SAINT -ANTOINE. H
Quoi qu'il en soit, les prostituées, après avoir entendu nos deux prédicateurs, se coupèrent les cheveux, abjurèrent leur infâme métier, et devinrent sages jusqu'au plus fervent repentir. On les vit faire des pèlerinages pieds nus et en chemise; ce qui dut paraître plus humble qu'édifiant. Enfin, un grand nombre d'entre elles s'étant jetées dans le sein immaculé de Foulques de Neuilly, furent réunies par lui dans une maison qu'il fonda sous le nom de Saint-Avtohie-des-Chnmps, et qui, ayant pris un accroissement considérable, devint ensuite une abbaye royale. De riches donations ayant été faites; à ce couvent, il y eut à défendre, contre les incursions des pillards, deux espèces de trésors : les richesses proprement dites, et l'innocence des nonnes. Ce fut apparemment pour assurer cette double conservation, que, vers la fin du quatorzième siècle, l'abbaye de Saint-Antoine fut environnée de fortes murailles, dans lesquelles vinrent se resserrer, sous la forme d'une espèce de bourg, les habitations précédemment éparpillées aux environs du monastère.... Du haut de ces murailles, les manants qui faisaient le guet virent un matin, au jour naissant, s'élever et se rapprocher dans la plaine deux tourbillons de poussière. Bientôt on vit étinceler des armures, et les premiers rayons du soleil se brisèrent sur des casques aux cimiers dorés et aux panaches flottants. Puis on distingua une double chevauchée venant de deux points opposés ; elle se joignit sous les murs mêmes de l'abbaye. On était en l'an de grâce 1405 ; la guerre dite du bien public avait éclaté; les grands vassaux de la couronne, las de subir la foi punique du cauteleux Louis XI, s'étaient ligués contre lui : Charles de Bourgogne, dit le Téméraire, était l'âme de la coalition ; mais chacun des deux partis redoutait les chances de la guerre; on veuiiit traiter, en se promettant de violer des conventions qui n'étaient pas encore
signées Pénétrez avec nous dans ces groupes de guerrier»: voici
le roi ; vous l'avez reconnu à son pourpoint rapiécé, à son chapeau de feutre décoré pour lui seul d'une petite madone en plomb, qu'il rend complice de ses attentats. Vous l'avez surtout reconnu à son regard fauve, au sourire toujours équivoque qui crispe ses lèvres minces et flétries. Près de Louis se tiennent le maréchal de Gamache, le comte de Vendôme, et le terrible Tristan, qui de son regard de vautour semble convoiter les princes coalisés, pour garnir de leurs cadavres sérénissimes, le gibet de Montfaucon, qu'on aperçoit là-bas sur le coteau. Dans l'autre groupe, voilà Charles le Téméraire : il s'est fait violence pour venir à ce rendez-vous ; ce prince connaît trop bien son adversaire pour croire à ses intentions pacifiques. Il a plus de confiance, le chevalereux Bourguignon, dans le cri de ses hérauts d'armes : franchise, bien public, décharge du peuple! Autour du vaillant guerrier se pressent ses alliés :.Tean le Bon, dur de Bourbon, le duc d'.\lençou. Jean d'Anjou,
IIS lu E ET ialimuih;
duc tic Calabrc, Jac(iiics d'Armagnac, duc de Nemours, le sire d Allirt'I.
et les comtes dArma^uac, du iMaine et de Lhinois....
Une trêve fut signée dans les murs du couvent : la nécessité l'avait dictée; la mainaisc foi la viola; et, selon l'usage, on cria des deux côtés à la Iraliison.
I^es religieuses, presque toutes nobles, enl'ermées dans l'abbaye de Sainl-Ant(»iin'. devinrent (|uel(|ue peu pécheresses; au sei/ième siècle, elles j(M'itaient, dit-on. de galanterie avec les nonnes de Montmartre et de Loncliamp ; c'est beaucoup ! A la lin du dix-luiitiènn^ siècle, et lorsque le conveni, reconstruit s[)lcndidement, l'ut un véritable palais, l'abbessi' de Saint-Antoiue, (hune ('minemment litn'e. voulut y mem'r la vie d'une princesse du uituule île cette galante (''poipu'. Ii'arcbevè(|ue de Paris, la conr nn"'nu' intervinrent piuir arrêter ces [lieux (b'portenieuls de toutes les passions nnuulaines; luais a' ilrsir de nomic, i\m. sebm (iresset. csIiiiiji'h (jui (levure, ne l'ut pas facile à couiprinier. ( >u rat tuile (pie iiiadaiiie l'abbesse, lr(qi surveillée p(tur recevoir certaines visites dans l'abbaye, se faisait ing(''iiieusenieiit p(U'ter biu's de l'em'einle saciM-e, dans une gi'ande botte, (pie les toiirières se gaidaieiil bien de \isiler... Ces excursions amoureuses sont enc(U"e cit(''es parmi les Iradilituis de l'ancien iiionaslère, devenu un linpital depuis la snppi'essi(m i\i'^ ordres inoiiasli(pies.
