ÎM> ALLÉE ET AVENUE
Napoléon, peut-être à cause de son titre de membre de l'Institut, n'y mit pas tant de façon. Par une belle journée, et se rendant à Fontainebleau avec Marie-Louise, il s'arrêta à l'Observatoire pour y attendre et v signer un sénatus-consulte qui se votait au Luxembourg.
M. F. Arago, bien jeune, et déjà astronome, venait de faire une leçon à l'École Polytechnique. — On lui annonça l'arrivée inattendue de l'empereur, et, sans lui donner le temps de changer d'habit, on le conduisit auprès de Sa Majesté. Comme il voulut s'excuser:
— C'est bien, c'est bien, lui dit Napoléon.
Puis jetant un coup-d'œil au-dessus de sa tète, il ajouta :
— Voilà un bel escalier! — Pas trop beau, Sire, répondit M. Arago, qui ne partageait pas tout-à-fait cette admiration. — Qu'en savez- vous?... — Je suis ancien élève de l'École Polytechnique, j'y professe maintenant, et je crois pouvoir dire que, si l'escalier est jeté avec hardiesse, l'architecte a eu le tort de multiplier à plaisir toutes les difficultés de coupes de pierres. — C'est possible, dit Napoléon, en regardant le jeune astronome avec plus d'attention.
On était arrivé aux cabinets; l'empereur ayant demandé à voir quelque chose dans le ciel, M. Arago lui répondit qu'il n'avait rien à lui montrer.
— Il serait singulier que je fusse venu à l'Observatoire sans rien voir du tout.
— Cependant, reprit M. Arago, en observant le soleil ce matin, j'ai vu des taches, et je puis les montrera votre majesté.
— Eh bien, voyons les taches du soleil.
Napoléon les regarda, puis conduisit l'impératrice auprès de la lunette. Comme le chapeau de Marie-Louise, fort prolongé, selon la mode du jour, l'empêchait de mettre son œil contre l'oculaire, elle se plaignit de ne ries voir. L'empereur prit alors de ses deux mains le riche chapeau de paille d'Italie, et le brisa, en le retournant sur lui-même.
Après des observations deux fois répétées, l'empereur 4tt an jeune savant : — Je vous embarrasserais bien, si je soutenais que ces taches sont dans la lunette. —Vous ne m'embarrasseriez pas du tout, sire. — Voyons, répliqua Napoléon. — Si les taches sont dans la lunette, elles ne changeront pas de place ; si elles appartiennent au soleil, votre majesté les verra entrer d'un côté de la lunette, traverser le champ et sortir par l'autre bord. Mais il faut que votre majesté ne touche pas à l'instrument.
L'empereur, les mains derrière le dos, remit l'œil à l'oculaire; il fit l'observation, et se retourna en disant : Démontré!
Leurs majestés montèrent alors sur la plate-forme : Paris tout entier se développait sous leurs yeux. Devant cet imposant et splendide panorama, la vaste poitrine de Napoléon sembla se soulever. 11 resta quelque temps sans parler.
DE L'OBSEltYATOlKE. î*l
— Voilà, dit-il enfin, en désignant la magnifique allée, dégagée de ses vieilles masures et déjà plantée dans toute sa longueur; voilà un des plus beaux travaux exécutés depuis Louis XIV. Puis ramenant la vue sur la cour de l'Observatoire :
—Quel est Yimbécille qui a tracé autour de ce monument une cour aussi étroite, aussi mesquine?
— Votre majesté vient de caractériser notre architecte d'une telle façon que je ne dois pas
— Fontaine me dira son nom, reprit Napoléon en souriant.
— Au reste, sa justification est facile, ajouta M. Ara go. L'architecte n'était pas libre, il ne pouvait empiéter sur le chàtean-d'eau qui est là sur notre gauche, appuyé contre la grille, et qui contient le bassin pour la distribution des eaux d'Arcueil.
— Ce n'est pas une excuse en fait d'art; on aurait transporté le châteaud eau plus loin. On n'étouffe pas pour si peu un beau monument.
Puis jetant un coup-d'œil autour de lui, il ajouta :
— Il faut que l'allée de marronniers se prolonge et se dessine autour de l'Observatoire pour rejoindre ensuite le boulevart extérieur. Ce sera une magnifique entrée de Paris du côte du sud.
Ce point convenu, ses yeux se portèrent vers le Val-de-Gràce :
— Ce dôme a-l-il été doré?
— Je ne crois pas, sire. J'ai souvent, dans mes observations, dirige la lunette sur ce point de mire, et je uy ai jamais reconnu la moindre trace d'antique dorure.
— C'est une faute. Les points élevés doivent être éclatants. Vous ne sauriez vous figurer l'effet produit sur l'armée par les dômes de Moscou. Ils étaient tous dorés.
C'est ainsi que se trahissait a chaque parole la prodigieuse activité d'esprit de Napoléon; mais elle devait éclater encore avec plus de puissance. Désigné le lendemain par l'Académie des Sciences pour aller aux Tuileries, M. Arago fut reconnu par l'empereur, qui s'approcha vivement de lui.
— Eh bien! lui dit-il, travaille-t-on au nouveau boulevart?
— Mais, sire, répondit M. Arago abasourdi de la question, je n'ai pas d'ordre à donner pour cela.
— Oh ! je vois que vous ne vous souciez pas de mon projet.
— Pardonnez-moi, sire; mais il ne dépend pas de moi de faire commencer les travaux.
— Sans doute, sans doute... Je ferai prévenir M. Vaudoyer.
Le nom de l'architecte de l'Observatoire n'était déjà plus un mystère pour l'empereur.
Quelques jours après, l'empereur fit une nouvelle visite à l'Observatoire.