‹ Les rues de ParisChapitre 20 sur 65 · ET LE COLLEGE DE >'ARBONNE · texte numérisé non relu

ET LE COLLEGE DE >'ARBONNE

La rue des Mathurins-Saint-Jacqiies. l'un des coudes de la rue de la Harpe, conduit à l'hôtel de CIuny,où vientde s'éteindre, il n'y a pas encore un an, un vénérable patriarche de la science, l'excellent M. Dussomerard. M. Dussomerard avait mérité de prendre les armes, la mitre et la crosse de l'ancien abbé de ce domaine universitaire ; c'était le flos et decus du style gothique, au quartier latin. Sa collection d'antiquités, déposée dans la chapelle même de Cliiny, cette charmante chapelle, ne sera pas vendue, assure-t-on; on parle d'en faire un muséum national. ÎNous avons déjà beaucoup de musées, et peut-être celui de M. Dussomerard n'aurait-il pas cette correction irréprochable qu'exige la formation d'une telle galerie; mais l'avenir de l'hôtel de Cluny, soumis à d'autres destinées, nous fait frémir ; qui sait où peuvent aller l'amour du plâtre et la guerre faite au gothique par les architectes? Le colléi;e de Cluny hit fondé en 12G9 par un abbé de Cluny ; aussi Cuillol nomme-t-il la rue de Chiny rue à l'abbi' de Clugny. De l'autre côté de la rue de la Harpe, vous avez la rue de l'Ecole-de-Médecine, dont notre cadre nous défend de nous occuper. Continuons à gravir le docte sonnnet affecté à deux collèges, sans compter la Sorbonne, monument sans destinée à celte heure.

\ droite, \oiK-Ayez\e collège d'Harcorirt, an n" ()'i.\\ fut fondé, en 1280, par Raoul d'Harcourt, chanoine de Paris; la chapelle et le portail furent reconstruits en 1675. Ce collège se nomme maintenant le collège Saint- Louis. C'était en face du collège qu'était autrefois le pâtissier Lesage, si célèbre par ses pâtés de jambon; après avoir vendu son fonds, il est allé s'établir rue Montorgueil.

Maintenant, examinez un peu cette inscription qui fait face phis bas au collège d'Harcourt; c'est une bande en festons sur hupielle on lit: CoLLEGiuM Narbonn.e. Cependant ce collège n'est plus un collège, c'est une maison, et une maison appartenant à qui... je vous le demande? A l'auteur de Valentine et ù^ André, à-madame Sand. Oui, cette maison, qui était jadis un collège, un collège fondé en 1317 par Rernard de Farges, archevêque de Narbonne, cette maison, devenue depuis un affreux hôtel garni où les étudiants se pressaient comme à l'hôtel du Hasard de la Fourchette, rapporte aujourd'hui 10,(J00 livres de rente à madame Sand !

Sachons gré d'abord au prosateur le plus net et le plus hardi de notre époque de n'avoir point changé l'inscription latine de cette maison ; observons seulement que cette habitation semble braver la Sorbonne, qui est tout proche, et où. d'après les antécédents de Bélisaire, on eût été sévère envers Lélia.

lU E DE LA IIAIU'K

Le voile jelé sur les premières années de La Harpe, et que nul de ses biographes n'a pris à tâche de percer, a donné naissance à une foule de versions, entre lesquelles vient se placer naturellement le conte d'un enfant au maillot trouvé devant le collège d'Harcourt. On veut qu'on ait appelé La Harpe du nom même de la rue. Cependant La Harpe, dans un numéro du Mercure de 1790, donne lui-même des détails sur sa famille, en repoussant les attaques de l'abbé Royon. Il assure descendre d'une noble famille du pays de Vaud, et affirme que son père était capitaine d'artillerie au service de France. Orphelin avant l'âge de neuf ans, il aurait été « nourri six mois par les sœurs de charité de la paroisse Saint- André-des-Arcs, » et, de son propre aveu, présenté ensuite à M. Asselin. proviseur du collège d'Harcourt, qui lui fit avoir une bourse.

