‹ Les rues de Paris; biographies, portraits, récits et légendesChapitre 50 sur 54 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Aussi fais en beaux draps vestir.

En viande fresche et nouvelle.

Violettes en leurs saisons Et roses blanches et vermeilles Voi volontiers, car c'est raison, »

(( Cette confession est explicite » , dit avec raison un biographe qui la donne un peu plus au long et ne s'est pas fait scrupule, comme nous, de reproduire tel ou tel passage qui trahit chez le poète des goûts plus mondains encore. « On voit que la chasse, la musique, lesjoyeuses assemblées, les danses, la parure, la bonne chère, le vin et les dames tinrent de bonne heure une grande place dans la vie de Froissart. Mais il trouva aussi du temps pour l'étude. »

A bien dire cette vie se passa surtout à voyager, non pour le seul plaisir de voir du pays, mais, comme il nous l'apprend, dans un but plus sérieux :

(( Je cherchai la plus grande partie de la chrétienté, » et partout où je venais, je faisais enquête aux anciens )) chevaliers et écuyers qui avaient été en faits d'armes )) et qui proprement en savaient parler, et aussi à aucuns » hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes » matières. Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble his- » toire et matière, et le gentil comte de Blois dessus )) nommé y a rendu grande peine ; et tant comme je » vivrai, par la grâce de Dieu, je la continuerai; car » comme plus j'y suis et plus y laboure, et plus me )) plaît ; car ainsi comme le gentil chevalier et écuyer » qui aime les armes, et en persévérant et en continuant » il s'y nourrit parfait, ainsi en labourant et ouvrant sur » cette matière je m'habilite et délecte. »

Et cette vie nomade, cette éternelle chevauchée à laquelle une curiosité toujours en éveil donnait tant d'attrait, commença pour lui de bonne heure.

((Et pour vous informer de la vérité, je commen(^ai » jeune dès l'âge de vingt ans ; et si suis venu au monde » avec les faits et aventures ; et si y ai toujours pris » grand plaisance plus que de tout autre chose. »

Froissart (Jean) était né à Valenciennes, en 1337; autant qu'on peut conjecturer par quelques-uns de ses vers, son père, appelé Thomas, était peintre d'armoiries. Tout jeune, il fut destiné à l'état ecclésiastique qui ne semblait guère pourtant dans le sens de sa vocation; car son humeur vagabonde était celle d'un ancien trouvère. Il n'avait pas vingt ans lorsque (( à la prière de son cher et seigneur et maître messire Robert de Namur, chevalier seigneur de Beaufort » , il entreprit d'écrire l'histoire de son temps, mais envisagée surtout au point de vue anecdotique et guerrier. La première partie de ses récits ou chroniques, ayant un caractère tout rétrospectif (de 1326 à 1340), (( était fondée et ordonnée sur celles qu'avait jadis faites et rassemblées vénérable homme et discret seigneur monseigneur Jehan le Bel » chanoine de Saint Lambert de Liège dont le livre manuscrit, retrouvé, il y a quelques années seulement, par M. Polain, archiviste de la province de Liège, a été publié en 1850.

La première partie de son travail terminée, Froissart partit pour l'Angleterre afin de faire hommage du dit volume à la reine Philippa de Hainaut, femme du roi Edouard III (( laquelle liement et doucement le recrut de lui et lui en fit grand profit... et Dieu m'a donné, dit

Froissart, tant de grâce que j'ai été bien de toutes les parties et des hôtels des rois, et par espécial de l'hôtel du roi d'Angleterre et de la noble reine sa femme, Madame Philippa de Hainaut, dame d'Irlande et d'Acquitaine... Ainsi, au titre de la bonne dame et à ses coûtages et aux coùtages de hauts seigneurs en mon temps, je cherchais la plus grande partie de la chrétienté. »

