‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 18 sur 54 · TOME I. k · texte numérisé non relu

TOME I. k

commisération chez tout homme de cœur ? Quoique Beethoven eût déjà composé l'admirable oratorio du Christ au Mont des Oliviers, il semble qu'à cette époque l'illustre artiste ne pût être protégé contre la tentation du désespoir par la croyance religieuse, chez lui ébranlée ou à l'état vague; il n'arriva que plus tard, par la réflexion et la lecture, à la sérénité de la foi et même à une sorte de mysticisme qui donne un caractère particulier à ses derniers ouvrages. Sans nul doute, au temps dont nous parlons, cette sublime consolation lui manquait, puisqu'il en vint à écrire : « Pourtant lorsque, » en dépit des motifs qui m'éloignaient de la société, )) je m'y laissais entraîner, de quel chagrin j'étais saisi » quand quelqu'un, se trouvant à côté de moi, entendait » de loin une flûte et que moi je n'entendais rien !,.. » J'en ressentais un chagrin si violent que peu s'en » fallait que je ne misse fin à ma vie. L'art seul m'a » retenu ; il me semblait impossible de quitter le monde » avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir )) produire. C'est ainsi que je continuais cette vie misé- » rable, oh ! bien misérable avec une organisation si » nerveuse qu'un rien peut me faire passer de l'état le » plus heureux à l'état le plus pénible. Patience ! c'est » le nom du guide que je dois prendre et que j'ai déjà » pris ; j'espère que ma résolution sera durable jusqu'à » ce qu'il plaise aux Parques impitoyables de briser le » fil de ma vie. Peut-être éprouverai-je un mieux, peut- » être non ; n'importe, je suis résolu à souffrir. Devenir » philosophe dès l'âge de vingt-huit ans, cela n'est pas » facile, moins encore pour l'artiste que pour tout » autre. »

Chose étonnante et merveilleuse puissance du génie I au milieu de ces cruelles souffrances physiques et morales, le travail de l'artiste n'avait été que pou interrompu ; car, dans cette période, nous le voyons composer Fidelio, opéra en deux actes, le seul qu'il ait fuit, la cantate d'Adélaïde, la Symphonie héroïque, dont le succès fut immense, etc. Les biographes allemands racontent que Beethoven avait eu l'intention d'abord d'appeler son œuvre Bonaparte ; mais en apprenant un matin que le premier consul s'était fait proclamer empereur, il changea le titre en celui de u Symphonie héroïque pour célébrer, suivant son expression, le souvenir d'un grand homme. »

La Symphonie héroïque commence la seconde période de la vie artistique de Beethoven, celle pendant laquelle il produisit ses œuvres les plus remarquables, dont les beautés restent accessibles à tous, encore que, grandioses et originales, elles attestent, avec le génie de l'invention, la connaissance la plus étendue de toutes les ressources de l'art. De cette époque datent la quatrième symphonie en/"», dite Symphonie pastorale, un merveilleux chef-d'œuvre ; puis des concertos, des sonates, Ae,i\ quatuors, etc. Tous ces morceaux furent successivement exécutés dans les concerts que l'artiste donnait de temps en temps à Vienne et dont le produit était son principal et presque son unique revenu, revenu souvent insuffisant. Aussi, en 1809, le roi de Westphalie, Jérôme Napoléon, lui ayant fait offrir la place de maitre de sa chapelle avec un traitement de 7,000 francs, il inclinait à accepter. Mais trois des amateurs les plus distingués de Vienne, l'archiduc Rodolphe, le prince Lobkowitz et le

comte de Kinsty, se réunirent pour conserver à l'Autriche l'artiste qui faisait sa gloire, et ils promirent, s'il consentait à rester, de lui assurer par contrat une pension annuelle de 4,000 florins. Profondément touché de ces témoignages éclatants de sympathie, Beethoven accepta et déclara se fixer pour toujours à Tienne, ou plutôt en Autriche, car, la plus grande partie de l'année, il résidait dans le village de Baden à quelques lieues de la capitale.

Peu d'années après malheureusement, la création du papier monnaie en Autriche diminua presque de moitié la pension de l'artiste qui, par d'autres complications fâcheuses et douloureuses, vit empirer sa situation. Sou frère aîné mourut après avoir été longtemps malade de la poitrine et comme Beethoven l'écrit à Ries : a Je puis dire que, pour le soulager, j'ai dépensé environ, 10,000 florins. »

Ce frère laissait un fils que l'artiste, nommé tuteur par le testament, après un procès pénible et dispendieux soutenu contre la veuve, une méchante femme, à ce qu'il parait, fit élever avec sollicitude. Malheureusement le neveu répondit mal à la tendresse de son oncle qu'il contrista par le scandale de ses dérèglements. En dépit de sa bonne intention, Beethoven, fût-ce à son insu, n'avait-il point cédé à un sentiment égoïste, lorsqu'il voulut séparer l'enfant de sa mère, et ne s'exagera-t-il point l'indignité de celle-ci ?

Au milieu de ces soucis, et malgré les obstacles résultant de sa surdité, l'artiste continuait de produire des chefs-d'œuvre ; il semble que l'isolement fut une des causes de la fécondité de son génie. « Séparé du monde

extérieur par son infirmité, dit Fétis \ la musique n'existait plus pour lui qu'au dedans de lui-même. Sa vie d'artiste tout entière était renfermée dans ses méditations, et c'était troubler le seul bonheur dont il put encore jouir que de les interrompre. » Il composait le plus souvent en marchant ; le mouvement du corps semblait favoriser l'activité de son génie. Ses longues promenades dans Vienne l'avaient fait connaître aux habitants des plus humbles quartiers, et l'admiration mêlée de respect qu'inspirait l'artiste n'était pas le privilège des classes élevées. Dés qu'il paraissait dans le faubourg, tout bas on murmurait, dans la boutique comme dans l'échoppe ou l'atelier : Voilà Beethoven ! et l'on raconte que, certain jour, une troupe de charbonniers, courbés sous leurs lourds fardeaux, s'arrêtèrent respectueusement pour le laisser passer.

A dater de l'année 1811, les séjours de Beethoven à la campagne se prolongèrent de plus en plus, et, dans ses longues promenades comme dans la solitude du cabinet, sans négliger son art, il s'occupa beaucoup d'études et de lectures historiques et philosophiques qui, dans l'opinion de Fétis, influèrent sur la direction de ses travaux. « Insensiblement et sans qu'il s'en aperçût, ces études donnèrent à ses idées une légère teinte de mysticisme qui se répandit sur tous ses ouvrages, comme on peut le voir par ses derniers quatuors ; sans qu'il y prît garde, son originalité perdit quelque chose de sa spontanéité en devenant systématique... Les redites des mêmes pensées furent poussées jusqu'à l'excès... La

' Biographie des musiciens,

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