BEAUJON
heureux avec les trois millions dont se composait sa fortune qu'il divisa en un grand nombre de legs particuliers.
Le célèbre banquier put ainsi trouver de précieuses jouissances dans ses immenses richesses dont pour luimême il ne faisait que médiocrement usage. Dans les dernières années de sa vie surtout, son état d'infirmité hajjituelle ne lui permettait même plus la promenade, et une maladie chronique de l'estomac le condamnait au régime de vie le plus sévère. Il n'en recevait pas moins à sa table, largement servie, chaque jour quelques amis ou des artistes ; mais pendant que les joyeux convives savouraient à l'envi les mets délicats, dégustaient les vins fins, les liqueurs et le café, l'amphytrion, un peu mélancolique sans doute, devait se borner à l'eau claire et à la panade, à moins qu'il ne préférât le laitage.
Quelle amère dérision dans la possession même de ces trésors que lui prodiguait la fortune, si M. de Beaujon n'eut trouvé une noble compensation et une satisfaction délicieuse dans cette libéralité qui s'épanchait si largement en bienfaits dont plusieurs, comme on l'a vu, ont survécu au donateur et, après des siècles peut-être, feront bénir sa mémoire !
BEETÏÏOYEN (LOUIS YAN)
Goutrairemont à ce qui arriva pour Mozart et pour beaucoup d'autres, l'instinct musical ne se révéla point chez Beethoven tout d'abord. Un de ses compagnons d'enfance, M. Baden, dont le témoignage positif infirme les récits de plusieurs biographes, raconte qu'il fallut user de violence pour lui faire commencer l'étude de la musique, et que, pendant les premiers temps, plus d'une fois il fut battu parce qu'il refusait de se mettre au piano. M. Baden d'ailleurs ajoute, qu'une fois ces premiers dégoûts surmontés, merveilleux furent les progrès du jeune Louis dans cet art pour lequel il se passionna bientôt et qui devait si fort l'absorber, témoin cette anecdote :
Beethoven entre un jour chez un restaurateur pour dîner. 11 prend la carte des mets du jour pour choisir ce qui lui convient, mais au même instant, une idée musicale b3 présente à sa pensée. Vite il saisit son crayon et retournant la carte, il écrit sous la dictée de son inspiration et couvre de notes la page blanche qu'il met ensuite dans sa poche. Alors revenu à lui et voyant le garçon s'approcher, il tire sa bourse et demande ce qu'il doit :
« Vous ne devez rien, monsieur, puisque vous n'avez pas dîné.
— Gomment, je n'ai pas dîné 1 En êtes-vous bien sûr?
— Très-sùr, monsieur, et mieux que moi vous devez le savoir.
— Alors c'est différent, donnez-moi quelque chose.
— Que désirez-vous ?
— Ce que vous voudrez.
Mais n'anticipons point et revenons de quelques pas en arrière, car la jeunesse de l'illustre maître offre quelques particularités digues d'intérêt. Beethoven (Louis) naquit à Bonn, sur le Rhin, le 10 décembre 4770, d'une famille originaire de Hollande, ce qui explique la particule Van qui précède le nom de l'illustre compositeur.
Beethoven apprit de son père, dès l'âge de cinq ans, les premiers principes de la musique. Son maître de piano fut Vander Edeu, organiste de la cour, qui de luimême offrit SCS conseils et, en vépitable artiste, donna gratuitement ses leçons. Après sa mort arrivée en 1782, son successeur Neefe ne se montra pas moins bienveillant; il est vrai que l'enfant, attirant déjà l'attention publique par ses rares dispositions, lui était recommandé par l'électeur Maximilien d'Autriche. Neefe n'hésita pas à initier de suite son élève aux grandes conceptions de Bach et Haendel, et l'enthousiasme de l'enfant fut tel que, non content d'exécuter sur le piano ces admirables compositions, il voulut s'essayer à les imiter, tout ignorant qu'il fût des règles de l'harmonie, et composa plusieurs morceaux (sonates et chansons) où se trahit surtout son inexpérience et qu'il désavoua plus tard comme l'œuvre indigne d'un débutant.
Vers l'année 1786 ou 1787, il fit un voyage à Vienne
o6 LES RUES DE PARIS.
dans le seul but de voir Mozart, dont il admirait passionnément la musique. Après avoir lu la lettre d'introduction et de recommandation, Mozart dit au visiteur de se mettre au piano et d'improviser. Le brillant et la sûreté de l'exécution firent croire au maestro que ce qu'il entendait était appris de mémoire, et il ne put dissimuler ce soupçon au jeune homme. Celui-ci, un peu piqué, dit avec vivacité :
« Eh bien! donnez-moi vous-même un thème, celui que vous voudrez.