En effet, après un court séjour en Angleterre, il revint sur le continent, puis retourna à Londres^, l'année suivante (1362) où la reine le fit clerc de sa chapelle, ce qui ne l'obligeait pas sans doute à résidence, car nous le voyons, en 1364, visitant l'Ecosse; en 1366, il suit le prince de Galles (Prince Noir) à Bordeaux qu'il quitte pour retourner en Angleterre. Eu 1368, il passe en Italie avec le duc de Glarence, Lionel, et assiste, à Milan, aux fêtes du mariage de ce prince avec la fille de G aléas Visconti. Libre alors, il visite successivement la Savoie, Bologne, Ferrare, Rome et revient par l'Allemagne en Flandre où il pensait s'embarquer pour l'Angleterre quand la nouvelle de la mort de la reine vint modifier ses projets et il se résolut à demeurer en Flandre. Nommé à la cure de Lestines, il n'exerça que peu de temps le ministère ; cette existence sédentaire, toute remplie par des occupations sérieuses, ne convenait aucunement à son humeur vagabonde, et résignant ses fonctions curiales, il se remit à courir le monde. Nous le voyons tour à tour dans le Brabant, la Touraine, le Berry, le Béarn, l'Auvergne, la Hollande, etc, tant qu'enfin, vers 1390, il s'arrête à Chimay. Là, riche de tous les matériaux si divers recueillis par lui dans ses continuelles pérégrinations, il reprit la rédaction de sa Chronique^

FROISSARD OU FROISSAHT. 409

travail qui l'occupa plusieurs années et dont il se délassait par la composition de ses poésies. Il en forma tout un recueil qu'il fit magnifiquement copier, enluminer et relier afin de pouvoir l'ofirir au roi d'Angleterre (1394), Richard, fils du prince de Galles et neveu par conséquent d'Edouard III et de Philippa de Hainaut. Le présent, ofiert par Froissart lui-même venu dans ce but en Angleterre, fut reçu à merveille.

« Et voulut voir le roi le livre que j'avais apporté,... 11 l'ouvrit et regarda dedans, et lui plut, et plaire lui devait, car il était enluminé, écrit et historié, et couvert de vermeil velours à dix clous d'argent dorés d'or, et roses d'or au milieu et à deux grands fermaux (fermoirs) dorés, et richement ouvrés au milieu de rosiers d'or.... et me fit très bonne chère, pour la cause de ce que de ma jeunesse j'avais été clerc et familier au noble roi Edouard sou tayan (oncle) et à Madame Philippa de Hainaut, sa taye (tante ; et fus un quart d'an en son hôtel ; et quand je me départis de lui, ce fut à Windsor. A prendre congé, il me fit par un chevalier donner un gobelet d'argent doré, pesant deux marcs largement, et dedans cent nobles dont je valus mieux depuis tout mon vivant. Et suis moult tenu à, prier pour lui. »

Ou remarquera cette dernière phrase soulignée par nous à dessein ; car elle prouve que, par une contradiction peu rare alors, et qui est, hélas ! de tous les temps, le poète historien trouvait moyen d'accommoder et de concilier une vie parfois assez mondaine avec l'esprit religieux. La théorie était parfaite encore que la pratique laissât souvent à désirer. C'est là le caractère de ses ouvrages qui nous charment dans le vieil idiome

par la vivacité des tableaux, la vérité des portraits, l'entrain de la narration toujours animée qui reflète si bien la physionomie du siècle, mais sans autre préoccupation, ce semble, que de peindre ce que voit l'auteur et comme il le voit, c'est-à-dire en s'arrêtant aux apparences, à la surface brillante, mais sans trop aller au fond des choses. Lui prêtre, il écrit comme pourrait le faire un lettré du monde, un joyeux et vaillant chevalier. Dans sesChroyiiques, il faut chercher l'agrément, le plaisir qui résulte de la description pittoresque des mœurs du temps, de la variété des épisodes, de détails curieux contés avec grâce et naïveté, plutôt que la sévère appréciation des faits et ces graves réflexions qui donnent à l'histoire même des temps mauvais sa moralité. Gomme l'a dit fort bien un écrivain déjà cité :

