecdote, qui ne vivait que de scandale, ne pouvant vivre que de cela, n'est plus portée par le vent révolutionnaire qui souffle aux quatre coins des cieux ; l'esprit rogne ses ailes, la fantaisie meurt faute d'aliment, les ruelles se dispersent, la parole est à la tribune politique ; d'autres ruelles s'improvisent sur la place publique •, Camille Desmoulins, avec l'audace de l'éloquence,

ouvre une re'union au Palais-Royal, il l'ouvre en plein air ; et cette re'union, on le sait, ne s'en tint pas à la parole, elle marcha, elle agit ; — Mirabeau tonne, Louis XVI hésite, le peuple fermente, Marie-Antoinette, rieuse et folle jeune femme, s'amuse et croit à une effervescence ; les bureaux d'esprit se ferment pour ne plus se rouvrir ; la Révolution commence.

Nous avons cherché les débris des ruelles ; il nous a paru utile et nécessaire de recueillir cet héritage. La critique sincère et indépendante dira si nous avons vu juste, et si nous n'avons pas trop présumé de nos forces.

Les ruelles du XVIII« siècle, ces ruelles qui s'étaient établies dans les salons élégants des petits soupers de Louis XV, n'ont pas de nos jours un équivalent parfait; elles n'ont pu revivre, elles sont mortes tout entières. Il y a des fleurs si délicates qui ne peuvent supporter, nous ne dirons pas l'orage, mais simplement une atmosphère orageuse : ce fut le cas des ruelles. — Notre Charivari, notre Tintamarre^ le Tam-Tam, VEclipse, et les feuilles de ce genre, donnent aujourd'hui, avec d'autres nuances, la note des ruelles, mais avec une différence de forme et de pensée considérable ; l'esprit n'est plus le même, l'humour d'à présent n'est plus la verve d'alors, le fond du langage a changé; il avait un sentiment plus littéraire au XVIII" siècle. A notre sens, ce qui rend le mieux ce que l'esprit français, éminemment frondeur et sceptique, a perdu à la veille de la Révolution, c'est notre Ecole de carricature : voilà nos ruelles contemporaines. Daumier, Cham, André Gil ont rendu le dessin célèbre dans toute l'Eu-

rope ; cette re'putation si large est une justice rendue au talent, à l'audace, à la verve, et, disons-le, au courage des artistes. André' Gil, le Ruelliste du crayon, a écrit de cette façon des protestations que signeraient avec bonheur les premiers écrivains de notre temps. Il y a eu, on le voit, une transformation. La conversation, ayant presque disparue avec l'ancien ordre de choses , nous nous expliquerons là-dessus plus à fond dans le second volume, a fait place à la critique par la charge, par le dessin au crayon, le dessin à la plume, ces délicieuses et affriolantes peintures que les personnages les plus graves consultent au même titre que les premiers Paris et les cours de la Bourse. Ne pourrions-nous pas citer un homme d'Etat étranger dont le nom est sur toutes les lèvres, et qui croirait ne rien connaître, n'avoir rien lu, si le Charivari manquait à son paquet de journaux? Voyez la puissance du crayon, ces ruelles d'aujourd'hui, aussi caractérisées que leurs devancières, et gênées qu'elles sont encore par une réglementation excessive, par les poursuites en diffamation et en partie civile, les plaintes des fonctionnaires et des hommes publics, tous les désagréments d'une publicité étendue. Nous connaissons tel beau dessin, telle belle charge humoristique d'André Gil qui valent la pièce de ruelle la plus exacte de ton et la plus mordante de pensée. Le crayon a continué l'œuvre delà parole ; — des plumes légères soutiennent le combat, l'engagent par des appels, des sournoiseries gauloises, ripostent fièrement et couvrent la retraite si l'ennemi, — circonstance très-rare, — entame le bataillon. Le crayon est une puissance avec laquelle il faut compter, si haut placé que l'on

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puisse être ; la couronne ne vous met pas à l'abri de ses attaques, tout comme les gazettes hollandaises tournaient en ridicule le trop susceptible Louis XIV.

