‹ Les rues de paris: Paris ancien et moderneChapitre 24 sur 77 · HUE I)K LA HARPE · texte numérisé non relu

HUE I)K LA HARPE

Le voile jeté sur les premières années de La Harpe, et que nul de ses biographes n'a pris à tâche de percer, a donné naissance à une foule de versions, entre lesquelles vient se placer naturellement le conte d'un enfant au maillot trouvé devant le collège d'Harcourt. On veut qu'on ait appelé La Harpe du nom même de la rue. Cependant La Harpe, dans nn numéro du Mercure de 1790, donne lui-même des détails sur sa famille, en repoussantles attaques de l'abbé Royon. Il assure descendre d'une noble famille du pays de Vaud, et affirme que son père était capitaine d'artillerie au service de France. Orphelin avant l'âge de neuf ans, il aurait été « nourri six mois par les sœurs de charité de la paroisse Saint-Andrédes-Arcs, » et, de son propre aveu, présenté ensuite à M. Asselin, proviseur du collège d'Harcourt qui lui fit avoir une bourse.

Voilà, ce nous semble, de quoi désarmer la calomnie, d'autant que l'article du Mercure est écrit à la fois d'un style ferme et modeste ; mais beaucoup de gens étaient ravis de reprocher en son temps à M. de La Harpe d'être un bâtard : Bâtard de Voltaire, comme tous les autres philosophes, je ne dis pas! Roger de Beauvoir.

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beaucoup d'hommes de noire é|M> <jih\ la ni* 1 Lattille a change de nom à charune des révolutions qui i»nt passé sur Paris et sur la France depuis soix&nte ans. Kll<* niquil avec la Chaussée- d Alttin; la première pierre de aa première maison

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donna le signal île Immigration. 11 n'y avait plus moyen de garder un nom aristocratique; il fallait le cacher comme un crime, le porter à l'étranger, ou le sacrifier publiquement sur l'autel de la patrie, et le changer contre un nom républicain.

C'est ce que fi! la rue d'Artois. La municipalité de Paris lui ôta son nom de prince et de province, par la raison que les princes et les provinces étaient supprimés, et In rue, qui était encore dans tout l'éclat de sa jeunesse, dans toute la blancheur de ses façades, prit le nom du citoyen Cérutti.

Qu'était-ce que ce Cérutti ?

Plus d'un contemporain serait fort embarrassé de répondre à cette question.

Etait-ce un banquier? un danseur? un compositeur? — Non, c'était un jésuite.

— Eh quoi! direz-vous, la révolution rendait hommage à un homme de cette robe? C'est impossible!

Impossible, peut-être, et pourtant rien n'est plus réel : Cérutti fut un des plus fougueux apôtres du jésuitisme; il le défendit, il le célébra dans un livre qui fit grand bruit et que le parlement condamna au l'eu; le même arrêt émané d'une jurisprudence qui ne ménageait pas plus les ronscienees que les in- 12. exigea de l'auteur une abjuration complète et officielle de ses principes jésuitiques. Cérutti obéit, puis il alla à la cour où les jésuites étaient toujours très bien venus; le Dauphin l'honora de sa protection spéciale, et il entra Tort avant dans les bonnes grâces du comte d'Artois qu'il devait un jour remplacer sur le frontispice d'une rue. — Tout est fragilité, vanité et mobilité dans les choses révolutionnaires!

D'un caractère inconstant et frivole, Cérutti oublia bientôt les jésuites pour lesquels il avait écrit, plaidé, et subi les foudres parlementaires. Doué d'une pénétration vive et subtile, il vit de loin arriver la révolution, et il n'était pas homme à se laisser écraser par l'avalanche. Avec Imite la souplesse de sa nature italienne, il plia devant l'orage, il suspendit son Troc dans le coin le plus obscur de sa garde robe, il serra soigneusement sa haire avec sa discipline, quitta la cour d'un pied léger, sans dire adieu, et il vint se loger dans un petit entresol de lame d'Artois.

Le déménagement fut complet. Cérutti changeait à la fois de logement, d'habit. d«» caractère et de mœurs; ou plutôt, sur ce dernier article, il allieha gaiement ce qu'il cachait autrefois. Cérutti avait toujours eu beau- (onp de penchant pour les femmes, la bonne chère et tous les plaisirs mondains; des ce moment il eut toute licence de se livrer ouvertement à ses goûts, et il ne s'en fit pas faute. Ses amis les plus intimes furent Talleyrand et Mirabeau; — rien que cela! Certes, il était difficile de choisir de meilleurs compagnons. Combien de fois le joyeux trio se réunit dans le

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108 IIUE LAFF1TTE.

se fit lire par les bûcherons et par les moissonneurs. C etait-là une chose toute nouvelle dans les mœurs du temps : la presse, qui avait vieilli dans une longue enfance, s'émancipait tout d'un coup, et faisait un pas de géant. Le journal de Cérutti n'avait pas moins de succès dans les villes que dans les campagnes; à Paris, surtout, on le lisait avec avidité, et le bureau de la rue d'Artois fut souvent assiégé par la foule qui venait enlever l'édition d'un piquant numéro.

L'ancien jésuite s'était donc fait un nom dans la révolution naissante, lorsqu'un soir, après un joyeux dîner chez un restaurateur du Palais- Royal, Mirabeau, sortant de table, chancela et tomba évanoui entre les bras de Cérutti. — Ce ne sera rien, dirent les convives. C'était la mort !

Quelques jours après, par une belle matinée du mois d'avril 1791, la population parisienne se pressait toute entière à la suite d'un char funèbre qui se rendait au Panthéon. Mirabeau avait succombé aux excès de l'éloquence et des plaisirs; il était mort dans la force de l'âge et dans toute la majesté de sa gloire, tué par le génie etpar les passions. Ne plaignez pas ceux qui meurent frappés par de tels meurtriers!

Cérutti prononça l'oraison funèbre du grand orateur qui le précédait seulement de quelques mois dans la tombe. Moins d'une année après cet événement, au mois de février 1792, des échelles furent plantées au coin du boulevart et de la rue de Provence; des ouvriers, envoyés par la municipalité, effacèrent le nom princier de la rue d'Artois, et y substituèrent le nom de Cérutti. C'était une récompense nationale décernée à la mémoire de l'homme qui avait servi la cause populaire, un peu tard peutêtre ; mais à l'exemple de la Providence, une révolution accueille toujours mieux le pécheur repentant que le juste qui n'a jamais failli.

L'empire vint, et le nom de la rue Cérutti fut une des institutions révolutionnaires que Napoléon respecta. Dès l'époque du directoire, le beau inonde avait pris cette rue sous sa protection; les incroyables et les merveilleuses y avaient élu domicile. Les conteurs d'anecdotes plaçaient dans la rue Cérutti le siège des plus piquantes nouvelles du jour. Au bal de l'Opéra, si quelque élégant cavalier était intrigué par un aimable domino, la conversation se terminait par un souper chez Hardy ou chez liiche; et après le repas, lorsque la carte était payée et le traité conclu, le domino, qui n'avait plus rien à refuser, conduisait l'amphitryon vainqueur dans un galant boudoir de la rue Cérutti.

La rue Cérutti ne s'étendait pas au-delà de la rue de Provence. Elle était terminée par une magnifique décoration faisant face au boulevart : l'hôtel Thélusson.

M. Thélusson était un riche banquier genevois qui avait eu l'honneur d'avoir pour commis et pour caissier M. Necker, qui fut depuis ministre et père de madame de Staél. La veuve du financier fit construire l'hôtel

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