(( En racontant la vie de Froissart, nous avons fait connaître le caractère de son ouvrage ; ce n'est pas une histoire sérieuse, à la fois impartiale et nationale, telle que l'a écrite le Religieux de Saint-Denis, c'est un tableau brillant et artificiel du quatorzième siècle... Il est indifférent aux soufî'rances du peuple et réserve ses complaisants récits pour les combats et têtes des seigneurs. Il prend également ses héros en Angleterre et eu France, mais toujours parmi les nobles, et il ne leur demande que du courage, de la libéralité, l'amour des lettres, fort disposé d'ailleurs à leur pardonner tous les excès. En un mot, une moralité élevée manque tout à fait à ces charmantes peintures ' »

Pourtant dans son Prologue Froissart avait dit excellemment : « .... Je veux traiter et recorder histoire

' Biographie Universelle, article Froissart.

» et matière de grande louange. Mais ainsi que je la » commence, je requiers au Sauveur de tout le monde, » qui de néant créa toutes choses, qu'il veuille créer et » mettre eu moi sens et entendement si vertueux que ce » livre que j'ai commencé je le puisse continuer et per- » sévérer en toute matière que tous ceux et celles qui le » liront, verront et orront y puissent prendre esbate- » ment et plaisance et je enchoir en leur grâce.... Donc, » pour ainsi atteindre et venir à la matière que j'ai» » entreprise de commencer, premièrement par la grâce » de Dieu et de la benoite Vierge Marie dont tout con- » fort et avancement viennent, je me veux fonder et /) ordonner sur les vraies chroniques jadis faites et ras- » semblées par vénérable homme et discret seigneur » monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint-Lambert » de Liège, qui grand'cure et toute bonne diligence » mit en cette matière. »

C'est bien là le langage de l'historien chrétien et cet admirable programme on peut regretter que l'auteur ne s'en soit pas assez souvenu dans le cours de son travail, car le livre ne perdrait certes pas à nos yeux s'il était toujours, comme le voulait Jacques Amyot, « une lecture qui délecte et profite à la fois. )> Un esprit plus fortement chrétien donnerait tout autrement d'élévation et de vigueur à la pensée, eu même temps qu'une àme plus largement sympathique aux douleurs humaines communiquerait plus souvent à la narration cette grandeur et cette émotion qui rendent si pathétique le récit du dévouement des bourgeois de Calais. Dommage que ce récit soit trop long, car nous aurions eu plaisir à le citer tout entier. Détachons-en quelques pages seulement.

« Si (or) vint messire Gautier de Mauny et les Bourgeois de Calais (Eustache de Saint Pierre, Jean d'Aire, Jacques de Tissant, Pierre de Vissant et les deux autres), et descendit en la place et puis s'en vint devers le roi et lui dit :

» Sire, voici la représentation de la ville de Calais, à votre ordonnance.

(( Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement (cruellement), car moult liéait (baissait) les habitants de Calais pour les grands dommages et contraires que au temps passé sur mer lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux devant le roi, et dirent ainsi en joignant leurs maius :

» Gentil sire et gentil roi, veez-nous (voyez-nous) cy six qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les clefs de la ville et du chastel de Calais et les rendons à votre plaisir et nous mettons en tel point que vous voyez, en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de Calais, qui a souffert moult de grièvetés. Si veuillez avoir de nous pitié et merci par votre très haute noblesse .

» Certes il n'y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme qui se put abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grand'pièce (de longtemps) parler. Et vraiment ce n'était pas merveille ; car c'est grand'pitié de voir homme déchoir, et être en tel état et danger. Le roi les regarda très ireusement (avec colère), car il avait le cœur si dur et si épris de grand courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda qu'on leur coupât tantôt

FfiOISSARD OU FROISSART. 413

les tètes ' . Tous les barons et chevaliers, qui là étaient, en pleurant prièrent si acertes que faire pouvaient au roi qu'il en voulut avoir pitié et mercy ; mais il n'y voulait entendre.

» .... Adonc fit grande humilité la reine d'Angleterre, qui était durement enceinte et pleurait si tendrement de pitié qu'elle ne se pouvait soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur et dit ainsi :

» Ha ! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé : or, vous pric-je humblement et requiers en propre don que, pour le fils de Sainte Marie et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes merci.