Voilà, ce nous semble, de quoi désarmer la calomnie, d'autant que l'article du Mercure est écrit à la fois d'un style ferme et modeste ; mais beaucoup de gens étaient ravis de reprocher en son temps à M. de La Harpe d'être un bâtard : Bâtard de > oitaire. commi; tous les autres philosophes, je ne dis pas! Roger de Beauvoir.

c'f;fSi.;i ij^nTFt.;

Uî L,^FFITTE

loMME beau coup de clioses et coin nie !)eaucoup d'iiommes de notre epo- ]ue , la rne Laftitte a changé de ^nom à chacune des révohitions (|iij ijont passé sur Paris et sur la France depuis soixante ans. Elle naijuii *avec la Chaussée-d'Antin ; la première pierre de sa première maison fut posée en 1770, et avant la tin de cette même année, la rne était presque entièrement bàiie. On lui donna, par flatterie, le nom diin des jeunes princes de la famille royale, le comte d'Artois, qui n'avait alors que treize ans. Les deux frères aines du prince avaient chacun leur rue, la rue Daiiphine el la rue de Provence ; le petit comte d'Artois eût été jaloux si on ne lui avait pas donné la sienne. Voilà donc la nouvelle rue placée par son baptême sous un noble patronage, et se rattachant par son nom an monde aristocratique.

Mais bientôt l'aristocratie pass.i de mode ; les titres nobiliaires peidirent faveur; le blason de France fut lirisé à coup de haclie ; l'orape f^ronda chaque jourun peu plus fort, et le parrain de la rue d'Artois

Fi

10(1 RLE LAFFITTK.

ilonna le signal de l'émigration. Il n'y avait plus moyen de garder un nom aristocratique; il fallait le cacher comme un crime, le porter à l'étranger, ou le sacrifier publiquement sur l'autel de la patrie, et le changer contre un nom républicain.

C'est ce que fit la rue d'Artois. La municipalité de Paris lui ôta son nom de prince et de province, par la raison que les princes et les provinces étaient supprimés, et la rue, qui était encore dans tout l'éclat de sa jeunesse, dans toute la blancheur de ses façades, prit le nom du citoyen Cérutti.

Qu'était-ce que ce Cérutti '

Plus d'un contemporain serait fort embarrassé de répondre à cette question.

Etait-ce un banquier' un danseur? un compositeur'' — Non : c'était un jésuite.

— Eh quoi ' direz-vous, la révolution rendait hommage à un homme de cette lobe? C'est impossible !

Impossible, peut-être, et pourtant rien n'est plus réel : Cérutti fut un des plus fongueux apôtres du jésuitisme ; il le défendit, il le célébra dans lin livre qui fit grand bruit et que le parlement comdamna au feu ; le même arrêt, émané d'une jurisprudence qui ne ménageait pas plu*; les consciences que les in-12, exigea de l'auleur une abjuration complète et officielle de ses principes jésuitiques. Cérutti obéit, piiir il alla à la cour, où les jésuites étaient toujours très bien venus; le Dauphin l'honora de sa protection spéciale, et il entra fort avant dans les boniie.-^ grâces du comte d'Artois, qu'il devait un jour remplacer sur le fuiUispice d'une rue. — Tout est fragilité, vanité et mobilité dans les choses révolutionnaires!

D'un caractère inconstant et frivole, Cérutli oublia bientôt les jésuites pour lesquels il avait écrit, plaidé, et subi les foudres parlementaires. Doué d'une pénétration vive et subtile, il vit de loin arriver la révolution, et il n était pas homme à se laisser écrasser jtar l'avalanche. .\vec loute la souplesse de sa nature italienne, il plia devant l'orage, il suspendit son froc dans le coin le plus obscur de sa garderohe, il serra soigneusement sa haire avec sa discipline, quitta la cour d'un pied léger, ^ans dire adieu, et il vint se loger dans un petit entresol de la rue d'Artois.

Ee déménagement fut complet. Cérutti changeait à la fois de logement, d'habit, de caractère et de mo'urs ; ou plutôt, >ur ce dernier article, il afficha gaiement ce qu'il cachait autrefois. (>érutti avait toujours eu beaucoup de penchant pour h's femmes, la Ixmne chère et Ions les plaisirs mondains ; dès ce moment il eut t(tute licence de se livrer ouvertiMnent à ses goûts, et il ne s'en fit pas faute. Ses amis les plus intimes furent Talleyrand et Mirabeau, — rien (pie cela! Certes, il était dil'licile de choisir de meilleurs compagnons. Combien de fois le joyeux lri(»se réunit dans le

RI K LAKFITTE.

petit entresol (.le hi i"ue d'Artois, et là, quelle sn|jerlj(' mise en (j'iivre des sept pécliés capitaux I Mais aussi, que de bon? mots ! q>ie de mordantes saillies, que de vastes projets conçus dans l'ivresse et poursuivis plus lard avec la verve d'un esprit inépuisable et l'autorité d'une éloquence entraînante !

