‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 49 sur 54 · ITI · texte numérisé non relu

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Mais d'ailleurs il resta toujours, pour lui-même et un peu pour les siens \ aussi étranger à la vie pratique, ayant l'imprévoyance de l'enfant ou de l'homme primitif, et trouvant tout simple, pour faire face aux embarras du moment, de vendre pièce à pièce son patrimoine. Aussi la mort de M"^ de la Sablière (1693) fut-elle pour lui un très-grand malheur. «En perdant cette illustre amie, La Fontaine perdit aussi les douceurs de la vie (jui lui étaient les plus chères. Son repos et sa tranquillité en furent troublés. 11 se vit isolé, et contraint de pourvoir à ses besoins devenus plus sensibles par l'âge et que l'attention et la générosité de sa bienfaitrice lui avaient laissé ignorer pendant une bonne partie de la vie. La nécessité, s'il faut le dire, pensa pour lors l'exiler de sa patrie. » En effet, peut-être il eût cédé aux sollicitations d'amis dévoués, la duchesse de IMazariu, jy|me Harvey, veuve de l'ambassadeur, le duc de Devons hère, milord Montaigu, milord Godolphin, qui lui offraient, eu Angleterre, par l'entremise de Saint-Evremont, une généreuse hospitalité lorsqu'il tomba gravement malade; lui, qui si longtemps avait joui d'une santé excellente, il fut forcé de s'aliter ce qui dut lui rendre plus pénible la solitude. Mais cette grande épreuve était pour le poète une grâce singulière de la

' Son fils fut élevé par le président Hénault et La Fontaine parait s'en être assez peu occupé.

Providence. Quoique nullemeut impie au fond, tout absorbé par la passion littéraire et cédant aussi à d'autres moins louables entraînements, il avait vécu, chose rare pour l'époque, trop étranger à la pratique religieuse, au point même d'avoir presque oublié les premiers enseignements du christianisme, témoin cette parole adressée par lui au P. Pouget venu avec un ami pour lui rendre visite. (( Après les politesses d'usage, dit un biographe, l'ecclésiastique fit tomber insensiblement la conversation sur la religion et sur les preuves qu'on en tire tant de la raison que des Livres Saints. Sans se douter du but de ces discours :

« Je me suis mis, lui dit La Fontaine avec sa naïveté » ordinaire, depuis quelque temps à lire le Nouveaun Testament ; je vous assure que c'est un fort bon livre, » oui, vraiment, c'est un bon livre. Mais il y a un arti- » cle sur lequel je ne me suis pas rendu ; c'est l'éternité » des peines ; je ne comprends pas comment cette éter- » nité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. »

«Le P. Pouget satisfit à cette objection parles meilleures raisons qu'il put trouver dans ce moment ; et La Fontaine, après plusieurs répliques fut si content de, l'entendre qu'il le pria de revenir. Le P. Pouget ne demandait pas mieux» car il n'était venu que pour cela. Après une suite d'entretiens prolongés avec le jeune et savant ecclésiastique, La Fontaine, pleinement éclairé, voulut faire une confession générale en se résignant aux sacrifices que lui imposait son directeur et de la nécessité desquels il n'avait pas été facile d'abord de le convaincre : un désaveu public de ses contes, puis la promesse de ne pas donner aux comédiens une pièce com-

posée depuis peu et qui avait été fort goûtée par tous les amis du poète.

La répugnance qu'éprouvait La Fontaine à céder sur ces deux points lui suggéra plus d'une objection à laquelle le théologien répondit avec sa charité ortlinaire, ce qui n'empêcha point, par la contrariété du poète, que la discussion fût parfois assez vive. On sait à ce sujet la réflexion originale de la garde-malade :

(t Eh ! ne le tourmentez pas tant, dit-elle un jour avec impatience au P, Pouget, il est plus bête que méchant. » Et une autre fois, avec un air de compassion : a Dieu n'aura jamais, dit-elle, le courage de le damner. »

Enfin, après plusieurs semaines de conférences assidues, La Fontaine reçut le Saint "Viatique « avec des sentiments dignes de la candeur de son âme et des vertus du meilleur chrétien. » Plusieurs de ses confrères de l'Académie, sur sa demande expresse, assistaient à la cérémonie, et en leur présence il témoigna hautement d'un profond repentir de ses égarements passés comme de la publication de ses Contes, promettant, s'il recouvrait la santé, de ne plus employer ses talents qu'à la composition d 'œuvres morales et pieuses, et il tint exactement parole.