— Soit, reprit Mozart, ajoutant en à-parté : je vais bien t' attraper.
Et au bout de quelques instants, il remettait à Beethoven un sujet de fugue hérissé de difficultés et qui pour un débutant offrait plus d'un piège. Mais le jeune artiste sut les deviner, et ce thème presque impossible il le développa avec tant de force, de verve, de génie, que Mozart, confondu, se leva doucement, et se glissant sur la pointe du pied dans la pièce voisine, dit à des amis qui s'y trouvaient :
« Faites attention à ce jeune homme, vous en enten* drez parler quelque jour. »
Après la mort de son père, (1792) Beethoven quitta la ville de Bonn, qui lui offrait trop peu de ressources, et se rendit de nouveau à Vienne, mais avec la pensée, cette fois, de s'y fixer. Il n'y retrouva plus Mozart, mais la Providence lui ménageait un protecteur plus puissant et non moins zélé dans la personne du prince Lichnowsky, (( un de ces nobles seigneurs, dit Fétis \,
' Biographie dçs musiciens.
comme on eu rencontrait alors en Autriche et dont la générosité ne connaissait pas de bornes pour l'encouragement des hommes de talent. » Passionné pour la musique, il accueillit Beethoven avec une bonté parfaite, lui assura une pension de 600 florins et voulut qu'il demeurât dans son hôtel. La princesse partageait les goûts de son mari et ne témoigna pas moins de l)ienveillance à l'artiste, profondément reconnaissant, mais qui, de l'aveu de son ami Schindler, ne savait point assez maîtriser les inégalités de son caractère et les brusqueries de son humeur : « Personne n'était moins aimable que lui dans sa jeunesse,» et la princesse, qui savait faire la part de la faiblesse humaine, eut plus d'une fois à l'excuser auprès de son mari, moins porté à l'indulgence pour ces fugues de l'artiste.
Beethoven, apprécié alors surtout comme exécutant et improvisateur, successivement fît connaître et jouer plusieurs grandes compositions, entre autres la Symphonie en ut majeur, la Symphonie en ré, et le grand Septuor, qui étendirent sa réputation au loin. Ces divers ouvrages, composés dans un intervalle de 10 ans, de 1790 à 1800, appartiennent à sa première manière, moins personnelle, et dans laquelle, malgré le mérite incontestable, se trahit l'influence d'Haydn et de Mozart pour lesquels, à cette époque, l'artiste professait une admiration enthousiaste.
Beethoven, sans nul souci de la vie matérielle, et sur du lendemain, jouissait paisiblement de ses succès, en rêvant des œuvres nouvelles, d'un caractère plus original et plus puissant, lorsque tous- à-coup, hélas 1 il vit se couvrir des plus sombres nuages cet horizon que l'es-
péi'auce peignait de si riantes couleurs et déroulait avec d'immenses et ravissantes perspectives. Faibles et ignorants que nous sommes ! Qui de nous n'est porté à envier, comme des mortels fortunés entre tous, les privilégiés du génie et de la gloire, en oubliant trop facilement que, par une loi mystérieuse, qui tient à un dessein profond de la Providence, ils sont presque toujours aussi les prédestinés du malheur. La couronne de lauriers sur leur front s'entrelace à la couronne d'épines. Cette organisation supérieure, mais d'autant plus délicate qui les tire hors de pair, les rend aussi plus vulnérables à la douleur ; ils ressemblent à ces pics élevés dont le sommet tout d'abord attire la foudre. Et X3uis, comme l'a dit admirablement un poète contemporain, malheureux lui surtout par sa faute, la souffrance, qui fait vibrer en eux les cordes intimes, est d'ordinaire la source la pkis féconde d'inspiration :
Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète. Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus désespérés font les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées. De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur. Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées; Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant ; Mais il y pend toujours une goutte de sang '.
Son protecteur le plus généreux étant venu à mourir,
' A. de Musset : La nuit d'août.