C'est dans cet appartement de la rue d'Artois que (^érntti établit le bureau d'un journal qu'il fonda et qui eut un prodigieux succès, comme on peutaisément le croire, puisque l'ex-jésuite, rédacteur en clief, avalises deux amis pour collaborateurs. Ce journal, d'une o{)inion avancée, d'une vive allure et d'un style incisif, portait un litre tout pastoral et s'appelait la Feuille villageoise. Voyez-vous d'ici Talleyrand déguisé en berger Tircis, Mirabeau maniant la boulette, et Cérulli gardant des moulons'' Ces trois

'1i|Ai(si;iii, lii Â^^

esprits si fins, si ardents, si corrompus, s'étaient mis au vert pour propager les principes révolutionnaires dans les campagnes. Ils quittaient le ton railleur, le propos leste et fringant, l'anecdote scandaleuse, pour adopter le régime de l'églogue et se mettre à la portée des intelligences agrestes. 11 faisait beau voir ces gentilshommes travestis, ces démissionnaires de l'aristocratie, ces beaux parleurs du grand monde, présenter leur logique sous une forme simple et naïve, et dans un rustique langage, pour se faire comprendre par les habitants des fermes et des chaumières. Grâce à eux, le jotirual pénétra dans les champs et dans les bois.

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se fit lire par les bûcherons et par les moissonneurs. C'était là une cliobe toute nouvelle dans les mœurs du tem|>s : la presse, qui avait vieilli dans une longue enfance, s'émancipait tout d'un coup, et faisait un pas de géant. Le journal de (>érutti n'avait pas moins de succès dans les villes que dans les campagnes; à Paris, surtout, on le lisait avec avidité, et le bureau de la rue d'Artois fut souvent assiégé parla foule qui venait enlever l'édition d'un piquant numéro.

L'ancien jésuite s'était donc fait un nom dans la révolution naissante, lorsqu'un soir, après un joyeux dîner chez un restaurateur du Palais- Royal, Mirabeau, sortant de table, chancela ettomba évanoui dans les bras de Cérutti. — Ce ne sera rien, dirent les convives. C'était la mort!

Quelques jours après, par une belle matinée du mois d avril 17t)l, la population parisienne se pressait tout entière à la suite d'un char funèbre qui se rendait au Panthéon. Mirabeau avait succombé aux excès de l'éloquence et des plaisii's; il était mort dans la force de l'âge et dans toute la majesté de sa gloire, tué par le génie et par les passions. Ne plaignez pas ceux qui meurent frappés par de tels meurtriers !

Cérutti prononça l'oraison funèbre du grand orateur qui le précédait seulement de quelques mois dans la tombe. Moins d'une année après cet évènemenl, au mois de février 1792, des échelles furent plantées au coin du boulevard et de la rue de Provence; des ouvriers, envoyés par la municipalité, effacèrent le nom |)rinciei' de la rue d Artois, et y substituèrent le nom de Cérutti. C'était une r(''com[)euse nationale décernée à la mémoire de l'homme qui avait servi la cause [lopulaire, un peu tard peutêtre ; mais, à l'exemple de la Providence, une révolution accueille toujours mieux le pécheur repentant que le juste qui ua jamais failli.

L'empire vint, et le nom de la rue Cérutti lut uiu' des institutions révolutionnaires que Napoléon respecta. Dès l'époque du directoire, le beau nu>nde avait pris cette rue sous sa protection ; les incrttyables et les merveilleuses y avaient élu domicile. Les conteurs d'anecdotes plaçaient dans la rue Cérutti le siège des plus |)iquantes nouvelles du jour. .Vu bal de l'Opéra, si quehpie élégant cavalier était intrigué par un aimable domino, la conversation se terminait par un souper chez Hardy ou chez Riche; et après le repas, lorsque la carte était payée et le traité conclu, le domino (|ui n'avait plus rien à ri'fuscr, conduisait l'ampliitriou vainqueur dans un galant bouditir de la rue Cérutli.