Une faut pas oublier un noble trait du jeune duc de Bourgogne à peine âgé de onze ans. « De son pur mouvement, dit Montenault, et sans y être porté par aucun conseil, il envoya un gentilhomme à La Fontaine pour s'informer de l'état de sa santé et pour lui présenter de sa part une bourse de cinquante louis d'or. Il lui fit dire eu môme temps tju'il aurait souhaité d'en avoir davantage ; mais que c'était tout ce qui lui restait du mois

courant et de ce que le roi lui avait fait donner pour ses menus plaisirs. »

Tous ces événements firent abandonner complètement la pensée du départ pour l'Angleterre ; et l'on peut douter que La Fontaine ait jamais songé sérieusement à cet exil, alors qu'il savait avoir eu France des amis sur lesquels il pouvait compter. Dès qu'il put sortir, il se dirigea vers la demeure de M. d'Hervard, conseiller au parlement, et qui lui était tout dévoué. Chemin faisant, il rencontra le conseiller qui, avec la plus touchante bonté, lui dit :

(( Je venais vous chercher, ma femme et moi nous vous offrons l'hospitalité de l'amitié et nous vous prions de venir demeurer avec nous.

— J'y allais ! répondit La Fontaine avec cette simplicité de la pleine confiance qui ne fait pas moins d'honneur au poète qu'à ses amis. La postérité doit une reconnaissance non moins vive à ceux-ci qu'à. M""*^ de la Sablière puisque, grâce à eux, languissant, presque infirme, pendant les deux années qu'il vécut encore, La Fontaine se vit entouré de toutes les sollicitudes d'une affection presque filiale. M™*" d'Hervard, jeune femme encore, fut pour le septuagénaire une garde-malade des plus dévouées. Ce fut dans les bras de ces deux excellents amis que La Fontaine mourut à l'âge de soixantetreize ans (13 mars 1695). Alors seulement on s'aperçut que sous sa chemise le poète pénitent portait un cilice, ce qui fit dire à Racine le fils.

Vrai dans tous ses écrits, A'rai dans tous ses discours, Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours,

Du maître qu'il approche il prévient la justice, Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.

Mais mieux encore que Racine, La Fontaine témoigne des sentiments qui l'animaient par cette lettre qu'il écrivit, un mois à peine avant sa mort, à son ami de Maucroy * :

(( Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est » bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que » tu me crois plus malade d'esprit que de corps. Il » me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage ; mais » ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure que le » meilleur de tes amis n'a plus à compter sur quinze » jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors » point si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin » que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me » prit, au milieu de la rue... une si grande faiblesse que » je crus véritablement mourir. 0 mon cher, mourir » nest rien ; mais songes-tu que je vais comparaître de- » vant Dieul Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu re- » çoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut- » être ouvertes pour moi. »

Pareille lettre n'a pas besoin de commentaire ; et certes nous préférons de beaucoup ce grave et admirable langage à celui que tenait, bien des années auparavant, il est vrai, et sans doute en se jouant, le poète :

Jean s'en alla comme il était venu.

Mangeant son fonds avec son revenu, Et crut les biens chose peu nécessaire.

' Maucroy était chanoine de Reims et lié avec La Fontaine depuis l'année 1645.

Quant à son temps bien sut le dispenser ; Deux parts en lit^ dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

Voici le portrait que D'Olivet, qui avait vécu avec plusieurs des amis du poète, nous a laissé de La Fontaine et qu'on peut croire plus fidèle que celui de La Bruyère, enclin à exagérer :

« A sa physionomie on n'eut point deviné ses talents. Rarement il commençait la conversation, et même pour l'ordinaire, il y était si distrait qu'il ne savait ce que disaient les autres. Il rêvait à tout autre chose sans qu'il pût dire à quoi il rêvait. Si pourtant il se trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauftait véritablement, ses yeux s'allumaient, c'était La Fontaine en personne et non pas un fantôme revêtu de sa figure.

(( On ne tirait rien de lui dans un tête à tête, à moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux et d'intéressant pour celui qui parlait. Si des personnes dans l'affliction s'avisaient de le consulter, non seulement il écoutait avec grande attention, mais, je le sais de gens qui l'ont éprouvé, il s'attendrissait ; il cherchait des expédients, il en trouvait ; et cet idiot {sic), qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde ; autant était- il sincère dans le discours, autant était-il facile à croire ce qu'on lui disait.