)) Le roi attendit un petit à parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux moult tendrement ; si lui amollia (amollit) le cœur, car envis (malgré soi) l'eut courroucée au point où elle était ; si dit :

» Ha ! dame, j'aimerais trop mieux que vous fussiez autre part qu'ici. Vous me priez si acertes (fort) que je ne le vous ose éconduire (refuser) ; et combien que je le fasse envis, tenez, je vous les donne, si en faites à votre plaisir.

» La bonne dame dit : <( Monseigneur, très grand merci. » Lors se leva la reine et fît lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres (cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec elle en sa chambre et les fit

> Quel monstrueux abus de la victoire ! La guerre était plus inhumaine alors qu'aujourd'hui.

revêtir et dîner tout à l'aise, et puis donna à chacun six nobles, et les fit conduire hors de l'ost (armée) à sauveté. »

Tout cela est admirable et, dans les historiens les plus renommés de l'antiquité, je ne sais pas beaucoup d'épisodes qui vaillent celui-ci. Une citation encore, non moins intéressante quoique d'un genre différent :

(( Vérité fut selon la famé (renommée) qui courait, que le roi de Navarre (Gharles-le-Mauvais), du temps qu'il se tenait en Normandie et que le roi de France (Charles V) était duc de Normandie, il le voulut faire empoisonner ; et reçut le roi de France le venin ; et fut si avant mené que tous les cheveux de la tête lui churent, et tous les ongles des pieds et des mains, et devint aussi sec qu'un bâton, et n'y trouvait-on point de remède. Son oncle, l'empereur de Rome, ouït parler de sa maladie ; si (or) lui envoya tantôt et sans délai un maître médecin qu'il avait de lez (près de) lui, le meilleur maître et le plus grand eu science qui fût en ce temps au monde, ni que on sut ni connût, et bien le voyait-on par ses œuvres. Quand ce maître médecin fut venu en France de lez le roi, qui lors était duc de Normandie, et il eut la connaissance de sa maladie, il dit qu'il était empoisonné et en grand péril de mort. Si lit adonc, en ce temps, de celui qui puis fut roi de France, la plus belle cure dont on put ouïr parler ; car il amortit en tout ou en partie le venin qu'il avait pris et reçu ; et lui fit recouvrer cheveux et ongles et santé, et le remit en point et en force d'homme parmi ce que, tout petit à petit, le venin lui issait et coulait par une petite fistule qu'il avait au bras. Et à son département, car on

ne put le retenir en France, il donna une recette dont CD userait tant qu'il vivrait. Et bien dit au roi de France et à ceux qui de lez lui étaient :

(( Si très tôt que cette petite fistule laira (cessera) «le couler et séchera, vous mourrez sans point de remède, mais vous avez quinze jours au plus de loisir pour vous aviser et penser à l'âme. Bien avait le roi de France retenu toutes ces paroles ; et porta cette fistule vingttrois ans, laquelle chose par maintes fois l'avait fort ébahi... Si quand cette fistule commença à sécher et non couler, les doutes (craintes) de la mort lui commencèrent à approcher. Si ordonna, comme sage homme et vaillant qu'il était, toutes ses besognes. » (Froissart : Livre II.)

Froissart mourut à Chimay vers 1410. D'après un vieux manuscrit découvert dans cette ville : (c Son corps est ensepulturé à Chimay, en la chapelle où sont les fonts baptismaux. » Après sa mort, on fit beaucoup de vers à sa louange, nous citerons seulement une de ces pièces en façon d'épitaphes.

HONORARIUM.

Gallorum sublimis honos et fama tuorum^ Hic, Froissarde, jaces, si modo forte jaces. Historiée vivus studuisti reddere vitam, Defuncto vitam reddet at illa tibi.