Nous avons ébauché les ruelles en analysant une période assez courte du XVIII'" siècle, la Régence. C'est une longue pièce de ruelle, retrouvée dans son texte original, texte défiguré par les nombreux manuscrits qui coururent les cabinets ; nous voulons parler des Philippiques de La Grange Chancel, virulente satire contre le neveu de Louis XIV, Philippe d'Orléans, régent de France de 171 5 à 1723, contre cet homme qui eût toutes les qualités, toutes les faiblesses, toutes les incertitudes de l'esprit et du cœur, véritable diminutif d'un siècle dont il présenta les vices et les grandeurs, gouvernant dépourvu du sentiment de la responsabilité. La satire de La Grange est une pièce de ruelle au sens le plus dix-huitième siècle de ce mot ; la duchesse du Maine, ardente ennemie du régent, inonda Paris et la cour de cet immonde pamphlet, où les plus terribles accusations sont soutenues par la strophe, l'éclat du vers, l'appui des mécontents, ceux qu'avait évincés la Régence, les fovoris du testament royal, testament déchiré par le Parlement de Paris. Nous réclamons, au nom des ruelles, les Odes Philippiques ; elles sont de cet ordre, c'est une fleur de ce bouquet, c'est un enfant de cette famille. Nous avons eu l'honneur de donner cette version en 1875. Nous devons h la bienveillance

d'un amateur de connaître et de posséder une ode trèsimportante du poète satirique de la Régence; elle est inédite. Nous l'ajouterons sous peu à notre livre, et, de cette façon, l'édition de 1879 sera définitive.

Pourquoi demander votre inspiration au XVIII'' siècle? On nous a posé cette interrogation. Voici notre réponse.

Nous sommes allé chercher là un sujet d'étude, et, comme on le dit, une inspiration, comme nous aurions parlé des croisades, du règne de Louis XI, de François I^"", ou des guerres de religion, ou de n'importe quelle période d'histoire. La liberté des intelligences doit rester illimitée. Tout est beau dans l'art, même le laid, même le hideux : cela dépend du point de vue auquel on se place. Pourquoi demander raison aux poètes, aux historiens, aux artistes des sources auxquelles ils vont puiser ?

Victor Hugo disait en 1840 : « Cette vie imposante (i de l'artiste civiHsateur, ce vaste travail de philosophie « et d'harmonie, cet idéal du poème et du poète, le « penseur a le droit de se les proposer comme but, « comme ambition, comme principe et comme fin. 0 L'auteur l'a déjà dit ailleurs, et plus d'une fois, il est « de ceux qui tentent, et qui tentent avec persévérance, « conscience et loyauté. Rien de plus. Il ne laisse pas « aller au hasard ce qu'on veut bien appeler son inspi- « ration. Il se tourne constamment vers Ihomme, vers 0 la nature ou vers Dieu. »

Hugo, avec l'instinct de son génie, avec une fierté toute castillane, répond à ceux qui voudraient mettre des entraves sur la route de l'art, comme si on pouva it

mettre l'esprit en quarantaine! Est-ce le vase que l'on admire? Est-ce la liqueur que l'on aime? Certes, on admire aujourd'hui surtout, la forme à l'e'gal du fond; la recherche des formes de l'art préoccupe les écrivains, les peintres et les statuaires; on goûte le jeu mécanique de la phrase presque autant que l'idée ; — mais cet amour de la draperie n'enlève à personne le droit, selon nous inaliénable, de jeter l'ancre où le pousse sa fantaisie, où la nature, plus belle, plus luxuriante, plus ombreuse, l'attire et le retient par les mille puissances extérieures et intimes que l'on subit sans les discuter : on y va, voilà tout, nulle autre explication n'est possible.

Les colonnes, élégantes ou massives, chef-d'œuvre de l'art grec ou pure maçonnerie, supportent inconsciemment le fronton de l'édifice ; on les a mises là, elles y restent. Le poète, l'écrivain, l'artiste, le penseur, subissent avec la même inconscience ce qu'on appelle leur inspiration, ce qui n'est, à proprement parler, que la pente de leur esprit ; leur esprit coule dans cette direction, ils ne savent pas pourquoi, et vos questions ne peuvent que les étonner.

Pourquoi ravaler la production intellectuelle? Pourquoi ne vouloir qu'un manœuvre, là où doit éternellement se trouver un cœur, une ardente volonté, un instrument sonore, une palette chargée de riches couleurs, une imagination heureuse, un parfait équilibre dans les facultés ? — Pourquoi Rembrandt peignit-il sa ronde de nuit, Raphaël ses vierges, Michel-Ange le jugement dernier, Rubens sa descente de croix, Murillo son mendiant? Ces artistes de génie suivaient leur pente ; ils marchaient devant eux, guidés par l'amour,

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par l'idéal, par la foi, le culte du beau : ils n'en savaient pas plus long, et la postérité a trouvé que c'était suffisant.