(( Une chose qu'on ne croirait pas de lui et qui est pourtant très-vraie, c'est que, dans ses conversations, il ne laissait rien échapper de libre ni d'équivoque. Quan-

tité de gens l'agaçaient dans l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimes ; mais il était sourd et muet sur ces matières ; toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avaient de la raison, et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquaient K »

Une anecdote encore avant de terminer, anecdote qui nous est racontée par l'auteur de la Vie de La Fontaine, mise en tète de l'édition des Fables de l'année 1813. « On aime à voir, comme le dit Walckenaer, aux temps les plus affreux de la Révolution, le nom seul de La Fontaine sauver d'une mort inévitable ses derniers descendants. ))

Après avoir perdu toute sa fortune par suite des événements politiques, madame de Marson, arrière-petite fille de La Fontaine, vivait obscurément à Versailles avec son fils et sa fille, et s'occupait de leur éducation, quand on surprit une lettre à elle écrite par un de ses parents émigré. « Mandée au comité révolutionnaire, dit M. Creuzé de Lessert, madame de Marson y comparut accompagnée de ses deux enfants. Il était incontestable qu'elle avait été en correspondance avec un parent proscrit : on lui prononçait son arrestation qui, d'après ce fait alors si criminel, la perdait infailliblement, lorsqu'un des nombreux témoins de cette scène, un homme du peuple qui venait souvent dans sa maison s'écria :

«0 ciel! faire périr une petite fille de La Fontaine, » une dame qui élève si bien ses enfants î »

(( Cette exclamation fit le plus grand eûet sur l'assem-

• P'OIivet : — Histoire de l'Acade'mie française.

blée et même sur le comité. Le président, se tournant vers le petit de Marson, alors âgé de dix ans, lui dit :

« Que t'apprend-on ? »

(t A cet interrogatoire qui ressemblait fort à celui fait par Athalie, la mère tremblante craignait que son fils n'eût un peu la francbise de Joas ; mais heureusement l'enfant répondit :

« On m'enseigne à être bon. »

(( A ce mot si touchant, ces hommes de fer sentirent leurs entrailles s'amollir. Ou fît encore quelques questions à l'enfant qui y répondit aussi bien : la mère fut renvoyée chez elle et l'affaire assoupie. »

Le biographe, qui nous a transmis ce trait touchant, apprécie très -judicieusement l'omission inconcevable que Boileau a faite du Fabuliste dans Y Art poétique : ((Il ne manque pas à La Fontaine de n'avoir pas été apprécié par Boileau ; mais il manque à Boileau de n'avoir pas apprécié La Fontaine. »

La Fontaine pour nous est surtout dans ses Fables ; c'est là qu'il se montre génie original, inimitable, en tant qu'écrivain, si parfois, comme moraliste, il laisse à désirer. Aussi nous comprenons que des esprits judicieux aient paru douter que ses Fables, du moins un certain nombre d'entre elles, puissent être mises sans inconvénient aux mains de la jeunesse. Peut-être même ses chefs-d'œuvre irréprochables de tout point et qui sont pour nous des joyaux sans prix, des diamants de la plus belle eau : Le Savetier et le Financier, le Lion et le Moucheron, le Meunier, son Fils et l'Ane, la Laitière et le Pot au lait, les Animaux malades de la Peste, et vingt autres gagneraient à n'être point déflorés en quelque sorte à

l'avance parce qu'où les fait apprendre par cœur à l'écolier avant l'âge où, son goût étaut formé, il pourrait apprécier le bon sens exquis pour le fond et cet art merveilleux de la forme qui se dérobe sous une si adorable simplicité.

FROÏSSARD OU FROISSART

Quoique Froissard nous ait souvent parlé de lui dans ses Chroniques comme dans ses Poésies, somme toute il nous en apprend peu de chose, et ce qu'il nous en apprend mieux eût valu le plus souvent nous le laisser ignorer; car ces détails ont trait à ses goûts qui ne prouvent guère beaucoup de sérieux dans l'esprit et cette gravité de mœurs qu'exigeait son caractère, puisque Froissart était prêtre. Mais tout probablement ces confidences concernent l'époque où, libre encore de luimême, il n'était point entré dans les ordres :

En mon jouvenl (jeunesse), tout tel cstoie

Que trop volontiers m'esbatoie.

Et tel que fui encor le sui....

Très que n'avoie que douze ans

Estoie fortement goulousans (désireux)

De vésir (voir) danses et carolles,

D'oïr ménestrels et paroUes,

Qui s'appartiennent à déduit,

Et de ma nature introduit

D'aimer par amour tous ceauls (ceux)

Qui aiment et cliiens et oiseauls ;

Et si destoupe mes oreilles.

Quand j'oï vin verser de bouteilles, Car au boire prens grand plaisir.

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