‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 45 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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milieu de ces tribulations déjà si pénibles, il eut à supporter une épreuve encore d'un autre genre mais cruelle aussi. Son palais épiscopal devint la proie des flammes et, dans l'incendie, Fénelon perdit sa bibliothèque, ses nombreux manuscrits et des papiers précieux. Admirable pourtant fut sa résignation et aux compliments de condoléance de ses amis, il se contenta de répoudre :

(( Il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison qu'à celle d'un pauvre laboureur. »

Cette parole était digne de celui qu'on voyait dans son zèle apostolique si plein de condescendance et de sollicitude pour les faibles et les petits et qui s'en allait courir les champs, pendant toute une nuit, pour aider un brave paysan à retrouver sa vache égarée. Touchant épisode qui a si heureusement inspiré la musc d'Andrieux !

La charité de Fénelon eut à s'exercer sur un plus vaste théâtre. (( Les malheurs delà guerre, dit Ville- » main, d'après le cardinal de Beausset, amenèrent les » troupes ennemies dans le diocèse de Cambrai : ce fut, » pour le saint évèque, l'occasion d'efforts et de sacri- » fices nouveaux. Sa sagesse, sa fermeté, la noblesse de » son langage inspiraient aux généraux ennemis un » respect salutaire aux malheureuses provinces de » Flandre. Eugène était digne d'entendre la voix du » grand homme dont il connaissait et admirait le » génie. »

Pendant le désastreux hiver de 1709, Fénelon trouvait de nouvelles ressources pour nourrir l'armée française en même temps qu'il faisait de son palais un hôpital pour les malades et les blessés.

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Ce zèle patriotique et chrétien fut apprécié de Louis XIV qui n'en conserva pas moins conti'e le prélat ses préventions devenues incurables. Vers cette même époque cependant, vu l'âge avancé du roi, une catastrophe imprévue pouvait faire espérer à Fénelon un autre et meilleur avenir. Le grand Dauphin mourut, et son fils, le duc de Bourgogne, l'élève de Beauvilliers et de Fénelon, (( se vit tout à coup rapproché du trône et » du roi dont il était le confident et l'appui. » C'est alors que l'archevêque de Cambrai, dans la joie d'entrevoir la réalisation possible de ses espérances, écrit à SI- Simon ces graves paroles qui résument en peu de mots tous les devoirs de la royauté : « 11 ne faut pas que » tous soient à un seul ; mais un seul doit être à tous » pour faire leur bonheur. »

Le duc de Bourgogne, devenu roi, aurait-il répondu à l'attente de ses généreux amis, et, avec les intentions les meilleures et do hautes vertus, devait-il triompher de cette timidité et de cette indécision, venant du scrupule, qui l'avaient fait échouer comme général à la tête de l'armée ? Dieu le sait qui ne permit pas que se fit l'expérience I Car, peu de temps après, le jeune prince succomba presque subitement aux atteintes d'une maladie dont sa femme, la princesse de Savoie, fut également victime.

La douleur de Fénelon fut profonde et de celles pour lesquelles il n'est point de consolations humaines ; car il aimait le prince non pas seulement comme son élève, j'allais dire son enfant, mais avec toute l'ardeur de son patriotisme intelligent dont témoignent ses divers mémoires au duc de Beauvilliers et ses écrits politiques.

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Puis cou[» sur coup, il se voyait enlever par là mort ses amis les plus cliers, ce qui lui faisait écrire avec désolation : « Je ne vis plus que d'amitié et ce sera l'amitié » qui me fera mourir. »

Parole prophétique, car la mort du duc de Beauvilliers, arrivée sur ces entrefaites, acheva de briser son cœur et, quatre mois après, Fénelon, que rien ne rattachait plus à la terre, allait rejoindre au ciel tous ceux qu'il avait aimés, (i Sa mort comme sa vie fut celle d'un » grand et vertueux évèque, dit Villemain qui ajoute : » Quoique Fénelon ait beaucoup écrit , il ne paraît » jamais chercher la gloire d'auteur; tous ses ouvrages » furent inspirés par les devoirs de son état, par ses » malheurs et ceux de sa patrie. La plupart échappèrent )) à son insu de ses mains et ne furent connus qu'après » sa mort.... On peut remarquer, d'après ses lettres au » duc de Bourgogne et la sévérité de ses jugements sur » quelques généraux, que Fénelon avait beaucoup d(; » douceur dans le caractère et beaucoup de domination )) dans l'esprit. Ses idées étaient absolues et décisives, » habitude qui semble tenir à la promptitude et à la )) force de l'esprit. »

Cette tendance a dû contribuer à l'éloignement de Louis XIV pour Fénelon et n'était pas faite pour rapprocher de lui Bossuet, génie dominateur et inflexible, avec des formes moins conciliantes.