La rue Cérutti ne s'étendait pas au-delà de la rue de Provence. Elle était terminée par une magnifique décorati(m faisant face au boulevard: l'hôtel TIk'Iussou.

M. Thélusson était un riche banquier genevois qui avait eu l'honneur d'avoir pour commis et pour cais.<^ier M. \ecker, (pii fut depuis ministre ♦'I père d»' madam»' d> Slacl. La veuve du liuancier lit construire l'hôlcl

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dont nous parlons. Ol InUel. ouvrage du célèln'e aj'cliilccl'* .Nicolas Ledoux, s'ouvrait sur l;i iu<' de Provence par une iinuieiise ;ircade hémisphérique, à travers laqueHe ou apercevait un charuiaul jarilin, ei au fond une espèce de temple en forme de rotonde, orné dune élégante colonnade, et élevé sur une hase de rochers groupés avec art, «'utremèlés d'arhrisseauN, de (leurs rares et de fontaines jaillissantes. Uien de l)lus [)ittoresqne et de plus original que cette hahitation. C'était un palais de fée. Les promeneurs du houlevard et les passants se détournaient de leur chemin pour venir l'admin-r. Il y avait toujours uiu' douzaiiu' de curieux, arrêtés au hout de la rue Cérulti devant l'arcade gigantesque, et jamais décoration à l'Upéra ne produisit un plushel elfet.

p]n tout temps, ce magnitique hôtel l'ut cité dans le grand monde parisien pour l'éclat de ses fêtes. Madame Thélusson y réunissait une hrillante société, com[)osée de tout ce que Paris comptait de personnages remarquahles, en exceptant toutefois M. et Madame Aecker et leur tille, (jui n y furent jamais admis. Le contrôleur général s'était montré fort ingrat envers son ancien [)atron. qui avait été l'auteur de sa fortune ; la veuve du hampiier ne voulut point lui pardonner ses mauvais procédés, aggravés par quelques unes de ces mordantes épigrammes que l'auteur de Corhiire puisait dans son esprit satirique et malveillant.

Plus lard, l'hôtel Thélusson fut hahité par une des illustrations de l'empire. La famille impériale avait une prédilection marquée pour le quartier d'Antin. Bonaparte se souvenait d'avoir passé, dans une charmante petite maison de la rue de la Victoire, les plus beaux jours de sa glorieuse jeunesse. C'était là que la fortune l'avait pris par la main, pour l'élever au sommet des grandeurs humaines. Une de ses sunirs habitait la même rue. Son oncle, le cardinal ï'esch, avait son hôtel rue du Mont- Blanc. — Murât habita l'hôtel Thélusson.

Puis la restauration arriva. Les fenêtres de la rue Cérutti regardèrent passer, sur le boulevard, l'immense et bizarre cortège qui ramenait de l'exil les Bourbons et leurs serviteurs. — Quelques jours après, des ouvriers plantèrent encore l'échelle à ses quatre coins, et grattèrent son nom révolutionnaire pour lui rendre celui qu'elle avait reçu, à sa naissance, et qu'elle tenait de la royauté légitime.

C'est ainsi que l'ancien régime renaissait, sous toutes les formes, et dans les petites choses comme dans les grandes. Les aigles disparaissaient pour faire place aux fleurs de lys; la paix succédait à le guerre ; l'empire français reprenait les proportions d'un royaume ; la vieille aristocratie ressuscitait, avec ses titres, ses blasons et sa coiffure de 1788; le retour au passé était complet : la rue Cérutti devait suivre la pente de l'époque, et reprendre son nom de rue d'Artois.

Que signifiait d'ailleurs ce nom de Cérutti ? Quel était Ihoninn^ qui

110 RLE LAKKITTE.

l'avait fourni' ^l^l ne s'en souvenait; nul ne s'en souciait! 11 est des noms qui ont le droit d'être respectés dans les défaites politiques; ce sont ceux qu'environne une auréole de gloire. Mais Cérutti n'avait été qu'un obscur soldat, tombé sur le cliamp de bataille au commencement de l'iiction; l'esprit qu'il avait jeté dans la lutte avait été effacé par de bien plus vives saillies; bien d'autres noms célèbres, fameux, retentissants, avaient étouffé le sien. In seul homme aurait pu plaider., a cnuse ; cet homme avait été son ami. son collaborateur, son compagnon; mais cet homme se nommait alors le prince de Talleyrand; il avait passé par toutes les dignités et par toutes les trahisons ; il avait mené le convoi funèbre de l'empire ; les clés de grand chambellan, que lui avait conliées l'empereur, lui avaient servi à ouvrir aux Bourbons le château des Tuileries; toutes les puissances étrangères attachaient des croix à son habit et veisaient des millions dans ses poches ; il boitait sous le faideau des

honneurs, et il en demandait encore! (let homme était trop adroit.

