LA PERRIQUE DU DOCTEUR
C'était une vraie' province, comme vous allez en juger.
Sa partie septentrionale se nommait la Juiverie, ou rue aux Juifs, parce que les Juifs y avaient leurs écoles. De la rue de l'Ecole-de-Médecine à la ])lace Saint-Michel, elle a porté successivement aussi les noms de Saiiit-Côme, à cause de l'église de ce nom, ei aux Hoirs d'Hiircourt, parce que le collège d'Harcourt y est situé. Ce ne fut qu'au milieu du dix-huitième siècle qu'elle prit dans toute sa longueur le nom de la rue de la Harpe.
On voyait jadis tourbillonner sur son pavé gras et sale une foule de costumes. C'était d'abord la robe noire du mire, ce premier médecin des temps primitifs qui débitait ses drogues et son onguent par les rues, escorté d'un enfant portant un singe que l'opérateur saignait à la demande des personnes ; puis, les manches pendantes et les fourrures d'un professeur aussi grave qu'Erasme; les manteaux des sorbonistes, mêlés à la jaquette des hommes d'armes, le bonnet pointu du juif, et plus tard la perruque du médecin Diafoirus. Que de prosélytes de Cujas et d'Hypocrate ces maisons noires, crasseuses, n'ont-elles pas abrités, que de grisettes aimées de l'étudiant, et chantant pour lui comme un serin dans sa cage, cette cage affreuse du sixième étage de la rue de la Harpe! Toute la fourmilière des écoles, usant le pied de l'arbre de science, autrement nommé la Sorbonne, commence chaque matin à mouvoir ses mille pattes du bas de la rue de la Harpe; le carabin qui s'en va le nez au vent, la main dans le gousset, et qui regarde les planches d'anatomie
im Kl E DE LA HARPE.
coloriées, le lycéen ((iii achète de la yalette, l'élève en droit qui lorgne uno modiste, le répétiteur qui conduit un tils de famille à son examen de bachelier. Aussi, rassurez-vous, les loyers sout-ils abordables ; mais n'ayez pas peur qu'un Chinois, un Turc, un Arabe, ou même un Anglais se logent là, c'est un peuple spécial qui habile ce quartier, un peuple qui a de l'encre aux doigts etauxlèvres, un peuple indiscipliné, hautain, tapageur, le peuple des écoles, des estaminets, des chambres garnies : la rue de la Harpe avec ses mille artères circonvoisines, c'est le cœur de l'étudiant.
La rue est laide, malpropre, ayant çà et là quelques velléités de gaz . quekpies hôtels et cafés passés timidement au badigeon; mais il est facile de voir ([ue la boue et les embarras, les estaminets borgnes et les gargotes scolastiques n'en seront pas facilement expulsés. Le progrès, (jui pénètre difficilement aussi loin, a bien fondé, rue Saint-Jacques, un théâtre dans une église le théâtre du Panthéon), mais il n'a point encore reculé la rue de la Harpe, (lest une vraie sentine, une rue de cliioti <h' cour, pour nous reporter à la langue peu mellilique du collège ; le rellux éternel des élèves et des pédants a l'air d'y avoir consacré l'odeur des ruisseaux, le suif des portes, les taches des nappes, et les doigts des garçons de restaurant manpiès sur les verres. Les ligures des hôtesses et loueuses de ce (piartier ont un air de thèse et de censure qui épouvante; la grisette n'y pose le pied ipie pour en arracher l'étudiant et se faire mener par lui à la (Ihaumiere. Et dites-nous, de quel droit la rue de l,i Harpe s'avis(M'ait-elle d'être propre? tout ne l'entretienl-il p.is d;ui> l'oubli de la propreté':' La nie Saint-Severin, la rue Pierre-Sarrazin. la rue Màcon, la rne du F'oin. rlc. etc., sont-elles des rues dont la robe vous plaise":' Et |M»nr ne parler (pie de la rue Pierre-Sarrazin. l'une des ramifications de cette longue rue de la Harpe, savez-vous ce qui arrixa sous Louis XVI an célèbre Andry, njèdecin":' (l'est de sa pro|»i-e bouche (|ue nous tenons le fait suivant :
Le docteur Andry habitait la rue Pierre-Sarrazin depuis vingt ans. sans que sa renonunee eùl atteint, dans le ([uarlier même, l'éclat qu'elle obtint si justement jdus tard; il est vrai (piil man<piait luie chose an docteur, il ne pruMait point perru(|uc.
\\ le confessait même souvent devant nous, le siiirituel vieillard ; il avait même alors de charmants cheveux auxqiu'ls il lenail singnlierenienl.
Sa voisine de fenêtre elle habitait la maison située en face de celle dn docteur n'v tenait ]»as moins; aussi (|uaud elle a|)prit de lui (pi'il setail détermine un beau jour a jxuter perru(|ue, ce fut un déluge d'imprécations et de su|iplicali(Uis t<uit ensemble.
