‹ Les ruelles de XVIIIe siècleChapitre 2 sur 8 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

Madame^

Après vous être assez longtemps amusée de mes couplets et de mes gentillesses, vous voulez bien me placer dans une carrière plus brillante.

Vous ordonnez, Madame, le Roy obéit, et, par un prodige de féerie qu'on sifflerait jusque sur le Théâtre- Italien, le Chansonnier de la Cour de Louis XV se voit assis au milieu des Belle-îles et des Chavignies.

Je l'avouerai, j'ai de la peine à concevoir cette révolution singulière; elle me paraîtrait un songe, si déjà je

ne sentais en moi des sentiments inconnus, qui ne peuvent être que des effets certains de ma métamorphose.

Mon mérite se développe; tous les jours je démasque quelque nouvellequalité qui entre essentiellement dans la composition d'un Ambassadeur français ; déjà je me sens un grand fond d'étourderie, beaucoup d'impertinence, et une prévention très-distinguée en faveur de mon savoir-faire. Le peu de bon sens que Gresset m'avait donné se dissipe. Dieu merci ! à vue d'oeil, et j'espère bien que dans peu il ne m'en restera pas plus qu'à mes collègues. Quelle charmante perspective !

Joignez à tout ceci l'ignorance la plus profonde qu'on puisse désirer, et vous verrez que je suis à la veille de figurer parmi les Représentants de Louis XV.

Aussi, je ne m'amuse plus à la bagatelle ; ma muse m'abandonne ; elle me fuit ; et, au lieu de répandre la gaîté dans un cercle de jolies femmes, je leur donne des vapeurs et des nausées par des discours politiques.

Hier en méditant un couplet sur les hémorroïdes du pauvre d'Argenson, j'ébauchai, sans le savoir, ma harangue au Sénat de Venise ; et aujourd'hui encore que je voulais chanter vos illustres amours, j'ai composé un vaste Mémoire sur la source des malheurs de la France ; enfin, je ne me connais plus et me cherche moi-même.

Mais, Madame, que votre discernement est rare ! qu'il est perçant! jamais je ne me serais cru entiché des qualités d'un négociateur; jamais faiseur de dédicaces n'aurait été me les soupçonner. Vous seule, Madame, avez su les démêler dans mon cœur, de même que vous avez su jadis trouver des vertus guerrières à Richelieu,

DU XVIIl^ SIECLE lOJ

des talents au S*-Contest, et une nuance d'honnête homme à Mgr le Contrôleur Général.

Me voilà donc, grâces à vous, érigé en Ambassadeur; on va me confier les intérêts du Royaume, à moi que l'Evèque de Mirepoix n'aurait pas jugé capable de manier ceux d'une petite abbaye.

Enfin, je pars! Comme je ne serais plus à portée de vous révéler les préceptes du Séraphique Arétin, souffrez. Madame, qu'en signe de la plus vive reconnaissance, j'aie au moins l'honneur insigne de vous tracer par cette Lettre pastorale quelques-unes de ses instructions.

Vous êtes dans le poste le plus chancelant et le plus glissant du monde. Elevée au-dessus de toute la Cour, vous êtes à la fois l'objet de son encens et de son envie et de ses embûches secrètes. Ce n'est que par une conduite irréprochable que vous pourrez rompre les eff"orts les plus puissants de vos rivales et de vos ennemis.

Loin de vous tous ces fats doucereux qui ne végètent que pour s'établir la réputation d'aimables sur les débris de celles de vingt femmes innocentes ! Point de minauderies! Point de souris dérobés! Croyez-moi, il n'est rien de si juste que de conserver votre cœur tout entier à un Prince à qui vous avez fait perdre celui de ses sujets.

Beaucoup de complaisance pour un Amant-Roy ; une résistance bien étudiée pouvait irriter ses désirs au commencement de sa passion; mais, aujourd'hui qu'il vous sait toute par cœur, vos petites façons ne pourraient que vous abîmer dans son esprit.

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