‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 46 sur 54 · LA FONTAINE (JEAN DE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE (JEAN DE

Papillon ilu Parnasse et semblable aux abeilles, A qui le bon Platon compare nos merveilles, Je suis chose légère et vole à tout sujet : Je vais de fleur en fleur et d'objet eu objet; A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire '

A (lit La Fontaire de lui-même. Et ailleurs :

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien

Qui ne soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique -.

Tel fut en eftet notre poète quoique d'abord des pensées très différentes aient paru le préoccuper. Né à Château-Thierry (Marne), le 8 juillet 1621, à l'âge de dix-neuf ans, il se crut appelé à la vie religieuse, et voulut entrer à l'Oratoire. Mais, après un séjour de dixhuit mois dans la maison, il reconnut qu'il se trompait

' Epitre à Madame de la Sablièri'.

* Psyché.

sur sa vocation et rentra dans le monde. Son père, qni exerçait à Château-Thierry la charge de maître particulier des eaux et forêts, lui céda son emploi en le mariant avec Marie Héricart, fille d'un lieutenant au baillage de la Ferté-Milon, personne qui joignait à la beauté beaucoup d'esprit ^ D'après ce qu'affirment les biographes, La Fontaine, n'eut pour ainsi dire point de part à ces deux engagements : ou les exigea de lui, et il s'y soumit plutôt par indolence que par goût. Aussi n'exerça-t-il sa charge pendant plus de vingt ans qu'avec indifférence.

Et cette indifférence s'accrut avec le goût de plus en plus vif pour la poésie qu'avait éveillé chez La Fontaine, dit-on, l'audition d'une pièce de vers de Malherbe, déclamée avec emphase par un officier en garnison à Château-Thierry. Cette lecture provoqua cliez lui une véritable explosion d'enthousiasme. Non-seulement il lut et relut les vers de Malherbe ; mais il les apprit par cœur et s'efforça dans ses premiers essais de l'imiter. « Par bonheur, d'utiles conseils lui ouvrirent les yeux, et l'un de ses parents nomme Pintrel, dit Montenault, homme de bon sens qui n'était point sans goût, mit entre ses mains Horace, Virgile, Térence, Quintilien, comme les vraies sources du bon goût et de l'art d'écrire.... A ces livres, La Fontaine joignit ensuite la lecture de Rabelais, Marot, Boccace, l'Arioste. » Pour ces derniers il eût pu mieux choisir et l'influence pernicieuse que ces lectures exercèrent sur le poète n'est que trop visible dans certains de ses ouvrages.

^ La Fontaine avait alors 2G ans.

C'est à peu près vers cette époque qu'il faut placer un événement raconté par les contemporains, Louis Racine, d'Olivet, etc et qui prouve, avec la bonhomie originale de La Fontaine, l'influence toute puissante de cet absurde préjugé du faux point d'honneur qui, à cette époque et sous le règne précédent surtout, ht tant de victimes. Dans la circonstance par bonheur, il n'y eut pas de sang répandu, et la querelle huit, par un déjeuner où les amis, le verre en main, fêtèrent la réconciliation.

Le poète était fort lié avec un ancien capitaine de dragons retiré à Château-Thierry, nommé Poignant, homme franc et loyal, et déjà plus jeune. Tout le temps que Poignant n'était pas au cabaret, il le passait chez La Fontaine, et par conséquent, en ra])sence de celui-ci, auprès de sa femme.

(( Comment, lui dit un voisin médisant, souffres- tu que le capitaine s'installe ainsi chez toi chaque jour?

— Et pourquoi n'y viendrait-il pas ? répond La Fontaine, c'est mon meilleur ami.

— Ce n'est pas ce que dit le public ; on prétend qu'il ne va chez toi que pour madame de La Fontaine.

— Sottises ! mais d'ailleurs que puis-je faire à cela ?

— Demander satisfaction l'épée à la main pour le tort qui t'est fait dans l'opinion.

— J'aviserai, dit La Fontaine.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, il frappait chez Poignant qu'il réveille.

— Lève-toi vite, dit-il, et sortons ensemble pour une affaire importante.

— Laquelle ? demande Poignant.

LA FONTAINE. liHli

— Tu lo sauras, répond La Fontaine, quand nous serons deliors.

Poignant, assez surpris, se lève, s'habille et suit La Fontaine qui, après l'avoir conduit dans un lieu écarté, lui dit de l'air le plus tranquille :

— Mon ami, il faut nous battre.