— De si beaux cheveux ! — Mes confrert^s les coupent. — I ne perru(pM'' a vous! — C'est la livrée de la scieiuc Sans cela serais-je nn'decin ''
La voisine {\\\ \\iM\\'\\v lui choisit tout exprès un(> perruque cnlossale.
uii: m: la hakpe
une perruque à trois marteaux; il pouvait à grand'peiue passer avec celle perruque dans la rue Pierre Sarazin, dès qu'il y avait le moindre embarras. Cependant, grâce à ses livres et peut-être à sa perruque, le docteur était à la mode. On le croyait plus vieux, ce qui était alors d'un grand poids pour la science ; puis on l'invitait chez les denu)iselles à une foule de petits jeux innocents, lorsqu'il lui advint tout d'un coup une de ces aventures capables d'ébranler une réputation mieux établie. Il fut appelé un soir par lord A...., un riche Anglais qui demeurait dans ia rue de Tournon. Or, il fallait passer sous la fenêtre de sa voisine. Celle-ci, se voyant négligée par lui depuis quelque temps, résolut de lui jouer un tour : elle profita du temps de sa sortie pour tendre ses lacs. C'était une jolie fille de vingt-trois ans environ ; son père l'aimait presque autant que la pêche à la ligne, ce qui est beaucoup pour un pêcheur. EHe prit si bien son moment, que lorsque le docteur passa sous ses fenêtres, elle enleva sa ])eiruque à l'aide de l'hameçon paternel (ju'eile lui jeta. Le mallienr<Mi\ doc-
teur l'implorait eu vain . l'heure était pressante, et il n avait pas même le temps de monter.
08 RLE DE I,A HAHFE.
Quand il fut arrivé chez lord A.... l'Anglais s'écria ;
— Un jeune homme ! un blanc-bec, au lieu du célèbre docteur Andry ' Tenez, ajouta-t-il, vous devez être son neveu; j'ai mon garçon d'écurie qui ajuste le même rhumatisme que moi ; visitez-le !
Et il le laissa après cet affront, éperdu, anéanti. Le docteur sans perruque courut furieux chez mademoiselle de ..., qui lui dit en souriant : Mon cher docteur, vous arrivez à propos, mon père était en train de vous assurer mieux qu'une perruque. — Eh! quoi donc' — Une fortune. ..Vous m'aimez, au fond, quoique un peu léger, et vous savez que Saint-Severin est notre paroisse... — Saint-Severin... je ne comprends pas... — Allez y voir jeudi prochain nos bans affichés... Seulement, docteur, ce jour-là plus de perruque! Vous la reprendrez après la lune de miel!
Observons en passant qu'autrefois les médecins se faisaient vieux ; à cette heure, ils useraient plutôt dix cravates et deux chevaux pour paraître jeunes.
ni.
l.E PALAIS DES THERMES.
Lorsque Julien, proconsul des Gaules, habitait ce palais, eu Ô57, avnni d'être nommé empereur, il ne se doutait guère qu'il deviendrait le théâtre de la plus sanglante tuerie à l'occasion des princesses Gisla et Rolnide, Hlles de Charlemagne, qui se virent reléguées, après sa mort, dans ce palais, séjour ordinaire des premiers rois de France. Un manuscrit italien qui nous a été prêté, en 1832, par le père Pasquale, au couvent des Arméniens de Venise, relate ce fait plus clairement et plus longuement que l'histoire de France du père Daniel. Nous cioyons que nos lecteurs nous sauront gré d'exhumer ce drame, étouffé entre les murailles de ciment romain de l'ancien palais de? Thermes.
Un soir du mois de février 8U, deux cavaliers, arrivés dAix-la-Chapelle, descendirent en hâte dans cette même rue de la Harpe dont nous parlons, vis-à-vis le porche du Palais. Tous deux se tenaient si merveilleusement à cheval, qu'un grand nombre de bourgeois se crurent ohligés de les escorter, les uns avec des piques, les autres avec des lanternes. A peine venaient-ils de mettre pied à terre dans la grande cour, que le sénéchal du Vieux-Palais c'était ainsi qu On n(»mmaitle palais des Thermes donna l'ordre de fermer les grilles; en même temps, l'un de ses officiers vin* prier ces deux seigneurs de lui remettre leurs cpées...
(cependant les deii.v gentilshommes avaient remis au sénéchal un parchemin scellé aux armes royales, d(mt ils se trouvaient [lorteurs, de la part du roi, qu'ilsprécédaient eux-mêmes en courriers. Leur surprise fut grande en se voyant arrêtés par ordre de leur souverain. Ue roi était alors Louis /e Ih'hontiaire, assez mal nommé, d'après le début de cette histoire, Louis, le fils de Uharlemagiie, cpii faisait tondre et resserrer dans de bous