(( Froissart, qui fut la gloire et l'honneur des Gaules, git ici, supposé qu'il soit mort. Vivant, ô Froissart, tu t'étudiais à rendre la vie à l'histoire, et celle-ci, quand tu n'es plus, fait de même pour toi. »

Froissart n'était pas seulement prosateur excellent

mais aussi poète distingué. D'ailleurs, sa verve s'exerçait trop volontiers, à la façon de Pétrarque, sur les sujets cliers alors comme aujourd'hui aux faiseurs de romans et romances. Voici d'une de ses meilleures pièces un fragment comme échantillon de sa manière :

Ce fut au joli mois de may.

Je n'eus doubtance ni esmai (effroi)

Quand j'entray en un jardinet.

Il estoit assez matinet,

Un peu après l'aube crevant (croissant)

Nulle riens ne m'alloit gresvant (pesant).

Mes (mais) toute chose me plaisoit

Pour le joli temps qu'il faisoit,

Et estoit apparent dou (de) faire.

Je me tenois en un moment

Et pensois au chant des oiseauls,

En regardant les arbriseaus,

Dont il y avait grant foison.

Et estoie sous un buisson

Que nous appelons aube-espine

Qui devant et puis l'aube espine ;

Mes la flour (fleur) est de tel telle) noblesse.

Que la pointure petit blesse ;

Tout envi que là me seoie (seyais) Et que le firmament veoie (voyais) Qui estoit plus clair et plus pur Que ne soit argent ne azur.

En un penser je me ravis

DES GËNETTES

Tout le monde connaît la belle gravure d'Bippocrate refusant les présents du roi Artaxerccs, gravure faite d'après le tableau de Girodet-Trioson. Il est dans la vie de notre illustre contemporain Des Genettes, plusieurs traits dignes assurément d'une bien autre admiration et qui, plus encore que le magnanime refus du médecin grec, méritaient d'être popularisés par la peinture et la gravure. Mais en était-il liesoin alors que les plus glorieux sont encore dans la mémoire de tous? Qui ne sait par exemple l'héroïque, l'infatigable dévouement de Des Genettes comme médecin en chef de l'armée pendant l'expédition d'Egypte.

(( A peine arrivé en Egypte, disent les biographes ', il ne tarda pas à se trouver aux prises avec la peste ; cette maladie terrible et mystérieuse, qui semble se propager surtout par l'effroi qu'elle inspire, fut combattue avec un merveilleux succès par le docteur Des Genettes au moyen des plus sages prescriptions hygiéniques, au besoin par une thérapeutique hardie et savante, et toujours en agissant avec force sur le moral des malades et sur l'imagination de tous. A la fin du siège de Saint-

' Biographie des Contemporains, Nouvelle Biographie, Biographie de Feller, etc.

Jean d'Acre, lorsque le fléau exerçait de tels ravages dans l'armée de Syrie qu'on voyait défaillir les plus intrépides courages, comprenant qu'un grand exemple était nécessaire pour rendre un peu de calme et de confiance aux soldats que démoralisait la terreur, pour les faire douter au moins du caractère contagieux de la maladie, au milieu de l'hôpital, M. Des Genettes trempa une lancette dans le pus d'un bubon et se fit deux piqûres dans l'aine et près de l'aisselle, expérience incomplète a-t-il dit plus tard, et qui fait seulement voir que les conditions nécessaires pour que la contagion ait lieu ne sont pas déterminées. »

Un autre jour, à la suite d'une conversation qu'il avait eue avec Bertliollet soutenant que les miasmes pestilentiels se transmettent surtout par la salive, il se rend avec son ami dans la salle des malades. Un de ces derniers, moribonds déjà, voyant approcher de son lit le médecin, se soulève par un suprême effort et lui tend son verre dans lequel restait une partie de la potion ordonnée et demande au docteur de la partager avec lui.

