RUE DE LÀ HARPE
couvents ses frères bâtards, et qui, rompant les traités ou les partages de la couronne à tout propos, apprenait à ses sujets et à ses enfants à être parjures.
Ce jour-là était le trente-sixième jour après le décès de Charlemagne ; Louis revenait d'Aix où il s'était rendu pour continuer les obsèques de son père, qui duraient en ce temps-là quarante jours, et s'entendre déclarer, pour la seconde fois, successeur au royaume et à l'empire. Le sénéchal du palais fit conduire les deux gentilshommes dans une salle basse.
Cette salle fort élevée, et dont la voûte soutenait récemment encore un jardin, peut donner une idée de la grandeur passée de cet édifice, précieux vestige de l'ancienne façon de bâtir du temps des Romains. Elle servait alors de corps-de-garde, pour ainsi dire, ou plutôt de galerie d'armes, mais alors elle était vide...
Le sénéchal se fit apporter un flambeau , regarda encore une fois le parchemin scellé du sceau royal de Louis, et s'adressant au plus jeune des cavaliers : C'est bien vous, messire, qui vous nommez Raoul de Lys? — Moi-même, messire sénéchal. — Et votre compagnon? — Robert de Guercy, tous deux mourant de faim et précédant le roi de France qui arrive d'Aix. Vous avez là la missive qu'il nous a chargés de vous remettre. — Oui, elle m'enjoint, messires, un bien triste office. Vous êtes mes prisonniers, et je dois vous laisser en cette salle jusqu'à demain! — Pour quel motif? — La lettre du roi n'en dit rien. Seulement vous devez être séparés. — Séparés! jamais! s'écria Robert de Quercy, Raoul est mon ami, mon frère! De quel crime ose-t-on nous accuser? — Je l'ignore, messires; interrogez votre conscience; moi, je me retire après avoir accompli l'ordre de mon maître. Et le sénéchal donna ordre que l'on séparât les deux amis. Raoul de Lys fut laissé dans cette salle basse ornée de panoplies et de drapeaux (1); un vent d'hiver gémissait à travers les boiseries de chêne, et quand Robert de Quercy et Raoul du Lys s'embrassèrent, le beffroi de Saint-Jacques sonnait minuit.
— A demain, frère! à demain, murmura Robert à l'oreille de son ami : ne te décourage pas ; j'ai peut-être les moyens de sortir de cette prison !
Tous deux se serrèrent la main et parurent s'être compris; depuis longtemps la même amitié, la même vie, et les mêmes périls les unissaient. Mais un lien plus sombre, plus mystérieux rivait aussi leurs chaînes à l'insu de tous : ils aimaient chacun une fille de Charlemagne, une sœur de Louis le Débonnaire, Raoul de Lys rêva bientôt de Rotrude et Robert de Gisla, toutes deux filles d'Uildegarde, la seconde femme de l'empereur qui
(1) Tontes ces diverses enseignes étaient rangées en lêle de l'armée: les enseignes des mmriurs étaient rouges , celles tics saints pontifes et des confesseurs de la foi étaient Menés rt violettes, les enseignes séculières étaient chamarrées de mille couleurs. ( De Jure insignium traclatus )
venait de s éteindre après avoir gouverné la France quarante-quatre ans.
Que faisaient ces deux princesses, alors qu'unique héritier de toutes les terres de Charlemagne et reconnu par Bernard d'Italie lui-même, Louis se préparait à entrer dans le palais impérial? De quel œil devaientelles voir le retour de ce frère qui annonçait hautement devoir bannir de sa cour tous les plaisirs, et la discipliner comme un cloître? Quatre messagers venaient d'être envoyés à la cour avant l'arrivée de Louis : c'étaient Galon, Garnier, Lambert et Ingobert. Raoul de Lys savait toutes ces choses, mais il ignorait le sens de la missive dont le prince l'avait chargé ; ce n'était pas moins qu'un arrêt de perpétuelle détention.
L'amant de la belle Rotrude et celui de Gisla étaient loin de s'attendre à pareil sort, et, en se rendant au palais des Thermes, tous deux voulaient s'acquitter seulement de l'ordre du roi.
Un morceau de sanglier assez mal apprêté, un hanap rempli d'un hydromel fort douteux, tel fut le souper qu'ils obtinrent tous deux séparément; ce maigre repas fini, Raoul de Lys tira de sa poche un médaillon et se mit à le considérer... Il représentait la belle Rotrude, celle qui avait diî se voir unie à Constantin, mais dont Charlemagne n'avait jamais voulu contraindre le cœur, croyant sans doute qu'un nouveau diadème était trop peu pour un roi à qui la victoire prodiguait les couronnes.
— Rotrude! s'écria l'infortuné jeune homme, belle Rotrude! tu m'as cependant préféré à une foule de guerriers placés prés de Charlemagne! Henri, duc de Frioul, le connétable Geilon, Volrade, comte du palais, Montmore, Amaury et vingt autres t'ont fait la cour! Hélas! que ne suis-je mort hier de la mort de Roland le lier paladin, plutôt que de me voir renfermé dans ces murs horribles ! Si j'avais au moins là... sur cette table, un roman de chevalerie !
Raoul de Lys venait à peine d'achever ce monologue et de souffler sa lampe afin de dormir de son mieux, qu'une lueur mystérieuse échancra les murs de la salle où il se trouvait: un panneau glissa sur ses gonds, et Robert de Quercy parut tenant par la main une femme voilée.
— Que veut dire ceci? demanda Raoul en soulevant |e voile de cette femme... Et il reconnut Gisla dont la figure était si pâle quelle ressemblait à une statue...
— Et Rotrude, s'écria le jeune homme, Rotrude, où est-elle? Robert de Quercy, avec l'aide de Raoul, s'en fut lever péniblement une
large dalle qui touchait à la première marche d'un escalier secret.
— La princesse ne peut tarder, dit Gisla d'une voix émue, nous savions le péril qui vous menaçait et nous venons vous sauver!..
— Quel péril? répondit Raoul en prenant dans ses mains les mains de Gisla, froides comme le marbre qu'il venait de lever avec Robert.
— Louis notre frère arrive demain, dit-elle, et je sais de Volrade, comte