trop avide pour se souvenir dun ami moit en état de péché républicain. Aucune sympathie ne s'élevait donc en faveur de Cérutti; rien ne protégeait son nom. Le comte d'Artois, au contraire, jouissait de la plus trrande [jopularilé. Il revenait précédé par une réputation chevaleresque ; les meilleurs esprits du temps lui faisaient des bons mots, que ses partisans répétaient avec enthousiasme. N'avait-il pas dit en parlant de son it-luii,-: — Rien n'est changé en France : il n'y a qu'un Français de plus ! Et une autre fois, en écartant les gardes qui empêchaient la foule d'arriver jus(iu'à lui, ne s'était-il pas écrié : — IMus de hallebardes !

La lue Cérutti re|)rit donc le nom de rue d'Artois, le jour même où la rue de la Victoire sa voisine reprenait le nom de Chantereine.

Rien de bien remarquable ne se passa dans les premiers temps qui suivirent ce troisième baptême ou plutôt cette reprise d'un ancien nom ; la rue d'Artois continua i^on train de vie élégante et somptueuse. De riches comptoirs s'étaient ouverts dans son sein ; quelques uns de ses hôtels furent convertis en fortes maisons de banque ; l'aristocratie linanciêre venait lui prêter \\\\ nouveau relief.

Dans les derniên;s années de la reslaiiralioii. la lièvre des conslruclions s'empara de tous les capitaux. [>a bande noire, (jiii jadis avait fait la guerre aux châteaux, leva le luarleaii de la s|)e(ulation sur les hôtels qui occupaient une trop grande éteiidm- de terrain. Sur remplacement de ces somptueuses habitations, situées entre cour et jardin, on pouvait bâtir trente maisons iirodnclives. L'industrie dress.i ses |d:ins. dans lesquels la (^haussée-d'Antin ne lut pas oubliée.

Il y avait à celte époipie, au l'alais-Rov.il. en lace Ai-< galeries de bois qui (l(''sh(Hioraient ce vaste et monumental t'ililice, nu tailleur iKunmé IUmcIiuI , renommé surtout pour les habits dunih»rine. Li's passants

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éblouis s'îirrètaient devant l'étalagé de son magasin, pour admirer les habits des généraux couverts de broderies d'or etlesdolniansde hussards élégamment galonnés. Pendant les guerres de l'empire, alors qu'on usait beaucoup d'uniformes, ce tailleur avait fait une belle fortune qu'il eut l'idée d'augmenter par des opérations industrielles. Le démon de la construction s'empara do lui; après avoir taillé le drap, il voulait tailler la pierre.

Bercbut acheta l'hôtel Théhisson. el il le dénutlil.

Ce fut une véritable douleur et une indignation générale dans le quartier qui voyait détruire son pJus bel ornement. On cria au vandalisme et au meurtre ! Mais les maçons n'en poursuivirent pas moins l'œuvre de destruction. L'arcade immense, le délicieux jardin, le palais de fée, les rochers, la colonnade, les arbustes, les fleurs, les statues, tout disparut, tout tomba, et bientôt il n'y eut plus qu'un amas de décombres à cette fdace où naguère s'élevait la plus charmante habitation de Paris.

Mais rassurez-vous: l'industrie et la spéculation ont horreur du vide. Sur ce monceau de ruines, un nouveau (piartier va s élever, et |tendant qu'un accroissement se prépare pour la rue d'Artois, voici (pi'elle va devenir le théâtre de grands événements politiques.

Le 27 juillet Î8ô0, l'insurrection éclata dans Paris. — De cette histoire, nous raconterons seulement ce (pii touche à la rue d'Artois. Après avoir pris les armes et s'être disposés au combat, les insurgés songèrent à se donner des chefs. Parmi les noms qui se recouniiaudaient le mieux aux amis de la liberté, on proclamait M. Laftitte, dont 1 liôlel était situé rue d'Artois. Le soir du ^T juillet, 1 école Polytechnique se révolta; quatre élèves de cette école se rendirent chez le banquier député, jiour lui annoncer que tous leurs camarades étaient prêts à combattre pour la cause populaire, et se mettaient à la disposition des chefs du parti.