Dès le milieu du (pialor/Jème sIimIc. (mi avait bàli «pielipies maisons, qnelipies linleh llaïKpu's de ttMii-^ aux ma( bit (Uili imiii lriei<. le bmi; de la
SAINT-ANTOIN E.
voie romaine que nous avons signalée, et qui dans le siècle précédent, conservait encore le nom de voie royale. Charles V, n'étant ([ne dauphin, donna à des religieux de l'ordre de Saint-Antoine le manoir de la Saussaije, situé sur l'emplacement où l'on voit aujourd'hui le passage du Petit-Saint- Antoine, afin que ces moines pussent y recevoir et traiter les infortunés atteints du mal des ardents, appelé aussi le feu sacré, le feu Saint- Antoine, le feu d'enfer: maladie dévorante née de la misère du peuple. Mais, selon Guiot de Provins, les frères Antonins, comme on les appelait alors, s'étaient déjà montrés peu dignes de cette philanthropique mission ; le Juvénal du treizième siècle peint ces hospitaliers comme des fourbes, des gloutons, des débauchés, dans des vers d'une candeur assez abrupte : « Tout le pays, ajoute Guiot, est peuplé de leurs enfants... Leur cochon » de Saint-Antoine leur vaudra cette année 5,000 marcs d'argent. » A propos de cette pauvre bête tant calomniée, les religieux dont nous parlons avaient acquis, par une charte royale, le droit de laisser courir un nombreux troupeau de porcs dans toutes les directions de la ville. Voyez-vous les seigneurs et les dames du temps, avec leurs splendides habits, leur chaussure brodée d'or, marcher le soir sur la voie publique, couverte des
immondices (pTylaissaienl les favoris de Saint -Antoine ' l>ès son orij^ine
la iiuiisoii des Anloiiins avait été érigée en commanderie ; celle-ei l'ut supprimée en 1624, mais vers 1689, ils firent reconstruire les bâtiments de leur communauté. Ces religieux dune piété douteuse portaient, sur leur robe blaucbe, le Tau ou figure du T, en étoffe bleue. Plus tard, réunis à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ils quittèrent le costume monacal, et portèrent la croix de Malte à la boutonnière d'un babit séculier. A la révolution, les Antouius n'étaient plus, depuis long-temps, que des hommes inutiles, à moins qu'on ne leur tînt compte de la cour assidue qu'ils faisaient aux dames cbanoinesses.
Qui n'a pas entendu raconter, dans sa jeunesse, les énormités commises par la tyrannie derrière les sombres murailles de la Bastille, cette citadelle formidable qui se dressait, toujours menaçante, entre la rue et le faubourg Saint-Antoine? Elle fut construite en 1560 par l'ordre de Charles V, sur l'emplacement d'une porte qu'avait fait élever le prévôt des marchands, Etienne Marcel, sous le règne précédent. La Bastille présentait, en regard du boulevard, quatre grosses tours réunies par d'épaisses courtines : entre les deux tours placées au milieu de cette laçade, s'ouvrait une porte armée de herses, d'assommoirs, de mâchicoulis, de meurtrières, et devant laquelle s'abaissait un pont-levis, sur un fossé large et profond. La façade opposée, située vers l'est, offrait également quatre tours; les deux façades se liaient parles courtines du nord et du sud, qui n'étaient flanquées d'aucune tour. Au milieu de la forteresse, régnait une vaste cour que remplissaient en partie les bâtiments de service... c'était là que l'on dressait un échafaud pour les exécutions secrètes : là fut décapité le maréchal de Biron, le 51 juillet 1602.... Cent (piatre-vingt-se|)t ans plus tard, le peui)le devait avoir aussi son juillet à la Bastille, en attendant qu'un second juillet populaire vint marquer la place d'une colonne triomphale, sur le sol où pesa, durant près de cinq siècles, (■<' monument redoutable.
Que vous raconterai-je de la Bastille, qui n'ait pas retenti cent fois à vos oreilles? Vous dirai-je que la faction des Bourguignons l'assiégea, la prit sous Charles VI, et en lira vingt prisonniers, qui furent ensuite massacrés sur la pliK^e du (^hàlelet?(î(>usignerai-je sur ciîtle page ([ue le conseiller Brousset, cet instigateur quasi innocent de la Fronde, devenu tout à coup guerrier, de robiu (pi'il était, se vit un mument gouverneur de la Bastille, dans cette guerre où le burlesque domina le tragicpie ? Enfin, laul-il vous redire, après tant d'historiens, qji'au pied de cette prison d'état, deux grandes fortunes mililairi's se prirent corps à corps en 1650 ; l'urenne et Coudé s'y mesurèrent, et l'arnu'e du dernier ne dut son -alul rpiau raiiou (!<• la iJaslille. lire par (udre de Ma«lemoiselle de
Moulpeusiei' sur les troupes du roi Vussi ic rauon-là. vous le savez,
lua. dans la [>eus(''e \engei-esse de Mazariu, li- dernier des maris à la
SAINT- AiMOINE.
main desquels l'imprudente princesse pouvait prétendre. Ne vous êtesvous pas égayés quelquefois de ces singulières hostilités où l'on guerroyait alternativement avec des mousquets et des chansons; où mesdames de Longueville et de Monthazon, mademoiselle de Chevreuse et Marion Delorme, nourrissaient les guerriers frondeurs de confitures et de soupirs, tandis que madame Marlineau descendait du faubourg Saint- Antoine, l'épcc à la main, à la tête de ces faubouriens, dont les arrière-
pelils-hls devaient être un jour ùessans-culotles'f
Les annales de la Bastille pourront nous offrir quelques joyeux épisodes ; assez d'autres, dans leurs sombres narrations, ont parlé «les cages de. La Balue pleines d'évêques on de cardinaux, emprisonnés par le terrible Louis XI; assez d'écrivains ont essayé de vous attendrir sur le sort des prisonniers plongés dans les cachots de la Bastille, chargés de chaînes, et barbotant dans une fange immonde, avec. des reptiles singulièrement vénéneux. Tout récemment encore on a reproduit les niaises aventures, niaisement racontées, du sieur de; Latude, expiant par trente années d'une affreuse cajdivilé certairu; boutade rimée ( très-mal ?ans doute, à en juger par la prose de l'auteur),
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