(( Donnez ! » dit Des Genettes tpii prend le verre des mains du pestiféré et le vide sans sourciller : a Action, dit le docteur Pariset, qui donna une lueur d'espoir au mourant, mais qui fit pâlir et reculer d'horreur tous les assistants : seconde inoculation, plus redoutable que la première, de laquelle Des Genettes semblait lui-même tenir peu de compte '. »

Mais revenons à l'ordre chronologique et à la biographie. Des Genettes (Réné-Nicolas Dufriche, baron) naquit à Alençon en 1762. Sa famille (les Dufriche et les

1 Pariset — Eloge de Des Geneltes.

Valazé) était originaire d'Essée, joli bourg situé entre Seez et Aleuçon. 11 commença ses études classiques au collège de cette dernière ville et les acheva à Paris dans la maison de Sainte-Barbe. Peu de temps après sa sortie, il lui échut un héritage, et cette fortune inespérée lui permit d'employer quelques années en voyages. Après un séjour en Angleterre, il se rendit en Italie où il se lia avec les professeurs les plus distingués dos universités, et notamment le docteur Paul Mascagni. Les voyages ne l'avaient pas détourné des études médicales vers lesquelles l'entraînait sa vocation puisque, à son retour en France, il se rendit immédiatement à Montpellier où il fut reçu docteur après un brillant examen. Faut-il croire à l'exactitude du portrait que nous fait de Des Genettes à cette époque un biographe qui, contrairement à tous les autres, parait assez peu sympathique à l'illustre médecin? «Des Genettes avait alors vingtsept ans. Bien fait de sa personne, d'un esprit mordant et ironique et d'une physionomie saisissante, libéral par tempérament quoique assez lier de sa gentilhommerie, fort disert, démonstratif et enjoué ; peu scrupuleux en fait d'épigrammes et de médisances, faisant le portrait sans atténuer les défauts et joignant le talent du mime à celui du causeur ; habile à improviser l'anecdote sans jamais taire ni les dates ni les noms propres, ce qui allait fréquemment jusqu'à la personnalité. Des Genettes fréquentait non-seulement' les cercles du monde, mais les personnages haut placés dont sa façon de parler trèsaccentuée et son verbe élevé aiguillonnaient singulièrement la curiosité et l'attention *. »

' Is. Bourdon. — Biographie imiversellp.

J'ai peur qu'il n'y ait daus ce portrait plus de fantaisie et de parti pris que de vérité ; dans tous les cas, Des Genettes, corrigé par l'expérience et la réflexion, pensait et surtout agissait bien difî'éremment plus tard lui qui disait dans son Eloge de Halle : <( M. Halle avait des volontés bien prononcées dès que cela devenait nécessaire. Ce n'était point de l'obstination mais du vrai caractère. Quand il entendait médire, il souriait finement et souvent avec dédain ; plus souvent il détournait la tète pour se bouclier les oreilles. Quand il entendait calomnier des gens de bien, déprécier des services éminents, attaquer les institutions utiles et recommandables, c'était bien autre chose. En effet, lorsqu'il éprouvait des mouvements d'indignation, sa voix s'animait tout à coup, les expressions les plus heureuses accouraient en foule pour seconder sa pressante dialectique, et il s'élevait à une éloquence d'autant plus persuasive qu'elle jaillissait de son cœur. »

Voilà certes un noble langage, et qui répond victorieusement à ce qu'on a lu j^lus haut. Au mois de mars de l'année 1793, Des Genettes, par l'entremise de Thouret^ directeur de l'Ecole de santé et dont plus tard il épousa la fille, obtint un brevet de médecin militaire, et tout aussitôt il quitta Paris pour se rendre à son poste en Italie. « Il y passa trois années, servit sous plusieurs généraux, et comme il montra du zèle et surtout de l'humanité, un esprit capable et prompt, un caractère résolu, il obtint bientôt l'estime de ses chefs, la confiance du soldat,le respect même des étrangers, et ce fut de l'assentiment de tous qu'il franchit les grades intermédiaires : dès 1794, c'est-à-dire après une année

de service, il était déjà médecin eu chef de l'armée. »

Ainsi s'exprime le biographe cité plus haut qui, quoique peu disposé, ce semble, à la sympathie, parle comme ses confrères (avec moins de chaleur sans doute) et ne peut se refuser à rendre témoignage à la vérité. Des Genettes se rencontra à Nice avec Bonaparte, plus jeune que lui de quelques années, et qui fut prompt à l'apprécier; car lorsqu'ils se séparèrent, le jeune général lui dit :