Il était onze heures lorsqu'ils frappèrent à la porte de l'hôtel Laftitte. Le concierge leur répondit tpie le uiaitre était couché, et il se retirèrent. — Tel fut le résultat de la première démarche faite ouvertement dans la rue d'Artois, en faveur de la révolution qui commençait.

Mais, le surlendemain, après une journée de bataille, la question était déjà fort avancée; il était aisé de voir de quel côté penchait la fortune, et les nouvelles arrivant de tous les points de la ville annonçaient qu il ne restait qu'à organiser la révolution. Les hommes que leur âge, leurs fonctions et leur caractère éloignaient du champ de bataille, prirent le chemin de la rue d Artois, en évitant les barricades. Il s'agissait de savoir ce qu'on allait faire de la victoire. La foule se pressait aux abords de l'hôtel Laffitte, où les députés de la gauche se rendaient pour tenir conseil. Aucun d'eux n'avait reçu d'avis, et chacun avait jugé que c'était là le centre de réunion le plus convenable. Il n'y avait jias à hésiter. Le

Hl K LAFFITTE.

troisième acte du grand draine allait finir; l'hôlei Lat'tltte se chargea de composer le dénouement.

L'assemblée était à Tieuvre, et déjà d'importantes mes\ires avaient ("té prises, lorsque tout à coup un bruit de mousqueterie retentit dans la rue d'Artois, devant la porte de l'hôtel. « Qu'est-ce que cela"? un revirement de fortune ! La garde royale a repris l'avantage et vient attaquer la pensée révolutionnaire!... » .Non... un régiment de ligne qui occupait le boulevard des Italiens s'était rallié au peuple et venait de faire acte de soumission en déchargeant ses armes eu l'air.

La rue d'Artois, (pii. dans la première révolution, n'avait [iroduil qu'un journal champêtre, et n'avait servi d'asile qu'à de frivoles ciMiferences enire Mirabeau, Talleyrand et Cérutti, ('tait apj>elée, cette fois, ;i un plus grand honneur. La Providence eu avait fait un vaste thc'àtre ou devaient se régler les destinées du pays. Le i)euple. l'armée, la mai:i>frature, le parlement, passèrent par là. et M. de Talleyrand se rendil

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avec les autres au (luarlier-gi-m-ril. Dès (pi du \it parailie Tallevraiid à riidtel Lal'litle, on put dire avec cerliliide (pie la cause de la b'gilimih' éliii perdue sans nMour. Le rns('' diphuuale ne i'is(pia jamais de S(ui pied Imileiiv une fausse démarche: sa umiilre ne retarda et n'avança jamais daii>(('s (»((a>i(»ns s(dennelles ; c'(''tail un excelleul r(''uulateur qui lui indirpiail la minute pn'-cise on il |)nuv;iit virer de bord sans se comprometire.

HLK l.AFFlTTf:. 11."

Le déiiion lamilicr de toutes les révolutions était à peine entré dans le salon de M. Lat'litte, qu'un parlementaire de Charles X, M. d'Argout, s'y présenta. Il avait traversé la rue d'Artois avec un sauf-conduit signé par Casimir Périei". 11 voulut entamer une négociation en faveur du roi vaincu; l'assemblée lui répondit : — Il n'est plus temps! »

M. d'Argout n'avait pas une aussi bonne montre que M. de Talleyrand. Son régulateur retardait de vingt-quatre heures.

Le lendemain, la bataille étant finie, M. Thiers revint de Montniorency. 11 n'eut pas de peine à trouver le chemin de l'hôtel Laflitte, qui avait été son bureau politique. M. Thiers, qui n'était encore qu'bistorien et journaliste, prit la plume pour écrire sous la dictée des assistants une proclamation orléaniste. — La couronne tombée à Saint-Cloud était ramassée dans la rue d'.Vrlois pour être portée au Palais-Royal.

.Après ces événements et pour consacrer le souvenir de la part qu'elle y avait prise, la rue d'Artois abdiqua son titre aristocratique et se donna le nom de rue Laftitte, qu'elle a conservé jusqu'à nos jours.