Pourquoi remplacer les grandes passions, les héroïques folies, les idées lumineuses, par des cadres, des conventions, une route tracée, un jalonnement? C'est un procédé fatal, qui non-seulement amoindrit les écrivains, coupe les ailes aux talents de premier ordre, prive de sentiments vrais les écoles de peinture et de statuaire, sans parler du burin, mais qui est par essence opposé au progrès, au va et vient incessant des intelligences dans la sphère de l'art, cette loi magnifique du développement humain.

Les mots ne créent rien; nulle idée n'en sort, rayonnante, inspirée, douce, bienfaisante, prête à s'incarner dans les codes ou dans les mœurs, dans la famille ou dans la sociabilité ; — les mots peuvent être artistement arrangés, si l'âme leur manque, s'ils n'ont pas ce ruissellement de vérité, cet adorable épanchement du génie dans la strophe, dans la phrase, sur la toile, sur le cuivre, ce je ne sais quoi qui est la vie, l'originalité, le trait, le nerf, le brio, l'accent ému, sincère, profond, l'intime conviction, ce que les latins nommaient si bien le vir,la force jointe à l'harmonie, les suavités jointes aux nobles audaces de l'art, — si tout cela manque à une œuvre, elle n'existe pas, elle est construite avec des mots. Les mots, fussent-ils ciselés par un Benvenuto littéraire, ne déploieront jamais l'immense envergure du véritable artiste ; ils resteront dans la rhétorique et ne serviront pas la vérité.

Ces idées paraissent simples, mais elles ne sont pas

encore acceptées partout. Dans ce siècle de merveilleuse production artistique et littéraire, n'avons-nous pas vu mettre h l'index Eugène Delacroix, Ingres, Hugo, Musset, Barbier, Courbet, Chintreuil, Emile Zola, et tant d'autres, tous les indisciplinés, tous les originaux, tous les amants de l'idéal; et la preuve que l'on ne meurt pas de ces attaques passionnées, c'est que Delacroix et Hugo, nous ne voulons mettre en première ligne que ces deux grands coloristes, ont conquis haut la main leurs lettres de cité, à force d'œuvrcs vigoureuses, à force de travail et de réflexion, et la meute des aboyeurs a dû se taire, humiliée et vaincue par le génie. Mais aussi que d'artistes morts jeunes, morts désespérés 1

Le XVni'" siècle eut une liberté artistique plus grande que la nôtre ; il peignit, il écrivit, il pensa, il aima, il rêva, et personne ne vint couper les ailes d"or de sa fantaisie. Alors on avait beaucoup de lecture et beaucoup de société ; on était à la fois un homme instruit et un homme du monde ; notre siècle peut revenir sans crainte à ces habitudes de tolérance, personne ne s'en plaindra. La langue elle-même avait quelque chose que nous cherchons vainement. Pourquoi Diderot a-t-il emporté le secret de cette belle langue , qui savait tout dire sans peser, sans rester ^ Méchant homme de génie, val

Voulez-vous nous permettre, M. Alexandre Dumas.

un mot sur ce livre au point de vue de l'édition ? C'est encore là une question d'art.

Les beaux livres, — nous avons en vue l'édition, qu'on ne s'y trompe pas, — sont fort à la mode ; la gloire des Elzévier, des Aide et des Estienne trouble le sommeil des éditeurs contemporains ; nous ne songeons pas à nous en plaindre. Les papiers les plus précieux, et, partant, les plus rares, sont mis à contribution ; c'est ainsi que notre éditeur, homme de goût et de savoir, nous promet du parchemin, du Japon, du Chine, du Whatmann, du rose et ce papier vergé, en honneur auprès des amateurs et des bibliophiles. Ce n'est pas tout. L'eau-forte, qui rend avec une si grande émotion, un fini si délicat, les scènes de la vie et les scènes de la nature, est l'accessoire obligé d'une édition de luxe. Notre livre aura deux eaux-fortes: les amoureuses et les parleuses du XVIIIe siècle ; l'imprimeur, — un artiste aussi, — M. Bluzet-Guinier, à Dole-du-Jura , en faisant du livre un bijou typographique, ne fera que suivre la tradition de son honorable maison.