(( Etudiez tous les détails d'une armée; j'en profiterai plus tard, vous aussi. »

En effet, l'expédition d'Eg3^pte résolue, Bonaparte nomma Des Genettes médecin en chef de l'armée, et comme on l'a vu déjà, il n'eut point à le regretter. (( Dès son entrée dans la contrée nouvelle, dit le docteur Pariset, qui lui-même visita l'Egypte, après avoir réparti ses collaborateurs sur les différents points que devaient occuper nos armes, son premier soin fut de les inviter, par une instruction, à l'étude des lieux, des hommes, des travaux, des aliments, etc. De là sont nées les curieuses topographies et les notes et les mémoires qu'il a publiés dans son ouvrrge {Histoire médicale de l'armée d'Orient) sous les noms de leurs auteurs ; car loin de tenir dans l'ombre les savants et courageux médecins de l'armée d'Egypte, il aimait à les parer de leurs talents, comme il aimait à reconnaître et à proclamer leurs services. »

Des Genettes, après le départ de Bonaparte, resta en Egypte avec Kléber, son ami, dont la statue occupa toujours une place d'honneur dans sa bibliothèque. De retour en France seulement vers 1801, il fut nommé

médecin en chef de l'hôpital du Val-de-Grâce, puis inspecteur général du service de santé des armées. Envoyé en Espagne en 1805, pour étudier l'épidémie qui, l'année précédente, avait fait de cruels ravages à Cadix, Malaga et Alicante, il suivit les armées françaises en Prusse, en Pologne, en Autriche, <( où il fit preuve du plus rare talent joint au plus sincère dévouement » dit Feller.

Dans cette désastreuse campagne de 1812, fait prisonnier pendant la retraite, il écrivit à l'empereur Alexandre pour demander sa liberté en invoquant la bienveillance que pourraient lui mériter les services rendus par lui aux blessés de toutes les nations. Alexandre eflaoa sur la demande le mot bienveillance qu'il remplaça par celui de reconnaissance , et Des Geuettes, rendu à la liberté, fut reconduit aux avant-postes français avec une garde d'honneur.

Alexandre sans doute n'ignorait pas la fermeté dont Des Genetles avait fait preuve tout récemment dans l'intérêt de l'humanité vis-à-vis de l'empereur Napoléon. Celui-ci, après l'entrée des Français dans Moscou, eut l'idée de transformer en caserne un hospice destiné aux Enfants-Trouvés.Des Genetles en est averti ; aussitôt il se présente à l'empereur et réclame avec énergie contre la mesure projetée. Sous le coup de son émotion, à ce qu'on raconte, il termine en disant :

« Si les soldats prennent la place des malheureux orphelins, que deviendront ces derniers? Ne se trouveront-ils pas sans asile et ne vous exposez-vous pas, sire, à ce que la postérité plus tard parle de vous comme elle fait d'Hérode.

— Hérotle ! répond l'empereur non sans quelque étonnement ! Qu'a-t-il à faire ici et à quoi cela pourraitil ressemliler ?

— Au Massacre des Innocents ! reprend hardiment le médecin en chef.

— Vous avez raison, dit l'empereur après un court silence. Je vais donner l'ordre que ce projet n'ait pas de suite.

Après la bataille de Leipsick, Des Genettes, forcé de se renfermer dans la citadelle de Torgau, ne revint en France qu'au mois de mai 1814. A cause de ses antécédents et par suite de certaines intrigues surtout, sa situation devint difficile et peu s'en fallut que sa chaire de professeur adjoint de physique médicale et d'hygiène à la Faculté ne lui fût enlevée. Louis XYIII cependant, qui ne partageait point les rancunes des bureaux, nomma Des Genettes commandeur de la Légion d'Honneur ; et plus tard, en 1819, il voulut qu'il fit partie du conseil de santé des armées, bien que Des Genettes se fût trouvé à Waterloo comme médecin en chef de l'armée et de la Garde impériale. Quelques mois avant la mort de Napoléon, il fut officiellement chargé de désigner les médecins qui devaient se rendre à Sainte Hélène. Ces témoignagnes réitérés et mérités de confiance permettent de croire que sa destitution en 1823, comme professeur, fut la suite d'un regrettable malentendu comme l'affirment les rédacteurs de la Nouvelle Biographe générale, et de V Encyclopédie des Gens du monde, après Rabbe et Boisjolin qui écrivaient en 1834 :