Satisfaite de ce résultat, elle a renoncé aux affaires publiques, pour se livrer sans trouble au commerce, aux arts, aux plaisirs. Le marteau du tailleur Berchut lui a ouvert une nouvelle carrière et l'a prolongée jusqu'au pied de la colonne et de la rue des Martyrs. Elle ne regrette plus l'hôtel Thélusson; à ses limites, s'élève aujourd'hui une autre charmante décoration: l'éjilise Notre-Dame-de-Lorette.

C'est l'église la plus coquette de Paris ; une paroisse qui a mis la dévotion à la portée de la Chaussée-d' Antin, et qui a très ingénieusement allié la religion à tous les caprices de l'art, du goût et de la mode ; église élégante, fleurie, parfumée, drapée comme un boudoir, décorée comme un musée, harmonieuse comme le théâtre Italien. Dans les tableaux qui ornent ses autels de palissandre, dans les fresques qui ouvrent ses murailles, les saints ressemblent à des dandys, et les saintes lancent sur les assistants des regards provocateurs. Elle chante ses pieux cantiques sur les plus jolis airs d'opéra, des airs de valse et de boléro. Le bruit des castagnettes semble se mêler aux graves soupirs de ses orgues. Les dilettantes vont là comme aux concerts du Conservatoire. Son suisse et ses bedeaux ont quitté l'habit rouge et le large baudrier pour revêtir l'uniforme de colonel de la garde nationale. Parmi les dévotes les plus assidues à ses offices, on remarque presque tous les premiers sujets de l'Académie royale de musique. .A Notre-Dame-de-Lorette, la Favorite a son priedieu dans le chœur, et la Cuchucha rend le pain bénit. — Quelle charmante histoire à faire, que celle de la rue Notre-Dame-de-Lorette !

.A l'autre extrémité de la rue Laffitte, c'est-à-dire à son entrée sur le boulevard des Italiens, s'ouvrent à droite une librairie et à gauche un restaurant: la nourriture du corps et de l'esprit. Le libraire habite une

lii ^ \\V \. LAlflTTE.

(MéiîJiiil»' i»t'lili' iii;iisuii (jiii date dt^ hi civalioii du liuulevard, et qui a dû f'Ire cousli'uitc [)our abriter quelques galants mystères du siècle dernier. Le restaurateur est logé dans une vaste maison toute moderne, toute ciselée et dorée du haut en bas. Longtemps cette demeure si reluisante a fait l'admiration des Parisiens; les badauds s'attroupaient pour la contempler. On l'a surnommée la Maison d'Or. Aujourd'hui on n'y fait plus attention, et c'est justice.

lue maison d'or est une digne introduction à cette rue qui renferme la plus grosse fortune de France. — Car, M. de Rothschild demeure toujours dans la rue Laftitte. Il y a fait construire trois hôtels pour lui et pour sa famille. Celui qu'il habile est le plus beau, le plus resplendissant. C'est un palais où l'on trouve d'éblouissantes dorures, de magnihques étoiles, tic siq)erbes meubles, des tapis royaux. En fait de luxe, le palais des Tuileries ne saurait être comparé à l'hôtel Uothschild.

L'hôtel Laftitte est beaucoup plus modeste. Cette demeure qui a donné son nom à la rue, cette maison où la révolution de juillet s'est accomplie, allait être vendue par suite de cette même révolution, le propriétaire n'étant plus assez riche pour la garder. Mais le pays, voulant olï'rir à M. Laftitte un témoignage d'estime, a racheté cet hôtel et le lui a rendu. Pendant plusieurs années, on a vu sur la façade de l'hôtel une inscription |»ortant ces mots en lettres d'or :

A JACULliS I.AIUTTK

•2'.» JUILLET isr.(i.

.Aujourd hui, le marbre qui portait cette ins(ri[)li(»n est [)lace dans la couide l'hôtel, de manière à ne piMivoir êlre vu de ceux (pii [tassenl dans la I Ile.

I> hôtel (huit nous parlons est devenu un des uuuniments de l'aris. Si vous courez dans la glande ville, pour la première fois, et ([u'il vous plaise de visiter cette noble el ptquilaire demeure, interrogez un paiivic de la rue, et il vous .indiquera aussitôt la maison (h l'illustre et charilable bainpiier: l'histoire la rendra immortelle, et la [)oésie n'oubliera pas que i{(''ranger a composé (piehpies unes de ses admirables chaiistuis dans l'hôlrl de M Lallilte.