Un contemporain de Fénelon, un maître dans l'art de peindre avec la plume, nous a laissé de l'illustre prélat un portrait remarquable par la vigueur comme par la délicatesse de la touche, et d'autant plus intéressant pour nous que le peintre, on le sait, assez peu des

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amis (le Foucloii, ne cherchait point ù Ihitter son modèle : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez, des yeux d'où le feu et l'esprit sortaient comme un torrent et une physionomie telle que je n'en ai jamais vu qui lui ressemblât, et qui ne pouvait s'oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois ; elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point ; elle avait de la gravité et de l'agrément, <lu sérieux de la gaîté, elle sentait également le docteur, l'évèque et le grand seigneur. Tout ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la douceur et surtout la noblesse : il fallait faire effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait ; ses manières y répondaient dans la même proportion avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût, qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et ilu grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversalions. » {Saint-Simoi}).

(( Flamcl l'aiiic, écrivain, <iui faisait tant d'aumônes et hospitalités, et fit plusieurs maisons où gens de métiers demeuraient en bas, et du loyer qu'ils payaient étaient soutenus pauvres laboureurs en haut. »

Voilà ce qu'un auteur à peu près contemporain, Guillebort de Metz, qui écrivait vers 1430, nous dit de ce personnage singulier, h complexe, comme s'exprime M. Vallet de Viriville, et qui par un côté appartient à la biographie et par l'autre touche au roman et à la légende, n

On n'est fixé ni sur le lieu ni sur la date de sa nais sance, qui, selon toute probabilité et par induction, d'après des faits authentiques, ne saurait remonter audelà de 1330. Ce qui n'est pas douteux, c'est que Flamel exerça de bonne heure la profession d 'écrivain-libraire, laquelle, avant la découverte de l'imprimerie, regardée comme une profession libérale, ne donnait pas moins de considération que de profit. La calligraphie, à cette époque, était à son apogée; le roi (Charles V) et ses frère s, Jean, duc de Berry, et Philippe, duc de Bourgogne, ainsi que leur neveu, Louis, duc d'Orléans, faisaient exécuter à l'envi ces magnifiques manuscrits qui sont encore de nos jours l'ornement de nos plus riches Inblio-

thèques. Les docteurs si nombreux de l'Université;, d'autre part, multipliaient avec non moins de zèle les livres originaux.

Flamel qui, parait-ilj exerçait sa profession plutôt eu commerçant, en industriel, qu'en artiste, visant surtout à l'utile, se trouvait déjà dans une position fort satisfaisante, lorsqu'il épousa, par intérêt, sans doute, autant que par amour, une bourgeoise de Paris, la dame Pernelle, deux fois veuve, et qui, possédant quelque bien, accrut l'actif de la communauté, tant par son apport que par ses talents de ménagère, sobre, laborieuse, active, économe, le modèle du genre en un mot.

Les époux lialîitaient d'abord deux modestes échoppes d'écrivain adossées à l'église Saint-Jacques-la-Bouclierie. Ces échoppes, rebâties et agrandies, devinrent des maisons, et vis-à-vis, sur un terrain vague acheté par l'écrivain -juré, s'éleva une autre maison plus grande, un véritable hostel tout enrichi au dehors d'histoires (sculptures) et devises peintes ou gravées. Dans cet hostel, en sa qualité de calligraphe agrégé et émérite, M'' Flamel instruisait dans son art des écoliers externes; d'autres y demeuraient en bourse, c'est-à-dire comme pensionnaires. L'argent ainsi lui venait de tous les côtés à la fois, car les manuscrits, copiés par ses élèves les plus habiles, tout probablement se vendaient à sou profit, au moins pour une partie. Riches déplus en plus, les deux époux s'honorèrent d'ailleurs par le bon emploi de leur fortune, en faisant construire une arcade au char, nier ou cimetière des Innocents, ainsi que le petit portail de l'église en face de leur maison.

Quelques années après, Flamel devenu veuf, et qui

avait hérité (le sa femme, les époux s'étantfait donation mutuelle, était réputé le bourgeois le plus riche de Paris, et cette fortune considérable il ne cessait de l'accroitre par son industrie. Il continuait aussi ses libéralités dont le sentiment religieux parait avoir été le premier, le principal, sinon le seul mobile. Il fit élever une seconde arcade au charnier des Innocents, aida à la construction de nombreuses églises, monastères, maisons de charité, etc., et fit don en outre de dix-neuf calices aux églises ou chapelles. Sans doute un peu de vanité se mêlait à tout cela puisque sur tous ces calices on voyait son chiffre, en même temps que, sur la plupart des monuments, il avait soin de se faire représenter en image ou statue, ainsi que feue Pernelle, son épouse. Maison ne peut douter cependant, qu'à part quelque ostentation peutêtre, la piété, comme nous l'avons dit, ne fût sou grand mobile ; cette conviction résulte en particulier pour nous de la lecture de son remarquable testament, commençant ainsi:

