TOME I
d'amuser son imagination libre et liadine lui inspira, dit-on, ses plus jolis contes, mais malheureusement aussi les plus licencieux. »
Qu'une femme et une jeune femme, appartenant à la société la plus élevée, ait pris plaisir à ces tristes produits de la verve libertine du poète et n'ait pas craint d'encourager, d'applaudir ce qu'elle eût dû avoir lionte seulement d'écouter, c'est ce qu'on a peine à comprendre. Lorsque la duchesse de Bouillon revint à Paris, elle emmena avec elle La Fontaine qu'elle fit connaître aux membres de sa famille comme à plusieurs personnages importants. La même année (1665), le poète, âgé de 44 ans, publia son premier recueil de Contas et Nouvelles en vers où, quoi qu'on ait dit, le mérite de la forme, mérite fort exagéré, ne suffit pas à racheter l'indisnité du fond.
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l'outelois, pour être juste, il faut reconnaitre que le caractère exceptionnel de La Fontaine permet de croire qu'il ne se rendait pas bien compte à lui-même de la portée si blâmable de son œuvre. Il s'était lié, vers 166-4 ou 1663, avec Molière déjà célèbre, Racine et Boileau qui ne devaient pas tarder à le devenir, et Chapelle u qui n'eut pas le génie de ses quatre amis, mais leur fut supérieur comme homme de société. » Dans une réunion qui eut lieu chez Boileau et où se trouvait un frère de celui-ci, docteur en Sorbonne, l'ecclésiastique se mit à disserter sur Saint Augustin et en fit un éloge pompeux. La Fontaine qui, plongé dans une de ses rêveries habituelles, semblait écouter sans entendre, se réveille tout à coup comme en sursaut pour dire au théologien :
« Croyez-vous que Saint Augustin eut plus d'esprit que Rabelais ? »
Quelque temps interdit, le docteur le regarda de la tète aux pieds et finit par répondre :
— «Prenez garde, M. de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers ; » ce qui était vrai.
Un autre jour, La Fontaine soupait avec Racine, Despréaux, Molière et Descoteaux, le joueur de flûte. La Fontaine était ce jour là, plus qu'à l'ordinaire, plongé dans ses distractions. Racine et Boileau, pour le tirer de sa léthargie, mais sans pouvoir y réussir, ne lui ménagèrent point les épigrammes au point que
Molière trouva que c'était passer les bornes ; aussi, ditil, en à parte à Descoteaux :
« Nos beaux- esprits ont beau se trémousser, ils n'effacent pas le bonhomme. »
A propos d'à parte, voici une autre curieuse anecdote et parfaitement authentique : « Dans un repas qu'il fit avec Molière et Despréaux, dit Montenault, où l'on disputait sur le genre dramatique, il se mit à condamner les à parte.
« Rien, disait-il, n'est plus contraire au bon sens. » Quoi ! le parterre entendra ce qu'un acteur n'entend » pas, quoiqu'il soit à côté de celui qui parle ? n
« Comme il s'échauffait en soutenant son sentiment de façon qu'il n'était i3as possible de l'interrompre et lui faire entendre un mot : « Il faut, disait Despréaux, à )) haute voix tandis qu'il parlait, il faut que La Fon- » taine soit un grand coquin, un grand maraud ! » et répétait continuellement les mêmes paroles sans que La Fontaine cessât de disserter. Enfin l'on éclata de rire ; sur quoi revenant à lui comme d'un rêve interrompu : (( De quoi riez-vous donc ? » demanda-t-il . — Comment ! lui répondit « Despréaux, je m'épuise à vous in- » jurier fort haut, et vous ne m'entendez point quoique )) je sois si près de vous que je vous touche : et vous » êtes surpris qu'un acteur sur le théâtre n'entende » point un à parte qu'un autre acteur dit auprès de » lui ?.. »
Ces distractions parfois si plaisantes de même que la profonde méditation dans laquelle d'autres fois il était absorbé au point de paraitre comme insensible n'empêchaient point qu'il fût causeur des plus charmants, con-
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vive des plus aimables, s'il se trouvait tlaus une société (le personnes à lui bien connues et dojit la présence lui était tout agréable. Ses yeux alors s'animaient, le sourire s'épanouissait sur ses lèvres ; « il disait tout ce qu'il voulait, et le disait si bien qu'il enchantait les oreilles les plus délicates. » Cette réputation de merveilleux causeur, que lui avaient valu quelques-unes de ces soirées intimes, le faisait singulièrement rechercher par les gourmets... d'esprit et l'on était plus heureux et plus fier d'annoncer La Fontaine à ses convives que ce fameux Lambert dont nous parlent à l'envi La Bruyère et Boileau. Mais plus d'une fois l'amphytrion et ses amis y furent attrapés, témoin cette anecdote :
La Fontaine avait été invité à diner chez M. Laugeois d'Imbercourt, fermier-général. Racine le fils dit chez M. Le Verrier. Il arriva à l'heure précise, prit place à la table, mangea du meilleur appétit, mais sans répondre autrement que par des monosyllabes ou par le silence aux interrogations du maitrc de la maison et des conviés. Puis comme, avant la fin du repas, il se levait de table, s'excusant sur la nécessité pour lui de se rendre à l'Académie, on lui fit remarquer qu'il était de bonne heure encore et qu'il avait peu de chemin à faire,
« Je prendrai le plus long ! » répondit tranquillement La Fontaine et le voilà parti. Une autre fois, « trois de complot, dit Vigneul de Marville ' par le moyeu d'unquatrième qui avait quelque habitude auprès de cet homme rare, nous l'attirâmes dans un petit coin de la ville, à une maison consacn'îe aux Muses, où nous lui
' Mélanges.