— Comment ! qu'est-ce que cela veut dire ? répond Poignant de plus en plus étonné. Entre nous d'ailleurs la partie n'est pas égale ; je suis, un vieux soldat et toi tu n'as janiais tiré l'épée.

— N'importe, le public veut que je me batte avec toi; ainsi en garde.

Bon gré, mal gré alors, Poignant tire son ép(;e,et dos les premières passes, il fait sauter à dix pas celle de La Fontaine. Alors l'ayant désarmé, il lui demande l'explication de sa conduite et La Fontaine s'empresse de le satisfaire.

— Ce sont propos absurdes ! dit alors Poignant, et mon âge, mon humeur, comme l'estime que j'ai pour ta femme, l'cmitié que j'ai pour toi devaient écarter toute inquiétude, mais puisqu'il est ainsi je proteste que je ne mettrai plus les pieds dans ta maison.

— Au contraire, répond La Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce que le public voulait; maintenant je veux que tu viennes chez moi tous les jours sans quoi nous nous battrons encore. »

La Fontaine, venu à Paris en 1654, fut présenté par un de ses parents, Jannart, oncle de sa femme et favori de Fouquet, au surintendant des hnances alors tout puissant. Fouquet, qui par goût et sans doute aussi par calcul, se plaisait au rôle de Mécène, fit au poète peu

connu encore, une pension dont La Fontaine ce tenait compte par une autre pension en vers qu'il lui payait exactement par quartier. » Lors de la disgrâce de Fouquet (1661), disgrâce méritée, La Fontaine auquel la reconnaissance faisait illusion, éleva généreusement la voix en faveur de son protecteur, et composa l'élégie intitulée aii-s.Njjmphes de Vaux, «alors, dit Walckenaer, toute l'animosité qui existait contre le surintendant se calma. » Jaunart, enveloppé dans la disgrâce de Fouquet, fut exilé à Limoges et La Fontaine le suivit par dévouement pour son ami, disent les biographes ; mais peut-être aussi par d'autres motifs, parce qu'il était peu pressé de retourner près de sa femme pour laquelle il s'était déjà refroidi sans avoir été jamais fort épris d'ailleurs. De Limoges, il lui écrit :

<c Vous ne jouez ni ne travaillez, ni ne vous souciez » du ménage, et hors le temps que vos bonnes amies » vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui » vous divertissent. Considérez, je vous prie, l'utilité » que ce vous serait si, en badinant, je vous avais » accoutumée à l'histoire soit des lieux, soit des per- » sonnes ; vous auriez de quoi vous désennuyer toute » votre vie. »

Mais, outre que ces remontrances sont faites sur un ton assez peu affectueux, La Fontaine, dans cette même correspondance, par une étrange indiscrétion, fait à sa femme des confidences qui ne sont pas de nature à la flatter. Pendant son voyage, « il avait trouvé, dit-il, )) trois femmes dans la diligence : Parmi ces trois fem- » mes, il y avait une Poitevine qui se qualifiait com- » tease ; elle paraissait assez jeune et de taille raisonna-

» ble, témoignait avoir de l'esprit ; déguisait son nom » et venait plaider en séparation contre son mari : » toutes qualités d'un bon augure, et j'y eusse trouvé » matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée ; )) mais je vous défie de me faire trouver un grain de » sel dans une personne à qui elle manque. »

Se peut-il rien de plus déplacé que ce langage ? Mais il semble que La Fontaine n'en eût pas conscience, et ce même homme (c le plus singulier qui peut-être ait existé » d'après Walckenaer, fait preuve, bientôt après, d'une sensibilité des plus touchantes. En passant à Amboise où Fouquet avait été renfermé d'abord, La Fontaine voulut voir la chambre qu'avait habitée lo prisonnier ; « triste plaisir, je vous le confesse, mais » enfin je le demandai. Le soldat, qui nous conduisait, » n'avait pas la clef; au défaut je fus longtemps à con- » sidérer la porte et me lis conter la manière dont le » prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers » la description; mais ce souvenir est trop affligeant.... » Sans la nuit ou n'eut jamais pu m'arracher de cet » endroit. »

A sou retour de Limoges, La Fontaine se rendit à Château-Thierry; il y retrouva la ducliesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin, à laquelle il avait été présenté naguère et qui devint dès lors une de ses plus zélées protectrices. « C'était, dit Walckenaer, une brune piquante, plus jolie que belle, vive et même un peu emportée, aimant les plaisirs et animant la conversation par une gaîté spirituelle et des saillies inattendues ; elle avait un goût décidé pour la poésie et même elle faisait des vers. Le désir de lui plaire et

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