(( Un léger tumulte, fomenté par des individus étrangers à la Faculté eut lieu à l'occasion d'un discours * ' Eloge de Halle.

qu'il prononça pour la rentrée de l'Ecole. Ce tumulte, qui certes n'avait rien de séditieux, servit de prétexte à la dissolution momentanée de l'Ecole et à sa réorganisation préparée de longue main \ »

M. Is. Bourdon qui, dans la Biographie nniverselle, comme nous l'avons dit, contrairement aux autres biographes, juge son confrère avec plus de sévérité que de sympathie, contredit Rabbe etBoisjolin dans les termes suivants : (( Des Genettes vint ensuite qui, loin de les calmer, ne lit qu'exaspérer les passions haineuses de l'assemblée. Une phrase où l'imprudent orateur faisait allusion à la fin chrétienne du docteur Halle , fut répétée par lui jusqu'à trois fois en la commentant par des gestes aux marques croissantes d'une improbation scandaleuse. Jamais mauvaise comédie ne mit en jeu tant de sifflets. »

Il est difficile de ne pas douter un peu de la parfaite exactitude de ce langage où l'on sent, à travers la formule embarrassée et énigmatique, je ne sais quelle pointe d'aigreur. Cette opinion parait plus vraisemblable si l'on rapproche le commentaire du passage incriminé tel qu'il se trouve dans le texte original et dans lequel je cherche en vain l'ombre de l'ironie ou de la raillerie.

(( Nous croirions manquer à la mémoire de M. Halle » (interruption), nous croirions la trahir (interruptions » prolongées); vous auriez le droit de me traiter comme » un lâche (profond silence et attention générale), si » j'appréhendais de dire hautement ici que M. Halle eut

' Biographie universelle et portative des Contemporains.

» des sentiments de religion aussi sincères que profonds. » Comme Pascal, il s'anéantissait devant la grandeur » de Dieu ; une teinte de l'ùme de Fénelon émoussait » en lui le rigorisme ; et comme il se croyait sans mis- » sien pour amener les autres à ses opinions, il se borna » à prêcher d'exemple ^ »

J'estime que, bien loin d'accuser l'orateur d'imprudence, on ne pouvait que le louer de la franchise et de la netteté de son langage. On a d'autant plus lieu de croire qu'il était sincère et que la passion des auditeurs, seule, interprétait sou langage en sens contraire, que la conduite de Des Genettes ne le démentit point à l'instant solennel, M. Is. Bourdon lui-même le proclame loyalement : (i Quelle qu'eût été son opinion, quinze ans plutôt, sur la foi docile de Halle, son collègue de chaire, sa fin ne fut ni moins résignée, ni moins exemplaire et chrétienne, tant l'espérance en Dieu, tant la foi sont un rapprochement digne des grands esprits. »

Eu dépit de sa vie agitée et occupée, l'illustre docteur a laissé de nombreux écrits relatifs à la science médicale et aussi des Mémoires dont deux volumes seulement ont été publiés et que sa mort, arrivée en 1837 (2 février), ne lui permit pas de terminer. Il était alors, et depuis 1832, médecin en chef des Invalides. L'empereur l'avait créé baron en 1809 et, (c il n'avait garde de l'oublier, lui qui eût renoncé à toute son hygiène plutôt qu'à sa noblesse, il est vrai, fort méritée » dit toujours avec le même accent le rédacteur presque narquois de la Biographie universelle qui ne paraît point du tout désireux d'apporter sa pierre au piédestal de notre héros.

• Eloge de M. Halle, in 8°, 1823,

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