(1801) Beethoven perdit sa pension alors que la guerre qui troublait l'Allemagne diminuait beaucoup ses autres ressources. Il habitait alors avec ses deux frères, chargés de tous les détails de la vie commune, afin que l'artiste ne fiit en rien distrait de son travail ; mais tout probablement sa bourse supportait seule la dépense. Aussi la gêne, dont il a souffert par malheur presque toute sa vie, ne devait pas être moindre à celte époque que plus tard, quand en envoyant à Ries une sonate pour la vendre à Londres, il écrivait : « Cette sonate a y> été écrite dans des circonstances bien pénibles ; car il )) est triste d'être obligé d'écrire pour avoir du pain. » C'est là où j'en suis maintenant. »
Dans une autre lettre d'une date plus récente, il dit encore : « Si je n'étais pas si pauvre et obligé de vivre » de ma plume, je n'exigerais rien de la Société Philar- 1) monique; mais dans la position où je me trouve, il » faut que j'attende le prix de ma symphonie. »
La situation toujours précaire de Beethoven ne lui permit pas de se marier ainsi qu'il résulte d'une lettre écrite à son amiWegeler en 1801 : « Mon infirmité me » poursuit partout comme un spectre ; fuyant les hom- :» mes, je devais paraître misanthrope, ce que pourtant » je suis peu. Ce changement a été produit par une ai- » mable et charmante fille (M"'"^ Julie de Guicciardi) qui » m'aime et que j'aime aussi. Voilà depuis deux ans » quelques moments de bonheur et c'est la première » fois que je sens que le mariage pourrait me rendre » heureux. Mais, hélas 1 elle est au-dessus de mon rang; » de plus il m'est impossible dans ce moment de songer » à me marier, il faut que je travaille à me faire un
» sort. )) Le mariage donc ne se fit point et l'artiste eut le chagrin de voir celle qu'il aimait en épouser un autre, le comte de Gallenberg.
Ce ne fut pas encore là pourtant sa plus grande douleur: elle lui vint de l'infirmité, cruelle surtout pour un musicien, dont il avait ressenti les premières atteintes dès l'année 1798, et qui fit des progrès trop rapides. Car, par une lettre de Beethoven à Wegeler, sous la date du 29 juin 1800, on voit que sa surdité avait pris un caractère grave. Cependant le pauvre artiste, qui en éprouvait une sorte d'humiliation, s'efforçait de dissimuler son infirmité, favorisé en cela par la connivence inconsciente de ses amis attribuant à sa distraction habituelle ce défaut d'audition. Ries, son élève, fut deux ans avant de s'en apercevoir. Un jour qu'il se promenait avec Beethoven, en traversant un bois, il entendit les sons d'une flûte dont un berger jouait non sans talent. Ravi de cette mélodie champêtre. Ries se tourna vers le maître pour lui demander ce qu'il en pensait, mais quelle ne fut pas sa surprise quand Beethoven, après avoir prêté attentivement l'oreille, lui dit avec un accent douloureux qu'il n'entendait rien, rien.... Tout le reste de la promenade, il fut silencieux et Ries fit de vains efforts pour l'arracher à sa pénible préoccupation.
Tous les remèdes ordinaires épuisés, et la médecine avouant presque son impuissance, l'illustre maestro dut s'affermir de plus en plus dans cette conviction désolante pour lui que son mal était incurable. Ce qu'il souffrit alors, lui-même nous l'apprend par la peinture qu'il a faite de son état, dans une espèce de testament,
(îcrit eu octobre 1802, et dont le brouillon s'est retrouvé dans ses papiers après sa mort.
(( 0 hommes qui me croj^ez haineux, intraitable ou » misanthrope, et qui me représentez comme tel, com- » bien vous me faites tort! Vous ignorez les raisons qui n font que je vous parais ainsi. Dès mon enfance, j'étais » porté de cœur et d'esprit au sentiment de la bien- » veillance : j'éprouvais môme le besoin de faire de » belles actions ; mais songez que, depuis six années, je » souffre d'un mal terrible qu'aggravent d'ignorants » médecins.... Pensez que, né avec un tempérament ar- » dent, impétueux, capable de sentir les agréments de » la société, j'ai été obligé de m'en séparer de bonne » heure et de mener une vie solitaire. Si quelquefois je » voulais oublier mon infirmité, oh ! combien j'en étais » durement puni par la triste et douloureuse épreuve de » ma difficulté d'entendre. Et cependant il m'était im- » possible de dire aux hommes : I^arkzplus haut, c?iez' » je suis sourd! Comment me résoudre à avouer la fai- » blesse d'un sens qui aurait dû être chez moi plus » complet que chez tout autre, d'un sens que j'ai possédé » dans l'état de perfection.... Vivant presque entière- » ment seul, sans autres relations que celles qu'une im- » périeuse nécessité commande, semblable à ini banni, » toutes les fois que je m'approche du monde, une af- » freuse inquiétude s'empare de moi ; je crains à tout » moment d'y faire apercevoir mon état. »
A'oilà, il faut en convenir, un étrange amour-propre ! On ne doit rougir que de ses fautes et de ce qui mérite le blâme. Mais pourquoi cette honte pour ce qui n'était qu'un malheur, fait pour éveiller la sympathie et la