Comment voulez-vous que l'auteur ne tremble pas ? Le livre sera beau; et, si nous tracions ces lignes pour un confrère en littérature, nous lui souhaiterions d'être écrit en français du XVIIIe siècle ; — mais cette qualité lui manquera, malgré nos efforts et notre bonne volonté.

Dans notre pubUcation précédente sur le XVI II« siècle, nous disions, en transcrivant un document satiri-

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que : « Puisque cette parodie, œuvre d'un Sottisier, « trouve naturellement ici sa place, nous la donnons, « afin de ne pas écourter l'annotation de 1796 ; — nos « lecteurs retrouveront cette pièce, avec quelques « variantes, dans les volumes qui suivront immédiate- « ment les Philippiques ; nous voulons parler des « Ruelles du XVIII'' siècle^ le recueil le plus complet, « le plus original et très-curieux sur la matière ; nos « manuscrits auront parfois besoin d'être expurgés ; B les mœurs litte'raires se sont adoucies, et nous crain- « drions de froisser les sentiments les plus délicats de « 1 ame humaine. — Mais, comme tour d'esprit, pointe « ironique, mots acère's de courtisans, médisances de « ruelles, notre livre sera, nous l'espérons, consulté a avec fruit par les observateurs et les moralistes. »

[Les Philippiques^ pages 424, 425.)

Cette promesse, faite en 1875, nous devions la tenir; de là ce livre. Nous ajouterons aujourd'hui que les Ruelles s'adressent aux observateurs, aux moralistes, aux femmes, aux poètes et aux dramaturges; les auteurs du piquant y trouveront une ample moisson d'anecdotes.

Afin de mettre en lumière l'époque qui produisit les pièces de ruelle, nous terminerons le second volume par quelques chapitres dont voici les titres :

Etude sur le XVII I^ siècle.

Le cant et le slang, — la langue des salons et la langue verte.

La femme au XVI 11^ siècle et les phases de l'amour.

Les ruelles au point de vue du langage.

Bibliographie des ruelles.

Si l'on trouve dans ces chapitres un pessimisme qui tient au sujet que nous aurons à traiter, nous nous efforcerons cependant de rendre aimable, tolérante et bonne personne, notre philosophie ; nous passerons rapidement sur les travers, les vices et les défauts, n'oubliant pas, d'après l'épigraphe de notre livre que, « la joye de l'esprit en marque la force. » Du reste, un poète réaliste d'un véritable talent l'a dit mieux que nous ne saurions le faire :

Je n'ai point poar chanter la lyre du poète. Point de luth en ivoire ou de harpe en vermeil ; Pour peindre, je n'ai pas une large palette Réfléchissant le ciel et l'éclat du soleil ;

Il n'est rien qu'une corde à ma vieille guitare. Elle donne en vibrant l'air du Miserere, Et l'eau-forte rend bien l'étrangeté bizarre De mon rêve souvent par le spleen inspiré.

Et si parfois mes vers ont une odeur malsaine. Si l'acide en mordant accuse un peu les noirs, C'est que la vérité seule est ma suzeraine.

Je ne sais activer le feu des encensoirs ; J'ignore le chemin des cimes éternelles. Car pour monter si haut j'eusse voulu des ailes.

(Antoine Monnier, Eaux-fortes et Rêves creux, iSyS.)

Nous serions désolé que ces observations, placées au commencement des ruelles libertines et libre-causeuses du siècle de Voltaire, semblassent déplacées à certains

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esprits chagrins, car, faut-il pousser l'ingénuité jusqu'à cette confession, nous recherchons l'encouragement et l'approbation ; ce que nous voudrions, notre intime et sincère ambition, puisque tout homme de lettres a la sienne, c'est l'estime, les critiques, les conseils des publicistes sérieux du haut journalisme, les redressements deslundistes éclairés, au courant de leur siècle, au courant de ce grand XYIII^ qui fut notre initiateur, et sur beaucoup de questions, notre maître; nous ne redoutons pas la critique, elle encourage, elle fortifie, elle éclaire. Ce que nous poursuivons, en outre, M. Alexandre Dumas, c'est votre adhésion si autorisée. Voilà pourquoi ces deux volumes de Ruelles sont placés sous la sauvegarde de votre nom, de votre talent, de votre caractère.

De cœur et de pensée avec vous.

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