« Par devant, etc.. a comparu, Nicolas Flamel, sain » de corps et pensée, bien parlant et de bon et vrai en- » tendement, et comme il disait et comme de prime face » apparait, attendant et sagement considérant qu'il n'est » chose plus certaine que la mort, ni chose moins cer- » taine que l'heure d'icelle, et pour ce que, en la fin de )) ses jours, il ne fit et ne soit trouvé importunité sur ce, 1) non voulant de ce siècle trépasser en l'autre intestat, » pensant aux choses celestiaux et pendant que sens et » raison gouvernent sa pensée ; désirant pourvoir au 1) salut et remède de son âme, fit, ordonna et avisa son )) testament ou ordonnance de dernière volonté, au nom

» (le ia glorieuse trioité du Père, du Fils, et du Saiiit- ') Esprit, etc. »

Suivent les dispositions testamentaires qui sont toutes relatives à des legs pieux et fondations, et ne contiennent pas moins de seize pages petit texte dans le livre de Piganiol de la Force *, où le testament est cité textuellement et tout au long. Nous savons par là le chiffre de la fortune de N. Flamcl, chiffre que la rumeur populaire avait singulièrement exagéré. En effet, « tous les legs désignés pour une fois payes, dit l'abbé Vilain, se réduisent à 1 ,440 livres parisisou 1 ,800 livres tournois, somme qui dans ce temps-ci serait représentée par celle de 12,234 livres 15 sols, et somme qui ne fut payée qu'en sept ans. Quant aux fondations perpétuelles, il resta pour leur acquit à peine 300 livres parisis de rente. »

11 y a loin de là, sans doute, à l'énorme richesse que la crédulité populaire attribuait à Nicolas Flamel et dont la source, au dire de tous ou de la plupart, ne pouvait être qu'étrange et mystérieuse. Cette réputation, non seulement survécut à Flamel, mais elle ne fit que s'accroître et pendant longtemps, plus de deux siècles après, même les éruditsetles autres discutaient sur l'origine de cette fortune, attribuée par les uns à la découverte d'uu trésor caché, par d'autres à celle de la pierre philosopliale ou transmutation des métaux d'or pur. Cette opinion même prévalut, appuyée qu'elle était de passages significatifs tirés d'un petit livre sur la science hermétique qu'on disait, mais à tort, écrit par Flamel. Nous voyons qu'en 1742, un écrivain, homme de sens

' Histoire de Paris.

et de mérite, Piganiol de la Force, iucliue à ce sentiment insinué sinon formulé dans son second volume, quoique plus tard ébranlé, ainsi qu'il l'avoue, par la publication du savant ouvrage de l'abbé Vilain : Histoire critique de Nicolas Flamel, etc., il paraisse hésitant et même tout près de se rétracter : a Ce judicieux auteur (l'abbé Vilain), écrit Piganiol, a fait voir par un inventaire trèsexact de tout ce que Flamel a eu de biens, que ce prétendu philosophe ne jouissait pas d'une fortune aussi immense, que le veulent les alchimistes, et que les dépenses qu'on lui attribue n'étaient pas aussi considérables pour être au-dessus des facultés d'un écrivain (calligraphe) qui était fort occupé dans sa profession et qui, par conséquent, gagnait beaucoup. »

C'est l'opinion, aujourd'hui généralement adoptée et que formulait récemment M. Vallet de Viriviilc : « L'idée qu'on se fait, d'après ces renseignements authentiques, au sujet de Nicolas Flamel, n'est déjà plus celle d'un bourgeois vulgaire. On y voit : un homme sagace, habile au gain, amoureux de sa renommée, imitant la dévote et vaniteuse ostentation des princes de son temps, mais mêlant à ces travers le zèle du bien, du Juste et de l'utile. »

Flamel mourut en 1418 ; il fut enterré dans l'intérieur de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, à laquelle (n'ayant point d'enfants), il avait légué la meilleure part de sa fortune.

En outre des constructions, dont nous avons parlé, Flamel, ayant acquis du prieuré de Saint-Martin-des- Ghamps, dans le faubourg, un grand terrain, « fit construire en ce lieu, dit M. de Viriville, divers édifices d'un

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caractère mixte ; c'étaient à la fois des institutions utiles, des maisons de rapport et des établissements de charité. » Le produit des locations du rez-de-chaussée, notamment, servait à l'entretien de pauvres laboureurs auxquels l'âge ne permettait plus le travail et qui se trouvaient logés à l'étage supérieur. En récompense de cette charité, ou ne leur demandait que de réciter tous les jours un Pater et un Ave Maria à l'intention des pécheurs trépassés. Aussi, sur la façade de la principale maison, dite du Grand Pignon, qui subsiste encore rue Montmorency, r51, on lisait en gros caractère cette inscription véritablement toucliante :

« Nous, hommes et femmes, laboureurs demeurans » ou porche (sur le devant) de ceste maison, qui fut » faicte en l'an de grâce mil quatre cens et sept (I 407), )) sommes tenus, chascun en droit soy, dire tous les jours » une patenostre et j. Ave Maria en priant Dieu (juc de » sa grâce face pardon aus povres pécheurs trespassez. » Amen. »

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