KiCKNK Cn.XOT.

I, voyageur rétrospectif dans la nuit historique du Paris originaire, du Paris gallo-romain , vous laissez tomber sur cette période lointaine les reflets d'une vive imagination de

^ poète ou d'artiste, l'espace qu'occn-

\^ pent aujourd'hui la rue et le faubourg Saint-Antoine vous apparaîtra couvert de marécages ou de sombres forêts, dont les cimes s<> de- ( (uipent dans les eaux encore pnres

^^ et transparentes de la Seine. Peiilêtre apercevrez-vous la jeune dniidesse, ])roscrite par le paganisuic

Ules dominateurs de la Gaule, tra- \ersant d'un pied furtif ce bois, naguère sacré, où la faucille dor ne peut plus qu'à la dérobée moissonner le giiy, ce présent si cher anx dieux des Oltes. Voyez-vous la-bas briller, à travers la fenillée, des cascpu'S romains? Ce sont les légionnairesd'nn Césarqui poursuivent, qui traquent comme des hèles lauves les derniers sectateurs du druidisme.

Mais déjà la corrnption, cet auxiliaire puissant des peuples civilis('s qui subjuguent les nations primitnes, la corruption a conquis les Parisiens, en dorant leur tiiriicpie, en les enivrant à la cnnpc» des vc-

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luplés iomaines, eu taisant asseoir leurs princes dans ce sénat où tout patriotisme vient se cacher et mourir sous la pourpre patricienne. Ces délicieuses villas, ces palais bâtis en marbre de Paros, et qui blanchissent cà et là les coteaux qu'on nommera Ménilmontant, Charonne, Montreuil, appartiennent en grande partie à d'opulents Gaulois, fiers Vie n'être pas moins corrompus que les proconculs romains dont ils se sont faits les serviles courtisans.

Ces splendeurs de la décadence d'un empire ne seront pas de longue durée: nous voici au cinquième siècle; cette voie romaine qui suit la direction dans laquelle on bâtira un jour la rue Saint-Antoine, va favoriser l'invasion des barbares du nord ; en ce moment les chrétiens surgissent en foule du midi, plus puissants par la croix du Rédempteur, que les Sicambres par leur terrible francisque !

A la fin Rome est tombée; mais la Gaule n"a fait que changer de domination ; Clovis lui a donné de nouveaux maîtres ; la féodalité a grandi vite. Ce ne sont plus d'élégantes villas qui couronnent un hémicycle de collines sur les bords du fleuve : des nids crénelés, à l'usage de ces oiseaux de proie que l'on appelle des seigneurs, ont remplacé les palais en marbre. Au fond des coteaux, on s'agenouille devant une croix taillée dans le vieux manoir gaulois ; l'oratoire invite à la prière, dans un temple païen, et la flèche du monastère rallie les populations; là-haut, on règne par la violence; ici-bas, on gouverne par la i)ersuasion.

A la fin du douzième siècle, l'espace que nous parcourons était bien changé ; les chênes sept à huit fois séculaires étaient tombés ; les marais avait pris l'aspect d'un champ cultivé, au milieu duquel s'élevait une saiute retraite dont voici l'origine. Foulques de >cuilly professait une foi vive ; il avait visité le tombeau du Christ, tantôt comme guerrier, tantôt comme pèlerin, et la grâce l'avait éclairé. Ses pn'dicatious le faisaient renommer à la cour de Philippe-Auguste ; il guérissait toutes les maladies par la seule imposition des mains, il donnait la lumière aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la jjarole aux muets, et chaque jour, il ()|)('rait des miracles. Malgré tous ces dons surnaturels, Foubjues de .Neuilly, sans doute pour agir plus efficacement sur l'esprit des Parisiens, s'associa Pierre de Roussy, autre prédicateur dont l'éloquence n'était pas moins persuasive, puis(ju il avilit converti des usuriers. Cet orateur sacré s'appliquait surtout à tirer des voies de perdition " les folles femmes qui » s'abandonnaient, pour petits prix, à tons, sans honte ni vergogne. » Ceci est plus croyable : on doit convertir aisément ce vice qui n'est que la grimace de l'amour: mais le chroniqueur du d<uizième siècle ne nous a pas dit si Pierre de Roussy convertissait les femmes vraiment amoureuses.

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